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La fin de l'idée d'un voyage pour tous ?


L'article en format PDF

 

par Franck Michel

 

 

Cette courte réflexion m'est venue à la suite de la lecture d'un numéro de Courrier International (17-23 novembre 2005), dans lequel trois articles ont retenu mon attention et paraissent indiquer, d'une certaine manière, de nouvelles pistes du voyage organisé, du moins pour les touristes nantis du Nord, en ces temps de troubles et d'incertitudes " pour tous ". Trois " orientations " de voyage qui risquent fort de s'étendre aux classes privilégiées - et parfois montantes malgré le climat de déclin ambiant - avides de luxe ou d'authenticité.

1) Un premier texte, titré " Les oligarques irrésistiblement attirés par Londres ", évoque l'engouement vers la capitale britannique, à moins de quatre heures de Moscou, pour les milliardaires russes. L'argent n'ayant pas d'odeur, les hôteliers, les commerçants, les voyagistes et autres affairistes anglais s'accommodent de cette soudaine présence russe, les vendeurs parlent ainsi de plus en plus la langue russe dans les grands magasins fréquentés par cette clientèle étrangère particulièrement huppée. Sur Bond Street, chaque magasin possède son russophone de service. L'accueil de l'étranger - surtout au sein de l'euro-forteresse - dépend essentiellement de l'épaisseur de son portefeuille. Rien de neuf jusque-là si ce n'est que cette tendance s'est terriblement accentuée ces dernières années. Les caprices des milliardaires russes sont acceptés plus facilement avec de belles commissions, ainsi a-t-on vu débarquer Liza Minnelli par avion privé pour chanter une heure lors d'un dîner, l'addition de la petite soirée s'élevant tout de même à 500 000 livres. Pendant ce temps, on incite les gens à ne plus prendre l'avion et surtout à se serrer la ceinture, non dans l'air, mais bien sur terre… Les Russes aisés partagent leur temps de plus en plus entre Moscou et Londres, et une nouvelle forme de voyageurs semble naître dans la foulée de cette mode : les voskresnyé mouji (" maris du dimanche "), des hommes qui travaillent à Moscou mais filent le week-end à Londres où les attendent épouse(s) et maison(s)… Evidemment, au passage, beaucoup d'argent transite en même temps - et bien plus encore - que les hommes, et une bonne partie des 100 millions de dollars sortis de Russie entre 1998 et 2004, termine sa course dans le commerce et l'immobilier au Royaume Uni…

2) Un second article, concernant également les Russes, parle d'une " petite ville tranquille pour millionnaires ", en fait une " réserve " pour la caste de nouveaux riches Moscovites. Une récente foire à Munich a dévoilé ce projet : baptisé " Roubliovo-Arkhanguelskoïe ", la future cité enclavée préservera les nantis du grand dehors et ses habitants pourront découvrir dans leurs murs, un soupçon de Venise, un zeste de Prague, une pincée d'Amsterdam, et même un château médiéval français, etc. Un nouveau Luna Park sur le modèle Disney avec dans l'esprit que le monde nous appartient… Ou plutôt " leur " appartient.

3) Un troisième et dernier texte nous emmène en Australie pour des " vacances écolo " qui consistent à combiner travail manuel et découverte rurale, le tout dans des fermes biologiques. Une mise au travail vertement facturée ! On se demande simplement pour quoi en arriver à payer un voyagiste pour aller bosser au bout du monde, ne suffirait-il point d'aller, pour ceux qui le souhaitent, sur place, et voir ce qu'on peut faire sans bousculement ni basculement trop radical, et surtout écouter ce dont les habitants ont réellement besoin ou envie ? Observation, écoute et concertation sont indispensables. Bref, puisque la rédemption réside pour nos contemporains au moins autant dans le labeur que dans le départ, beaucoup ne voient pas d'inconvénient à payer pour travailler… Ou loin comme ici au demeurant. L'emploi est d'ailleurs un luxe de nos jours, pour certains du moins, surtout ceux qui nous font croire que l'effort - qu'on " mérite " et " gagne " grâce à la sueur de son front - reste la panacée, une histoire vieille comme le monde… de la Bible, en particulier. Ici, il s'agit aussi d'une manière de jouer à être pauvre à l'heure où l'on a totalement occulté les joies simples mais riches, en un mot enrichissantes, d'une vie non asservie au consumérisme et entièrement dévouée aux joies supposées de notre clinquante société de consommation. Cette idée de se mettre momentanément dans la peau de l'Autre - dans ce cas non pas l'Exotique (ancien " bon sauvage ") mais le Pauvre (nouveau " mauvais sauvageon ") - rappelle cette époque pas si lointaine ou d'autres, en l'occurrence les bourgeois et plus encore les aristocrates, se mettaient dans la peau des vagabonds et des ouvriers, rêvant de ressembler à London, Chaplin ou plus récemment au Che qui, comme on sait, ne cesse de ressusciter par médias interposés… Mais grands soirs et grands voyages peuvent attendre. Ce vieux rêve de toucher un peu de cet âge d'or, qui n'en était pas un, mais qui avait l'avantage de donner du temps au temps et de laisser les personnes terminer leur phrase sans les interrompre en permanence (cela est aussi plus simple sur un banc public que sur un plateau télévisé, il faut alors se dépêcher avant que les derniers bancs publics ne soient privatisés), atteste surtout de la perte de sens dans nos sociétés privées de destin. Et l'herbe est toujours plus verte chez le voisin, surtout s'il est loin géographiquement ou socialement.

