Le Mékong, un fleuve "total"
Une promenade fluviale - en images - au fil des histoires et des cultures asiatiques
par Franck Michel

Le Mékong, près de Vientiane au Laos
Sur près de 4900 km, le Mékong est un fleuve qui traverse 6 pays, une remarquable diversité culturelle et une histoire souvent douloureuse.
D'amont en aval, les eaux s'usent au fil des exploitations économiques et des démographies galopantes, tandis que les peuples et surtout les Etats abusent des dons naturels qu'offre à tous cette mère aquatique:
"Rhin asiatique" pour les Chinois en amont, le fleuve agité puis nourricier, deviendra en aval le grenier à riz des Vietnamiens.
Mais pour combien de temps encore? Les barrages jonchent désormais son cours au risque de faire payer aux "petits" l'appétît démesuré des "grands"...
De sa source à son delta, voyage à bord et sur les bords du plus mythique des fleuves d'Asie.
Au fil du Mékong, ou des lacs ou affluents voisins, toute une vie lacustre...
Kampong Phluk, Cambodge
Châu Doc, Vietnam
Un parcours sinueux
Le Mékong puise sa source et son énergie dans les
gorges du Tibet, dans la province du Qinghai, à plus de cinq mille mètres
d'altitude. Au cours des 2200 premiers kilomètres de son trajet, le fleuve
effectue pas moins de 4500 mètres de dénivelé. Nul étonnement
donc d'apprendre que son potentiel hydrologique est considérable. Les
Chinois de l'est tibétain le nomme Za Qu ou "Eau des rochers"
puis, lorsqu'il irrigue la province du Yunnan, ils le baptisent Lancang Jiang
ou "Fleuve tumultueux". Toujours au Yunnan, le Mékong passe
non loin des belles cités, aujourd'hui en proie à un brutal développement
touristique de la part des autorités chinoises, de Dali et de Lijiang.
Lorsque le Mékong quitte la Chine c'est pour servir directement de frontière
entre le Laos et la Birmanie. Sur une longueur de 236 kilomètres, il
traverse le pays Shan dans l'extrême-est de la Birmanie, et inaugure ainsi
son entrée au coeur du Triangle d'Or, carrefour de tous les trafics,
de tous les abus, de pas mal de guerrillas aussi.
Accompagnant une première fois la frontière avec la Thaïlande,
le Mékong pénètre ensuite au nord et au centre du Laos,
pays qu'il parcourt sur une longueur totale de 1865 kilomètres. Dans
ce pays enclavé, privé d'ouverture sur la mer, le fleuve traverse
les principales villes. S'il reste cependant encore peu navigable et si les
rapides sont nombreux et dangereux, le Mékong reçoit tout au long
de sa descente d'innombrables affluents qui nourrissent le territoire ainsi
que les échanges commerciaux et culturels intérieurs. Les Laotiens
dépendent grandement de ce fleuve sacré qu'ils appellent par conséquent
Mae Nam Khong ou "Mère des eaux"...
Lorsque le fleuve longe à nouveau la frontière lao-thaïlandaise,
il devient aussi un important enjeu économique, culturel et géopoliique.
Des ponts relient les deux rives comme des lianes dans une jungle idéologique
et commerciale. Ces passerelles accentuent les échanges mais aussi les
changements dans les modes de vie des gens. Le fleuve-frontière devient
fleuve-paysage pour le bonheur des marchands et des voyageurs. Un axe autant
de communication que d'exploitation où la rencontre cède souvent
le pas à l'ingérence. Du Triangle d'Or au Triangle d'Emeraude,
les voisins se côtoient davantage mais ne se méfient pas moins
les uns des autres que par le passé. Un passé qui, douloureux
et confisqué, éprouve bien du mal à passer. D'ailleurs
les biens circulent plus rapidement - comme ailleurs dans le monde - que les
êtres humains. Comme autrefois, néanmoins, les idées, les
philosophies et les religions, ont recommencé à migrer et à
alimenter les débats et les activités des deux côtés
du rivage.
Au Cambodge, le Tonlé Thom ou "Grand fleuve" comme le
nomment les autochtones, défile sur près de 500 kilomètres.
