Entre voyage et tourisme au Groenland
par Aude Créquy

Nous avons souvent tendance à opposer voyage et tourisme, l'un blanc, l'autre
noir, l'un ange, l'autre diable, l'un respectueux, l'autre destructeur. La distinction
n'est pourtant pas une évidence, le voyage pouvant s'immiscer dans le tourisme
et le tourisme pouvant profiter de l'esprit voyageur.
Le Groenland invite aux deux. Entre tourisme et voyage, il promet l'aventure
mais pas toujours celle à laquelle le touriste s'attend et le voyageur peut
aussi facilement voir son nomadisme emprisonné dans un Groenland capricieux.
Quelles découvertes le Groenland a à offrir ? Pour quel visiteur ? Le Groenland
n'est pas une destination des plus abordables ni climatiquement ni économiquement
mais pour qui veut bien se donner la peine, il a quelques secrets à offrir et
entre l'Est et l'Ouest, il possède bien des différences pour ce touriste-voyageur
en quête de lui-même et des autres.
1. Esprit voyageur, voyageur du monde
Voyager. Un mot qui sonne comme une liberté. Un mot qui fait rêver d'un ailleurs
toujours plus rose, un ailleurs où le voyageur n'est plus maître de son quotidien,
de ses rencontres, de sa route. Un quotidien de choix multiples et de découvertes.
On dit que le voyage est un monde de privilégiés mais le voyage, dans l'absolu,
ne demande rien d'autre qu'une paire de chaussures, deux tee-shirts, une brosse
à dents et un bouquin. Par contre, il demande une relativité à toute épreuve,
une ouverture d'esprit, une force de caractère, une confiance en soi et dans
le monde qui aujourd'hui nous fait défaut. Nous ressentons le besoin de maîtriser
les éléments, les évènements, alors même que nos lendemains sont de plus en
plus hasardeux. Le monde ne tourne plus très rond. Nos relations sociales deviennent
virtuelles, superficielles. Nous avons des milliers d'amis, cachés que nous
sommes derrière notre ordinateur, mais nous voilà incapables d'inviter le voisin
de palier à partager un verre, un repas. Pourtant, c'est bien là que le voyage
commence. Et ici, pas besoin de brosse à dents ni de bouquin. La vie est un
voyage, peu importe où l'on trouve l'ailleurs. En cherchant bien, l'ailleurs
peut être de l'autre côté de la rue et c'est en voyageant de l'autre côté de
la rue que l'on voyagera mieux plus loin, que le Groenland ou le Mali pour les
frileux révèlera ses secrets, sa véritable nature, sa véritable culture.
Un petit détour par l'article de Christophe Allanic, "De la douane au divan"
(L'Autre Voie n°4, 2008), nous permet de comprendre à quel point tout
est voyage. Partout, à chaque coin de rue, à chaque coin de vie, l'homme est
toujours en mouvement, vers l'autre et l'ailleurs. Comme un rite de passage,
une initiation à l'autre, une découverte de soi. Chaque étape de la vie est
un bout de chemin parcouru : " Chaque année, des milliers de jeunes et moins
jeunes partent en voyage pour ses vertus initiatiques, pour "se découvrir",
c'est-à-dire littéralement "ôter ce qui nous couvre", se dé-voiler, enlever
le voile […]. La part "étrangère et étrange" en soi suscite l'envie de partir
à "l'étranger" ". Se découvrir soi pour mieux découvrir les autres en même temps
que découvrir les autres pour mieux se découvrir soi-même. Alors le voyage n'est
plus un monde de privilégiés, il est accessible à celui qui lui laisse une petite
place dans son quotidien, à celui qui offre un café à son voisin.
Nous épuisons beaucoup d'énergie à garder la tête hors de l'eau, à conserver
nos maigres possessions pour certains et moins maigres pour d'autres. La sécurité
de notre quotidien se travaille, on s'y habitue vite et elle peut se perdre
tout aussi vite. Nous travaillons fort pour posséder peu alors abandonner nos
biens, partir, c'est aussi tirer un trait sur les efforts fournis. Difficile.