En résumé, que peut-on retenir de ces trois pistes ?
Le voyage retrouve son caractère initiatique et, nostalgie des origines oblige, il s'apparente à nouveau de nos jours à ce " grand tour " qu'entreprenaient les jeunes aristocrates européens au XVIIIe siècle, dans le but de se former - grâce au frottement avec l'altérité - à la culture et à la vie tout court. Mais, une fois de plus, les belles idées s'épuisent et s'érodent à la lecture de l'Histoire. Et le voyage pour tous, dont certains pensent toujours que l'idée en est acquise, est mort avant d'être né. La démocratisation du voyage tellement mise en avant par les manipulateurs d'illusions n'a rien d'un miracle mais tout d'un mirage. Car le voyage - dans sa version touristique du moins - est d'abord l'affaire des nantis, et tout semble indiquer aujourd'hui que les privilégiés du Nord à partir sur les routes minutieusement balisées seront de moins en moins nombreux. Crises et mutations, avec leur sort de précarité-chômage-paupérisation, ne sont pas seules en cause : d'une part, l'épuisement des réserves de pétrole conduira fort justement à repenser nos modes de vie… et de voyager, et d'autre part, de nouveaux privilégiés émergent lentement mais sûrement (on parle surtout - héritage du " péril jaune " - des Chinois, qu'on imagine un peu trop vite envahir l'Occident comme ils ont investi le Tibet !) des pays du Sud (si cette appellation signifie encore quelque chose…), du coup les directions du voyage de demain prendront d'autres Orients, d'autres tentations, bref d'autres orientations. De nos jours, précisément désorientés, les Occidentaux, habitués à gérer par la domination l'ordre du monde, ne paraissent pas préparés à ces mutations…

Pour terminer, j'évoquerai " les poches vides du touriste chinois ", pour reprendre le titre d'un article paru le 18 novembre 2005 dans Le Monde, signé Catherine Simon. Le constat paraît aussi clair qu'amer : la vague touristique chinoise qui - à grands renforts publicitaires - devait déferler sur la France n'a pas eu lieu, ou en tout cas on l'attend toujours ! Les raisons de cette déconfiture sont multiples mais l'échec est amplement partagé : politiques touristiques, industries du voyage, accueillants et visiteurs, fond de corruption en Chine et restriction du nombre de visas distribués au compte-goutte par la France, décalage entre la demande spécifique en matière de tourisme et l'offre en grande partie inadaptée, etc. Sans oublier le lot de bavures policières qui progressent partout dans l'Hexagone : des erreurs dans les filtrages policiers à Roissy en 2004 ont ainsi, suite à l'arrestation de touristes et d'hommes d'affaires chinois, conduit les autorités de Pékin à réagir en incitant leurs ressortissants en transit en France de " tout faire pour ne plus s'y arrêter ", autrement dit mauvaise ambiance garantie… Pierre Shi, le patron à Paris de China Travel Service, la très officielle agence du gouvernement sino-communiste, ne fait pas dans la nuance. Interrogé dans l'article cité plus haut du Monde, il jubile : " Le tourisme chinois classique, c'est une catastrophe. Il faut viser le riche, l'individuel, celui qui veut voyager en haut de gamme ". Mais Monsieur Shi est pour sa part franchement optimiste, ne vient-il pas de créer le premier Club de golfeurs chinois de France ? Si la Chine est aujourd'hui populaire aux yeux des touristes occidentaux, elle n'est plus forcément très " Populaire " pour les Chinois eux-mêmes… Notamment pour les exilés et les voyageurs, qu'ils soient vacanciers ou affairistes. Le tourisme chinois, n'étant déjà pas loin de là un " tourisme pour tous ", dévoile en 2005 que son envol tant annoncé risque de se faire attendre encore un peu, soulignant également que ceux qui voyagent hors de l'empire du Milieu ne sont que les seuls privilégiés. Les autres attendront leur tour. Un tour qui n'aura pas forcément à voir avec le tourisme. On oublie parfois que le tourisme n'est rien - ou presque - sans l'argent qui va avec…

