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Eloge de l'autonomadie


L'article en format PDF

 

par Franck Michel

 

 

" Se révolter c'est d'abord comprendre ", Krisnamurti

" Voyager, c'est vivre ", Hans Christian Andersen

 

Ces deux citations, puisées dans l'histoire, caractérisent le sens de l'autonomadie, perçue ici comme une autre voie pour demain, une piste originale en quête d'exploration pour un monde mutant qui ne peut plus faire l'économie ni du nomadisme ni de l'autonomie dans les nouveaux modes de vie à imaginer. Déconstruire le voyage afin de retrouver du sens à nos déplacements frénétiques, abolir les frontières mentales, puis un jour terrestres, pour repenser autrement la liberté de circuler pour tous, autant d'urgents enjeux pour se frayer une véritable voie autonomade (1).


Mystifications autour de l'idée du voyage

De la quête à la conquête, il ne s'agit pas d'une affaire de kilomètres mais d'une question de sens du voyage et d'essence philosophique. Saturés que nous sommes d'images en boucle et de sons inaudibles, de publicité omniprésente et de médias omniscients, il importe de se dépouiller pour retrouver, ici un visage rempli d'humanité, là une musique harmonieuse… Le voyage participe à ce même autre regard. Le mythe du nomadisme participe également à celui du voyage, indissociable de l'expression de nos désirs d'ailleurs et de nos besoins de partance. Le voyage est aussi et surtout indissociable de l'idée de liberté ; c'est pourquoi l'enfermer dans le cadrage étriqué du tourisme moderne va à l'encontre même de la perspective du voyage perçu comme vecteur d'ouverture et de meilleure compréhension du monde. Victor Segalen, pour qui le bon et vrai voyageur est " l'exote " et surtout pas les Loti et autres " proxénètes de la sensation du Divers ", avait déjà remarqué, il y a près d'un siècle, dans son célèbre Essai sur l'exotisme : " Il se peut qu'un des caractères de l'Exote soit la liberté, soit d'être libre vis-à-vis de l'objet qu'il décrit ou ressent, du moins dans cette phase finale, quand il s'en est retiré " (2). Aujourd'hui, devant la pression de l'industrie touristique, cette liberté si précieuse tend à s'éloigner de l'esprit de beaucoup de voyageurs. Et la précarité de nos vies sous pression poussent tous les jours un peu plus certains voyageurs d'antan à rejoindre la cohorte de nouveaux vagabonds actuels. L'errant devient exclu, un changement de statut pas évident ni facile à accepter. Le vagabondage est le pendant négatif du nomadisme, mais de nos jours les frontières se brouillent y compris à l'intérieur même de l'univers de l'errance.

Nos mobilités sont également inscrites dans l'ordre - ou le désordre - de la mondialisation. Au cours des cinq cents dernières années, trois mondialisations successives ont réussi à parachever la marchandisation de la planète nomade : la première avec l'émergence féconde du couple capitalisme-évangélisation (XVIIe-XVIIIe siècles), le deuxième avec l'arrivée de la révolution industrielle (XIXe siècle) aux lourdes conséquences pour le devenir de l'humanité, et la troisième avec la mondialisation proprement dite sur fond d'éclatement des valeurs, de mise en réseaux, de fissures et de refondation d'une économie-monde. L'issue de cette dernière étape demeure une énigme, un mystère doublé de fortes inquiétudes. Un monde dominé par l'angoisse est une menace pour le nomadisme. Notre imaginaire du voyage risque de dépendre de plus en plus du contexte international et géopolitique.

