Tourisme et développement durable à Marrakech (Maroc)
Quelles perspectives pour les populations locales?
par Sokunthy Keo
Dans le cadre d'un Master 2 " Management du Tourisme durable et des loisirs ", j'ai effectué mon stage de fin d'études au Maroc, dans le cadre d'un accord passé entre la filière Tourisme de l'Université de Corse et le Conseil Régional du Tourisme à Marrakech, et grâce aux efforts conjoints de mon directeur de formation à Corte (M. J.-M. Furt) et de la directrice du secteur Tourisme au sein de l'Université de Marrakech (Mme Ouidad Tebba).
Ces dernières décennies, le tourisme a connu une croissance explosive,
en tant qu'industrie "sans fumée" qui génère des gros revenus dans
le monde. Pendant une période de 60 ans seulement, le nombre de touristes internationaux
a augmenté crucialement de 25 millions en 1950 à environ 1 milliard en 2010.
La croissance du tourisme international est également entraînée
par l'internationalisation des mondes politique et économique.
Au Maroc, un des pays du bassin méditerranéen en tête des foyers d'attraction
touristique dans le monde, le tourisme constitue la première source de devises
du pays avec près de 7,3 milliards de dollars de recettes. Ce secteur augmente
de 12% par un an en moyenne. Cela représente 8% de son PIB. Terre de passages
entre l'Europe et l'Afrique, le Maroc entretient des liens étroits avec
les pays émetteurs, sachant notamment que 60% de ses touristes internatinaux
sont des Français. Ce pays et royauté du Maghreb possède un atout considérable
et rentable qui consiste à la capacité d'attirer des touristes
tant en hiver qu'en été, sans négliger ses richesses naturelles, paysagères,
culturelles, historiques, culinaires, etc. Dès 2002, le gouvernement
marocain a décidé de mettre en place une stratégie nationale, appelée
"Vision 2010", articulée autour du thème "le tourisme en tant qu'axe
prioritaire de la politique de développement de son économie". Dans ce sens,
plusieurs procédures ont été élaborées: plans de développement,
stratégies de développement du tourisme, etc. Le plan Vision "2010" cherche
à atteindre les 10 millions de touristes en 2010. Il compte augmenter de 160
000 lits la capacité d'hébergement d'ici à 2010. Le but est ausi de créer 600
000 emplois. Cependant, il n'y a pas encore assez de lits et les infrastructures
manquent encore largement. Pour se faire, dans le but de développer le tourisme,
il faut une planification centralisée et la mise en place d'un partenariat à
la fois public et privé, axé autour de trois conditions impératives :
un partenariat concerté entre l'Etat et le secteur privé ; une planification
centralisée ; un pouvoir politique engagé. Le Conseil Régional du Tourisme joue
également un rôle important comme partenaire avec le Ministère du tourisme
de Maroc. Il occupe un rôle principal en sa qualité de vecteur de moyens
de communication et d'information autour de la promotion et du marketing des
destinations touristiques, de chaque ville ou région du Maroc.
Ma mission de stage s'est d'ailleurs effectuée au sein d'un Conseil Régional
du Tourisme de Marrakech, cette ville devenue un pôle prioritaire du Maroc,
dans la section Marketing et Promotion du tourisme. Pour commencer, j'ai été
contrainte de me familiariser avec le territoire marrakchi. D'emblée,
cela a nécessité une étude spécifique au sujet des moyens quantitatifs
et qualitatifs que l'on met en général sous le terme "Tourisme":
d'abord une recherche ou un état des lieux du territoire et une analyse
du produit "Marrakech", ses offres et ses demandes; ensuite, on passe
à une analyse "SWOT" pour savoir et comprendre ses Forces, ses Faiblesses, ses
Opportunités, ainsi que ses Menaces. Cela a permis aux membres de CRT à mieux
connaître les réalités du marché, la situation concurrentielle
de leur produit "Marrakech", afin de pouvoir trouver des moyens et des logiques
marketing plus efficaces et adaptés pour promouvoir la destination. En
région comme à l'étranger, le CRT de Marrakech joue également
un rôle de consultation entre les Etats et les secteurs privés, notamment auprès
des prestataires locaux ou étrangers.
