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Rites de voyage et mythes de passage

 


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par Franck Michel

 

 

" Un homme qui vit chez lui dans le profane,
il vit dans le sacré dès qu'il part en voyage et se trouve
en qualité d'étranger à proximité d'un camp d'étrangers
"
Arnold Van Gennep (1909)

 

Le voyage, en tant qu'expérience non ordinaire, devient rapidement une aventure extra ordinaire. Ce qui signifie que tout est possible. Du meilleur au pire des comportements par exemple. Ainsi, constate-t-on que le voyage s'avère propice à tous les débordements, ce en quoi il rejoint la guerre, la fête ou encore le jeu. Les différentes phases du voyage (mais aussi du tourisme) correspondent aux rites de passage définis par Arnold Van Gennep, au début du XXe siècle. Chaque voyage en contient en réalité au moins trois ! Appliquées au voyage, les trois séquences classiques s'articulent de la manière suivante : départ, séjour, retour. De la même manière que l'homme est le seul animal mortel qui se veuille immortel, le voyage se prolonge au-delà de sa fin. Une fois terminé, un périple se poursuit sous d'autres manières que le déplacement sur place… C'est un autre voyage qui commence. Très différent selon qu'on soit touriste organisé fortuné ou nomade errant démuni, par exemple…

Pour de nombreux jeunes, partir en voyage revient à passer un rite d'initiation qui les préparera ensuite à mieux affronter un monde de plus en plus perturbé et au destin incertain. Par ailleurs, il n'existe pas de voyage sans mythe du voyage préliminaire. Le voyage est aussi une école de la vie pour les uns, une étape vers la dérive ou une quête de survie pour les autres. De plus en plus de jeunes fraîchement sortis des écoles de commerce les plus réputés " exécutent " ce rituel pour parfaire leur formation en quelque sorte. D'aucuns partent en stop pour deux ans dans le but d'accomplir un exploit nourri de rencontres humaines avant de créer une ONG internationale et de fonder une famille, d'autres s'aventurent dans le domaine très convoité de l'humanitaire dans l'espoir de (re)trouver une apparence d'humanité perdue lors des rudes années de formation au libéralisme, puis s'en vont diriger telle ou telle entreprise occidentale au bout du monde. A l'autre extrême de notre société, les Travellers - recoupant toute une palette de nomades du vide allant du routard au zonard - voyagent également comme d'autres travaillent, mais en quête du nécessaire pour vivre, et surtout pour tenter de ne pas sombrer. Ainsi, par le biais du voyage, les premiers construisent leur avenir tandis que les seconds déconstruisent leur présent. Là où certains s'enrichissent du voyage d'autres pourrissent dans les bas-fonds de la zone.

Le voyage forme la jeunesse rappelle l'adage, mais il déforme aussi le jeune qui succombe à son mythe sans y avoir été préparé : le Grand Ailleurs est une source de vertige pour tous ceux qui s'y rendent, non la fleur au fusil, mais la tête pleine de clichés sur les fameux hôtes-autochtones… Le vacillement est inévitable et la déception de l'Ailleurs voire le mépris de l'Autre font place à la belle mythologie encore imprégnée d'exotisme. Nos repères sociaux et culturels s'effondrent laissant un vide béant qui fragilise une identité souffrante déjà en proie au doute. Et le voyage vers l'Autre et " l'autrement autrepart " se transforment en quête - tantôt inquiétante tantôt constructive - d'ordre mystique, politique, une quête d'abord de soi et forcément initiatique. Une expérience dont on ne revient pas indemne et toujours changé. En bien ou en mal, pour parler comme en Occident…

Notre réflexion porte sur les voyageurs occidentaux qui partent - et reviennent parfois - en Asie, un continent particulièrement voué à bouleverser sinon troubler le sens de la vie de nombreux touristes échoués en Inde ou d'explorateurs de l'âme expatriés en Chine… Si se ressourcer au loin n'est pas guérir ici, c'est déjà se soigner un peu. Ou mieux : prendre soin de soi. Et le choc culturel est souvent un choc traumatique, un rite de passage incontournable pour une autre voie, sinon une autre vie… Le désir d'ailleurs se mue en besoin d'évasion marqué par une double volonté ou obsession : celle d'une séparation (ou d'une rupture sans cassure) et celle d'une quête. Pourtant, le voyage d'abord initiatique devient rapidement thérapeutique, un peu de la même manière dont on passe du mythe au rite ou de l'essence des choses au sens des faits. Le voyage forme donc bien la jeunesse mais non sans rites très précis et pas évidents pour tous… Relevons par ailleurs que le concept de résilience, dû à Boris Cyrulnik, et déterminant la capacité de tout un chacun à surmonter les traumatismes et à dépasser les épreuves les plus douloureuses de l'existence, s'avère également pertinent et utile dans notre problématique.