Le Mékong est ici le véritable poumon naturel du pays: pendant
la mousson, les eaux du fleuve se déversent dans la rivère Tonlé
Sap dont le cours se renverse, délivrant les eaux dans l'immense lac
Tonlé Sap dont la superficie quadruple à cette occasion, de 2600
à 10000 kilomètres carrés! Lorsque survient la saison sèche
en automne, le mouvement s'inverse et c'est l'occasion pour les Cambodgiens
de célébrer le cycle de la vie lors d'une importante fête
nationale en novembre.
Le Mékong arrive au Vietnam en fin de course afin d'irriguer - pour seulement
220 kilomètres - un gigantesque delta, véritable grenier rizicole
des habitants qui, au cours du temps, ont appris à dompter le fleuve
et à vivre sur ou entre les neuf bras des eaux du Mékong appelé
ici Song Cuu Long ou "Rivière aux neuf dragons". Le
delta du Mékong, riche de ses 40000 kilomètres carrés,
est l'un des plus grands au monde. Il abrite une multitude de canaux, de chemins
d'eau et de terre, de rizières et de marais, le tout brassant une démographie
imposante - près de 20 millions de personnes vivent ou survivent rien
que dans le delta vietnamien - et une activité économique qui
ne l'est pas moins! Du nord au sud du Mékong, les crues s'allient aux
cultures, qu'elles soient agricoles ou historiques. La nature s'avoue nourricière
ou dévastatrice, mais toujours elle reprend ses droits. C'est pour cela
que le Mékong inspire et incite au respect. Les pêcheurs et marchands
vietnamiens qui déambulent quotidiennement sur son cours l'ont bien compris,
c'est aussi pour cela - parce qu'il permet aux hommes de vivre - que ce fleuve
est sacré, les barques joliment décorées par des yeux protecteurs
attestent de ce rapport à l'eau, à la mère des eaux, bref
à cet attachement à la vie qui, tous les jours, doit renaître.
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Dali, cité impériale du XIVe siècle, Yunnan, Chine |
Les rizières autour de Lijiang, Yunnan, Chine |
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Lijiang, lac et montagne de Jade, Yunnan, Chine |
Femmes Naxi, dans la vieille ville de Lijiang, Yunnan, Chine |
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Le Mékong à Vientiane, Laos |
Festivités durant le Boun That Luang, Vientiane, Laos |
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Le That Luang illumine la nuit, Vientiane, Laos |
Bonzes pendant le Boun That Luang, Vientiane, Laos |
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Près de Vientiane, Laos |
Dans la région de Luang Prabang, Laos |
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Entrée de la grotte de Pak Ou, Laos |
Le Mékong au nord de Luang Prabang |
En bordure du Mékong, un passé sans cesse revisité
Le fleuve traverse six pays asiatiques et s'inscrit dans l'histoire
et la géographie du sud-est asiatique. Il a aussi été -
et continue de l'être - un vecteur de transmission des religions, des
philosophies, des langues, en provenance de toute l'Asie bien-sûr, mais
aussi du monde entier, par le biais autrefois des échanges, des explorations
et des colonialismes, et plus récemment sous les effets de la mondialisation
culturelle, et désormais touristique. C'est aussi le lieu de friction
entre Etats, de confrontation politique, et d'échanges économiques
sans précédent. Sans concessions également. On se souvient
des Français qui, exaltés par la nouvelle frénésie
coloniale, entre 1866 et 1868, ont tant voulu ouvrir un passage via le Mékong
afin de commercer en Chine... Menée par Doudart de Lagrée, cette
expédition sera retracée par un autre membres de l'équipe,
Francis Garnier, dans son Voyage d'exploration en Indochine. Première
du genre qui en appellera beaucoup d'autres par la suite, cette expédition
typiquement coloniale a d'abord pour vocation de servir les intérêts
de la France et de parvenir, avant les Anglais, à se frayer une place
de choix dans l'exploitation économique de l'Asie, de la Chine en particulier...
