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Besoin d'Asie

 


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par Franck Michel

 

 

" L'Orient pour s'orienter " - Henri Michaux, écrivain français

" Un arbre doit être profondément enraciné pour pouvoir résister aux maladies
et assimiler pleinement les nutriments extérieurs
" - Tang Yijie, philosophe chinois

" Je connais un maître zen qui a laissé entendre que la meilleure position de méditation
était de se tenir debout, les mains sur les hanches, en riant à gorge déployée pendant
dix minutes tous les matins… L'essentiel du secret de la vie est de savoir rire et
de savoir respirer
" - Alan Watts, poète et philosophe américain

" Une force mystérieuse, irrésistible, tourne le cœur de l'homme vers l'Orient, qui fut son berceau.
On a vu cela dans tous les siècles. La mort lui semble située au couchant
et cet instinct préexistait aux Croisades. Aucune politique occidentale
n'y changera rien
" - Léon Bloy, écrivain français

 

Le détour par l'Orient comme recours pour l'Occident ? Un apport d'Asie pour réveiller l'Europe ? Une voie en forme de modèle pour l'Amérique dite latine et pour l'Afrique dite noire qui ne savent plus comment singer un Occident de plus en plus impopulaire ? Un besoin d'Orient comme un appel d'air salutaire ? L'initiation à l'Asie s'impose à ceux qui considèrent que l'Occident est aujourd'hui en panne d'utopie. Et l'ignorance de l'Ailleurs n'est pas le meilleur gage pour l'avenir. Ainsi, c'est parce que l'Asie n'occupait guère de place dans les études en Occident que le jeune Nicolas Bouvier s'embarquait vers cet Orient plein de promesses, qui alimentera sa réflexion sur le nomadisme et le voyage : " C'est une des raisons qui m'ont incité à aller vers l'est, voir par moi-même. Je me doutais que malgré ce silence sur l'Asie, l'Europe devait énormément de sa civilisation à une Asie plus ancienne, que la filiation était importante. J'avais le sentiment qu'il fallait aller voir cette mère avant qu'elle ne se dégrade trop. Et j'ai été confirmé dans ce sentiment " (Bouvier, 1992 : 62).

La modernité occidentale vit une crise durable et l'Asie est aujourd'hui certainement le seul continent - le seul horizon culturel aussi - susceptible de proposer une ou plusieurs alternatives au modèle occidental. Depuis les années 1970, et surtout 1980, la fin des utopies politiques occidentales a conditionné l'appel en direction des spiritualités orientales. Dans notre monde cloisonné, en rupture d'idéologie sinon d'idée, peuplé de chômeurs et d'experts, d'exclus et d'inclus, le sentiment d'autonomie disparaît au profit d'une véritable industrie de la peur véhiculée par les autorités pour mieux asseoir son contrôle sur des populations déboussolées aux destins brisés. Il est intéressant par exemple de comparer deux scènes de rue, l'une à Paris, l'autre à Hanoi, ainsi que deux scènes de vie rurale, dans les campagnes française et vietnamienne : on constate que dans la capitale comme au cœur du village reculé du Vietnam, la vie bat son plein, les gens s'activent en permanence, généralement le sourire aux lèvres, bref le pays à tout entier l'air d'être en mouvement, et d'avancer vers de nouvelles aventures humaines. Pourtant, le niveau de vie, le PNB et autres indices de " développement " sont nettement plus inférieurs au Vietnam qu'en France, sans parler du montant des salaires, de la protection sociale, de l'assurance maladie, etc. Un jour de l'année 2001, un Vietnamien me dit, perplexe : " Il paraît qu'en France vous ne pouvez pas travailler plus de 35 heures par semaine, quelle horreur ! Moi, je bosse 65 heures mais j'aimerais bien arriver à 75 heures par semaine "… Evidemment, en France, pays qui a su (timidement) imposer les 35 heures, la situation est très différente : la grisaille s'installe, le désarroi accapare la population, laissée comme orpheline de projet de société, tandis que l'avènement tant attendu de la civilisation des loisirs semble poser plus de questions que trouver de solutions aux divers malaises du quotidien. Attention toutefois à ne pas verser dans une nouvelle forme de manichéisme : le roman de l'écrivain vietnamien Nguyên Huy Thiêp, A nos vingt ans, vient souligner les bouleversements et les désillusions de la jeunesse vietnamienne qui n'a pas connue l'horreur des guerres d'indépendance ; l'écrivain cite le poète de la fin des années 1930, Ngô Xuân Diêu, qui résumait déjà le terrible désarroi dans lequel est plongée une partie de la jeunesse vietnamienne actuelle, privée de tout mais en proie à toutes sortes de paradis artificiels : " La fulgurance d'un seul instant vaut mieux que la triste ronde des jours de l'année " (Nguyên Huy Thiêp, 2005 : 100). Vivre l'instant présent n'est pas forcément une panacée pour tous… Ainsi, le fameux clivage Orient-Occident est toujours une affaire complexe et délicate ! De la France au Vietnam, comme de l'Occident à l'Orient, les différences sont innombrables et les visions respectives du monde paraissent aussi divergentes que le ciel et la terre. Des ponts pourtant existent, et parfois même des voies communes. Mais la plupart des passerelles restent à imaginer, à créer, à construire. Les explications des clivages civilisationnels sont multiples et forcément complexes : la " richesse " de la pauvreté, la transition économique, le régime politique, le culte des ancêtres, le climat, la culture, l'histoire… Les raisons ne manquent pas à justifier le fossé, mais tout de même !


L'Asie pensée d'ailleurs…

L'Asie pensée d'ici est avant tout une pensée d'ailleurs. Ce continent - Orient extrême plutôt qu'Extrême-Orient - apporte au monde une approche tant spirituelle que philosophique de la vie et de la mort aux antipodes de la pensée occidentale. Les intellectuels européens le reconnaissent volontiers : " L'Occident s'est fait en refoulant son propre Orient " (Edgar Morin) ou " L'Orient spiritualiste est appelé au secours de l'Occident menacé par la machine " (René Girard). Le détour par le continent asiatique s'impose comme une évidence à ceux qui entendent échapper à la vision manichéenne et cartésienne des affaires du monde. L'Occident fonce droit dans le mur (à moins qu'il n'en construise de nouveaux !) tandis que l'Orient évite l'affront et contourne les écueils, attendant patiemment son heure… Le mouvement, plus vertical qu'horizontal et plus circulaire que linéaire, n'échappe pas à cette logique : les mauvais esprits ne se déplacent qu'en ligne droite, explique la philosophie asiatique plusieurs fois millénaire. Et, à l'instar de la médecine chinoise qui se donne pour mission de guérir le malade et non pas la maladie, la bonne route asiatique ne peut que serpenter selon un itinéraire sinueux, à l'image des vaisseaux sanguins qui irriguent le corps. Un corps d'ailleurs jamais séparé de l'esprit. L'Occidental en mal d'exotisme, d'érotisme, de foi, de loi et de soi, trouvera dans l'Orient lointain de quoi assouvir ses passions refoulées et son mal de vivre. C'est justement, là, à la fois le drame et la chance ! Le détour par l'Asie permet de renouer avec le sens, et la pensée occidentale, à force de bouder celle de l'Orient, se retrouve à court d'idées. Stanislas Breton, par exemple, montre l'intérêt qu'il y aurait à réaliser un travail qui expliquerait, " ce que signifient le 'vide' et la 'distance' (…). Je crois que la philosophie elle-même n'aurait rien à perdre de sa liberté, si elle acceptait de se mettre à l'écoute de ce que dit, là-bas, lorsqu'elle tombe sur le Gange, la première lumière du matin " (Breton, 1995 : 76). Le recours à l'Orient permettra peut-être également à nos sociétés léthargiques de recouvrer ce vital rééquilibrage entre action sur soi et action sur le monde, indispensable pour redonner sens à nos multiples existences.