Pour l'heure, plusieurs représentations intègrent la mythologie occidentale du voyage, le plus souvent elles se juxtaposent et s'interfèrent les unes avec les autres, ou l'une avec l'autre. Nous en avons ici distingué huit (liste évidemment non exhaustive) :

1. Représentation psychanalytique: Fuir le monde, c'est la quête de Soi

2. Représentation anthropologico-humaniste: Découvrir le monde, c'est la quête de l'Autre

3. Représentation militaro-géopolitique : Dominer le monde, c'est la conquête

4. Représentation juridico-policière : Vérifier le monde, c'est l'enquête

5. Représentation politico-humanitaire : Sauver le monde, c'est la requête, voire la reconquête

6. Représentation religieuse : Retrouver le monde, c'est la quête spirituelle

7. Représentation économique : Négocier le monde, c'est la conquête des marchés

8. Représentation nomade : Bouger le monde, c'est la quête de l'errance sans fin

 

Orphelin d'un mur bien pratique (Berlin) et d'une bipolarité mondiale finalement rassurante (guerre froide puis détente), l'Occident - et en particulier l'Europe - est à la recherche d'un nouveau souffle. Certes, l'Europe à vingt-cinq, lancée le 1er mai 2004 - le jour de la fête du travail - est un premier signe prometteur d'un renouveau plus urgent qu'on ne le pense… Cela dit, l'Occident se trouve aujourd'hui déchiré entre deux options, l'une politique et l'autre culturelle, présentées ici de manière schématique et en forme de boutade :

1. Le jusqu'au boutisme, impérial et guerrier, collectif et centripète: il s'agit de faire entendre la voix puissante des armes, d'imposer une voie unique, l'aboutissement est la conquête

2. Le jusqu'au bouddhisme, spirituel et intérieur, individuel et centrifuge: il s'agit d'écouter la voix douce des âmes, de proposer une voie multiple, l'aboutissement est la quête


Les frontières : les prochains murs à abattre

Dans le superbe film-documentaire Anansi, de l'Allemand Fritz Baumann (2002), trois Ghanéens décident de franchir le pas officiellement et la frontière clandestinement pour rallier l'Europe. Le périple inventorie les péripéties, les échecs, les souffrances, les cauchemars de ces migrants-réfugiés autant économiques que politiques. Le résultat est un exemple réussi de cinéma du réel dans lequel on traverse toutes les horreurs de l'immigration clandestine : passeurs et corruption, fuite permanente, abus et viols, déni de justice et d'histoire, néo-esclavage et travail clandestin, harcèlement policier, etc. Dans l'une des répliques, le " fuyard " le plus lucide remarque avec sérénité : " Il n'y a pas de paradis pour les âmes errantes ".

On est bien loin de l'article 13 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme qui précise : " Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un Etat ". Un article de plus, bafoué sans cesse depuis son entrée en vigueur, la mode est au " circulez y'a rien à voir ! ", et mieux vaut en effet ne pas s'arrêter en si bon chemin…

En sa qualité de non-lieu par excellence, l'aéroport n'est pas seulement ce lieu de transit et de départ, il est devenu - il suffit de regarder les films Terminal et La Blessure, chacun ayant d'ailleurs sa spécificité et sa démarche, son public aussi, hollywoodien pour l'un et confidentiel presque clandestin pour l'autre ! - un lieu immobile d'un exil forcé, une terre de désaccueil. Une terre ferme mais damnée où l'on attend plus facilement l'expulsion officielle dudit parasite que l'on offre des papiers en règle dudit citoyen du monde. Mais les " gens " parlent trop, et les promesses officielles sont très vite oubliées…

L'aéroport se transforme en frontière infranchissable. Comme les autres murs, plus terrestres encore. Ainsi, entre l'Europe et le Maghreb, plus de 10 000 migrants seraient morts en cinq ans dans le détroit de Gibraltar… Mais combien exactement ? Par ailleurs, l'idée nomade - si " tendance " dans les salons nantis du Nord - perd toute son aura romanesque et mythique dès qu'on aborde l'errance issue de la guerre économique contemporaine. Le mur est devenu le symbole contemporain d'un horizon bouché : en janvier 2006, tandis que Sharon agonise et que la construction du mur " de sécurité " israélien se poursuit, l'administration Bush envisage - sans rire - la construction d'un immense mur de 1100 kilomètres de long, délimitant la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique...