La situation touristique à Marrakech
Marrakech, une ville rose surnommée "La perle de l'Atlas", classée
au Patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1985, est le pôle touristique le plus
connu au Maroc. La cité attire chaque année plus d'un million et demi
de visiteurs (1,567 millions de touristes enregistrés en 2008, tandis que sa
population en 2007 s'élevait à 950 000 habitants) avec une durée
moyenne de séjour de 4 jours. En tant que destination phare du tourisme marocain,
Marrakech reçoit des touristes pendant toutes les saisons. Cette capitale impériale
et touristique par excellence est riche d'un patrimoine historique et naturel
unique, elle reste sans doute aussi la ville marocaine dont le nom évoque
le plus l'exotisme, le dépaysement et l'enchantement.
Certes, avec les stratégies de Vision 2010, la ville de Marrakech devra toujours
trouver des moyens pour attirer de plus en plus de touristes, en augmentant
le nombre de sa capacité d'accueil. On relève 48 établissements hôteliers
mis en service entre 2002 et 2008, et 130 établissements hôteliers classés opérationnels
en 2009. D'ailleurs, le volume des investissements dans les grands projets touristiques
prévus entre 2010 et 2012 s'élève à 26,95 milliards de Dhs, alors que ces projets
devront assurer une capacité litière de 21 460 lits.
Par ailleurs, le CRT de Marrakech a lancé des campagnes de promotion et de marketing
touristique dans le but d'améliorer l'image de la ville et rendre cette
dernière plus attractive auprès de ses visiteurs. Pour renforcer
la qualité dudit produit Marrakech et affiner son image, le CRT a élaboré une
stratégie promotionnelle régionale avec une politique de desserte aérienne afin
d'augmenter le nombre de vols quotidiens. Selon une analyse SWOT du CRT, Marrakech
possède de très bons atouts reconnus pas les visiteurs qui recherchent
une ville de culture, riche de son patrimoine et baignée par le soleil.
Les touristes découvrent également une hospitalité ancrée
dans la tradition et les traces d'une riche et ancienne civilisation urbaine
arabo-musulmane. C'est une ville qui bénéficie d'une accessibilité
favorable du fait notamment d'un budget moyen de voyage raisonnable. Malgré
l'ouverture touristique des régions voisines, Marrakech semble accueillir
un type de tourisme de masse combiné avec un tourisme urbain de facture
assez classique. La majorité des touristes viennent seulement pour effectuer
la visite de la ville avant de privilégier des séjours en bordure
du littoral. Par ailleurs, le taux de retour des visiteurs à Marrakech reste
très faible. La question se pose donc sur comment attirer les touristes à séjourner
plus longtemps dans la région de Marrakech et, aussi, comment encourager ces
mêmes visiteurs à retourner pour visiter autrement ou d'autres
lieux du pays?
Au-delà des analyses marketing du tourisme à Marrakech, le CRT a organisé son
travail sous 3 pôles principaux : Pôle Marketing et Promotion, Pôle Communication
et Promotion, et Pôle Produits et Investissements. Pour ce faire, ces 3 pôles
travaillent ensemble sur la base de 6 plans d'action :
- 1. Attirer davantage de touristes étrangers.
- 2. Renforcer l'image et le positionnement du Maroc à l'étranger.
- 3. Renforcer et développer le tourisme interne.
- 4. Améliorer l'expérience touristique du client et le fidéliser.
- 5. Entretenir la dynamique d'investissement touristique.
- 6. Renforcer l'accompagnement institutionnel.
Pour faire face aux concurrences, il faut cibler le marché. Dans
le but de différencier l'offre des produits touristiques à Marrakech, le CRT,
ainsi que le secteur public, décident de travailler fortement pour la novation
des diverses produits possible sur Marrakech et ses alentours. Marrakech, cette
fois ci est attractive, non seulement en tant que destination culturelle, mais
aussi une destination de diverses activités, notamment avec la capacité la plus
vaste pour le tourisme d'affaires. Marrakech devra dès lors passer d'une stratégie
de GENERALISTE à une stratégie de SPECIALISTE par segment. Selon son projet,
à partir de l'année 2009, 3 Centres de congrès ; 4 Centres commerciaux ; 5 Golfs
de + 18 trous ; plus de 20 Centres de SPA ; et + 12 hôtels de luxe seront mis
en place sur le territoire de Marrakech même. Le but sera de développer
la destination Marrakech autour des mots-clés suivants: " Culture ; Golf
; Luxe ; Shopping ; Famille ; Nature et Aventure ; Conférences ; et Bien-être
"...
