Entretien avec Raymond Aubrac
Propos recueilis par Joël Isselé
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Raymond Aubrac est l'une des dernières grandes
figures de la Résistance. |
- Vous conservez un lien avec l'Alsace, et Strasbourg tout particulièrement
?
- Raymond Aubrac : Pour moi, Strasbourg demeure une ville très chère à mon coeur, elle l'était également pour Lucie. Finalement, tout a commencé à Strasbourg. Chaque fois qu'il m'arrive de penser à cette ville, de très nombreux souvenirs me reviennent en mémoire. J'espère pouvoir y retourner encore une fois.
- Que faisiez-vous au début de la guerre ?
- J'étais le long du Rhin, au nord de Strasbourg justement, sous-lieutenant du génie. Les Allemands avaient attaqué en mai. On faisait sauter les ponts pour les retarder. C'est surtout dans les Vosges qu'on s'est vraiment battus, en juin 40. J'ai été arrêté le 21 juin, soit la veille de l'armistice.
- A quel moment se déclenche votre engagement dans la Résistance ?
- Ce n'était pas vraiment un engagement. J'avais des amis politisés, on se
disait qu' "il fallait faire quelque chose". l n'y a pas eu vraiment de
résistance, on ne savait pas alors ce que cela signifiait, impliquait. Mais
on a éprouvé le besoin de réagir ! Avec des graffitis d'abord, puis en distribuant
des tracts, avant de créer, avec mes camarades directs, Emmanuel d'Astier en
tête, un petit groupe, "la Dernière colonne". Le besoin de diffuser quelque
chose est arrivé à peu près à la même période, dans l'année 1941, et partout
en France.
La Bibliothèque nationale aurait recensé 1200 titres dans cette période. Un
véritable phénomène. Finalement, le vrai responsable, c'est la censure.
On était inondés de fausses nouvelles par la presse et la radio, et on le savait.
C'est peut-être ça qui nous a incités à informer. On a donc lancé Libération,
à partir de juillet 1941, qu'on a tiré jusqu'à 200 000 exemplaires. Mais un
journal crée une situation particulière. Il était simple de trouver des journalistes.
Mais il faut du papier, des imprimeries. Avec soixante-dix ans de recul, je
dirais que la création des mouvements de résistance se fait très souvent autour
d'un journal, avec les problèmes que ça pose et l'exigence d'un début d'organisation.
- Avez-vous des regrets ?
- Bien-sûr. Plus que des regrets, même. Par exemple, quand je repense à la "solution finale", qui éveille chez moi un grand sentiment de culpabilité. Mes parents habitaient Dijon. J'ai pu les persuader de venir à Lyon et d'accepter de faux papiers, mais je n'ai jamais pu les décider à partir en Suisse. Ma mère était tentée, mais mon père, paradoxe de l'époque, faisait encore confiance au maréchal Pétain. je m'en veux de ne pas avoir su les convaincre de partir. Ils ont été dénoncés par la Milice puis assassinés à Auschwitz.
- Renaud, à quel moment avez-vous pris conscience de la figure de votre grand-père ?
- Renaud Helfer-Aubrac : Il y a deux choses : je me suis rendu compte très jeune des combats qu'il a menés. Nos discussions n'ont pas débuté avec Passage de témoin. Elles ont commencé sur les bords des ruisseaux des Cévennes, pendant que nous allions pêcher la truite. Ensuite, la notoriété du personnage qui, elle, est venue un peu plus tard. Je la date au moment où Lucie a publié Ils partiront dans l'ivresse (éd. du Seuil), et qui a été très populaire. Ils étaient un peu partout dans les médias. J'ai compris que, finalement, le parcours a été un peu plus exceptionnel que ce que je pensais.
- Raymond, quel rapport entretenez-vous avec les commémorations ?
- Raymond Aubrac : J'ai vécu avec Lucie pendant soixante-sept ans. Elle est partie. La solitude m'est très difficile, c'est insupportable et très mauvais pour la santé. Je réponds alors aux invitations scolaires. je fais ça deux fois par semaine. Cent trente établissements portent le nom de Lucie ; ça donne beaucoup de boulot. Mais, en termes de commémorations, il y a une chose qui m'embarrasse : dans mon métier, celui d'ingénieur, on prépare l'avenir. Et, depuis l'âge de 75 ans à peu près, je ne suis autorisé à parler que du passé.
- Comment expliquez-vous le succès du livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous ?