Comme l'a placardé, au printemps 2004, le mouvement anarchiste sur les murs de la capitale européenne, Strasbourg, base du Système d'Information Schengen chargé de cadrer et d'encadrer les étrangers et autres indésirables : " Contre le bruit des bottes et le silence des pantoufles, résister c'est créer ! ". Il y a seulement quelques décennies, on enlevait des enfants sur l'île de la Réunion pour repeupler la Creuse; aujourd'hui, les étrangers qui sont les bienvenus en France sont argentés ou esclavagisés, désirables ou indésirables. Un dictateur africain issu de l'Empire français y trouvera plus facilement refuge qu'un demandeur d'asile sans le sou. On est un bon ou un mauvais immigré. Pas d'alternative ! D'ailleurs en 2006, le gouvernement français, de plus en plus répressif, promet de chasser les " indésirables " (immigrés pauvres et sans diplômes) tout en attirant les heureux élus (immigrés fortunés ou diplômés, triés sur le volet)...

Depuis quelques années, pour évoquer les questions d'actualité consacrées aux migrants, le recours au cinéma est irremplaçable. Le beau film Sauve-moi (2000), de Christian Vincent, raconte l'histoire de Mehdi, le taximan clandestin qui parcourt les rues froides de Roubaix, jusqu'au moment où il embarque une jeune Roumaine sans papiers, et c'est le commencement d'une belle rencontre interculturelle sur fond de misère sociale et de traque policière. Un film plein d'espoir sur fond de désespoir, un document qui refuse de taire les tabous, tourne le réel et décrit la mobilité toujours incertaine et imprévisible de deux destins qui se croisent. Un autre film, Garder la frontière de l'Allemand M. Weiss, évoque les mésaventures de trois étudiantes slovènes qui découvrent les désagréments d'une randonnée en canoë sur la rivière Kolpa, nouvelle frontière " terrestre " entre la Croatie et la Slovénie. La frontière marque ainsi de nouveaux territoires, physiques et mentaux, qu'il nous faut pourtant sans arrêt franchir pour la défier, la perméabiliser, la refuser, et finalement l'abattre un jour.

La frontière est toujours - comme l'aéroport - un non-lieu, un no man's land, où s'arrête une forme de folie des hommes et où en commence une autre. Même le terme " limitrophe " possède sa propre frontière, gréco-latine, en son centre : limi (racine latine) et trophe (racine grecque). Le mythe de la frontière rassure bien plus qu'il n'assure. La peur de l'ouverture des portes est liée à la peur du changement, une peur qui exige de trouver un coupable que l'étranger le plus proche (souvent l'immigré), pratique et utile bouc émissaire, incarne en raison de sa différence mais aussi de sa vulnérabilité. La frontière est la traduction de la fascination des êtres pour le territoire plutôt que pour la citoyenneté. Les frontières invisibles, tant souhaitées par exemple par le compositeur Yehudi Menuhin, ne sont pas pour demain. Mais si Rome ne s'est pas faite en un jour, comment l'Europe pourrait-elle émerger politiquement et philosophiquement en un demi siècle ? Prenons donc un moment le cas de l'Europe. Un vieux continent qui, sous l'impulsion d'une bienheureuse eau de jouvence, se redécouvre un air de jeunesse salutaire. Passée de 15 à 25 " nations ", en attendant plus, l'Europe vieillie change de peau et s'impose un changement de cap si elle entend survivre dans le flux actuel tant des idées que des affaires qui se trament dans un monde réduit à une étrange village plus ou moins global et un brin incendiaire…