Mythes et rites, sages et passages

" Rites de voyage et mythes de passage " ou " Mythes du voyage et rites de passage " ? Ce deuxième titre serait plus attendu sinon plus parlant. Logique ? Le mythe EN voyage devient rite plus rapidement qu'on ne le croit souvent, il suffit d'observer les touristes-voyageurs s'empresser de faire de leur mieux pour " coller " au mythe avec le plus de réalisme possible. Pour ce faire, rien de tels que des rites de passage appropriés en voyage. Et au Voyage, avec un grand " V ". Car le rituel c'est d'abord l'expérience réelle ou imaginaire du mythe, une fois sur le terrain, sur la plage ou à l'hôtel !

L'ailleurs est une source de vertige pour celle ou celui qui s'y rend, surtout pour les personnes prêtes - voire prédestinées - à faire vaciller leurs normes et bouleverser leurs repères culturels. Régis Airault a bien montré comment le " syndrome indien ", par le biais d'un soudain " vacillement intime d'identité ", affectait bon nombre de voyageurs occidentaux en Inde. Surpris par d'étranges épisodes psychiatriques et une non moins étonnante quête mystique de la part de ces touristes souvent frappés par un choc culturel sans précédent, la question, à l'initiative d'ailleurs de son ouvrage Fous de l'Inde (2002), qu'il s'est immédiatement posée fut : " Est-ce l'Asie qui rend fou ou les fous qui vont en Asie ? ". Les pays d'Asie en général, et l'Inde en particulier, sont les territoires qui font chavirer nos identités occidentales, figées dans le rationalisme et le pragmatisme, des espaces-temps radicalement autres propices à toutes les remises en cause. A toutes les missions, et parfois aussi à toutes les démissions : " En Inde beaucoup de gens se perdent, c'est un pays qui fait exprès pour cela " dit Antonio Tabucchi dans son roman Nocturne Indien (1987), récit d'un voyage en perdition en Inde, ensuite porté à l'écran. La faute aux Indiens ? Si ce n'est pas " Nous ", cela doit bien être " Eux ", vieille rengaine de la culpabilité judéo-chrétienne d'un Occident obsédé par la faute et le péché, et toujours à la recherche de responsables pour justifier du bon droit de ses lois.

Le grand saut vers l'Inconnu est forcément une mission périlleuse. Le tourisme d'aujourd'hui permet de réaliser à moindre frais - sinon financiers - ce que le voyage d'antan proposait éventuellement à celle ou celui qui tentait courageusement de partir à l'Aventure. Mais des aventureux flâneurs aux nouveaux aventuriers sportifs, en passant par les explorateurs et autres aventuriers au long cours, le chemin a été vite tracé. Et l'expédition improvisée, souvent individuelle, s'est peu à peu muée en itinéraire organisé de trek, de tendance plutôt collective. D'ailleurs, au passage, l'aventure s'est aussi transformée en joint-venture, la promenade en trek, et la rêverie romantique en plan de carrière ou en vacances forcées !

Cela dit, il convient de ne pas négliger l'efficacité thérapeutique du tourisme vers le grand ailleurs. Beaucoup de gens en effet évitent dépressions, stress et autres malaises dans et de la civilisation. Si se requinquer Ailleurs ne signifie pas forcément guérir Ici, l'opération indique déjà un mieux-aller, autrement dit un début de thérapie, avec son lot de pratiques curistes, de soins palliatifs, et de désintoxication d'un Occident en panne d'utopie… Une médecine de riches pour les riches, rappelons-le, car les pauvres et démunis de cette planète ne pensent pas encore à circuler sur terre pour mieux se porter. Mais pour manger ou vivre, tout simplement. En outre, surtout pour les jeunes, le voyage est plus initiatique que directement thérapeutique. En ce sens, le désir d'ailleurs se transforme en besoin d'évasion marqué par une double volonté : séparation et quête. Dans une lettre adressée à Romain Rolland en 1936, Freud lui-même expliquait que son envie de voyager provenait de son " désir d'échapper à cette pression qui incite tant d'adolescents à s'en aller de la maison ". Partir en voyage n'est pas seulement quitter le foyer, c'est aussi fuir - sans rompre avec elle pour autant - la figure omniprésente du père, et retrouver d'une manière ou d'une autre un sentiment d'invulnérabilité typique de l'enfance. Et l'inventeur de la psychanalyse de pousser la réflexion en estimant que le plaisir de voyager consiste notamment à réaliser ses " désirs précoces " et que le voyage s'enracine par conséquent " dans l'insatisfaction de la maison et de la famille " (Freud, 1985). Rite de passage dans la vie, le voyage d'initiation se légitime d'autant plus qu'il s'affuble d'une riche mythologie, d'Ulysse à Bouvier en passant par Jules Verne et Jack Kerouac, et tant d'autres…

