La force des départs
par Rodolphe Christin
Les deux pieds
sur un rivage et le regard à l'entour,
le vent en l'air
la terre derrière
la mer devant
et des traits de fumée,
maisons et cheminées.
Le bout du monde n'a pas de coordonnées précises. Ce peut-être
l'un de ces coins dits perdus, découverts par hasard à trente kilomètres de
chez-soi ou une côte déserte du Nord de l'Ecosse. Il peut exister dans toutes
les directions. Il n'y a rien de plus relatif que le bout du monde, tout dépend
des coordonnées à l'intérieur du regard.
Néanmoins, choisir le Cap Horn pour bout du monde revient à faire le choix
de la facilité : l'éloignement sera sûrement plus évident là-bas que chez
le boulanger de vos habitudes.
Avant de partir aux antipodes on les imagine déjà. On les écoute vibrer à
distance dans les livres ou sur les cartes, avec au fond de la tête une hypothèse
à risquer pour le plaisir : il doit être agréable de retrouver une nouvelle
jeunesse capable d'explorer ces contrées éloignées, d'y promener sa carcasse
pour laisser infuser les territoires jusqu'aux endroits les plus éloignés
du cerveau et autres confins du mémorable.
Le voyage est un savoir déguisé en parcours individuel, à l'écart du subjectivisme
radical mais sans prétention de transparence mécanique et de discours total.
Une fois sur la route se jouera la rencontre, problématique peut-être, du
vécu et des anticipations que l'on aura préalablement produites à son propos.
Vécu et anticipations se rencontrent toujours pour s'accorder, échanger ou
se combattre. Certains se sont déjà attardés sur la question. Ce rapport à
l'issue incertaine préoccupait déjà Segalen, si bien qu'il en a fait un enjeu
du récit de son voyage en Chine, Equipée, où il pose la question : " l'Imaginaire
déchoit-il ou se renforce quand on le confronte au Réel ? " Pour préciser
sa pensée, disons qu'il y a ce qui arrive vraiment et que Segalen dit " réel
", et ce qui n'arrive pas, simple conjecture préparatoire que l'écrivain déclare
" imaginaire ".
A y réfléchir de près, il semble pourtant que le réel et l'imaginaire vivent
main dans la main, malgré d'éventuelles contrariétés de surface. Ils se couvrent
même l'un l'autre en permanence. Il reste malgré tout un fait : le vécu n'est
jamais remplaçable par ses anticipations, défaut de conformité oblige.
Dans la situation des rêveurs d'autres mondes et croyant, naïf, en finir avec
une certaine forme d'insatisfaction existentielle, un jour j'ai cru tout lâcher,
pas grand chose en vérité, pour m'en aller ailleurs - Norvège, îles Lofoten
- d'une manière quasiment définitive. Voici du moins ce que je pensais. C'était
le 18 octobre 1999. Je ne parle pas d'un suicide, seulement d'un voyage sans
retour, ce qui est pire probablement. Mais le retour est le propre du voyage.
Revenu dix-sept jours plus tard, je retrouve dans un livre ce passage de Bruce
Chatwin que j'avais oublié : " L'errance peut apaiser une part de ma curiosité
naturelle et satisfaire mon goût pour l'exploration, mais je suis ensuite
tiraillé par le désir de retourner chez moi. Il y a une force qui me pousse
à partir et une autre à revenir - un instinct de retour à mon habitat d'origine
comme chez un oiseau migrateur. "
Je ne l'ai su qu'après, mais en réalité j'étais hanté par le souvenir d'une
femme. Un passé me poussait, davantage que l'attraction d'une finalité portée
dans le futur. Sur place tout ne s'est pas passé comme il aurait fallu - cet
éternel retour du quotidien ! Le coût de la vie, capable de fondre en un rien
de temps vos maigres économies, comme si la proximité du Nord devait tout
amplifier. Trouver du travail, s'installer, s'apercevoir que les questions
sont partout les mêmes.
Se mettre en demeure, même ailleurs, c'est tuer l'ailleurs, le convertir en
ici. La fin du voyage.
Partout il vous faut gagner votre vie, comme on dit. A cet instant le quotidien
vous rattrape et dissipe votre lutte contre ses filets insidieux. Le quotidien,
ce tissu d'habitudes qui repoussent dès l'installation. Une photographe m'a
déclaré un jour ne plus rien voir au-delà de quinze jours de reportage, le
temps de son accoutumance visuelle. Cette intensité temporaire de la vision
ne se gagne qu'après des heures de travail et de route, et de tels raids perceptifs
sont loin d'être légers pour qui les entreprend.
De son côté le long cours à perpétuité laisse l'ennui s'installer avec trop
d'aisance, surtout lorsqu'on n'est pas milliardaire. On peut s'installer dans
le voyage comme dans une série d'actions dénuées de conscience, avec une conséquence
inévitable : l'attention s'abrase alors aussi sûrement qu'un caillou plongé
longtemps dans une rivière. On note alors le côté blasé du personnage.
Depuis cette péripétie je me demande si l'aboutissement du voyage, son terminus
définitif, ne pourrait pas être la trouvaille intérieure d'une destination
où le désir voyageur s'apaise une bonne fois. La destination paisible du bonheur,
un centre immobile où le mouvement n'a plus cours puisque tout s'y trouve.
Quoi qu'il en soit, atteindre ce lieu enfin tranquille n'est pas une mince
affaire.
Il ne se trouvait pas dans les îles Lofoten. Je n'avais rien d'autre à accomplir
là-bas que de m'emplir les sens de paysages magnifiques. Ce n'est déjà pas
si mal.
Souvenir de Baudelaire : " ...ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse
et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme
qu'ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs
d'une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux
sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie. "
Ainsi parlait le poète de ceux qui un jour ont connu l'emprise d'une lune
femelle. A l'époque, mes cogitations s'étaient trouvées confirmées par un
fait qui n'était pas venu par hasard, c'est du moins ce que, naïf toujours,
j'avais cru. Depuis quelques temps ma boussole interne, d'ordinaire si mobile,
avait cessé net ses tournoiements, indiquant le chemin d'un Nord longtemps
convoité. Pourtant les îles Lofoten ne représentent qu'une zone minuscule
sur la carte du monde. Qu'y avait-il de spécial sur ces terres où mon regard
restait planté ? C'était là-bas qu'il me fallait aller, dans ces régions où
les montagnes tombent directement dans la mer. Dans ce pays de Norvège qui,
disait-on, ne connaissait guère le chômage, ce qui d'un point de vue matériel
n'était pas un fait négligeable.
Ce même élan qui un jour m'avait fait m'inscrire dans une université grenobloise
me poussait à m'en éloigner pour trouver mon savoir sur d'autres rivages.
Je considérais de plus en plus le voyage comme une discipline intellectuelle
et poétique, indisciplinée et sensible. Une pensée du large. Partir revenait
à poursuivre une recherche sans trop savoir sous quelle forme. Je me suis
plus tard rendu compte qu'à cette époque une confusion entre le voyage et
l'exil s'était glissée dans ma pensée.