Comment se sentir prêt à se contenter de si peu sur les routes, quand, dans
la vie courante, on a créé le besoin d'une accumulation matérielle ? La question
pourrait être posée inversement pour le voyageur en herbe. Comment se contenter
de si peu, si peu de rencontres, si peu de partage dans la vie courante alors
que le voyage en est riche et inépuisable ?
Les voyageurs sont ceux qui partent en cure de désintoxication face à la consommation
maladive et la lenteur est leur thérapie. La lenteur de la méthode de transport.
La marche étant son emblème. " Car marcher au gré de son envie est d'abord
une redécouverte de soi-même, une mise en parenthèse de la souffrance du monde
et du quotidien qui nous mine " (Franck Michel, "La marche : un art
de flâner et de quêter la liberté", L'Autre Voie n°1, 2005). Et
même si le voyageur n'est pas nomade tous les jours, il a la lenteur du temps,
l'opportunité de regarder le temps passer comme les vaches regardent les trains.
Il n'est pas forcément question ici de durée, de fouler pendant des mois les
terres du monde, simplement de prendre le temps, ne serait-ce que quelques jours
sur le sentier des douaniers breton ou le GR 10 pyrénéen ou bien de s'installer
sur les hauteurs des calanches de Piana en Corse avec un roman. Les choix sont
infinis. Et avec le temps dans notre camp, la rencontre est possible.
2. Se hasarder sur les routes ou maîtriser sa route
Le voyage est une perte de maîtrise. La difficulté est là. Nous passons beaucoup
de temps à vouloir tout maîtriser mais en voyage, le chemin choisit pour nous,
il propose un virage inattendu pour y découvrir une fleur inconnue. Cette perte
de maîtrise fait peur, notre ouverture d'esprit s'amoindrit, notre confiance
dans le monde est bousculé. Mais dans notre société de consommation, chaque
peur a sa solution. A chaque peur, la création d'un besoin. Peur d'être seul
au monde ? Facebook. Peur du voyage ? Le tourisme. La question est alors réglée
car le tourisme est un voyage maîtrisé. Maîtrisé par nos choix de destination,
d'activités, d'emploi du temps et maîtrisé par les autres, ces professionnels
qui pensent pour nous, il n'y a plus qu'à nous laisser guider, comme dans la
vie de tous les jours quand nos patrons guident nos pas. Nos routes sont décidées
avant le départ. Le tourisme permet au voyageur de partir sans risquer de mettre
la maîtrise de sa vie en touche.
Mais le choix d'un contrôle du voyage ou d'un non-contrôle ne signifie pas que
le bon élève choisit de partir en voyage et que le mauvais fait du tourisme.
La frontière est beaucoup plus délicate et floue. La distinction prend du sens
dans l'état d'esprit du touriste-voyageur. Le voyageur est toujours un touriste
alors que le touriste n'est pas nécessairement un voyageur. Un voyageur est
en mouvement, il part en voyage, il part découvrir son voisin, le quartier d'à
côté, le pays un peu plus loin. Un touriste est statique, il fait du tourisme,
il fait des activités. Il est occupé là où le voyageur est oisif. La curiosité
fait la différence. Laisser une part au hasard, aux rencontres change la donne.
Jean Chesneaux nous dira qu' " il existe [...] une différence entre le touriste
et le voyageur : elle tient à l'autonomie de leur projet. Le voyageur en profite
pour regarder autour de lui, développer une culture du voyage, aller à la rencontre
l'Autre et de l'ailleurs - volontairement -, alors que le touriste est pris
en général dans des rapports de consommation, des contrats commerciaux et des
programmes de voyage qui contribuent à le ficeler. Les contraintes financières
jouent aussi. Mais on peut toujours parvenir à s'échapper ! Aller au cinéma,
prendre le train ou le bus de façon impromptue, s'arrêter pour flâner dans un
quartier a priori sans intérêt, mais où l'on découvre souvent l'essentiel. Il
y a ainsi mille occasions de passer du " statut " de touriste à celui de voyageur…
" ("Entretien avec l'historien Jean Chesneaux", propos recueillis
par Pierre Gras, L'Autre Voie n°1, 2005).
