Comment se finit une géographie du voyage ?
par Simon Estrangin
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Depuis plusieurs années, le silence (1) - voir la réserve- de la géographie
à l'égard des voyages m'interrogeait. Comment l'expliquer ? Une géographie des
voyages était-elle improbable, ou tout simplement impossible ? Comment s'y prendrait
celui qui voudrait la tenter et à quoi ressemblerait-elle ? J'avais ces questions
en tête en commençant en septembre 2010 à Salta, au Nord-Ouest de l'Argentine,
un voyage qui allait durer huit mois en Amérique latine. J'ai écrit la relation
de cette aventure intellectuelle, comme je me l'étais fixé, au fil des lieux
et des rencontres.
Dans le texte présenté ci-dessous, je cherche le dernier chapitre de ce cheminement
vers une géographie du voyage. Ce dernier texte, rédigé après le retour, pose
la question de ce qui a été finalement établi à propos du voyage, dont toute
la logique tourne cependant autour du mouvement. Cet obstacle - cette contradiction
- majeur se double d'un autre : comment parler en général du voyage à partir
du moment où celui-ci est pensé comme l'expression par/dans la mobilité d'un
sujet autonome, et donc d'un sujet investissant son expérience d'un sens qui
s'étiole dès lors qu'on ne lui donne pas voix au chapitre ? J'espère qu'on verra
dans l'exposition de ma propre aventure, moins une propension narcissique, qu'une
confrontation à ce défi.
Nous sommes revenus de ce voyage. J'ai laissé un mois de perplexité s'écouler
et je me suis enfermé quinze jours quelque part à la montagne, peignant l'après-midi,
le matin tapant sur l'ordinateur les chapitres rédigés dans des cahiers écornés
en cours de route. Je déroule cette question que j'ai accompagnée durant huit
mois en Amérique latine. Pourquoi la géographie - cette discipline à laquelle
j'ai été formé et qui aurait dû, un peu naïvement, y être la plus propice -
ne traite-t-elle jamais (ou presque) du voyage ?
Au fil des chapitres, je suis le devenir d'un projet avec ses ambitions assez
académiques à l'origine, avec ses transformations, ses inattendus, ses abandons.
Je regarde, en relisant mes notes, mon texte prendre d'autres colorations :
philosophiques ? Politiques ? Esthétiques ? Sociologiques ? Anthropologiques
? Historiques ? Je ne sais pas. Je vois ces lignes écrites au fur et à mesure
des lieux, avec ses lieux traversés, quelque part entre la concordance et la
coïncidence. Une traversée comme une conversation. Que le voyage ne soit pas
l'objet d'une seule discipline - et plutôt indiscipliné au vrai - est somme
toute une idée très banale.
Je pense à la bibliothèque idéale (un chez soi de papier) qui permettrait de
se débrouiller correctement avec toutes ces questions. Je réalise tous les domaines
où il me faudrait faire de nouvelles acquisitions et combler des lacunes : poésie,
récits, études littéraires, philosophie, sociologie, anthropologie, etc. Je
fais des listes d'ouvrages.
Sur ce, j'arrive au bout de mon travail de copiste et à la délicate question
de la fin. J'ai un dernier chapitre où se loge l'idée finalement advenue, qui
comme un dernier coup de pinceau irrigue l'ensemble du tableau par son évidence.
Bref, une magnifique synthèse, cependant, dans mon carnet : inachevée et barrée
d'un trait déterminé. Cette synthèse providentielle est en effet la pire des
choses qui pouvait m'arriver.
Je suis parti huit mois persuadé qu'on ne peut écrire une géographie du voyage
qu'en route, en l'éprouvant comme un autre rapport au monde, comme une autre
rationalité qui de là où je me trouvais me semblait moins un système qu'un devenir.
J'avais rejeté l'idée, comme nulle, d'écrire un texte académique avec son plan
et sa structure qui, en les décortiquant en petites unités examinées successivement,
fait le tour des choses, comme si les choses étaient achevées ou comme si c'était
là ce qu'on attendait d'elles, et je finissais… par une conclusion : récapitulatif
sentencieux où toute dissonance était réduite (entre ma voix, émaillée elle-même
d'ambiguïté, et celles des autres que j'avais rencontrés et qui ne me donnaient
pas raison). J'avais tout dans un concept univoque. C'était outrageusement satisfaisant.
Ce concept, je l'empruntais, en le revisitant à l'aune de mon sujet, à Carlo
Ginzburg (2) que j'avais cité en introduction (la boucle était beaucoup trop
bouclée) : l'estrangement.
Les géographes contemporains n'abordent pas le voyage et l'étrange, ou l'assimile
à une soupe exotique et colonialiste. L'objet exotique est identifié à un objet
étrange car sorti de son contexte. Ramené à celui-ci il retrouve son ordinaire.