Contrairement à De Gaulle bien plus tard, l'écrivain Roland Dorgelès, dans Partir, découvre, non sans ironie de sa part, la France voisine de l'Orient : " A mesure que la première escale approche, la terre me paraît plus petite. L'énorme boule se comprime ; ce n'est bientôt plus qu'une mappemonde dont on ferait le tour du doigt. Comment, l'Orient était si près de la France ? Pourquoi n'y suis-je pas venu plus tôt ? " (Dorgelès, 1926 : 56). Evoquant le fantasme de l'Asie - cet Orient lointain et inaccessible dont le Général de Gaulle disait : " Vers l'Orient compliqué, je partais avec des idées simples " - Gilles Deleuze et Félix Guattari mettent en garde ceux qui seraient trop attirés sans comprendre : " Et comment faire pour que le pôle Orient ne soit pas un fantasme, qui réactive autrement tous les fascismes, tous les folklores aussi, yoga, zen et karaté ? Il ne suffit certes pas de voyager pour échapper au fantasme ; et ce n'est certes pas en invoquant un passé, réel ou mythique, qu'on échappe au racisme " (Deleuze, Guattari, 1980 : 470). Le seul fait d'expliquer et de rendre compte de notre " rêve oriental " au travers de nos actes et de nos pensées, notamment pour ré-accaparer une part du réel de l'histoire du continent asiatique, rendrait déjà l'approche de l'altérité radicale et de l'univers inconnu moins inexacte (Michel, 1995). Le psychiatre Régis Airault a de son côté démontré de quelle manière l'identité des jeunes Occidentaux vacille dès qu'ils foulent le sol de l'Inde. Il parle à juste titre d'un " décentrage culturel " de nature initiatique : le sens des réalités échappe un moment au voyageur de passage comme pour lui prouver la fragilité de son être. Dans tout passage dans un autre monde, l'essentiel est d'abord d'en revenir, certes changé, mais indemne. L'Inde, véritable Extrême-Ailleurs, est sans doute la terre par excellence où les Occidentaux viennent chercher une " sensation océanique " hors du commun avec les perditions que cette quête peut engendrer : " Les Occidentaux ont toujours recherché là-bas un dépaysement total et cela ne va pas sans risque pour leur équilibre psychique " (Airault, 2002 : 215).

L'Asie et ses civilisations sont d'évidence plus approchables grâce au toucher, d'où l'inévitable voyage, ce qu'à bien compris en son temps Emile Guimet : " Quand on veut vraiment apprécier les civilisations anciennes ou exotiques qui faisaient l'objet de mes préoccupations, on doit faire abstraction de ses propres croyances, se dépouiller des idées toutes faites données par l'éducation, par l'entourage. Pour bien saisir la doctrine de Confucius, il est bon de se donner un esprit de lettré chinois ; pour comprendre le bouddha, il faut se faire une âme bouddhique. Mais comment y arriver par le seul contact des livres ou des collections ? C'est insuffisant ; même en tenant compte de l'époque, du climat, des mœurs, des races. Il est indispensable de voyager, de toucher le croyant, de lui parler, de le voir agir " (Macouin, Omoto, 2001 : 2). En Orient, les quêtes - celles en particulier des Occidentaux en mal de devenir - semblent inépuisables… " A la différence de l'Union soviétique des années 1930, la Chine de Mao avait quelque chose à offrir à chacun : pour le puritain, une vie dure et simple ; pour l'esthète, des centaines d'années de culture raffinée marquée par la calligraphie, la musique, la littérature, l'architecture ; pour le révolutionnaire, un régime marxiste-léniniste ; mais pour la plupart des visiteurs c'était aussi et surtout un pays de mystères, de beauté, d'ordre, un peuple digne, une nation qui réunissait en un mot toutes les vertus et les valeurs qui faisaient cruellement défaut aux sociétés occidentales en proie à la consommation de masse et au matérialisme " (Hourmant, 2000 : 50-51). Le communisme s'est effondré mais la magie reste perpétuelle ! Dans l'imaginaire occidental, le communisme a passé le relais au bouddhisme, certes plus pacifique, mais dont la mode actuelle frise parfois l'idolâtrie plus que le respect. Dans son récit de voyage au Népal, Henri Sigayret, en bon connaisseur du terrain, ne cède en rien à la fascination facile et simpliste envers le bouddhisme tibétain, au contraire il désexotise admirablement le sujet - en cela bien plus proche de Segalen que de Loti - en s'en prenant aux pratiques archaïques des bonzes dont le rapport d'exploitation qu'ils entretiennent avec les villageois locaux est rarement condamné par les voyageurs occidentaux, trop hallucinés et donc aveuglés par la tentation mystique toujours à l'ordre du jour (Sigayret, 1996).

Tous les cinquante ans, l'Asie inquiète et se rappelle au bon souvenir des Occidentaux comme pour souligner le sens de la marche du monde à des observateurs vaniteux mais aveugles… Ainsi, les " Civilisés " - mais les " Barbares " aux yeux des Chinois - voient-ils au loin, à travers leurs œillères, une Asie effrayante et menaçante si présente dans notre imaginaire colonial ou contemporain : 1900, le péril jaune ; 1950, le péril rouge ; 2000, le péril vert… Cette Asie pensée d'ailleurs, d'Europe et d'Amérique notamment, n'est en rien à l'image de la riche pensée d'ailleurs qu'elle véhicule effectivement. Si l'Asie en nous est à la mode, rien n'indique pour l'instant que l'esprit d'ouverture pour mieux la comprendre, si nécessaire pour espérer l'aborder sereinement, soit également au rendez-vous. L'actuel besoin d'Asie traduit le besoin de bien-être des Occidentaux, et le détour par l'Orient extrême s'avère inévitable pour accéder à un nirvana plus intérieur que réellement spirituel, et bien plus personnel que religieux. Anne Garrigue précise, au terme d'une longue enquête, reprise dans son ouvrage L'Asie en nous : " Aux yeux des passionnés d'Asie, l'Asiatique est cet Autre moderne, développé, performant et non occidental, qui semble - de loin - avoir gardé une fidélité moderne à la tradition. Se confronter avec les cultures asiatiques c'est, pour un Français, un Européen, l'occasion de se demander comment on peut être à la fois moderne et non occidental. C'est aussi une façon de résister à la toute-puissance américaine " (Garrigue, 2004 : 294). Devant le danger de l'uniformisation culturelle et de la mondialisation économique, la voie interculturelle représente en effet celle qui peut demain faire triompher le combat des idées contre les résurgences fortement perceptibles de toutes les formes de barbarie. Quand l'Asie s'éveillera, le monde bougera…

Certes, mais des inquiétudes aussi sérieuses qu'urgentes attestent de l'émergence non plus seulement d'un capitalisme rapace mais également d'un tourisme douteux. Un seul exemple pris en Chine, à Shaoshan, le village natal de Mao Zedong. Voici un lieu sacralisé par la foi politique, si fréquenté jadis par les étudiants fanatisés et autres gardes rouges pendant la Révolution dite culturelle, qui, en 2004, a définitivement vendu voire rendu son âme sur l'autel de la société de consommation : un Maoland, rien que ça, est en train de voir le jour avec son lot de restaurants, hôtels, musée de cire et autres produits dérivés, un monde à la dérive aussi… Les relations sino-américaines sont au zénith, et la Chine avance " bien " sur les traces d'un libéralisme à paillettes prôné par l'OMC et ses valets, là au moins c'est une certitude. Même si, sans doute, " le soleil se lève toujours à l'Est, une autre certitude "… Prenons ici l'exemple de Strasbourg. Capitale européenne et ville touristique par excellence, même les habitants de l'Empire du Milieu le reconnaissent puisqu'ils jouent déjà du coude au portillon de la cathédrale sur-photographiée pour tenter d'être les premiers à l'heure devant la célèbre horloge. Egalement astronomique est le nombre de touristes chinois qui se pressent depuis peu dans les Winstubs locales et autres - cette fois gastronomiques - repaires à choucroute (au passage, on notera que le fameux chou si peu local est originaire de… Chine, encore un mystère et un vestige d'une mondialisation antérieure !). Pas moins de 100 millions de Chinois parcourront le monde en 2020, parmi lesquels certains passeront visiter l'Alsace. La route des vins risque-t-elle pour autant d'être encombrée par des palanquins en larmes devant tant de beauté dite authentique ? Le mandarin détrônera-t-il définitivement l'alsacien dans les chaumières de l'Alsace Bossue ou de la vallée de Munster ? Certains se frottent déjà les mains, à l'instar du ramdam et des courbettes scandaleuses qui ont accompagné l'ouverture de l'année de la Chine en France : les affaires restent les affaires, et le Tibet n'a qu'à bien se tenir en accueillant encore plus de colons et de touristes… Pour l'heure, en Alsace, les guides touristiques n'ont pas encore commencé les cours de mandarin, ils risquent vite d'être débordés par le flux de visiteurs chinois, et ils accuseront une nouvelle fois le supposé " péril jaune " de venir hanter leurs nuits…