Pour ces jeunes, l'avenir appartient à la coopération transfrontalière. Dans un érudit vagabondage géopolitique transgressant allègrement des frontières trop marquées par le poids de l'histoire, Martin Graff nous montre ce que l'Europe gagnerait à promouvoir un nouveau vivre-ensemble, à la fois dans le respect des différentes cultures et en allant chiner au-delà des frontières. L'auteur propose ainsi un nouvel hymne européen fondé sur la non-violence, une idée toujours nouvelle pour l'Europe de nos pères, et d'investir dans ce qu'il appelle " l'Eurorégion " : la paix ne peut être assurée que si les jeunes parviennent à penser avec la mentalité de plusieurs peuples. Une nouvelle révolution de velours est déjà en marche : " Il nous faut une nouvelle génération d'Européens dont le vertige casse définitivement les voies uniques des pensées nationalistes et souverainistes " (3). Au final, une Europe rajeunie et multiple, c'est beaucoup plus de chance d'arriver à quelque chose de neuf, d'original, de vivant. Autrement dit, une urgence pour aujourd'hui et une chance pour demain. Mais pour ce faire, il importe de se débarrasser du poids encombrant de l'Amérique en guerre, cet allié trop conjoncturel désormais capable de retourner son treillis au gré des fluctuations de Wall Street, ainsi que de mettre un terme à l'expansion funeste de l'industrie de la peur, si justement décrite par Eduardo Galeano (4), qui prend racine sur les décombres de ce qu'il convient malheureusement de nommer l'immondialisation.

Alors comment continuer à vivre sans désespérer ? Pourquoi ne pas remettre au goût du jour l'esprit épicurien qui invite à modérer ses envies de consommation sans pour autant supprimer les passions humaines ? Au fond de son " jardin " du IVe siècle avant J.-C., le philosophe grec Epicure méditait ainsi sur une autre idée du bonheur, admettant volontiers dans son antre les femmes et les esclaves - aujourd'hui on dirait les minorités exclues et les pauvres exploités - et enseignant comment emprunter le chemin qui mène à la vie heureuse. Deux sentiers, si l'on peut dire, s'illuminent pour accéder à cette Voie : supprimer les besoins superflus et se méfier de l'enchaînement des désirs. Son message, très actuel, encourage - à l'instar de celui diffusé à la même période par le Bouddha en Asie - à s'épanouir grâce au dépouillement.

Ancêtre de la décroissance, Epicure et ses idées ont sans doute encore de beaux jours devant eux ! La décroissance est une réponse raisonnable qui doit - in fine - remplacer la fausse croissance, mais la vraie récession. Une alternative au tout-économique qui permettrait demain de sortir de l'impasse dans laquelle s'est engagée notre trop gourmande civilisation, et une Europe lancée sur les rails de l'ultralibéralisme. Les crises sont multiples : écologique, sociale, politique et anthropologique. Afin d'inventer d'autres voies pour vivre, en redonnant notamment la parole aux millions de sans voix, complètement écoeurés ou aigris, aliénés par notre civilisation " unidimensionnelle " qui réduit l'être humain à n'être que l'esclave de lui-même, il s'agit de rejeter à la fois le libéralisme nouvelle tendance et la société de consommation, toujours plus habile dans ses stratégies de séduction des masses, de quitter enfin l'impasse du capitalisme et de rejeter la tentation impériale. Mais la critique ne suffit pas, il importe de déconstruire et ensuite proposer, d'être motivé et non pas contraint à la décroissance. Elle n'est pas une fatalité, elle est une nécessité.


Les mobilités à venir : liberté de circulation pour tous

Le degré de mobilité est aujourd'hui le nec plus ultra de l'ère moderne. La nouvelle élite est celle qui est libre d'être et d'aller où elle veut, quand elle veut. Si pour tant de personnes, la frontière représente le seuil de tous les dangers, pour cette élite voyageuse, elle n'est qu'une formalité mondaine ! Pour les démunis, on renforce les contrôles d'immigration tandis que pour les nantis on supprime les visas d'entrée. Ainsi marche le monde, et le moins qu'on puisse dire est que cela ne laisse pas augurer d'un avenir ouvert sur une mobilité pour tous! Dans nos sociétés libérales fondées sur la rentabilité à tout prix, le seul à véritablement profiter de la situation est… le profit ! La mobilité des êtres devra demain primer sur celle des marchandises. Les entraves pour réduire la liberté de circulation ne peuvent perdurer que dans une société vouée au déclin qui refuse tant le dynamisme que le mouvement. Ainsi, le repli sécuritaire en cours ne peut être durable pour des raisons autant économiques qu'historiques : 2,8% seulement de la population mondiale est dite " en mouvement ", autrement dit en transit ou en déplacement ailleurs que chez elle. Un chiffre forcément appelé à exploser dans les décennies à venir. Sommes-nous prêt à un tel défi, à une telle chance pour l'avenir de la planète ? Assurément non ! Le droit à la mobilité est un droit humain. Un droit de l'homme bafoué dans l'Europe actuelle. Qu'elle soit passée de quinze nations à vingt-cinq, n'a pas vraiment changé la donne pour tous ceux qui sont à l'extérieur de la forteresse.