Et l'industrie du tourisme joue sur ces mille occasions. Certains tourismes
ressemblent à des voyages de hasard, à des voyages de rencontres. La marche
devient un marché, le tourisme d'aventure a ses adeptes. Une itinérance sur
les pics andins et le tourisme devient voyage. Le tourisme solidaire lui, vend
des rencontres, du partage autour d'un projet commun. Le touriste-voyageur peut
aisément y trouver son compte et, client de ces tourismes qui se veulent alternatifs,
il est, en général, déjà ouvert à cette flânerie dont parle Jean Chesneaux.
Elle ne s'acquiert pas toujours au premier voyage mais elle fait son chemin
elle aussi. Une éducation voyageuse serait d'ailleurs un élément profiteur pour
mieux voyager, pour savoir reconnaître les comportements inadéquats voire dangereux
pour les territoires et populations d'accueil. Cette éducation n'est pas très
au point en France. Elle l'est déjà un peu plus dans les pays anglo-saxons où
il est ordinaire pour des jeunes bacheliers de partir découvrir la vie autour
du monde avant de découvrir la vie active. Ils deviennent des backpackers,
ces routards nouvelle génération, un Routard ou le Lonely Planet sous le bras.
Leur chemin s'apparente à un voyage mais le Routard reste un professionnel du
tourisme qui guide leurs pas, proposant une liste de choses à faire, à voir
sous forme écrite replaçant un guide local qui raconte ses anecdotes avec plaisir.
Mais le backpacker part sur les routes tout de même et la liste des choses
à faire devient de moins en moins importante au fil des jours, des rencontres
et des découvertes.
Le touriste-voyageur a donc la possibilité d'un tourisme statique, organisé
où tout est contrôlé pour mieux se sentir en vacance de tout, ne penser à rien.
Il peut partir sur une route maîtrisée dans un tourisme d'aventure ouvert aux
curiosités extérieures à l'aide d'un guide de papier ou d'un guide de chair.
Il peut aussi choisir une route au hasard et décider du chemin à suivre au prochain
croisement selon le temps qu'il fait, le temps qu'il a. Le Groenland offre ces
possibilités à des degrés différents. Tout n'est pas possible tout le temps.
Le touriste-voyageur au Groenland a certaines limites mais pas toujours celles
auxquelles il pense.
3. L'aventure groenlandaise d'ouest en est
L'Arctique n'est pas tout à fait une destination comme une autre. La plupart
des touristes préfère passer des vacances ensoleillées où la chaleur réchauffe
l'âme et repose le corps. Peu importe le type de voyage ou de tourisme, la chaleur
a la propriété d'alléger le sac et l'Arctique n'offre pas cette option là. Deux
tee-shirts et une brosse à dent ne seront pas suffisants pour partir au Nord.
Le voyage s'anticipe un peu plus, il se prépare à l'avance car toutes les saisons
ne sont pas accueillantes et certains mois de l'année, les tempêtes sont récurrentes
et les vols régulièrement annulés. Mais les touristes en font une destination
de choix pour la grandeur de ses paysages et pour sa luminosité polaire, pour
la quête d'une nature sauvage et sa conquête photographique.
Le Groenland est accessible toute l'année mais du Nord au Sud, il s'étend du
83ème au 59ème parallèle Nord ce qui correspond à la distance qui sépare Terre-Neuve
de Cuba et donc suppose un climat et une saison touristique différents d'un
bout à l'autre de l'île. Le relief du Groenland est montagneux, fortement découpé.
Son intérieur est vide d'hommes, seules les côtes sont habitables et donc visitables.
Les fjords s'avancent loin dans les terres et les villes et villages ne sont
connectés que par des routes maritimes, en longeant les côtes.