Problématiques majeures
Le tourisme est évidemment au cœur de la croissance de
la Région Marrakech et il est essentiel pour le développement de l'ensemble
du pays. C'est pour cela que le gouvernement ainsi que les secteurs associatifs
et non gouvernementaux travaillent ensemble pour renforcer leurs politiques
internes et externes afin de trouver des plans stratégiques dans la gestion
du tourisme de leur territoire. La Vision 2010 est née afin d'aborder le secteur
du tourisme avec une vision à long terme de la nouvelle politique touristique
qui a prévu d'attendre le cap des 10 millions de touristes en 2010...
Au niveau national et international, le tourisme au Maroc est basé principalement
à Marrakech, capitale de l'histoire, du patrimoine et de l'authenticité. D'ailleurs,
l'enjeu touristique à Marrakech semble aussi bloqué par la crise financière
mondiale qui a engendré une crise économique provocante une récession dans ses
principaux marchés émetteurs. Des TO qui revoient leurs engagements sur les
charters sont à la baisse car les compagnies aériennes réduisent la voilure,
question du prix de pétrole élevé. Un réseau de distribution est perturbé par
la montée en puissance d'internet, une mutation du mode de consommation de la
part du touriste et une prise de conscience publique et privée. Les TO chercheront
d'autres destinations qui sont déjà en pôle position, pour sauver leurs parts
de marché, alors les compagnies low-cost risquent de se détourner de la destination
car les prix risquent de dégringoler au détriment de la qualité et de la rentabilité,
donc le secteur d'emploi sera mis à rude épreuve. Il y a péril en la demeure.
Ces dernières années, le volet du tourisme connaît un impact remarquable
sur le développement régional de Marrakech. Cela dit, pour ne pas tomber dans
le piège de la banalisation des sites, une planification stratégique bien pensée
doit s'appuyer sur des études et des analyses rigoureuses. Parmi les 7 millions
et demi de touristes qui rendent visite chaque année aux 33 millions d'habitants
que compte le pays, Marrakech attire plus de 1,5 million de touristes par an
(1). Avec ce boom touristique, Marrakech, comme d'autres villes marocaines,
est en train de jouer la carte délicate du développement du tourisme
dit de "masse". Désormais, le tourisme de masse et les questions
de la durabilité du territoire représentent des enjeux essentiels auxquels
Marrakech doit faire face inévitablement et de manière urgente. Une question
va sûrement se poser sur "est-ce que le tourisme de ce type peut constituer
un véritable outil de développement à Marrakech ?"... Quel l'avenir pour
le tourisme à Marrakech et pour ses populations dans un tel contexte de développement
rapide ?
A l'échelle nationale, Marrakech représente plus de 40% des flux engendrés
par le tourisme, la cité participe à hauteur de 2% au PIB national. Depuis
le lancement de la politique Vision 2010, chaque année le nombre de touristes
augmente entre 3 et 6%. Le tourisme à Marrakech représente plus de 60% des recettes
nationales (5 967 millions d'euros) (2). Non seulement le nombre de touristes
augmente, mais le nombre d'habitants aussi, avec comme conséquences un
exode rural et une arrivée des résidents secondaires. Les étrangers qui viennent
s'installer à Marrakech, ainsi que l'augmentation des constructions immobilières,
participent à l'urbanisation rapide de la ville. On peut donc s'interroger
si, devant ces bouleversements, le tourisme est vraiment un des facteurs primordiaux
pour le développement de Marrakech ?
Lors de nos recherches sur les impacts touristiques dans le contexte du développement
de Marrakech, on peut observer que le secteur touristique est générateur d'emplois
et la principale source économique de la ville. Le tourisme permet parfois
la réduction du chômage, la promotion de l'artisanat, et l'essor de divers commerces
en lien avec l'industrie du voyage. Son développement s'accompagne aussi
des amélioration des infrastructures: aéroport, routes, complexes touristiques,
créations d'espaces de loisirs, etc. Une prise de conscience locale est également
de mise, et la vocation touristique de la ville de Marrakech contribue largement
à donner une image du Maroc plus moderne et plus ouverte sur l'extérieur. Cette
visibilité se fonde par ailleurs aussi sur les représentations
et les attentes des visiteurs: cuisine locale, produits artisanaux, costumes
et patrimoine architectural, etc. Les autorités marocaines ont aussi
envie de promouvoir les zones urbaines périphériques et l'arrière-pays
proche: sports, tourisme de montagne, golfs, équitation, etc.