En revanche, les citoyens des nouveaux Etats entrants gagnent incontestablement en mobilité au sein de l'Union, tout comme les autres Européens qui peuvent visiter plus facilement les nouveaux arrivants. Pour les nouveaux Roms désormais intégrés dans l'espace européen, leurs droits à la mobilité devront être mieux reconnus et plus encore acceptés par tous les Européens.

Le Vieux Continent reprendra un coup de jeune s'il sait écouter aux portes. Aucune porte n'est infranchissable sauf celle qu'on a dans la tête. Comme l'a souligné l'écrivain mexicain Octavio Paz, " il n'y a pas de portes, il n'y a que des miroirs ". Une des leçons de l'exil, s'il n'est toutefois pas totalement fondé sur la peur, c'est de parvenir, serein, à se déprendre de tout, et d'abord de tous ces objets qui encombrent nos vies, qu'elles soient nomades ou quotidiennes. Le nomadisme délibéré offre la possibilité à tous de jouir des ouvertures d'esprit liées à l'exil, sans forcément en subir les contraintes.

Sans négliger l'apport de la flânerie dans notre relation aux autres, l'errance active s'avère désormais une alternative à promouvoir pour éviter l'angoisse du présent - qu'elle soit justifiée ou non - de nous rendre demain toujours plus étrangers à nous-mêmes. L'autonomadie est un territoire à vivre, un état d'esprit à explorer, un champ de tous les possibles, où les humains en mouvement se distinguent de leurs ombres tombées en servitude. Elle est aussi un excellent moyen pour se réveiller, pour ne jamais s'endormir : " La servitude commence toujours par le sommeil " racontait déjà Montesquieu... L'autonomade est l'exact contraire de l'automate. Le repli sur soi, l'être coincé entre quatre murs, enfermé dans son fief gardé par des robots surarmés, forme de nouveaux plis dans l'indispensable couture du monde. Au risque de transformer cette couture en coupure : " Le village global, loin d'être l'univers de la rencontre, isole chacun "chez son ordinateur" sous des formes bavardes d'autisme " (5). On s'empoisonne désespérément l'existence, on s'emprisonne délibérément chez soi, à l'abri de la fureur du monde au nom pourtant de laquelle on abdique de vivre. Serions-nous condamnés à survivre ? Le nomadisme et l'autonomie sont les moyens les plus sûrs de mieux revivre pour ne jamais cesser de vivre. Ici et maintenant. Mordre la vie à pleines dents, de joie bien sûr, mais de rage également. Oraison de la colère. Il importe aujourd'hui de changer son fusil d'épaule ou, mieux, de le remplacer par une plume pour tous ! Bombe démographique ou bombes terroristes et étasuniennes, les raisons de paniquer sont moins justifiées que les raisins de la colère : en 2002, selon un rapport des Nations Unies, les migrants - personnes résidant dans un autre pays que leur pays natal - représentent 175 millions d'enfants, de femmes et d'hommes (soit moins de 3%) essaimés dans le monde. Pas de quoi en faire un drame. Au contraire, il conviendrait de réaffirmer d'urgence le dynamisme des nouvelles mobilités et ce qu'elles peuvent apporter aux jeunes générations. Contre la frivolité et la frilosité des gestionnaires des mauvaises affaires de la planète, l'évasion vers la vie et l'option nomade sont les meilleurs remparts contre les sempiternels murs qui s'érigent. On a tous à apprendre de tout le monde, il suffit de demander et de partir !