Sur les 56 890 habitants que comptait le Groenland au 1er juillet 2011, à peine
3000 vivent sur la côte est. Les déplacements sont donc plus faciles et fréquents
sur la côte ouest où moins de kilomètres séparent un village de l'autre. Le
tourisme y est d'ailleurs plus développé, plus organisé et les infrastructures
touristiques plus nombreuses. La région d'Ilulissat sur la côte ouest est une
grande productrice d'icebergs et les bateaux de croisière s'en donnent à cœur
joie. Les activités de traîneaux à chiens en hiver et de kayak en été se développent
beaucoup et dans le Sud-Ouest, où les chiens groenlandais sont remplacés par
les chiens de berger et où le mélange des races est interdit, les agences de
voyage misent tout sur la randonnée et le kayak, sur un climat clément et une
saison plus longue.
La côte est est le paradis des randonneurs, l'inlandsis s'avance plus loin dans
la mer et laisse peu de place aux côtes. Les zones d'habitation ne s'étendent
pas tout au long de la côte comme à l'ouest. Elles sont concentrées dans la
région d'Ammassalik à l'exception du village d'Ittoqqortoormiit au Nord. Les
montagnes acérées découpent le paysage et demandent un minimum de connaissances
montagnardes pour qui veut l'expérimenter et un minimum de précaution face à
la présence un peu plus fréquente d'ours blancs. La faune très peu dérangée
par l'activité humaine est plus visible, observable.
Le tourisme est donc possible même en Arctique. Les agences de croisières sont
les plus populaires mais le tourisme d'aventure n'est pas en reste. Par contre,
le baroudeur qui veut partir au Groenland devra repenser sa méthode. Marcher
sur les routes n'est pas une option car aucune route ne relie les villages.
Le baroudeur dépendra des chasseurs qui voudront bien le prendre en bateau pour
le conduire ici ou là. C'est possible. Avec de la patience. Immaqa (peut-être
que oui, peut-être que non, peut-être aujourd'hui, peut-être demain). Un baroudeur
au Groenland n'aura pour meilleure solution que de barouder dans un seul village
ou bien de prévoir qui l'emmène dans un autre village et quand on reviendra
le chercher. Il ne peut se déplacer par ses propres moyens à moins de posséder
son bateau, d'être un expert en kayak, un skieur hors pair ou un alpiniste chevronné.
Le tourisme pour les backpackers ne va pas de soi. Acheter un billet
d'avion pour le Groenland et décider ensuite de la suite est un peu délicat.
Les aéroports qui habituellement foisonnent de monde et d'informations sont
au Groenland de l'Est, un sas chaud où les passagers déjà organisés ne demandent
rien à personne car personne n'est là pour les renseigner. Les guides viennent
chercher leurs touristes, les Groenlandais viennent chercher leur famille et
loin des zones habitées, il est préférable d'avoir prévu son billet d'hélicoptère
pour ne pas avoir à passer la nuit devant la porte de l'aéroport fermée durant
la nuit. Si le baroudeur cherche un endroit où dormir, il ne verra aucune enseigne
au dehors des maisons pour le guider. Le mieux qu'il ait à faire est de savoir
déjà où dormir car deviner entre la maison bleue, verte ou rouge laquelle est
une guesthouse, laquelle est un supermarché, laquelle est une maison
privée relève de la voyance. Alors il demande, de maison en maison. Il toque
aux portes closes à cause du froid. Personne dans les rues, son voyage commence.
4. Ittoqqortoormiit, voyage ou tourisme ?
Un village difficile d'accès
Les villes et villages groenlandais paraissent isolés les uns des autres mais
il existe deux villages au Groenland qui n'ont aucun autre village à mille kilomètres
à la ronde. Ittoqqortoormiit sur la côte est, au 70ème parallèle Nord et Qaanaaq,
au Nord-Ouest, au-delà du 75ème parallèle Nord. Deux zones isolées qui demandent
aux voyageurs un sens de l'adaptation et une autre vision du temps.
Ittoqqortoormiit a 480 habitants. Il est situé à l'entrée du fjord Scoresby
Sund. Le village a été créé en 1925 pour dépeupler la région d'Ammassalik et
occuper une nouvelle région prometteuse en matière de chasse. Soixante-dix Ammassalimiut
(les habitants de la région d'Ammassalik) se sont installés sur la rive Nord
du Scoresby Sund. Plusieurs petites communautés ont investi le territoire le
long du fjord mais aujourd'hui, seul Ittoqqortoormiit est habité à longueur
d'année. Deux navires par an réapprovisionnent le village, en août et en octobre.