" Où donc aller pour que le décor change ? " s'interroge François Jullien. En Chine par exemple. Le philosophe décortique le concept du Mal, une notion selon lui " paresseuse ". En Asie, a fortiori en Chine, le raisonnement est supplanté par la respiration sur l'échelle des valeurs, la confrontation s'étiole devant l'harmonie, l'essence des choses semble encore dominer le sens de la marche du monde, et l'ego se dilue dans un magma aussi mystique que mystérieux pour un esprit cartésien occidental, fatalement troublé sinon perturbé (Jullien, 2004)… La sagesse chinoise nous enseigne d'autre part qu'on peut penser sans prendre position tout en évitant de penser en rond ou dans le vide. Subtil dédale ! Bardé de cette sagesse, l'inquiétude n'a plus guère de sens là où la vérité n'est ni une fin en soi ni une quête désespérée. Etre " zen " veut ainsi bien dire quelque chose ! Le recueillement auprès de la nature et la fuite intérieure n'empêchent pas de réfléchir avec clairvoyance aux choses d'ici-bas, comme le précise parfaitement le pragmatique Confucius : " Ce ne sont pas les richesses qui rendent un Etat prospère, mais la justice "… Pour l'Occident, la pensée orientale - riche de par sa multitude - n'est pas une alternative à ses maux actuels mais une ouverture d'esprit, complémentaire, et nécessaire à une meilleure compréhension du monde. Sans bipolarité et sans manichéisme. En définitive, l'Orient et l'Occident gagneraient à communiquer davantage, à échanger et à partager leurs pensées et leurs actions, comme le stipule Frédéric Lenoir dans la conclusion de son ouvrage sur La rencontre du bouddhisme et de l'Occident : " L'Orient bénéficie aujourd'hui des indéniables bienfaits de l'Occident : révolution des droits de l'homme, préoccupations de justice sociale, idéal démocratique, science expérimentale pouvant déboucher, à côté de la bombe atomique, sur une meilleure maîtrise et une humanisation bénéfique du monde - de l'endiguement des fleuves aux progrès fabuleux de la médecine. L'Occident, quant à lui, découvre grâce au bouddhisme une philosophie très pertinente de l'interdépendance des phénomènes et surtout une compréhension de l'esprit humain et de son fonctionnement qui apparaît comme une véritable science du sujet et de l'intériorité " (Lenoir, 1999 : 354). L'équilibre des civilisations, dans le respect de l'Autre et grâce à la diversité culturelle, apparaît tellement plus bénéfique aux générations futures que le choc annoncé des civilisations. Combien de temps faudra-t-il encore attendre pour que le monde, et tout le monde, le comprenne ?

Etre ou avoir, telle est la question ! La réponse paraît pourtant guidée par le bon sens… L'écrivain et leader social indien Siddharta, reprenant les idées d'Erich Fromm, rappelle que " le mode 'avoir' s'appuie sue les valeurs matérielles, et sur le besoin de contrôler et de posséder. Le mode 'être' est essentiellement concerné par les valeurs humaines ". Par ailleurs, l'opposition entre individu et personne atteste aussi du fort clivage philosophique existant entre Orient et Occident : " Seule une Personne peut connaître l'émerveillement et la transcendance des petits nirvanas. L'Individu, produit de notre champ de ruines matérialiste, depuis longtemps a été déclaré spirituellement mort " (Siddharta, 2001 : 32 et 108). Mais relativisons, le manichéisme n'ayant pas sa place dans cette partie, plus empreinte sur le pari d'interpénétration culturelle sinon politique. François Cheng rappelle ainsi les riches acquis de l'Occident, notamment les " deux " notions de Sujet et de Droit. S'il existe éventuellement un " déficit du côté du Deux " dans la pensée chinoise, cette dernière offre cependant un " Trois ", en fait le Souffle, qui manque assez cruellement à un Occident avant tout binaire. Le dialogue interculturel est la voie idéale de l'affranchissement des hommes (Cheng, 2002 : 85-90).

Après un bornage occidental des plus minutieux depuis des siècles, l'Asie parlerait-elle enfin à ses contemporains installés dans d'autres contrées du globe, et cela sur un mode " désexotisé " ? Avec Kenneth White, auteur de L'esprit nomade, nous considérons la largesse du fossé entre voir, avoir et être : " Que reste-t-il de la quête de l'Orient ? Géographiquement, pratiquement rien. Ontologiquement, pratiquement tout. Tout s'achève dans une région difficile mais d'une beauté intense où les définitions sont quasiment impossibles et où tout dépend de ce que Bachelard appelle 'l'intuition instantanée' " (White, 1987 : 221). Péril " jaune " ou péril " atlantique " ? Naguère comme de nos jours - l'histoire du prosélytisme politique et religieux le démontre à satiété -, les barbares sont dans la ville et ne sont pas nécessairement ceux que nous croyons. De l'ethnocide colonial au génocide multiforme, sans occulter l'écocide planétaire, le " Nouveau Monde " a guidé la voie de la destruction pensée puis programmée. C'est ainsi qu'au final, les peuples explorateurs-exploiteurs issus d'Europe ont commis nettement plus de massacres que quinze siècles plus tôt les hordes desdits " barbares " d'Asie. L'histoire des vainqueurs ne retiendra pas cette version. Et pour l'heure, c'est reparti pour un tour pour un nouveau péril jaune version OMC, l'Asie est à nouveau à nos portes et l'Occident se presse vers la lumière orientale éblouissante, comme aveuglé par tant d'affaires à conclure… Aujourd'hui, le principal défi migratoire est l'Asie, continent immense, peuplé, riche, dont les élites sont à la fois formées et informées, en tout cas de plus en plus. Ces classes et castes montantes seront irrémédiablement happées par le marché mondial, elles seront autant attirées qu'invitées par l'Occident en manque de talents avant-gardistes et de main d'œuvre tous barèmes confondus… A l'heure où l'Europe tout entière n'a plus qu'à offrir du tourisme et des services, le centre de gravité de la planète dérive, s'oriente si l'on peut dire, vers l'est, pour se fixer momentanément quelque part entre Inde et Japon.