Partis de Saigon, aujourd'hui Ho Chi Minh Ville, au sud du Vietnam, les membres
de l'expédition ont bourlingué et répertorié les
lieux et cultures traversés lors de leur périple, proposant de
fait une première approche ethnographique, économique et géographique
de l'Asie du Sud-Est. Un récit d'aventure également, qui prouve
une fois de plus que la science tout comme la fiction ont fait bon ménage
avec la culture coloniale et ses politiques afférantes... Il n'empêche
que les descriptions données dans le récit par Francis Garnier
sont aujourd'hui riches en enseignements afin de mieux comprendre les situations
de l'époque, du côté des autochtones comme de celui des
colonisateurs. On retiendra que le passage des rapides de Tang Ho, sur le Mékong
au nord du Laos, n'a pas été une partie de plaisir pour ces aventuriers
coloniaux: "Je franchis la barrière de rochers, au milieu desquels
rugissaient les eaux du rapide Tang Ho; un seul passage sinueux, d'une trentaine
de mètres de large, s'ouvre dans cette ceinture de pierre. Aucun radeau
ne pourrait en descendre le courant sans se briser; aucune barque ne pourrait,
même avec des cordes, le remonter sans se remplir. (...) En continuant
ma route, je constatai que le fleuve s'inclinait de plus en plus vers le nord-est,
et paraissait enfin se diriger vers les frontières de la Chine, cette
terre promise" (F. Garnier, Voyage d'exploration en Indochine,
La Découverte, 1985, p. 127). Plus loin, sur le fleuve comme dans le
récit, Francis Garnier va quitter la "mère des eaux"
comme on quitte un membre de sa famille bien-aimée: "C'était
la dernière fois que nous naviguions sur les eaux du Mékong; il
fallait dire un adieu définitif à tous ces paysages imposants
ou gracieux avec lesquels nous avait familiarisés un long séjour
sur ses bords. Les fêtes sur l'eau, les courses de pirogues, les illuminations
vénitiennes, les dangers et les plaisirs qui lui avaient fait une place
à part dans nos souvenirs, tout cela allait être remplacé
sur la scène du voyage par des décors nouveaux et des impressions
d'un autre genre. Allions-nous gagner au change?" (Ibid., p.
160). Délaissant tout juste le fleuve, et son image dure mais nouricière,
Francis Garnier est déjà dans la nostalgie, à la manière
des touristes actuels, ébahis et contemplatifs, confortablement lovés
sur ces eaux mythiques dont les effluves sentent toujours le parfum pas très
doux des colonies perdues...
L'histoire nous rappelle que le Mékong n'est pas un long fleuve tranquille,
n'en déplaise aux marchands de rêves et autres industriels du voyage...
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Dans la région de Luang Prabang, Laos |
Au sud de Vientiane, Laos |
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Pêche à la frontière thaïlando-birmane |
Pêche à la frontière thaïlando-laotienne |
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Folklorisation des populations locales à Sop Ruak, côté thaïlandais du Triangle d'Or |
Moine posant pour la photo souvenir à Sop Ruak, Thaïlande |
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Dans un monastère à Nongkhai, en Thaïlande... |
A Chiang Khan, dans le nord de la Thaïlande |
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Le Mékong apaisé, dans le nord-est de la Thaïlande |
Le Mékong tumultueux, Triangle d'Emeraude, dans l'est thaïlandais |
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Un pont en construction, entre Thaïlande et Laos, pour sceller l'Amitié... |
Près de Nakhon Phanom, dans l'Isan, Thaïlande |
Un fleuve en sursis
Des barrages monstrueux, des pesticides liberticides, des déforestations
partout aux alentours, des mangoves transformées en rizières,
des pêcheurs reconvertis en agriculteurs, des lacs naturels devenus des
étangs articiels à poissons d'élevage, des crevettes tous
azimuts et une surpêche destructrice, etc., voici quelques-uns des problèmes
qui menacent l'avenir du Mékong et de ses affluents, mais cela est valable
- dans une mesure plus ou moins importante - pour tous les fleuves du monde...
Troisième plus long fleuve d'Asie (après le Yangzi Jiang et le
Gange), le Mékong est aujourd'hui un fleuve en sursis, menacé
de pollution irrémédiable, de surexploitation économique,
de chantage géopolitique au profit de la Chine, et même de touristification
massive.