Un aéroport a été créé en 1985 et est ouvert aux vols commerciaux depuis 1990.
Il est situé à une trentaine de kilomètres à vol d'oiseau d'Ittoqqortoormiit.
D'avril à octobre, deux vols par semaine atterrissent à l'aéroport Constable
Point, un qui vient de Reykjavik en Islande, l'autre de Kulusuk, village de
la région d'Ammassalik. En hiver, de novembre à mars, seul celui provenant de
Reykjavik est maintenu. L'isolement est donc relatif mais pour le visiteur,
il ne suffit par d'arriver à Constable Point pour être à Ittoqqortoormiit. Quinze
minutes d'hélicoptère sont indispensables pour rejoindre le village ou en partir
et si l'avion peut généralement braver l'hiver sauf au plus fort des tempêtes,
l'hélicoptère ne décolle pas si la visibilité est mauvaise et le vent trop fort.
L'été, les variables visibilité et vent n'ont pas beaucoup d'impact sur le voyage
mais quand vient l'automne, les vols sont souvent reportés. De plus, les vols
d'hélicoptère sont gérés par Air Greenland, l'avion lui, est géré par Air Iceland
et l'un n'attend pas l'autre. Si le passager qui souhaite rentrer en Europe
ne peut pas rejoindre l'aéroport en hélicoptère à cause des mauvaises conditions
météorologiques, l'avion n'attendra pas le passager et avec un avion par semaine,
le visiteur devra repousser ses impératifs et attendre une semaine de plus à
Ittoqqortoormiit. Alors le tourisme est-il possible au Scoresby Sund ?
Un tourisme polaire entre développement et difficulté
Le tourisme est encore très jeune dans cette région. Il a commencé par des
expéditions scientifiques au début du XXème siècle. La stèle installée dans
le village à la mémoire de l'explorateur Jean-Baptiste Charcot et de l'équipage
du Pourquoi Pas ? en témoigne. Les chasseurs servaient de guide aux géologues,
géographes, archéologues, ethnologues et autres. Les chasseurs poursuivent d'ailleurs
dans cette voie maîtrisant mieux que quiconque l'environnement polaire.
Depuis, le tourisme se développe, proposant des balades en traîneaux à chiens,
des randonnées, des circuits en kayak et une découverte du village pour les
croisiéristes. Il y a deux saisons touristiques à Ittoqqortoormiit. La première
est au printemps, en mars et avril. Les tempêtes hivernales s'achèvent, les
journées s'allongent et la banquise est encore solide. La période est propice
aux balades en traîneaux à chiens. La deuxième est en juillet et août. Plus
de banquise, plus de neige, il y fait plus chaud et le paysage s'ouvre pour
les randonneurs et les bateaux de croisière. Une dizaine de navires par été
s'arrêtent pour un circuit de trois heures dans le village. Ces touristes ne
sont pas les préférés des villageois mais ce sont ceux qui dépensent le plus,
en souvenirs et en taxe. Les navires paient un droit d'entrée au port selon
le nombre de passagers mais ce tribut, s'il est payé à la petite mairie, ne
s'arrête pas à Ittoqqortoormiit, il est dirigé vers les caisses de la commune
Sermersooq et n'est pas toujours redistribué sur la côte est car depuis le 1er
janvier 2009, Ittoqqortoormiit fait parti de la commune Sermersooq qui regroupe
plusieurs villes et décide des projets à développer. Nuuk, la capitale du Groenland,
située sur la côte ouest fait aussi partie de cette commune et depuis ce regroupement,
il n'est pas rare que les subventions profitent à la capitale et, de façon générale,
au développement de la côte ouest bien plus peuplée plutôt qu'au petit village
d'Ittoqqortoormiit.
La première difficulté du tourisme est ce manque de subventions de la part de
l'Etat. Avec ce regroupement de communes en une grande commune, les demandes
prennent plus de temps à être prises en compte. Nanu Travel, la petite agence
touristique locale passe beaucoup de temps au téléphone avec la côte ouest pour
une permission, un accord, une aide qu'elle n'avait pas à demander quelques
années plus tôt. Il avait aussi été question de construire un aéroport plus
proche du village ainsi qu'une route permettant de le relier au village mais
ce projet ne s'est pas encore concrétisé pour les mêmes raisons.