L'actuel besoin d'Asie s'affirme plus intérieur que pittoresque. De la colonisation, on est passé à la mondialisation, et l'Asie est aujourd'hui plus désirée que rêvée, plus jalousée que combattue. Cela dit, ce besoin d'Asie est davantage une quête de mieux-vivre qu'un besoin spirituel et encore moins religieux. Il est aussi, ne le négligeons pas, un besoin d'évasion. La friction à l'Orient ouvre de nouveaux horizons : l'Asie lance en pleine figure de l'Occident une saine bouffée d'air frais dans un climat particulièrement morose ! A la fois déclic et détour, occasion rêvée de se démarquer, le contact avec le continent asiatique offre une fructueuse opportunité pour mieux s'interroger sur la pertinence, aujourd'hui avérée, d'une modernité non occidentale et de ses chances de succès et de développement, notamment comme éventuel contre modèle face à l'exemple nord-américain. On observe, dans les pratiques culturelles d'Asie (mangas et anime par exemple), à quel point les héros asiatiques diffèrent de leurs homologues nord-américains : l'exclusion ne trouve pas de place, il n'y a pas de bon et de méchant mais chacun peut un moment être bon et méchant. Harmonie des contraires et yin et yang font que la vraie victoire ne réside pas dans le massacre ou l'exploitation de l'adversaire (ou plutôt de l'autre Moi d'en face !) mais dans la conquête pacifique de son cœur… Même les jeux vidéos et la culture manga de facture internationale s'inspirent à la même source que le jeu de go, le shiatsu ou encore l'aïkido…


La Voie et le But

Une phrase résume l'orientation de la pensée occidentale : la fin justifie les moyens. Même la structure horizontale de la phrase (sujet-verbe-complément) va à l'encontre de la pensée asiatique, plus verticale : les mots peuvent être souvent interchangeables au sein de la phrase, et ici cela nous donne plus précisément : les moyens justifient la fin… Habituellement, les Asiatiques utilisent davantage la partie droite du cerveau, où siège la pensée symbolique, tandis que les Occidentaux privilégient l'hémisphère gauche, refuge de l'intellect et domaine de la rationalité. L'hémisphère droit dispense quant à lui, les affects, les émotions, l'inconscient, l'imagination, la création. Au passage, on remarquera qu'il est paradoxal d'observer que, pour la pensée occidentale, c'est précisément dans la religion monothéiste que l'homme, sûr de son bon pouvoir sur autrui, a pioché les raisons pour tenter de justifier sa supériorité sur le reste de la création, alors qu'il joue de ce même sentiment de supériorité pour s'écarter actuellement de la religion ! De la Bible à Marx, sans oublier Descartes et les Lumières, l'homme occidental s'est forgé pour mission de posséder puis dominer la nature. Une intervention humaine qui tranche avec la vision asiatique de l'homme qui n'est qu'un élément parmi d'autres au cœur de la Nature. Aux yeux des Chinois par exemple, hommes et dieux cohabitent, et les choses se font naturellement, l'homme n'étant pas maître de son destin. Et, d'une certaine manière, on en revient en Occident toujours à l'obsession de la Création, tandis que, comme le note Ivan Kamenarovic, " c'est le fonctionnement du monde beaucoup plus que son origine qui sera pris en compte par les penseurs extrême-orientaux. (…) L'idée de l'origine du monde sous forme de 'création' n'a guère effleuré les esprits chinois ". Le philosophe ajoute que le monde chinois se caractérise avant tout pas le fait d'être habitable et non pas connaissable ou maîtrisable. Le Chinois n'entend ni prendre possession ni mettre à profit un statut supposé privilégié : " Le monde chinois est un monde au sein duquel l'homme a pour rôle de favoriser l'équilibre, l'accomplissement des lois de la Nature, qui sont aussi les siennes. C'est dans l'observation et dans l'observance des lois régissant les phénomènes naturels que l'homme trouvera la clef de son comportement, de son bien-être et de la réussite de ses entreprises " (Kamenarovic, 2005 : 26 et 28). Dans le contexte asiatique, c'est le Tout qui donne et fait sens, c'est lui qui rend pertinent chacun des éléments inscrits au sein de cet horizon culturel et spirituel.

Cela dit, ces différences philosophiques, essentielles et béantes, entre " valeurs asiatiques " et " valeurs européennes ", n'empêchent pas la multiplication de contre exemples, d'autant plus nombreux qu'ils s'enracinent dans l'esprit du capitalisme et désormais de la mondialisation. Pour rester en Chine, des écrivains de la jeune génération - au demeurant surtout des auteures, ce qui n'est pas non plus le fruit du hasard, dans un sous-continent en pleine ébullition " libérale ", dans tous les sens du terme - comme par exemple Mian-Mian ou Weihui, bousculent les idées reçues et insufflent un vent frais et provocateur au sein de la vie intellectuelle chinoise. Pour ces auteures, qui s'identifient souvent à leurs héroïnes, la perception ici présentée de l'Orient apparaîtrait certainement idyllique et même totalement erronée. A juste titre d'ailleurs. L'occidentalisation rapide - avec ses trois mythes vivants que sont le Progrès, la Démocratie et la Liberté - est passée par là. Weihui, par exemple, dans Shanghai Baby (2003), décrit l'itinéraire, très urbain tantôt branché tantôt déjanté, d'une jeune chinoise sans complexes, entièrement livrée aux affres de la globalisation économique et de l'occidentalisation du monde, avec ses envies de liberté et ses revers de paradis. Parallèlement à cette évolution - et consumation - de la société de consommation à la chinoise, des voix " autorisées " s'élèvent pour défendre les traditions confucéennes et la culture classique chinoise. Depuis l'été 2004, le débat fait rage en Chine, du moins entre universitaires, pour savoir comment s'adapter à la mondialisation et préparer les jeunes aux nouveaux enjeux qui en découlent. En septembre 2004, dans la ville natale de Confucius (Qufu), a eu lieu - avec la participation officielle des autorités municipales - une grande cérémonie d'offrandes de sacrifices en l'honneur du 2555e anniversaire de la naissance de Confucius. Le même mois, à Pékin, s'est tenu un important Forum ayant pour thème " la culture chinoise face à la mondialisation ". Une très officielle " Déclaration sur la culture " a été rendue publique à l'issue de cet événement, on peut notamment y lire ceci : " Nous demandons que chaque pays et chaque peuple aient le droit et l'obligation de conserver et de développer sa propre culture traditionnelle, qu'ils aient le droit de décider en toute indépendance d'accepter, de n'accepter qu'en partie ou de ne pas accepter du tout des éléments culturels étrangers, et qu'ils aient également le droit d'exprimer leur propre opinion sur les questions culturelles qui concernent l'ensemble de l'humanité " (Cité in Dai Lian, 2005 : 50). Les questions à l'ordre du jour concernent notamment les manières d'inculquer aux enfants les préceptes des anciens sages et comment résister de la meilleure façon aux bouleversements augurés par la mondialisation qui s'abat brutalement sur l'Empire du Milieu. L'actuel engouement pour la culture classique semble répondre davantage à un profond besoin de la société qu'à des débats entre intellectuels. Le professeur Yang Dongping (Institut de Technologie de Pékin) observe actuellement un contexte social très marqué par l'utilitarisme, le matérialisme et la perte d'identité culturelle pour de très nombreux jeunes : " En revanche, il ne se passe pas de jour sans qu'ils n'étudient l'anglais de Cambridge, et ils considèrent McDonald's et Kentucky Fried Chicken comme faisant partie de leur univers familier. Dans toutes les régions de Chine, le développement économique s'accompagne de graves atteintes aux monuments historiques et à l'environnement. A certains endroits, même la prise en charge des personnes âgées, cette notion morale fondamentale, se perpétue difficilement. Tous cela en dit long sur la profonde crise morale et culturelle provoquée par l'effondrement des traditions ". Un constat sombre mais réaliste, à l'image d'un monde qui roule à tombeau ouvert vers plus de consommation individuelle et moins de solidarité partagée. L'auteur de cet article paru dans Courrier International ne s'y trompe pas : " Un peuple qui ne respecte pas ses propres traditions culturelles ne peut inspirer le respect aux autres nations. La montée en puissance de la nation chinoise ne saurait correspondre à la seule émergence d'un 'animal économique' " (Dai Lian, 2005 : 51). Quitte à passer pour des " conservateurs culturels ", certains intellectuels chinois mettent de plus en plus en avant les valeurs ancestrales et/ou confucéennes, critiquant ouvertement les notions de " progrès " et de " réformes ", qu'elles soient économiques ou politiques. Ce courant de pensée, qui affirme son " caractère oriental ", grossit lentement mais sûrement et pose comme objectif de mettre fin " à l'individualisme et au matérialisme forcenés, à la concurrence malsaine, au pillage des ressources et à bien d'autres phénomènes inquiétants ". Nul doute que pour avancer sur la bonne Voie, si l'on peut dire, à savoir s'adapter au contexte international, se fortifier et non pas s'autodétruire, il convient, complète Dai Lian, de " disposer du fondement de la culture traditionnelle chinoise, car, lorsqu'on ne sait pas qui l'on est, au moment de passer à l'action, on ne sait d'où l'on parle et d'où l'on agit ". Puis, le journaliste de citer une figure de proue de l'école néo-confucianiste, le philosophe et historien Du Weiming, professeur à Harvard : " Quand on rudoie les fondements culturels en cherchant à les oublier, non seulement on se met dans l'impossibilité de les appréhender, mais on a une compréhension forcément superficielle de la culture étrangère envahissante. Car, du fait d'un enracinement superficiel, l'ouverture n'est qu'un leurre. On n'est ouvert qu'en apparence et, en réalité, face à l'Occident, on alterne injures et courbettes à n'en plus finir. Cela ne tient pas debout ! D'autre part, en ce qui concerne notre culture, nous ne cessons de nous fustiger tout en estimant que nous sommes un peuple extraordinaire. Comment est-ce compatible ? " (Cité in Dai Lian, 2005 : 52). La question mérite d'être posée, pas seulement d'ailleurs aux Chinois ou aux autres Asiatiques, mais également aux Africains, aux Américains, aux Européens…