L'hydroélectricité est le nouvel objectif - nouvel opium aussi
- pour les Etats concernés par son exploitation. Mais dans ce domaine
une terrible inégalité règne et ne fait que se développer:
en effet, la Chine - en amont du fleuve - est la grande puissance qui, forte
de son dynamisme économique, est en train de dominer toute l'exploitation
des ressources du fleuve. De sa capacité à gérer ces ressources
dépend aujourd'hui l'avenir du Mékong. En quelque sorte, les autres
pays - en aval - notamment le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam,
dépendent dorénavant tous étroitement du bon vouloir des
autorités chinoises... Une dépendance économique qui peut
rapidement virer à la dépendance politico-militaire... De manière
imagée, on peut dire que la Chine décide d'ouvrir ou de fermer
le robinet de l'eau du Mékong.... Et si tel ou tel Etat plus au sud oserait
contredire ou défier la Chine, cette dernière s'arroge le droit
de refermer le robinet à tout moment... Un contexte crucial à
l'heure où l'eau - ce nouvel or bleu - est en train de supplanter le
pétrole comme resssource essentielle pour la survie de l'humanité...
Aujourd'hui, les entreprises chinoises sont déjà en train d'imposer
leurs vues, leurs choix et leurs politiques dans l'ensemble de la grande région
du bassin du Mékong. Ce sont eux qui décident de l'implantation
de tel ou tel barrage, ce sont eux qui financent les grands projets, en imposant
leurs conditions, pour le malheur des populations locales bien plus que pour
celui de leurs dirigeants qui, souvent corrompus, bradent leur patrimoine naturel
pour des poignées de mains et quelques promesses éphémères.
Des dizaines de barrages sont en construction ou en projet, et les pays en aval
du fleuve auront de plus en plus de difficultés à préparer
l'avenir, étant donné qu'ils ne savent pas la quantité
d'eau qui leur restera dans quelques années... Il ne faut pas oublier
que sur ce contexte énergétique et commercial se superposent des
tensions d'ordre géopolitiques ancrées dans l'histoire ou dans
une actualité très mondialisée. Par exemple, le Laos et
le Cambodge, deux pays coincés entre Thaïlande et Vietnam, véritables
frères ennemis asiatiques, subissent aujourd'hui de fortes dominations
économiques, culturelles, linguistiques, militaires, etc., de la part
de ces deux voisins, aussi émergents qu'encombrants. Et comme si cela
ne suffisait pas, Laotiens et Cambodgiens sont également fortement menacés
par les prétentions politico-économiques de la Chine et de ses
protégés déjà actifs sur place. Au-delà,
nous trouvons encore les agissements et autres intentions clairement affichées
par les Etats-Unis, et dans une moindre mesure, celles du Japon et de la France,
puis d'autres Etats issus de la "vieille Europe", il est vrai pas
très attirante en ce moment vue d'Asie orientale... Il demeure que de
nos jours, le véritable danger consiste à voir la Chine s'approprier
le Mékong à ses fins, pour ses intérêts propres,
vassalisant les autres nations ou populations à leurs dépens.
On peut craindre de la part de la Chine qu'un impérialisme teinté
d'idéologie communiste mais surtout marqué par un capitalisme
sauvage est actuellement à l'oeuvre pour le contrôle économique,
et à terme géopolitique, de l'ensemble du bassin du Mékong.
Pour les Etats asiatiques de la région, en premier chefs leurs dirigeants
et décideurs économiques, le Mékong est au coeur d'un véritable
paradoxe, à l'alchimie quasi impossible:
- il est un lieu de mémoire fondamental où coexistent divers patrimoines,
naturel et culturel, matériel et immatériel: il s'agit de préserver
(exemple: actions de l'Unesco);
- il est pour les dirigeants régionaux une "chance" pour le
développement: il s'agit d'exploiter (exemple: "Rhin asiatique"
pour les Chinois).