Avec un aéroport éloigné, les conditions d'arrivée et de départ peuvent donc
être parfois perturbées et pallier aux imprévus est compliqué pour un vacancier
qui n'a pris que deux semaines de congés. Il y pensera plusieurs fois avant
de prévoir un séjour à Ittoqqortoormiit. Les acteurs du tourisme polaire demandent
de la flexibilité aux visiteurs mais cette flexibilité dans le monde contemporain
est un luxe que peu de gens se permettent. S'il vient pour vivre ce climat polaire,
le visiteur espèrent des températures négatives sous un soleil radieux, sans
vent perturbateur mais au-delà du cercle polaire, le climat rigoureux ne s'apprivoise
pas et le visiteur doit composer avec.
Nous l'avons vu, plusieurs options touristiques s'offrent au Groenland, l'île
est un immense terrain de jeux pour les voyageurs aventuriers mais on ne s'y
aventure pas sans s'y être préparé un minimum. Les agences locales aident à
cette préparation. Ils ont la connaissance du terrain, l'équipement adéquat
et les chasseurs qui ont des fins de mois difficiles sont guides pendant les
saisons touristiques. Le tourisme est possible et même préférable puisqu'il
aide les populations locales à vivre dans une région où le chômage est inquiétant
et il évite des appels au secours d'aventuriers pas si aventuriers. De plus,
à Ittoqqortoormiit, il y a une composante à ne pas négliger, c'est l'ours polaire.
Le Nord-Est est le royaume des ours polaires. Ils sont présents toute l'année
avec une baisse de fréquentation pendant l'été. Encore une bonne raison d'être
bien accompagné. Aucun villageois ne s'aventure hors du village sans une arme
et le touriste ne devrait pas s'y risquer non plus. La cohabitation ne pose
pas de problème si les règles sont respectées. De ce fait, le touriste-voyageur
verra ses routes limitées s'il n'a pas la connaissance du territoire, d'une
arme, du comportement des ours ou s'il n'est pas accompagné d'un local qui maîtrise
toutes ces connaissances depuis son enfance.
Mais employer les locaux n'est pourtant pas monnaie courante. La plupart des
tourismes pratiqués à Ittoqqortoormiit sont le fait d'agences canadiennes ou
européennes qui emmènent avec eux matériels, guide et même nourriture. Difficile
pour les Français de se faire à la nourriture dano-groenlandaise alors pour
éviter les mécontents, les agences préfèrent leur préparer des petits plats
bien de chez nous. C'est là que le bât blesse. Le tourisme est intéressant si
les populations locales en profitent mais à Ittoqqortoormiit, les professionnels
du tourisme étrangers aiment utiliser le territoire des autres sans rien donner
en retour.
Vagabonder à Ittoqqortoormiit
Celui qui veut s'expérimenter au nomadisme devra être équipé et connaisseur
au risque de se perdre dans ce désert de glace. Le tourisme est présent, de
croisière en randonnée, de traîneaux à chiens en kayak. Il est organisé et le
Groenland exige cette organisation, principalement à Ittoqqortoormiit au vu
du climat et de sa faune. Nous parlions d'un tourisme statique, un tourisme
maîtrisé qui ne laisse rien au hasard et d'un voyage sur les routes, un voyage
qui se décide au gré des rencontres. Mais le tourisme au Groenland se veut en
mouvement, en itinérance et paradoxalement, le voyage sera moins mobile. La
curiosité du voyageur fera qu'il passera plus de temps à ne pas sortir des frontières
du village. Au fil des rencontres, on lui proposera des sorties en randonnée.
Il accompagnera un chasseur en bateau le temps d'une journée et il rentrera
au village car c'est là que le hasard se produit, que les rencontres se font.