Ci-dessous, une comparaison toute subjective entre les valeurs d'Orient et d'Occident donne un aperçu de ce qui sépare les pays d'Europe et d'Amérique de ceux d'Asie, et dans une moindre mesure le Nord du Sud. Forcément schématique et arbitraire, cette brève analyse comparative tente de mettre en exergue les différences pour mieux appréhender les fondements culturels et spirituels des deux cultures. Le " tableau comparatif " est parfois sans doute un peu caricatural mais c'est ce qui - justement nous semble-t-il - nous permet d'aller plus avant dans la confrontation des deux pensées, souvent plus complémentaires qu'opposées, bref d'avancer à tâtons en contournant le mur des pensées officielles. Ainsi, certaines oppositions Orient-Occident ici présentées peuvent être erronées sur un point particulier (par ex. : un Asiatique stressé, matérialiste, fan de MTV et adepte du fast-food, etc.) et néanmoins vraies sur un plan global plus ancré dans l'héritage culturel et familial (par ex. : un autre Asiatique, ou le même, pris dans un autre contexte, quelques années plus tard ou dans un autre environnement géographique ou humain, manifestera des comportements très différents, etc.). Autre évidence, nombre de cultures urbaines asiatiques relèvent aujourd'hui davantage d'un cadrage " occidental " et certaines traditions ou cultures anciennes européennes, la culture celte par exemple, empruntent beaucoup au cadrage " asiatique ". Par ailleurs, " la " culture asiatique ou occidentale ne signifie pas grand chose en soit étant donné la multitude de cultures asiatiques ou occidentales, leurs différences énormes et leurs très fortes spécificités (rien qu'en Indonésie, plus de trois cents cultures et bien plus de langues encore, parfois très différentes les unes des autres, cohabitent au sein d'une même nation ; de même en France, où il y a autant de cultures que de fromages…). Mais il s'agit ici pour nous d'identifier clairement, en partant de la comparaison la plus simple, les clivages et divergences afin de mieux, par la suite, envisager les indispensables passerelles et syncrétismes entre Orient et Occident qui formeront, demain, les chances d'un monde global plus vivable…

 

Ce que l'Orient pourrait apporter à l'Occident… Regards croisés Occident-Orient


OCCIDENT : le but, la fin

- Entre un point de départ et un point d'arrivée, ce qui importe c'est le but final, donc le point d'arrivée : ce but est la fin, c'est aussi demain et l'avenir. Ailleurs et plus tard. Survivre.
- On privilégie une approche rationnelle : importance accordée au mental, à l'intellect, au matériel. La pensée est linéaire et horizontale. Nord et Sud sont plus importants que Haut et Bas. Droite et Gauche. L'urgence et le stress. Le paraître et l'avoir. Economie de marché.
- L'ordre dans le désordre : confusion.
- Le maître mot est l'action. Historiquement, cela donne les " grandes découvertes ", les Croisades, l'esclavage, la colonisation, l'impérialisme, etc. Stratégiquement, le Monopoly et la guerre selon Clausewitz et aujourd'hui G. W. Bush. Agir dans l'urgence. Droit d'ingérence. Puissance des armes, de la force, extérieure.
- Au niveau religieux, le monothéisme s'impose et l'action favorise le prosélytisme religieux. En raison des dogmatismes, le fanatisme est constamment une menace au détriment de l'ouverture aux autres spiritualités et cultures. Le Bien et le Mal, le dualisme, la transcendance et les religions révélées. La ligne droite.
- Le sourire pincé masque une culpabilité non assumée (Christ en croix)…
- L'être humain est considéré comme étant supérieur à son environnement, il est placé au-dessus des autres êtres vivants (animaux et plantes). L'individualisme prime, tout comme le bout du chemin : l'homme domine et maîtrise la nature. Une Nature donc ennemie et inhospitalière, exploitable et profane. Le feu.
- En Occident, il existe traditionnellement quatre points cardinaux : est, ouest, nord et sud. Importance des extrémités et, en graphie, du point. Déliance et solitude. Retour à l'individu.
- Refus du corps. Séparation de l'esprit et du corps. Surhomme et culte du corps.
- Dans le contexte occidental, la mort est une fin. Elle est l'inverse de la vie. Occultation de la mort.
- L'intervention dans la marche des choses : vise à la domination.
- Dans le domaine de la connaissance, l'Occident favorise la séparation des savoirs. Ici, on découpe la pensée.
- Présence, bavardage : le plein.
- L'important c'est l'origine du monde. Il y a coupure : la théorie.
- La lumière. Le devant et la mise en scène du monde.


ORIENT : le chemin, la voie

- Du point de départ au point d'arrivée, ce qui importe c'est le chemin poursuivi, donc la voie du milieu, ce qui se trouve entre le point de départ et le point d'arrivée : cette voie médiane, c'est aussi le présent. Ici et maintenant. Vivre.
- On privilégie une approche intuitive : importance accordée au ressenti, aux sensations, aux émotions, à l'imagination créative. La pensée est circulaire et verticale. Haut et Bas sont plus importants que Nord et Sud. Amont et Aval. L'essentiel et la lenteur. L'être et le savoir. Economie du don.
- Le désordre dans l'ordre : fusion.
- Le maître mot est l'interaction. Historiquement, cela donne le repli sur ses terres, la grande Muraille de Chine, l'oubli du monde et en même temps l'autonomie et l'indépendance politique, l'héritage gandhien, etc. Stratégiquement, le jeu de go et l'art de la guerre de Sun Tzu. Interagir avec patience. Devoir de silence. Puissance de l'âme, de l'énergie, intérieure.
- Au niveau religieux, l'animisme, le chamanisme et le polythéisme trouvent un écho au milieu de l'hindouisme, du bouddhisme, du confucianisme, du taoïsme, etc. L'interaction favorise le syncrétisme religieux. En raison du syncrétisme et des adaptations, absence de dogmatisme et de fanatisme au profit d'une plus grande tolérance envers les apports extérieurs s'ils n'entravent pas l'harmonie autochtone. Le Yin et le Yang, l'anti-dualisme, le refus de la transcendance et les spiritualités ouvertes. Le détour.
- Le rire franc illustre une sérénité assumée (Bouddha rieur)…
- L'être humain est considéré s'intégrer harmonieusement à son environnement, dont il faut partie au même titre que les autres formes de vie, animale et végétale. L'holisme prime, tout comme le milieu du chemin : l'homme vit dans et avec la nature. Une Nature donc amie et hospitalière, féconde et sacrée. L'eau.
- En Extrême-Orient, il y a cinq points cardinaux : les quatre habituels (est, ouest, nord, sud) et un cinquième, le centre. Importance du milieu, du cœur, et, en graphie, du trait. Reliance et promiscuité. Recours à la communauté.
- Sublimation du corps. Fusion de l'esprit avec le corps. Homme et culture du corps.
- En Asie, la mort est un passage. Elle est l'inverse de la naissance. Vénération de la mort.
- Le prolongement dans l'ordre du monde : vise à l'harmonie.
- En Asie, tout a à voir avec tout, et les branches de la connaissance sont en profonde correspondance. Là, on recoupe la pensée.
- Absence, silence : le vide.
- L'essentiel c'est le fonctionnement du monde. Il y a continuité : la pratique.
- La pénombre. Le retrait et les coulisses du monde.