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Le lac Boeung Kak, au coeur de la capitale cambodgienne et aujourd'hui en sursis, Phnom Penh |
Jacynthes d'eau du lac Boeung Kak, Phnom Penh, Cambodge |
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Méditation matinale au centre de Phnom Penh, Cambodge |
Bateau touristique sur les rives du Mékong, Phnom Penh, Cambodge |
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Sur le fleuve, Phnom Penh, Cambodge |
Kampong Phluk, village khmer sur pilotis, Tonlé Sap, Cambodge |
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Vue du centre de Kampong Phluk, saison sèche, Cambodge |
Maison sur pilotis, Kampong Phluk, Cambodge |
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Lac Tonlé Sap, près du village de Kampong Phluk, Cambodge |
Kampong Phluk, Cambodge |
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Dans les méandres du Tonlé Sap, près de Kampong Phluk, Cambodge |
Elevage de crocodiles... pour l'exportation, Kampong Phluk, Cambodge |
Des peuples au destin menacé
Le bassin du Mékong rassemble une forte population bigarrée,
sur le plan ethnique, linguistique et culturel. Au total, le nombre d'habitants
s'élève à environ 70 millions de personnes (100 millions
en 2025). L'essor économique de la région ainsi que l'ouverture
des frontières et l'accélération des flux migratoires et
commerciaux expliquent ce dynamisme tant démographique qu'économique.
L'engouement pour le tourisme fluvial est également à mentionné,
surtout que le patrimoine historique et culturel est impressionnant: Lijiang,
Luang Prabang, Angkor, delta Mékong, etc., et tant d'autres sites prestigieux
jalonnent la route culturelle qui suit le cours du Mékong. Aujourd'hui,
plus de 20 millions de touristes internationaux séjournent annuellement
dans la région du bassin du Mékong, ils seront 30 millions dès
2010...
Une riche biodiversité est désormais à l'agonie: plus d'une
centaine de variétés de riz existent de nos jours dans le delta
du Mékong au Vietnam. La pêche est ainsi l'activité principale
et vitale pour les habitants des bords du Mékong, avec aujourd'hui d'énormes
problèmes à gérer. Le lac Tonlé Sap, au Cambodge,
fournit chaque année 300 000 tonnes de poissons divers; Dans le delta
au sud du Vietnam, 300 000 tonnes de poissons-chats sont également pêchés
annuellement. Le Tonlé Sap, plus grand lac d'eau douce en Asie du Sud-Est
et véritable poumon économique du Cambodge, produit 60% des poissons
du pays où la pêche représente 11% du PIB national.
Dans le village sur pilotis khmer de Kampong Phluk, au bord du Tonlé
Sap, la pêche reste en 2008 de loin l'activité première
des habitants. Plus de 500 familles vivent au rythme du lac, des crues et des
décrues, sources de vie. Mais les temps deviennent plus durs... Les dieux
du lac sont omniprésents pour accompagner le travail des pêcheurs,
une école et une pagode occupent une place de choix dans le village,
et le prahoc - pâte de poisson fermenté - reste la nourriture
de base qui accompagne quotidiennement l'assiette de riz des villageois. Cela
dit, la surpêche hypothèque le futur des principaux concernés:
certes, les pêche au lamparo et surtout à l'explosif sont officiellement
interdits, mais le vrai souci provient de la pêche industrielle qui a
pris des proportions beaucoup trop importantes sur le lac, et au-delà,
sur beaucoup de fleuves et rivières de la région. Ici, 80% du
lac est déjà destiné à la pêche commerciale,
avec ses implications sur l'environnement. Demain - c'est-à-dire aujoud'hui
- les pêcheurs du village sur pilotis savent qu'ils seront des riziculteurs,
qu'ils seront contraints de se reconvertir et d'aller plus loin en quête
d'un lopin de terre à cultiver... Certains ont déja trouvé
de (douteuses) alternatives à la pêche artisanale: éleveur
de crocodiles pour le marché thaïlandais, par exemple!