Le tourisme est donc un incontestable pourvoyeur d'emplois et de devises. Grâce
à lui, la culture, le territoire et les traditions locales de Marrakech sont
mis en valeur. Mais ce développement touristique est-il équitable et
responsable? Et est-ce que les citadins profitent réellement de cette
manne?
Marrakech est une ville non seulement appréciée par les touristes, mais aussi
par tous les Marocains. Véritable pôle d'attraction mais également
baromètre social, la ville de Marrakech n'est pas encore sortie de la
crise. Et quand Marrakech s'enrhume, c'est toute la destination Maroc qui éternue.
Cette dernière année, l'activité touristique est en baisse à cause de certains
freins. D'abord, c'est la crise économique mondiale, le contexte géopolitique
aussi, le tout en lien avec la concurrence touristique des destinations avoisinantes
(Tunisie, Egypte…). D'autre part, le type du tourisme pratiqué à Marrakech actuellement
est clairement orienté, il s'agit du tourisme de masse, un type - au
moment où l'on parle partout de durabilité - appelé à
être fortement remis en cause dans les temps à venir. Etrangement,
avec l'objectif de Vision 2010, Marrakech favorise encore plus le tourisme de
masse. Paradoxe à l'heure du tourisme durable...
Justement, le tourisme durable est lié à la notion de "développement
durable" qui provient du terme anglais "Sustainable" qui exprime le caractère
soutenable du développement, c'est-à-dire un développement qui ne remet pas
en cause à l'environnement naturel et social (3). Le tourisme durable est un
développement touristique qui associe à la fois la notion de durée et celle
de pérennité des ressources naturelles (eau, air, sol diversité biologique)
et des structures sociales et humaines. L'objectif du développement durable
est ainsi de rendre compatibles l'amélioration des conditions et des niveaux
de vie qui résultent du développement et le maintien des capacités de développement
des générations futures. Le développement touristique durable s'inscrit dans
le cadre de la mise en place d'une planification qui du point de vue touristique
a pour but d'éviter des atteintes pouvant remettre en cause les fondements même
du développement durable, tels que :
- la dégradation des écosystèmes;
- la remise en cause du patrimoine culturel;
- les bouleversements des traditions et des modes de vie;
- la concurrence pour l'accès aux équipements collectifs et aux infrastructures.
A la question "est-ce que le tourisme à Marrakech est durable
?", la réponse est évidemment "non" ! L'absence manifeste de ce type
de tourisme en principe respectueux des milieux naturels et culturels est dommageable
aux habitants de Marrakech, et les "décideurs" sont sans doute
en train de tuer la poule aux oeufs d'or... Sous la pression d'un tourisme de
masse incontrôlé, le secteur semble n'avoir que des objectifs à
court terme. A Marrakech, il existe pour l'heure seulement une esquisse de prise
de conscience de la part des pouvoirs publics quant à l'urgence de la
situation et de l'importance de préserver les potentialités de la région. De
même, peu de responsables ne s'attaquent aux dysfonctionnements liés
au mal-développement touristique, ainsi qu'aux problèmes sociaux
collatéraux, récemment apparus sur le territoire de la "perle
du Sud".
Le tourisme à Marrakech entre dans une phase de saturation qui touche au quotidien
de vie des habitants. La ville de Marrakech semble dépendante et affectée par
le tourisme. En effet, le tourisme incite sinon invite au gaspillage des ressources
naturelles, à déstructurer les valeurs sociales et culturelles,
à entraîner des dégradations de l'environnement. On dit bien "les
vacances des uns font le malheur des hôtes". Aujourd'hui, le voyage est à la
portée de la plupart des habitants des pays riches, mais les destinations restent
souvent des pays pauvres (4).
Quelques remarques sur les principaux problèmes dans le développement
touristique à Marrakech.
Premièrement, c'est le problème socio-économique. Il est aujourd'hui
évident que la mode de vie de la population de Marrakech soit touchée
par les effets du tourisme, notamment international. La politique touristique
se consacre d'abord à augmenter la capacité hôtelière pour pouvoir accueillir
toujours plus de touristes, mais elle n'essaie pas d'analyser le degré de satisfaction
des touristes pour tenter de comprendre pourquoi ils ne reviennent plus. Sachant
que les touristes ne viennent pas seulement pour dormir et manger !