Stress et sagesse à Hanoi, Vietnam... (Photo FM, 2005)

Pour prolonger ce " tableau " indicatif, on pourrait méditer sur la différence - et la complémentarité - entre le " je pense donc je suis " de Descartes et le " nous sommes ce que nous pensons " de Bouddha. Ou entre d'un côté la supposée " résignation " orientale à vouloir se contenter de vivre au présent et, de l'autre, la farouche " obsession " occidentale à devoir se contraindre de revivre le passé et imaginer l'avenir. Une philosophie de la vie, basée sur l'expérience du vécu, semble prédominer en Asie tandis qu'en Occident on préfère privilégier une religion du Salut, fondée sur la croyance d'un idéal. L'opposition Occident-Orient se manifeste également avec la mise en avant, d'un côté d'une idéologie de la croissance, vénérant l'autorité et le pouvoir des autres (de Smith à Marx), et de l'autre, d'une pensée de la décroissance, avec l'affirmation de l'autonomie et du pouvoir de soi (de Bouddha à Gandhi). Une fois de plus, cette opposition n'est pas tranchée, dans le sens où l'entendait un Kipling (l'est est l'est et l'ouest est l'ouest, et jamais les deux ne se rencontreront !) ; au contraire, elle se fond dans la multitude et dans le métissage d'une société globale désormais caractérisée par la mondialisation. Les conceptions de la mort et de la vie divergent considérablement selon notre héritage culturel et religieux, il n'y a pas de modèle d'ailleurs facilement importable ici, ni de modèle d'ici exportable ailleurs : il n'y a que des modèles multiples et le devenir appartient sans doute à la multi appartenance, qu'il s'agisse d'identité ou non. Singer l'Autre ne signifie en rien mieux le respecter. Et le " modèle asiatique " ne vaut pour l'Occident en mal de bien-être que s'il peut être compris, et parfois intégré ou réintégré, que s'il reste lui-même. Ce n'est pas l'altérité radicale qui devrait nous (ou les) inquiéter mais son altération à notre (ou leur) contact. L'exemple du bouddhisme s'avère ici révélatrice : la bouddhamania, tout comme le fantasme d'une Asie toute vouée à la spiritualité voire au mysticisme, ou pire au mythe d'une liberté sexuelle épurée de tout tabou, sont d'abord des phénomènes de mode d'origine occidentale (Michel, 2004 : 158-175). De l'hindouisme au bouddhisme, d'un monde autrefois colonial devenu aujourd'hui touristique, le regard occidental en dit long sur sa prétention de voir le monde tel qu'il devrait être à ses yeux ! Et non pas tel qu'il est. Mais la fiction - les médias aidant - dépasse rapidement la réalité, sauf peut-être si cette dernière se voit " affixée " : télé-réalité ou reality-show...

Alors qu'il se trouvait à Bénarès au milieu des années 1920, Aldous Huxley relevait : " Les hindous dévidaient leur chapelet et priaient. Ils accomplissaient les gestes rituels, plongeait sous l'écume sacrée, buvaient et s'en allaient, pressés par la police, pour faire place à un autre contingent de la foule patiente. Nous ramions de long en large en prenons des clichés. L'Occident reste l'Occident " (Huxley, 2005 : 125-126). En quelque sorte cette chute justement très kiplingienne démontre que le naturel revient toujours au galop, et en voyage cela devient une évidence… Aldous Huxley, l'auteur du fameux Meilleur des mondes, raconte dans un livre précédent - Tour du monde d'un sceptique, où il narre son périple en Asie au milieu des années 1920 - comment l'Occident en perdant le sens du sacré a également recouvert une partie de sa liberté. Pour lui, l'excès de sainteté accable les Indes sous domination coloniale, et les Indiens chasseraient plus vite les Britanniques s'ils parvenaient à ne plus dépendre de l'oppression spirituelle. Il note également : " Les serfs, les bourgeois, les nobles, on nous en parle bien dans nos livres d'histoire, mais il nous est difficile d'imaginer ce qu'était réellement la société médiévale. Pour comprendre notre Moyen Age européen, on devrait aller aux Indes " (Huxley, 2005 : 114). Si l'écrivain reprend ici à son compte le rapprochement usé jusqu'à la semelle - de nos jours véhiculé par les touristes et les voyagistes - faisant croire qu'ailleurs, surtout dans les pays du Sud, le vie sociale et quotidienne des habitants serait comparable à celle de la campagne de nos lointains ancêtres, il insiste à juste raison sur le poids et donc les entraves que suscitent l'omniprésence des religions dans le fonctionnement des sociétés. Même s'il convient de relativiser ce jugement comme nous le rappelle Jacques Lacarrière dans La Poussière du monde, à propos par exemple de la tradition soufie. La spiritualité orientale peut aussi, lorsqu'elle échappe aux charlatans d'ici comme de là-bas, nous inviter à penser une autre approche de la vie : " Tant qu'un homme désire le Paradis ou craint l'Enfer, il ne saurait prétendre au moindre degré d'initiation " (enseignement soufi). Tout comme de la mort : " En Occident, les morts sont d'abord des gisants, de purs dormants. En Orient, en tout cas dans ce tekké [couvent en Turquie], ils sont au contraire des veilleurs, des veilleurs d'éternité " (Lacarrière, 1997 : 64). Ce que Huxley - en 1926 - ne pouvait pas non plus déceler, c'était l'émergence d'une autre forme de religion, bien occidentale celle-ci - surtout politique et rationnelle, sinon populaire - le communisme. Sous ses formes notamment soviétique et chinoise, son dogme et ses croyances ont empêché toute forme de liberté réelle. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple très récent, après douze ans d'interdiction de scène, le père du rock chinois, Cui Jian, a donné un concert public à Pékin, le 24 septembre 2005. Malgré la censure et les restrictions du parti, il se méfie pourtant autant qu'il s'inspire du modèle occidental : " Il ne faut pas que la démocratie soit ici une simple copie héritée de l'Occident ; il faut que nous, les Chinois, inventions notre propre espace démocratique, notre propre conception de la liberté " (Cité in Le Monde, 19 octobre 2005). On le voit, et on ne le sait que trop bien, les choses ne sont jamais simples… Huxley souligne par ailleurs le fossé culturel, entre Orient et Occident, dès lors que l'on s'intéresse à l'esprit de l'ascèse ou au sens du jeûne, par exemple : " En Occident nous admirons un homme qui jeûne pour battre un record mondial ou gagner un prix ; nous comprenons ses motifs et nous pouvons y être sensibles. Mais l'homme qui s'en va passer quarante jours dans le désert (et que sont quarante jours comparés aux records d'aujourd'hui ?), l'homme qui jeûne pour le bien de son âme est, pour nous, incompréhensible. Nous le considérons avec méfiance, et non, comme l'eussent fait nos aïeux, avec respect. Loin de l'adorer, nous estimons qu'il faudrait l'enfermer. Nous admirons encore le saint qui abandonne fortune et honneurs pour l'amour d'une idée ; mais nous exigeons que son sacrifice ne soit pas trop excessif, tout au moins en apparence " (Huxley, 2005 : 100). Ces lignes, rédigées en 1926, gardent tout leur sens même si le processus s'est considérablement développé (c'est notamment l'heure des confessions publiques, celle de l'abbé Pierre par exemple, et plus encore le temps des exploits mêlant commerce et aventure, pensons aux " traverseurs " de déserts d'Afrique ou d'Asie, plus ou moins solitaires mais toujours sponsorisés, etc.).