Trois types de pêche coexistent cependant au village de Kampong Phluk
et plus généralement au Cambodge, la première tendant à
réduire condidérablement les deux autres:
- la pêche commerciale (en lots ou concessions), de la loin aujourd'hui
la plus importante et problématique, officiellement interdite de juin
à septembre, en période sèche;
- la pêche artisanale (hors des lots mais qui nécessite
une autorisation des autorités locales), également officiellement
interdite de juin à septembre;
- la pêche familiale, elle a lieu toute l'année et peu partout
mais de moins en moins de poissons sont pêchés dans ce cadre-là,
les poissons se faisant rares aux endroits où les familles (pauvres surtout)
peuvent pêcher...
Autre exemple parmi mille: le lac Boeung Kak, le plus grand de Phnom Penh. A
l'automne 2008, un immense projet immobilier devrait rapidement faire disparaître
ce lac de 90 hectares. Le futur quartier - baptisé New City of East (tout
un programme!) - envisage d'abriter des tours, des banques, des hôtels
et un imposant centre commercial. Mais avant cela, la municipalité, qui
souhaite ainsi prouver la modernisation de la capitale - doit faire partir la
population locale: le quartier comprend en ce moment des guesthouses, des restaurants
et des paillotes où survivent tant bien que mal environ 700 familles
(selon la mairie) ou 4225 familles (selon le HCDH) soit près de 20000
personnes... Amnesty International dénonce ce projet foncier et cette
opération de "relogement" que l'organisation craint d'être
"la plus grande expulsion forcée de l'après-guerre au Cambodge".
Car la municipalité tente de donner un peu d'argent aux habitants afin
de les inciter à partir au plus vite, quelque part dans la périphérie...
Ici comme ailleurs, les pauvres n'intéressent personne, alors le mieux
est encore de les faire disparaître, de les "éloigner",
autrement dit rendre invisibles les personnes indésirables... Des résistances
certes apparaissent mais suffiront-elles à supprimer ce projet? Sans
doute pas, car la modernisation - ici d'un lac à Phnom Penh, ailleurs
en maints endroits sur le Mékong - doit sans cesse penser à "avancer"
(vers quoi et où?), et tant pis pour les victimes collatérales
et autres laissés pour compte d'un développement économique
qu'on nous vend et nous présente, toujours et encore, comme prometteur...
Actuellement, comme par exemple pour les fleuves et rivières en Amazonie
(voir le documentaire La fièvre de l'or d'O. Weber, sorti sur
les écrans en automne 2008), le Mékong souffre - non seulement
du développement rapide de la pêche industrielle - mais aussi de
la pollution des eaux du fleuve par le mercure et le cyanure pour l'extraction
de l'or, et - plus occulté mais au moins aussi ravageur - par l'agent
orange déversé massivement par l'armée américaine
pendant la guerre du Vietnam et dont les conséquences sont aujourd'hui
établies par les experts. Le Mékong, à l'instar d'autres
grands fleuves de la planète, est un riche patrimoine en péril,
et rien ne garantit désormais que la préservation de ce patrimoine
culturel, historique, écologique, naturel, soit ou ne devienne une priorité
pour les dirigeants en place en Asie orientale. Un terrible gâchis est
en train de s'opérer sous nos yeux... et les touristes du monde privilégié
se dépêchent de visiter et photographier ce qui peut encore l'être.
Pendant ce temps, les gens du fleuve - nantis pour certains, miséreux
pour la plupart, folklorisés pour l'occasion - commencent à agoniser...
Le début de la fin d'un fleuve mythique?
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En "route" vers le marché flottant de Can Thô, Vietnam |
Chez les pêcheurs Cham à Châu Doc, Vietnam |
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Un fleuve "total", une "mère des eaux" à tout faire, Vietnam |
L'hospitalité des gens du fleuve, ici les Cham à Châu Doc, Vietnam |
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Bateau-taxi entre Vietnam et Cambodge, sur le Mékong |
Des canards flottants dans le delta du Mékong, Vietnam |
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Une vie sur l'eau à Châu Doc, Vietnam |
Dans la région de Vinh Long, Vietnam |
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Marché dans le delta du Mékong, Vietnam |
La vie est un long fleuve... dynamique, Vietnam |
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Delta du Mékong, Vietnam |
Delta du Mékong, Vietnam |
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batelière vietnamienne |
batelière cambodgienne |

Le Mékong, lieu de vie et marché économique, ici dans le delta au Vietnam