Le manque d'infrastructures et d'encadrement constituent aussi des freins pour
le développement du territoire. Effectivement, le développement du secteur passe
par le fait de prolonger la durée de séjour des touristes et d'augmenter
le taux de "retours" des visiteurs pour un nouveau voyage au Royaume
et si possible à Marrakech. Des prix trop rarement affichés, des
arnaques ou abus divers, ou encore des prix "très très élevés"
affichés dans les hôtels, les restaurants ainsi que pour la plupart des prestations
liées au tourisme (les plaintes contre les chauffeurs de taxi par exemple),
illustrent les problèmes en cours. Un prix donné souvent bien
loin de la qualité attendue des prestations, et plus encore au niveau des infrastructures.
Les dérives du développement du tourisme sont évidemment multiples et
les tour-opérateurs restent les principaux bénéficiaires d'un marché, certes
en pleine expansion, mais qui ne profite que très peu aux habitants du
pays d'accueil (5). En outre, la ville devient toujours plus dépendante
de l'intense activité touristique. Cela est notable par rapport à la
dépendance envers les opérateurs internationaux. Sachant que le secteur touristique
représente 71% du montant global des investissements dans la région, Marrakech
a toujours tendance à accueillir de grands groupes internationaux et
de les orienter vers un prometteur tourisme de luxe, cela d'autant plus aisément
que la plupart des grands complexes touristiques sont gérés par les étrangers,
notamment les Européens.
Non seulement, les bénéfices du tourisme ne profitent pas aux populations locales,
mais ce phénomène engendre aussi une inflation du coût de la vie des Marrakchis.
Des dizaines de nouvelles résidences ont été construites à la périphérie de
la ville, et cette évolution contribue à faire grimper les prix
de l'immobilier pour les Marrakchis. Il en est de même pour les produits de
première nécessité, ainsi que pour la viande, les légumes
et autres produits disponibles sur les marchés (6). Ces hausses et surenchères
ont forcément des conséquences néfastes : les chantiers restent souvent
inachevés faute de moyens, les prix flambent et les habitants se sentent dépossédés
de leur pays. Avec un SMIC à 200 euros par mois, les plus modestes se retrouvent
à vivre dans les rares quartiers populaires qui résistent ou à des kilomètres
des sites touristiques dans les "cités dortoirs" (7).
Certains hôtels et complexes touristiques ne diffèrent en rien de leurs modèles
européens. Certains acteurs touristiques ont complètement dénaturé l'architecture
et les espaces de la ville. Avec cet éloignement de la tradition et parfois
une rupture avec la culture marocaine, on se rapproche de plus des ambiances
cannoises ou de celles d'Ibiza. La ville est prise d'assaut par de grands groupes
financiers qui ne se soucient guère du patrimoine culturel de la ville.
"Le tourisme est un générateur d'emplois" : vu que le nombre de touristes augmente,
les travaux précaires et illégaux apparaissent aussi de plus en plus.
L'exode rural entraîne la congestion vers la ville et la périphérie. Plus
le nombre d'habitants augmente, plus le travail manque tandis que c'est le chômage
qui augmente. Les faux guides, les rabatteurs, les mendiants, les travailleurs
non qualifiés mais surexploités, ou encore les nombreuses prostituées,
sont tous là pour les touristes, et par le biais de l'industrie touristique.
Dans ce contexte aussi, le tourisme sexuel est en plein essor, un fléau
dont les autorités ne semblent pas vouloir prendre la mesure du problème
social. La prostitution se pratique en cachette et sous 'emprise d'une corruption
endémique. L'insécurité et la menace terroriste s'invitent
également à la fête du tourisme: par exemple, sur la célèbre
place Jemaa-El-Fna, sans que cela soit connu de tous, quatre caméras surveillent
en permanence les allées et venues des habitants et des touristes. Et les fameux
souks sont aussi placées sous haute surveillance, avec plus ou moins
de discrétion. Marrakech a été de tout temps un carrefour de rencontres entre
différentes civilisations. La tolérance et l'hospitalité
de la population ont permis l'essor du tourisme, mais pour que cette dynamique
perdure, il faut veiller à ce que le développement local du tourisme respecte
les valeurs, notamment arabo-musulmanes, des habitants de cette ville.