En Asie, avec la vie perçue comme passage sur terre et, avec notamment le karma, et cette importance d'un principe de responsabilité sur plusieurs générations, il n'est pas étonnant que l'éducation soit tellement essentielle dans la société. Les Asiatiques ont le temps de laisser venir mais également d'agir justement dans la durée. Et pour les générations futures, la nature ne peut être maîtrisée, on ne peut réaliser toutes les actions en un unique " passage " terrestre, ni satisfaire ses désirs et répondre à toutes les promesses tenues. La patience orientale n'est pas du même ordre que la patience occidentale, toujours limite et pragmatique, sorte d'urgence contenue… En Asie, on s'occupe plus de l'essentiel que de l'urgence. Des Occidentaux sont parfois choqués de constater qu'en Asie l'urgence peut attendre mais pas l'essentiel, d'où par exemple les graves mésententes à propos de certaines actions dites humanitaires… D'ailleurs en Occident, on a tous pu le constater un jour, on s'agite plus qu'on agit réellement, tandis qu'en Asie, on agit seulement une fois qu'on est réellement prêt, et sans trop s'agiter… La pensée orientale tente de privilégier la complémentarité plutôt que le conflit, entre les personnes comme des idées. C'est la parole du souffle au lieu du bruit de la tempête. Ainsi les étranges scènes locales lorsque, par exemple, un Occidental se met rapidement en colère pour un oui ou pour un non (en Asie, l'un peut parfois valoir l'autre)… Mais l'apprentissage de la vie et de la culture de l'Autre exige, pour celle ou celui qui entreprend une telle révolution intérieure, de plier certains bagages et de remettre en cause à la fois son éducation et son histoire. Cela nécessite du temps et du renoncement, et la situation n'est jamais à l'abri de crises et de rechutes, comme l'illustrent les cas des expatriés européens par exemple établis en Chine (Fernandez, 2002). A ce titre, le rire peut dans certains contextes interculturels s'avérer un utile moyen de communication, propice à l'échange et à la rencontre. Justement, l'Asie est un territoire béni du rire. Part maudite en Occident, signe des dieux en Orient, le rire prend à l'Est d'Eden, un vrai air de paradis et quitte définitivement le sourire - un " sous rire " - ce type de rire contenu si traditionnellement commun au sein des classes bourgeoises européennes depuis les temps modernes. A l'ouest le sourire un brin crispé, à l'est le rire un rien exalté. Parfois, comme le note David Le Breton, le rire - sous ou entier - disparaît corps et âme sous l'effet du monothéisme réducteur et justicier : " Le Christ ne rit ou ne sourit jamais, même si on imagine qu'il pourrait le faire, ni le dieu du judaïsme, encore moins le dieu de l'islam. En Inde, au Sri Lanka ou au Tibet, le Bouddha sourit et ailleurs, plus loin en Asie, il rit à gorge déployée. Le sourire du Bouddha est un rayonnement de présence, une tranquille certitude que le chemin du salut est en soi. Il marque l'assurance heureuse de l'homme qui acquiesce selon sa voie à la contingence du monde " (Le Breton, 2004 : 87). Bref, pour que la tendance ne soit pas qu'une mode, il apparaît que l'orientalisation des esprits et des pratiques actuellement perceptibles en Occident ne pourra aboutir nulle part sereinement sans le recours patient au fond spirituel asiatique. De la même manière que le corps et l'esprit ne peuvent être séparés, le profane ne peut échapper au sacré et inversement. Les interactions de la vie et de la mort, de l'homme et de la nature - peut-être un jour de l'Occident et de l'Orient, pour récuser Kipling et la pensée issue de la colonisation - de l'homme et de la femme, et encore du ciel et de la terre, se situent au cœur même de la pensée asiatique. Parfait modèle de cette symbiose à repenser, Gandhi a montré - dans son propre cheminement intellectuel et politique - ce qu'il devait et ce qu'il empruntait à la pensée occidentale, y compris chrétienne, sans jamais renier ses racines orientales, en particulier indiennes, ni dans ses idées ni dans ses combats (Jahanbegloo, 1998).

Dans un diagnostic accablant sur les maux de notre société contemporaine, Alain Ehrenberg a écrit avec justesse : " Depuis qu'on est passé de l'homme coupable à l'homme insuffisant, dans nos sociétés modernes, nous sommes devenus tellement libres que nous ne savons plus comment devenir soi " (1998). Lorsque, dans La fatigue d'être soi, le sociologue évoque ainsi cette liberté enfermante qui emprisonne l'homme, en particulier en Occident, on perçoit immédiatement tout le poids encombrant du judéo-christianisme et de notre culte du travail ou plutôt de l'effort. Le bien-être n'est point le résultat d'une croyance ou d'une science, ni même du bouddhisme ou du développement personnel, il est fondé sur l'autonomie de l'individu puis sur ses capacités propres à vivre en bonne harmonie avec soi et dans le monde. L'opposition entre individu et société et l'habitude de vouloir sans cesse séparer, couper, classer, hiérarchiser, ranger, étiqueter les personnes, les choses et les idées, représentent un frein inéluctable à la quête de bien-être et surtout d'harmonie qui semble tant faire défaut dans un Occident à court de philosophie vivable. Le monothéisme et l'individualisme constituent l'essence de notre perception du monde, deux aspects qui handicapent considérablement la compréhension et l'accès à d'autres formes de vie et de pensée. L'attrait actuel de l'Asie provient essentiellement non pas d'une fascination démesurée pour l'Orient mais plutôt d'un double rejet : premier rejet d'une nature rendue à l'état d'objet voire de produit de consommation, et second rejet d'un Soi trop exclusivement égo-centré sur l'individualisme… La pensée asiatique récuse le dualisme et considère qu'il n'existe pas d'opposition entre sujet et objet, elle s'affaire plutôt à relier ce qui tend vers la séparation ou le conflit. Elle envisage la fusion sans sombrer dans la confusion.

La Voie diffère également du But dans le sens que la première suppose le nomadisme et le second le condamne, le but à atteindre étant généralement le lieu de la fixation, le territoire où s'établit le sédentaire. Autrefois en Occident (par exemple au Moyen Age avec les moines mendiants), aujourd'hui encore en Orient (en particulier en Inde, des arhats aux yogis en passant par les sâdhus), l'errant était ou est d'abord un sage en quête de vérité intérieure. C'est un nomade. Il pèlerine et ne vagabonde point, mais le monde moderne ne fait plus guère la différence. Sauf si le pèlerin revêt les habits commodes du touriste. Dans ce cas, à pied sur le chemin de Compostelle ou en avion à destination de La Mecque, de Lourdes à Jérusalem en passant par Rome, le pèlerin a droit à tous les égards. Il n'est plus nomade, sinon de loisir ou en prière. Il perd tout aspect subversif dont se méfie tout Etat, dogme ou église. Comme le souligne Ananda Coomaraswamy, dans Hindouisme et bouddhisme, le poids d'un clergé omnipotent est toujours une menace pour les libertés, d'exister comme de circuler : " Une église ou une société - un Hindou ne fait pas la distinction entre les deux - qui ne fournit pas le moyen d'échapper à ses propres institutions, qui empêche ses membres de se libérer d'elle-même réduit à néant sa suprême raison d'être " (Coomaraswamy, 1949 : 60). Dans le bouddhisme également, pour " quitter le monde " et " suivre la Voie ", les premiers intéressés par ces chemins sacrés de traverse furent les " Moines Errants (pravrâjaka) déjà entrés dans le Sentier ", dont certains deviendront de parfaits arhats. De l'hindouisme au bouddhisme, il s'agit au demeurant plus de continuité que de réforme et encore moins de rupture. Le Bouddha, s'étant lui-même plusieurs fois référé au dieu védique Indra, qu'il assimile à un arhat ou renonçant, revendique clairement l'héritage des Anciens : " J'ai vu l'ancienne Voie, la Vieille Route prisé par les Tout-Eveillés d'autrefois, et c'est le Sentier que je suis " (Cité in Coomaraswamy, 1949 : 70). Le nomadisme des Sages asiatiques semble poser un peu moins de problèmes, tant aux saintes écritures qu'aux profanes contemporains, que celui des prophètes occidentaux qui se sont historiquement empressés de se sédentariser au plus vite sous la crainte de la terrible colère de Dieu…