Je viens subrepticement d'avoir une idée de voyage pour Monsieur Shi, notre golfeur chinois de France : un circuit organisé dans l'espace ! C'est encore dans Courrier International, mais sur le site web cette fois-ci (27 décembre 2005), que j'ai puisé ma source : " Bientôt, vous pourrez jouer au golf sur la Lune " annonce le titre de l'article. Promesse et allégresse dans la nuit étoilée. La suite n'est pas triste, enfin pour ceux qui ont les moyen de débourser quelques millions de dollars pour quitter la Terre, c'est vrai pas mal encombrée en ce moment : " Tourisme spatial oblige, d'ici à une dizaine d'années, le voyage sur la Lune sera accessible au commun des mortels, à condition de pouvoir se le payer ". Ce n'est pas rien comme condition ! Déjà, Russes et Américains - programmes publics gouvernementaux et compagnies privées - se pressent devant les portes de l'espace, nouvel eldorado pour des Terriens trop atterrés, trop incapables aussi de préserver la planète habitée et du coup se presser pour savoir qui sera le premier à détruire d'autres espaces si on peut dire cela ainsi… Bref, c'est encore l'herbe qui est toujours plus verte chez le voisin, même si ici la situation s'apparente à une politique globale d'espace pulvérisé, ou plutôt encore de terre brûlée, comme on dit ! D'autres appellent cela un écocide.

Une idée, certes pas vraiment orthodoxe, consisterait à envoyer comme " missionnaires de l'espace ", en fait en éclaireurs des touristes de demain, les grands cinglés qui gouvernent notre bonne vieille Terre - Etats-Unis et Russie en tête - histoire de continuer à admirer la Lune avec les pieds sur terre, les fameux soirs où, bien pleine, elle scintille comme pour nous rappeler que déjà bien vivre sur terre n'est pas une mince affaire ! Mais ces considérations hédonistes n'intéressent guère nos dirigeants épris de grandeur et donc de grands espaces. La tête forcément dans les étoiles, une fois en vadrouille dans l'espace lunaire, il y a sans doute pour notre bonheur quelques bonnes chances qu'ils se perdent… Dans ce cas, nous autres touristes sur terre, nous serons heureux de savoir le couple Bush-Poutine s'amuser au golf intersidéral, si loin de tout, et par conséquent tellement incapables de nuire à autrui. D'autres candidats (ils sont nombreux à pouvoir postuler !) gagneraient à se faire expédier sur la Lune avec en poche un billet aller simple, et une bouteille de champagne, car toute fête se partage. Finalement, les Terriens restent des humains, on avait un peu tendance à l'oublier ces derniers temps… A cette occasion, ils pourraient profiter de cette accalmie pour devenir plus humains encore, car du chemin reste à parcourir dans ce domaine un peu terre à terre de nos jours, tandis que là-haut, complètement dans la Lune, les grands expédiés rejouent un énième remake de la guerre des étoiles. A moins qu'ils ne préfèrent s'affairer pour monter là-haut des business, chose qu'ils affectionnent tant dans ce bas monde, par exemple des boutiques pour touristes de passage (même s'ils ne courent pas encore l'espace comme les routes) qui proposeraient à leurs clients-visiteurs des pierres lunaires comme souvenirs à rapporter sur Terre. J'imagine des petits malins chez ces Grands voyageurs qui, histoire de booster leurs ventes, nous dessineraient des langues rouges et pendantes sur les pierres en y incorporant le dernier DVD des Rolling Stones, rien que pour rouler bien plus de touristes spatiaux que de roches lunaires. Le touriste est tellement naïf et parfois même déconnecté du monde qu'on le prendrait volontiers pour un extraterrestre. Ce qu'il n'est pas nécessairement. Cela dit, si l'espace pouvait accueillir Tom Cruise, Travolta, Raël et les siens, en même temps que tout Hollywood, CNN et MTV, ça ferait de la place sur terre à d'autres gens et innovations.

Justement, sur place dans l'espace, un hôtel pour touristes fortunés est déjà à l'étude par une société américaine ; vivement qu'il ouvre ses sas blindés bientôt pour les " Grands " de ce monde. A peine catapultés dans le vide, eux-mêmes comme tous ceux ici-bas qui ne l'avaient pas encore constaté de visu verront à quel point un " grand " peut devenir " petit " lorsqu'il est perçu et rendu à sa juste mesure… D'ailleurs ne sommes-nous pas petits parce que nous sommes encore (et toujours) à genoux ! Mais c'est là une autre histoire, bien terrienne au demeurant… L'espace, une chance pour se lever et s'élever, une voie aussi pour les temps futurs ! Nous vivons peut-être aujourd'hui le chant du cygne du tourisme de masse, ce supermarché du voyage allant du Club Med à Terre d'Av', progressivement remplacé d'un côté par le tourisme autour de sa maison et de l'autre par le tourisme dans les étoiles. Le touriste sans le sou se promènera autour de la petite maison dans la prairie, en vrai ou sur écran, et le touriste avec trop de sous ira voltiger autour de Mars avec escale dans son bivouac lunaire. Au total, la valeur du sens du voyage a définitivement disparu au profit - c'est le cas de le dire - du sens de la valeur de l'argent. Le vent de l'histoire souffle ainsi du mauvais côté, ce qui n'est pas sans annoncer du mauvais temps pour demain…