Deuxièmement, c'est le problème environnemental.
L'activité touristique engendre incontestablement la dégradation du territoire
au niveau environnemental car le tourisme est une activité de consommation de
l'espace dans un temps défini, il suffit de voir en ville la croissance de la
pollution qui n'a rien à envier à cette du tourisme.
Dans le secteur aérien, avec un objectif d'augmentation du nombre de
vols (mentionné dans Vision 2010), la pollution s'aggravera inévitablement
étant donné que 45 vols/jour sont prévus en 2012, c'est-à-dire
une augmentation de 15 vols dans une courte période de 3 ans. Au quotidien,
il y a trop de trafic routier au sein de la ville, en train de devenir aujourd'hui
la capitale de la "pollution atmosphérique et sonore". Signalons également
le bétonnage urbain en raison notamment de la construction des nouveaux
bâtiments au détriment des espaces verts.
Plus de 10 000 Français sont installés à Marrakech au cours du premier semestre
2006 (8). Marrakech est un territoire très attractif pour les retraités européens
qui lorgnent vers le Sud. Cela entraîne des enjeux immobiliers considérables,
sans oublier un bétonnage urbain et une extension spaciale de la cité
qui grignote toujours plus les alentours. De plus, des milliers de personnes
s'ajoutent régulièrement aux résidents habituels: en été,
les hôtels, maisons d'hôtes, auberges et autres résidences chez l'habitant affichent
"complet".
De plus, il existe sur place une grande - trop grande ! - consommation d'eau
et d'électricité. En haute saison touristique, souvent pendant les vacances
d'été, la ville connaît d'importants soucis de coupures d'électricité.
A Marrakech, le tourisme exerce une forte pression sur les ressources d'eau
disponibles, et n'oublions pas que le Maroc est régulièrement
frappé par la sécheresse. Les touristes séjournant à l'hôtel consomment
deux fois plus d'eau par jour qu'un résident autochtone. Un seul touriste
engloutit entre 200 et 850 litres d'eau par jour pendant l'été, sans compter
les autres "facilités" touristiques : piscines, pelouses verdoyantes
et, dans le pire des cas, terrains de golf. Un green entre 50 et 150 hectares
a besoin de 1 million de m3 d'eau par an, soit l'équivalent de la consommation
d'une ville de 12 000 habitants (9). Il est donc facile de comprendre l'inquiètude
grandissante à Marrakech devant ce terrible gâchis d'eau, à l'heure
où le "développement" du tourisme international conduit
à la multiplication des terrains de golf et des parcs aquatiques alors
que la ville souffre déjà d'un manque d'eau. En outre, les autorités
municipales (et nationales) souhaitent renforcer les nouveaux produits touristiques
que sont le "Bien-être" et les "Spa" et "Hammam",
une évolution qui va encore accentuer le gaspillage de l'eau. Marrakech
est parfois surnommé la "Mer de Marrakech"... en raison de son important
parc de loisir aquarium, Oasiria, le plus connu et luxueux de la ville, qui
offre tout un panel d'attractions aquatiques (grandes piscines à vagues, le
bateau pirate, etc.). Bref, avec tous ces problèmes, la vision d'uu tourisme
réellement durable semble être vraiment loin...
Aperçu sur perspectives en faveur d'un tourisme durable à Marrakech
Si le tourisme durable semble ainsi assez improbable à
Marrakech, il n'est pas encore trop tard pour changer de voie. Pour ce faire,
la ville de Marrakech doit faire le choix de changer de politique touristique
actuellement orientée vers le développement quantitatif et vers le luxe. Tout
comme pour les touristes et les autorités, ce changement de tourisme
nécessite aussi et inévitablement un effort au sein de la population locale,
il faut modifier certaines habitudes. Une autre difficulté réside dans le financement
des projets axés sur la durabilité. Car le tourisme durable est
un tourisme de niche et ne peut pas générer les mêmes revenus que les autres
formes de tourisme, aux bénéfices - mais aussi aux conséquences
dramatiques - plus rapides. Marrakech reste une destination peu chère pour les
touristes, et on peut s'interroger si demain les touristes seront prêts
à payer plus pour un service de meilleure qualité environnementale...