En Occident, on en vient de plus en plus à se bricoler une Asie à la carte pour assouvir ses envies de consommation alternative, un peu de la même manière qu'on se fabrique une religion personnalisée à partir de diverses spiritualités orientales. A ce titre, l'Asie spirituelle, teintée de syncrétisme et marquée par la tolérance - en quoi elle partage la philosophie des droits de l'homme et une certaine vision de l'humanisme dans sa tradition européenne - a de quoi séduire les foules occidentales esseulées depuis le chant des sirènes des utopies. Mais il faut du temps et du courage pour encaisser tous les renoncements à venir, comme le précise fort bien Pascal Bruckner : " On ne passe pas plusieurs années de sa vie avec le chiisme, les Balinais, le vaudou, les Peuls ou le shivaïsme sans traverser des stades de déchirement, d'envoûtement ou de refus " (Bruckner, 2003 : 306). Mais l'effort en vaut certainement la chandelle ! En Asie, le chamanisme, le bouddhisme, l'hindouisme, le taoïsme, le confucianisme, le shintoïsme, ou encore " l'animisme " ne sont et n'ont jamais été - en dépit des postes avancés de l'islam et du christianisme - empoisonnés par le monothéisme intolérant et arrogant, englué dans ses mythes et toujours, un moment donné de son histoire, tenté en désespoir de cause par le fanatisme. De quoi en fasciner plus d'un à l'heure où la planète vacille à force de terreur et de contre-terreur organisées main dans la main entre toutes les parties concernées comme pour mieux contraindre les Terriens survivants à la peur médiatisée à se réfugier dans les supermarchés, derniers temples autorisés, où il n'y a rien à penser mais tout à consommer, et tant à dépenser !

Alors, la pensée asiatique peut-elle venir au secours d'une Europe en crise ? Oui et non, c'est selon ! Une réponse toute orientale… Recours et retour en Chine. On a trop dit que les Chinois, qui avaient certes utilisé le papier avant tout le monde, n'avaient pas inventé l'imprimerie. Ceci n'est que partiellement vrai. Le grand nombre de caractères que comptait l'écriture chinoise rendait naturellement plus intéressant de privilégier le livre xylographié que l'adoption quasi impossible des caractères mobiles. Donc si les Chinois n'ont pas inventé l'imprimerie, c'est surtout parce qu'ils n'avaient point besoin de la même imprimerie que les Occidentaux à la même époque. La xylographie permettait alors une plus grande diffusion et cela à prix moins coûteux. Il faut également intégrer ici l'idée que la lecture implique des réalités très différentes en Chine ou en Occident. En Europe on est illettré lorsqu'on ne connaît pas l'alphabet, tandis qu'en Chine on maîtrise un plus ou moins grand nombre de caractères. On sera ainsi en Chine plus ou moins " lettré " ou " illettré ", mais absolument pas analphabète ! En panne de modèle et d'utopie, l'Europe - forteresse à construire plutôt qu'à prendre - se sent pourtant assiégée alors qu'en portant un regard neuf sur l'Asie d'hier et d'aujourd'hui, une attention désormais expurgée de ses oripeaux coloniaux et paternalistes, elle assurerait peut-être mieux son propre avenir. A propos de la Chine, par exemple, il conviendrait de s'interroger et non de s'apitoyer sur cette étonnante Chine " rouge ", avec son étrange mais radicale alchimie entre nationalisme et capitalisme. Au lieu de nous inquiéter en rêvant de notre fausse gloire d'antan, la Chine contemporaine ferait mieux de nous inspirer, face aux turbulences géopolitiques, aux alliances économiques, et aux refondations philosophiques et culturelles qui s'annoncent. L'important réside dans la capacité des uns et des autres, de Nous et d'Eux, à cumuler les identités particulières et non de les dissoudre dans un magma informe : croyances et cultures tendraient ainsi à se fondre et jamais à se confondre. Un peuple ou un individu qui ne sait d'où il vient ni ce qu'il est ne peut prétendre savoir où il va, sauf à verser dans la démagogie. Ainsi, exemple entre mille, les quatre grandes " spiritualités " vivantes en Chine - cultes des ancêtres, confucianisme, bouddhisme, taoïsme - interagissent en bonne harmonie, ne négligeant aucunement leurs spécificités propres. En revanche, les Chinois ont souvent violemment repoussé les religions chrétiennes et musulmanes car elles exigent une adhésion exclusive et le monopole de la Vérité, divine ou non. Hélas, l'exclusivité précède souvent l'exclusion.

A force d'être mal dans leur peau, voire en guerre avec eux-mêmes, les Occidentaux souhaitent trouver des solutions ailleurs, vaine échappatoire dans l'attente d'un hypothétique salut… Nouvelle impasse à coup sûr. Aujourd'hui, le caractère urgent du besoin d'Asie atteste de la recherche ô pressante - et sans doute oppressante - d'une autre Voie, d'un nouveau Sentier. Nul doute que l'écoute, patiente et attentive, de l'Orient puisse cependant contribuer à apporter demain ce qui manque à l'Occident, d'une manière ou d'une autre, à forte ou faible dose… C'est, par exemple, en marchant de longues journées sur la Route de la Soie que Bernard Ollivier se rend compte de l'importance de la lenteur dans la qualité humaine de la communication : " Il faut avoir voyagé en Orient pour comprendre que le commerce, après deux mille ans de pratique, y repose sur l'art de la conversation " (Ollivier, 2000 : 237). Prendre son temps, c'est le premier pas pour apprendre à ne pas dépendre de lui. Parvenir à se fondre dans l'Autre sans se confondre avec lui n'est pas une mince affaire mais la tentative mérite d'être tentée. Des civilisations syncrétiques sont à imaginer, à repenser, à bâtir : métissage, juxtaposition, superposition, toutes les voies restent ouvertes ! La coexistence pacifique des cultures semble cependant le meilleur gage d'une réussite de ce syncrétisme à l'échelle planétaire et d'un genre éminemment nouveau. La dynamique interculturelle (avec la multi appartenance) et la dimension spirituelle (non doctrinaire et non sectaire) se rendent incontournables dans la perspective éventuelle d'une telle alchimie. Le désir actuel d'Orient manifeste avant tout le besoin d'air et la quête d'une autre voie pour un Occident tout simplement désorienté. Finalement, l'appel de l'Orient, avec ou sans exotisme, n'a pas fini de fasciner un Occident, certes rationnel et démocratique, mais en panne de bien-être… Une panne troublante et durable qui laisse augurer de graves dangers. Autrement dit : des lendemains qui déchantent…


Note

1. Une première version de ce texte, moins étayée, a été publiée - sous le titre " Besoin d'Orient extrême " - dans mon ouvrage Autonomadie. Essai sur le nomadisme et l'autonomie, Paris, Homnisphères, 2005, pp. 155-178.



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