Mais quel est face à l'altérité LE contexte sur lequel s'arrêter satisfait dans
son effort de contextualisation ? Il est vain d'espérer épuiser l'énumération
des relations qui rayonnent à partir de l'objet d'étude, et autour de l'étude
devenue objet à élucider, puis de l'étude de l'étude. S'ouvrent des portes aux
prolongements inépuisables, mais aussi indéterminables, car le contexte n'a
pas de limites naturellement assignables. Quelle échelle contextuelle, de temps
ou d'espace, choisir ? Faut-il en choisir plusieurs ? Ces contextes sont-ils
entre-eux contextualisables ? Ne doivent-ils pas toujours nous être contextualisés
?
" Platon appartient à la Grèce d'une manière interminable - et il nous fait
penser, il nous appartient (ou nous lui appartenons, peu importe) " (Castoriadis
C., L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 22).
Et Platon appartient à Athènes, au monde, à l'antiquité, à l'histoire, à la
philosophie, etc.
Et nous ? S'agit-il de l'auteur ? Du lecteur ? Et qui est cet auteur ?
Alors, dans ce jeu de contextualisation, quand prendre du repos ? Lorsqu'on
aura fini par rendre l'Autre banal nous propose certains chercheurs attentifs
à éviter tout effet malvenu d'exotisme. Ne serait-ce pas précisément la contextualisation
qui satisfera nos implicites culturels les plus enfouis, ininterrogés, instituteurs
de normalité ?
Dans l'exotisme, l'étrange est la marque d'un discours culturellement centré,
niant quelque chose de l'autre : son autonomie. Le discours de la contextualisation
achevée n'en est-il pas un autre qui en reconnaissant à l'altérité son autonomie
la nie pourtant en la rendant banale, appréhensible par notre matrice de perception
et de compréhension du monde, alors qu'elle comporte quelque chose qui lui résiste
et la déborde.
L'enjeu n'est pas seulement ethnologique. L'autre ici est aussi bien une pierre
ou nous-même.
Je suis parti sans chercher de vérités, sans vouloir m'arrêter in fine
sur des idées présentées comme l'aboutissement d'un chemin, leur sommet ou leur
impasse. J'ai voulu m'imaginer sans cesse à des carrefours où s'ouvraient des
routes jusqu'ici insoupçonnées. Je voulais comprendre ce qui différenciait le
voyager de l'habiter comme rapport de soi au monde, et ce que
cela impliquait comme approche heuristique et comme écriture. J'ai cherché une
voix qui ne soit ni singulière ni universelle. Les deux me semblaient une imposture,
vide d'intérêt pour une étude en sciences humaines. C'était l'échelle entre
mes voyages et les voyages qui m'importait.
J'ai fini par être attentif au son du magma qui se faisait entendre une fois
nos systèmes de normes corrodées par l'altérité, dans la chute de nos repères
les mieux établis : repères mentaux, sensoriels, affectifs… Je pensais trouver
là les ressorts d'un mouvement contraire : désinstitution et ré-institution
imaginaire (au sens de C. Castoriadis) d'un monde et d'un être, et pour lier
les deux d'une formule concise, je dirai d'un milieu. Dans cette dynamique,
le voyageur trouve une autonomie accrue, et peut-être un réenchantement par
la confrontation à une énigme totale.
Tout cela, n'était-ce pas l'estrangement ? N'était-ce pas, dans le désir, la méthode, l'écriture, l'expérience… une défamiliarisation par l'espace, avec tout ce qui s'en suit ?
J'en parlai à ma femme. Elle me sourit.
" ça ne t'a pas sauté aux yeux ? "
Je ne comprenais pas.
" L'ironie, là-dedans... ", continua-t-elle.
Ce furent précisément les paroles qui me privent encore aujourd'hui de mon dernier
chapitre. Car elle poursuivit :
" L'estrangement. Ta grande idée. La grande idée de Simon Estrangin... "
C'est après ce raccourci de dix mois à travers l'Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Chili, le Mexique et la France, entre liberté, beauté, danger, fulgurance de la pensée et dérision cinglante que je commençai à imaginer dans ma bibliothèque idéale pour une géographie du voyage un peu plus de psychanalyse.
Notes
1. En géographie, très peu d'études universitaires abordent cette question, sinon celles portant sur le tourisme, prompte à réduire le voyage au sens de trajet. Le voyage est en revanche souvent évoqué, aussi pudiquement que brièvement dans des propos moins académiques, comme les égo-géographies, les entretiens et les hommages. Le voyage dévalorisé comme objet d'étude - sans doute en faveur du terrain à prétention plus scientifique - est dans certaines circonstances très précises valorisé comme expérience. Mais, comme par pudeur, on ne le raconte pas.
2. La pensée de ce grand historien, qui ne s'est pas particulièrement intéressé à l'étude des voyages, fournit cependant dans ce domaine une source intarissable de réflexions : sur la vérité, la méthode et l'intérêt d'une étude micrologique, la place du chercheur dans son enquête, son écriture, la voix de l'autre, les articulations entre narrations scientifiques et littéraires, etc. On peut citer comme ouvrage : Ginzburg C., Le fil et les traces, vrai faux fictif, Lagrasse, Verdier, 2010 (édition originale : Il filo i le trace, Feltrinelli, Milan, 2006).
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Remarque
Simon Estrangin est agrégé de géographie. Également peintre amateur, l'aquarelle présentée est de lui. La photographie de Claire Estrangin.