Mais pour aller retrouver l'Autre, le meilleur moyen est encore de se trouver Soi au préalable. Il y a plus d'un siècle et demi, Henry David Thoreau relevait l'importance de la personne humaine dans le processus d'autonomie, cette dernière n'étant qu'un vœu pieu si l'individu se voit relayé derrière le collectif : " Celui qui veut de l'aide veut tout. De fait, c'est là la condition de notre faiblesse, mais cela ne peut aucunement être le moyen de notre rétablissement. Nous devons d'abord réussir seul, afin de pouvoir savourer ensemble notre réussite " (6). Cela vaut aussi bien pour " l'aide au développement " que pour le tourisme " durable ", pour recouvrir sa liberté ou pour reconquérir son indépendance, ou encore pour retrouver un bien-être fuyant sinon un paradis imaginaire.

Partir, donc, mais aussi rêver ! Mais pour cela il faut, d'une part, retrouver un esprit d'humanité en voie d'extinction qu'on peut résumer un seul mot : respect. De la rage qui met le feu aux poudres dans les banlieues françaises au combat quotidien mené pour préserver leur dignité dans les bidonvilles et autres bas-fonds de la planète, des populations à bout de souffle et de nerfs exigent avant tout du respect, autrement dit le droit d'exister et de vivre, une denrée de plus en plus rare en cette période de fausses promesses et de vrais sacrifices… En tout temps et lieu, l'irrespect - l'histoire le prouve à satiété - ne mène qu'à la guerre, qu'elle soit urbaine, religieuse, sociale ou autre. Souvenons-nous, chez soi comme en voyage, de ces propos de Roger Bastide qui nous invitent à une formidable leçon d'humilité : " L'Occidental veut tout savoir du premier coup et c'est pourquoi dans le fond il ne comprend rien " (7). D'autre part, l'immersion, la disponibilité, la curiosité et la lenteur sont également quatre aspects fondamentaux pour aller autrement vers l'Autre, penser une nouvelle forme de nomadisme, et tisser d'autres liens sociaux. Pour que demain nous ne regrettions pas le temps d'hier, pas forcément glorieux…

Paulo Freire, dans sa Pédagogie des opprimés publiée en 1974, signalait déjà, tel un écho oublié à nos bons enseignants-penseurs d'aujourd'hui, que " personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque seul, seuls les hommes s'éduquent ensemble par l'intermédiaire du monde ". La vie est un mouvement perpétuel et voyager c'est avant tout apprendre et accepter que nous ne sommes pas seuls au monde. Heureusement. Le voyage est un don pour l'autre et un abandon de soi. Alors pourquoi rejeter le migrant en nous et devant nous ? L'avenir, si avenir il y aura, ne pourra être que métis, nomade et divers, ce qui induit ouverture au monde et des frontières, libre accès aux autres et aux savoirs, multi appartenances et identités multiples, libération du travail et liberté d'errer, bref la fin de toutes les servitudes pour tous. Alors seulement, la vie sera trop belle, comme disent nos enfants…

 

Notes

1. Cet article reprend, en partie, la conclusion de mon ouvrage Autonomadie. Essai sur le nomadisme et l'autonomie, paru dans la collection " Voies AutoNomades ", chez Hommnisphères en 2005.

2. V. Segalen, Essai sur l'exotisme, Paris, Le Livre de poche, 1986, p. 60.

3. M. Graff, Voyage au jardin des frontières, Strasbourg, Desmaret, 2000, p. 330.

4. Lire E. Galeano, Sens dessus dessous. L'école du monde à l'envers, Paris, Homnisphères, 2004.

5. D. Le Breton, Le théâtre du monde. Lecture de Jean Duvignaud, Québec, Presses de l'Université Laval, 2004, p. 164.

6. H. D. Thoreau, Le paradis à (re)conquérir, Paris, Mille et une nuits, 2005 (1843), p. 46.

7. R. Bastide, Le Candomblé de Bahia, Paris, Plon, 1999, p. 11.