Concernant la problématique de l'eau qui s'avère essentielle, et le gouvernement
marocain actuel semble vouloir sérieusement se préoccuper du sujet,
il importe de réfléchir autrement sur l'utilisation massive de
l'eau dans le cadre des projets d'investissement touristique, utilisation trop
importante et qui concerne à la fois les ressources naturelles et la compatibilité
des besoins des touristes avec ceux des populations locales. L'indicateur d'utilisation
de l'eau doit permettre d'évaluer l'impact de la planification touristique sur
les ressources en eau à la fois de point de vue quantitatif et de point de vue
qualitatif.
- 1. Indicateurs quantitatifs : pourcentage du volume d'eau utilisé par les
touristes par rapport au volume d'eau utilisé par la population locale. Pourcentage
du volume d'eau utilisé par rapport aux disponibilités d'eau douce (réserve
ou autre types de capacité);
- 2. Indicateurs qualitatifs : indicateur de salubrité de l'eau disponible dans
les installations touristiques, permettant de dire si cette eau est potable
ou non. Indice de nombre de polluants (numérotation des coliformes et concentration
des métaux lourds);
- 3. Indicateurs de prix : coût de l'approvisionnement en eau/nombre de touristes,
coût de l'approvisionnement en eau potable/nombre de touristes.
Ces différents indicateurs permettent de fournir une bonne évaluation
de l'utilisation de l'eau dans la mesure où l'ensemble des données peut être
disponibles. Pour le cas de Marrakech, le problème de l'eau n'est pas vraiment
dramatique car le secteur public a pris conscience de ce problème et a mis en
place des solutions pour tenter de le résoudre. Par exemple, des actions ont
été menées pour gérer et récycler des eaux
usées récupérées dans les hôtels, les riads, les
terrains de golf, etc. Deux nouveaux barrages sont en construction pour prévenir
les besoins des populations locales et touristiques d'ici les années
2020. Le système de circulation d'eau souterrain a aussi été renouvelé et est
en bonne voie pour soutenir, bon gré mal gré, le dévelopement
de l'agriculture.
Dans le cadre de notre sujet, nous avons tenu à mettre l'accent sur l'indicateur
de satisfaction de la population locale. On a vu qu'à Marrakech, aucune étude
n'avait été réalisé sur ce sujet. La volonté
de participer aux projets de développement local de la part des autochtones
est aujourd'hui manifeste. Malheureusement, la plupart des projets touristiques
en cours à Marrakech sont réalisés par des étrangers; les populations
locales ne se sentent pas du tout impliquées malgré le fait que la majeure partie
de la main d'œuvre dans le secteur touristique est du ressort de la population
locale. Les autorités et représentants locaux, les associations de quartier,
etc., souhaiteraient mieux gérer et travailler à leur propre développement
mais les pressions économiques et politiques exercées sont très
fortes...
Pour enrayer cette spirale infernale d'un tourisme dont les actions et les bénéfices
échappent aux autochtones, il faudrait prendre des mesures importantes.
Il faudrait créer un véritable réseau local associatif
capable d'opérer dans le secteur de la préservation du tourisme marrakchi.
Il faudrait ensuite encourager et promouvoir la forme du tourisme durable, appuyer
les initiatives originales, présenter des aides et des facilités de mise en
place pour les projets les plus pertinents. Les autorités doivent s'impliquer
bien davantage et concrètement dans cette voie, ainsi que faciliter le
développement de nouveaux projets innovants liés au tourisme à partir des promoteurs
locaux. Il faudrait aussi procéder à la participation active des
citoyens dans la gestion des affaires locales. Il est nécessaire de préserver
les ressources culturelles et naturelles et à les valoriser auprès des touristes.
Cela signifie que les touristes doivent comprendre que si on préserve un site
touristique c'est dans l'intérêt des touristes et des générations futures, locales
ou non. Les acteurs du cru peuvent jouer sur la formation professionnelle en
créant notamment des cursus réfléchis et financés en collaboration avec les
professionnels du tourisme, ou encore focaliser leurs actions sur la protection
des espaces culturels et du patrimoine de la ville, de façon à stopper le développement
sauvage et souvent hystérique des complexes touristiques dénaturant la ville.