Derrière les portes, la culture se révèle et mis à part être accompagné par
un chasseur local lors d'un raid en traîneau à chiens, la culture n'est accessible
qu'à Ittoqqortoormiit là où aucune route n'existe. Le voyage prend tout son
sens dans la flânerie et il n'y a qu'à Ittoqqortoormiit où la flânerie est possible.
Nanu Travel fait difficilement sa place au milieu des grands professionnels
des régions polaires qui viennent pourtant du Sud. Mais le changement de manager
donne un autre ton à son tourisme. La culture vient s'immiscer dans les affaires
de nature et d'aventure. Nanu Travel souhaite profiter aux Ittoqqortoormii,
créer des emplois, développer l'artisanat et permettre au tourisme de se mêler
au voyage et au voyage de proposer une autre forme d'itinérance, de maison en
maison, d'aspect culturel en aspect culturel.
Une culture invisible
Le voyage, c'est en partie la recherche de soi. L'immensité de la nature groenlandaise
permet de se trouver, de découvrir un morceau de soi que l'on ignorait. Se confronter
aux éléments, voilà de quoi rêvent les touristes-voyageurs. Se sentir petits
face à la puissance d'une nature incontrôlable. Les paysages polaires ont le
pouvoir de relativiser nos vies, nos envies et nos déceptions. En une semaine,
les comportements changent, les esprits s'apaisent. Certains redeviendront bornés
et tendus dès le retour sur le tapis roulant de Roissy-Charles de Gaulle, il
faut dire que le retour à la grisaille et à la foule parisienne n'aide pas.
D'autres seront marqués un peu plus longtemps, puis reviendront parce que décidément,
le Groenland est vraiment apaisant !
Mais le voyage, c'est aussi la recherche de l'autre et l'élément manquant d'un
voyage réussi est l'accessibilité à la culture. Visiter une région, un pays,
sans s'imprégner de la culture qui y règne, de l'identité qui s'en dégage c'est
ne pas aller au bout de son voyage. Une deuxième raison d'y revenir. Le Groenland
n'est pas une destination qui laisse aisément entrevoir sa culture. Le touriste-voyageur
doit la chercher s'il veut la comprendre, c'est pourquoi le tourisme y est plus
facile.
La culture groenlandaise est doublement invisible. Cachée derrière les portes
closes. Dans les villages, les habitants passent, d'un endroit à l'autre. Pas
de place publique, pas de bancs pour discuter. Le froid n'y incite pas. Alors
les gens sont chez eux ou chez les autres. Et puis elle se cache derrière les
pourtours danois. Colonisés depuis 1884, les Groenlandais de l'Est ont adopté
les modes de vie européens et la culture groenlandaise s'apprécie plus dans
l'immatériel que le matériel, dans les modes de penser que les modes d'avoir.
Les modes d'être étant partagés.
L'Est et l'Ouest n'ont pas la même histoire. Les Danois se sont installés à
l'Ouest dès le début du XVIIIème siècle, en 1721 alors que les Ammassalimiut
sont restés isolés jusqu'en 1884. La politique de colonisation, à plus de 150
ans d'écart avait elle aussi des différences. Les Danois ont voulu être très
protecteurs envers les Ammassalimiut contrôlant les importations et les consommations
de denrées européennes aussi bien que leurs relations avec l'extérieur. Les
Danois, en s'installant à Ammassalik, ont amené avec eux quelques administrateurs
de la côte ouest. Les Groenlandais de l'Ouest, ayant des postes et un statut
plus importants, considéraient les Groenlandais de l'Est en retard, incultes
par rapport à tout ce que eux possédaient déjà. Les Groenlandais de l'Est sont
désignés par le terme Tunumiut, les gens du dos, littéralement " ceux qui habitent
dans le dos ", la partie invisible du Groenland, celle qui n'a pas d'importance.
Les Ammassalimiut en plus d'être recouverts d'une culture danoise, ont aussi
été recouverts par la culture de l'Ouest et pour redécouvrir l'identité propre
aux gens de l'Est, il faut soulever deux couches de culture. Les Groenlandais
de l'Ouest et ceux de l'Est sont fondamentalement sculptés dans le même bois
mais au fil de siècles d'isolation, certaines caractéristiques propres à chaque
région se sont développées, notamment au niveau linguistique. Aujourd'hui, deux
langues nationales coexistent, le danois et le kitaamiisut (la langue de l'Ouest)
désigné sous le nom de kalaallisut (terme global utilisé pour parler de la langue
groenlandaise, Kalaallit Nunaat étant le Groenland et Kalaaleq étant le Groenlandais).