- Je ne me l'explique pas, et lui est le premier surpris par ce succès. On peut penser ce que l'on veut du texte et, pour ma part, je pense qu'il n'aurait pas dû aborder le problème d'Israël et de la Palestine, car cela a créé une polémique inutile. Mais l'écho qu'il rencontre prouve que les idéaux de démocratie et de justice sociale du programme de la Résistance (CNR) font bel et bien partie de l'identité française.
- Comment jugez-vous la politique gouvernementale actuelle ?
- Je n'aime pas la politique actuelle ! La France est un État paradoxal. Je
m'en rends compte en rencontrant les jeunes. Vous avez actuellement un grand
nombre de jeunes qui ne se sentent pas d'avenir et à qui personne n'en propose.
On est un pays qui n'a pas d'avenir. Notre avenir, c'est 2012.
Après 2012, il n'y a plus rien ! Ni de politique à long terme ni, naturellement,
de projet à long terme. Le pays vit au jour le jour et est en partie gouverné
par la peur. Au journal de 20 h, sur dix sujets, six ou sept sont réalisés pour
faire peur. La grande difficulté, c'est de définir l'adversaire. Il y a soixante-dix
ans, c'était simple. Mais maintenant ? Si je descends dans la rue avec une pancarte
"Sarkozy au poteau !", je n'aurai pas beaucoup de personnes pour me suivre.
On a une politique absurde, idiote, et qui est faite par des gens très intelligents,
donc très dangereux.
- Que dites-vous aux jeunes d'aujourd'hui ?
- J'ai consacré des centaines d'heures de ma vie à parler de la Résistance devant des jeunes gens. Chaque fois, je me pose la même question : à quoi servent tous ces beaux discours ? C'est le message suivant que j'essaie de faire passer. L'histoire de la Résistance a été faite de beaucoup de moments très difficiles, mais dès le premier jour, dès l'appel du 18 juin 1940 dans lequel De Gaulle a expliqué que la perte d'une bataille ne voulait pas dire que nous avions perdu la guerre, une seule chose nous a guidés : l'optimisme, la conviction qu'en nous engageant, nous pouvions changer les choses. Voici ce que je dis aux jeunes : si vous partez battus, vous n'arriverez à rien ; si vous vous battez, alors vous aurez peut-être une chance d'arriver à quelque chose. Ils doivent avoir confiance en eux et dans l'avenir, car l'avenir c'est eux.
- Vous avez le sentiment d'être une autorité morale, une référence ?
- Non ! La seule qualité que j'ai, c'est d'avoir survécu. Je n'ai jamais été
le grand patron de la Résistance, beaucoup de mes camarades ont fait plus de
travail que moi. La plupart ou sinon la totalité de ceux-là ont disparu pendant
ou après la guerre.
Il n'y a aucune raison pour que les quelques-uns qui ont survécu aient plus
d'autorité que ceux qui l'auraient vraiment mérité. Alors, la seule chose sérieuse
que l'on puisse faire, c'est essayer de faire appel au mouvement commun qui
nous a entraînés tous ensemble.
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Quelques dates 31 juillet 1914 : naissance de Raymond Samuel. |
Au-delà de Passage de témoin "Cela ne me dérange pas de parler du passé, dit-il,
mais comme tous les gens de mon âge, c'est l'avenir qui m'intéresse".
À bientôt 97 ans, Raymond Aubrac regarde toujours droit devant lui.
Il est né le 31 juillet 1914 à Vesoul dans une famille de commerçants
juifs. Dans ce qui demeure encore le début du siècle, il grandit dans
les conséquences de l'affaire Dreyfus, au milieu de gens furieusement
antisémites. Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, diplômé d'Harvard et
du M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology), il est incorporé
à l'Ecole du génie à Versailles avant d'être envoyé à Strasbourg où
sa route croise celle de Lucie Bernard. |
Remarque
Joël Isselé est journaliste.
L'ouvrage Passage de témoins, de Raymond Aubrac et Renaud Helfer-Aubrac,
avec Benoît Hopquin, est paru aux éditions Calmann-Lévy en 2011.
Pascal Convert a récemment également publié Raymond Aubrac : résister, reconstruire,
transmettre, aux éditions du Seuil.
L'intégralité de l'interview avec Raymond Aubrac et Renaud Helfer-Aubrac est disponible sur www.dna.fr, sous le titre "La mémoire vive".