Soulignons que le premier touriste de la ville de Marrakech est avant tout un
Européen, alors sa première attente reste le dépaysement total. Il conviendrait
donc de lui proposer autre chose qu'une chambre d'hôtel standardisé
selon des critères internationaux ou de lui servir une pizza à
tous les coins de rue... Car, ce touriste-là risque fortement d'être déçu et
du coup de ne pas revenir sur place lors d'un voyage futur, voire déconseiller
cette destination à son entourage, le tout dans un climat de concurrence acharnée
avec des pays "Low Cost" comme la Tunisie, la Grèce…
En guise de conclusion
La situation touristique au Maroc est un cas assez typique de
développement touristique rapide dans les pays en voie de développement. Tous
les acteurs touristiques se préoccupent et se pressent autour des différentes
campagnes de promotion avec pour principal but d'attirer le plus rapidement
possible le plus de touristes possible afin de pouvoir gagner un maximum de
revenus économiques. On est loin des critères du tourisme durable. .
A Marrakech même, le tourisme est un secteur essentiel qui constitue la locomotive
du développement. Certes, il contribue à diversifier les activités de la ville
et à préserver le patrimoine pour les décennies à venir., mais
on se demande vraiment où se situe-t-il vraiment par rapport au monde de tourisme
durable ? Tant que le tourisme sur un territoire donné n'est pas directement
avantageux pour ses propres populations, et ques ses profits engendrés
retournent aux investisseurs étrangers qui viennent non seulement pour profiter
de territoire des autochtones, mais aussi leur laisser nombre de problèmes irréversibles,
il est impossible de parler d'un tourisme comme facteur sain de dévelopement.
Pourtant, le tourisme pourrait être un facteur du développement, y compris
à Marrakech, mais pour cela le tourisme devrait en priorité contribuer
à améliorer le niveau de vie de la population du territoire accueilli
sans pour autant provoquer des problèmes sociaux. Les autorités locales, comme
celles chargées du suivi de ce développement, ont - en principe - à s'assurer,
en priorité, que les autochtones prennent part de façon réelle et active à la
mise en place des projets touristiques de façon à éviter toute perturbation
sur les divers environnements, qu'ils soient social, naturel, culturel ou humain.
De plus, aucun développement touristique ne peut réussir sans un minimum d'entraide,
d'échanges d'idées avec d'autres autorités ou d'autres conseillers. Aussi, encourager
et accroître l'esprit de collaboration, de coopération entre les acteurs
locaux et les interlocuteurs extérieurs doit-il être au cœur de ce développement,
mais toujours avec une écoute et un grand respect pour les autochtones.
Il est évident que maintenant Marrakech vit par et pour le tourisme, pour le
meilleur et le pire.
Au final, je trouve personnellement que ce stage au Maroc a été
enrichissant au niveau de mes recherches, intéressant sur le plan de
la découverte personnelle du territoire de Marrakech, passionnant en tant qu'expérience
unique auprès des habitants locaux qui m'ont fait partagé leurs
coutumes et traditions familiales. Ce travail de mémoire a permis de dégager
un tableau de la situation touristique à Marrakech où le tourisme
de masse prime pour l'instant, à l'image de la plupart des pays dits
en voie de développement. Il consiste à démonter non seulement les problématiques,
mais aussi une analyse de manière globale, pour pouvoir vraiment comprendre
les enjeux actuels et futurs. Cette réflexion spécifique m'est
bénéfique car elle rejoint plus ou moins celle du tourisme qui
existe aujourd'hui au Cambodge, mon pays d'origine.
Notes
1. Source: Ministère du tourisme.
2. Article en ligne: www.canalmonde.fr/r-tourisme.
3. El Moutia Abourmane, La gestion de l'eau et le tourisme durable, cas de
la ville de Marrakech, Mémoire universitaire.
4. Françoise Perriot, Guide des nouvelles solidarités, Pour Voyager
Autrement, Planète solidaire, 2005.
5. Ibid.
6. Article en ligne: www.lacroix.com.
7. Reportage sur France 5, Maroc, Le Nouvel Eldorado ?, le 18 juin 2009.
8. Cf. le quotidien Libération, Paris, citant des sources consulaires.
9. Marsoud 2004, cf. www.gouche.net article1430.
Remarque
Ce travail de Sokunthy Keo, actuellement enseignante à Phnom Penh à l'Université Royale du Cambodge, résume son mémoire de fin d'études de Master 2 en tourisme durable (Université de Corse, octobre 2009).