A l'Est, les Groenlandais parlent toujours leur langue, le tunumiisut même si
les journaux, les manuels scolaires, les documents administratifs, les radios
et la télévision utilisent la langue de l'Ouest. Ces différences linguistiques
créent un déséquilibre dans le système éducatif et forcent à un jonglage qu'il
n'est pas toujours aisé de pratiquer.
Après une course vers la modernisation et les modes de vie danois, les Groenlandais
opèrent une marche vers l'affirmation d'une identité inuit, une redécouverte
de la pratique du kayak, des chants, des danses et des contes groenlandais.
La côte ouest met les moyens de cette quête identitaire et la côte est marche
derrière. Bien moins peuplé, les enseignants, les professionnels, les éducateurs
viennent de l'Ouest, les enseignements supérieurs sont à l'Ouest. Ittoqqortoormiit
fait souvent appel à Nuuk pour dispenser un cours de chant ou une formation
de kayak.
Quand un visiteur s'arrête à Ittoqqortoormiit, il remarquera les enfants qui
ne vont pas à l'école parce qu'il fait beau et qu'il y a des têtes étrangères
dans le village, les samedis matins, il verra les habitants assis aux abords
du supermarché, une bière à la main pour fêter leur salaire de la veille, il
verra les chasseurs partir en bateau, fusil sur l'épaule, il verra les phoques
servir de nourriture aux chiens, il entendra le rire des gens, toujours de bonne
humeur, il verra la viande de narval sécher au soleil et les peaux d'ours en
attente d'un acheteur, il entendra les chiens s'ennuyer au bout de leurs chaînes,
il partira en bateau observer l'ours qui mange son phoque sur un iceberg, il
sera invité à manger du bœuf musqué en soupe, du bœuf musqué au four, du bœuf
musqué en goulasch, on lui servira des toasts de graisse de phoque sur du poisson
séché et de la peau de narval, il ira peut-être au club de couture où les femmes
discutent et rigolent et discutent et rigolent encore, il ira même à la messe
assister à un baptême où les femmes sortent leur plus beau costume. Mais ce
visiteur là a pris le temps. Il s'est laissé bercer par le temps groenlandais
agrémenté de tempêtes de vent, de chutes de neige et de soleil qui même au Nord
réchauffe agréablement et il aura vu la culture groenlandaise se révéler.
Partir au Groenland, c'est penser partir sur des terres désolées où l'homme
n'a fait que survivre d'année en année, de siècle en siècle. Mais la culture
groenlandaise ne se caractérise pas par le fait de savoir se contenter de peu,
elle se caractérise par le fait de tout exiger. Vivre en Arctique c'est avoir
l'exigence de satisfaire ses désirs, c'est user d'imagination pour obtenir ce
que l'on souhaite, c'est faire siens les éléments culturels qui viennent de
l'extérieur. Il suffit de passer un peu de temps à Ittoqqortoormiit et le visiteur
se fera raconter le temps où les habitants cultivaient des fraises derrière
leur verrière.
Revenir du Groenland, c'est comprendre que la culture est une addition de particularités
qui ne se laisse pas deviner simplement derrière un costume typique, des coutumes
visibles, une gastronomie odorante. Elle se devine derrière un caractère, une
pensée, une envie, un rire. Et il est dommage de passer à côté, de remplir son
appareil photo d'icebergs et de banquise sans se voir offrir une danse dans
le monde groenlandais.
Remarque
Aude Créquy prépare actuellement une thèse en anthropologie
sur les liens entre tourisme, culture et nature au Groenland.
On lira avec bonheur et profit son précédent texte paru dans L'Autre
Voie n°6 (2008) sous le titre: "Le tourisme polaire: de la nature
à la culture, l'exemple du Groenland".
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