Dans un recueil d'articles en l'honneur de Roger Bastide, Renato Ortiz montre que le sens du voyage s'est considérablement transformé au fil des siècles, même si le voyage " est toujours un passage par un endroit quelconque, sa durée se prolonge entre l'heure du départ et le moment du retour. Le voyageur est quelqu'un qui se trouve suspendu entre ces deux repères qui balisent son parcours. Dans ce sens, le voyage se rapproche des rites de passage " (Ortiz, 1996 : 72). Des rites qui s'adaptent à chaque période de l'histoire. Dans l'Antiquité, les voyageurs guidés par une forme de volonté divine erraient sur les chemins du monde encore mal ou inconnu " pour au fond réaliser les desseins des dieux ". Le périple est une épreuve et l'aventure une souffrance, pas encore un spectacle. Entre Renaissance et Lumières européennes, le voyage devient plaisir, avant de se muer en loisir au XXe siècle. Dans le rapport à l'Ailleurs, la quête individuelle a progressivement remplacé la volonté de conquête collective. Les dites " grandes découvertes " - en fait des croisades et massacres organisés - font place aux petites découvertes de chacun, avec son lot de rencontres avec soi et de relations avec les autres.

Le voyage " implique la séparation de l'individu de son milieu familial, ensuite, d'un séjour prolongé on the road, pour enfin le réintégrer dans sa propre maison, dans sa terre d'origine. Je souligne cet aspect de 'séparation' " (Ortiz, 1996 : 72). En effet, on quitte un monde pour en découvrir un tout autre, entièrement nouveau et souvent déroutant. Le parallèle avec les rites d'initiation religieuse est saisissant : le néophyte, en religion comme en voyage, quitte son état " d'avant ", profane et ordinaire, pour tenter d'être admis dans un monde sacré et extraordinaire, très éloigné de ses repères habituels, généralement confortables et sédentaires, souvent d'une grande banalité. Rimbaud, vagabondant à la découverte de lui-même et du monde, avait déjà mis cette idée en mots lorsqu'il écrivait " la vraie vie est ailleurs ". Tout un programme, certes passionnant mais difficilement réalisable, et tellement aux antipodes de nos " TO " (tours opérateurs, dans le jargon de " l'industrie touristique ") et autres marchands de rêves exotiques actuels ! Le caractère sacré se manifeste en voyage avec le besoin de s'écarter de sa vie antérieure, par exemple en changeant de vêtements, de nourriture, de " look ", de fréquentations, et bien sûr d'espace-temps. De ce fait, grâce à ces renversements des habitudes, le voyageur néophyte se donne la possibilité d'éprouver une autre réalité, de s'ouvrir de nouveaux horizons, qu'ils soient géographiques ou psychiques. Ainsi " initié ", le voyageur est prêt à affronter le " grand dehors " exotique (Michel Le Bris) tout comme le " tout autre " spirituel (Rudolf Otto) qui parfois ne font plus qu'un dans la tête de l'errant, du chemineau, du nomade, voire du touriste lambda. Sophie Caratini observe avec raison que " lorsque l'étranger interroge l'Autre étrange, il est inclus dans la question, et c'est la condition humaine qu'il interroge " (Caratini, 2004 : 116).

Le voyageur a d'un seul coup accès au monde, il possède les clés qui lui ouvre les premières portes autorisant rencontres et découvertes. D'autres portes restes closes car d'autres rites de passage sont nécessaires pour les franchir. Se frayer un passage, c'est franchir des obstacles, traverser des épreuves, et - plus prosaïquement - entrer et sortir, ouvrir et fermer des portes, grimper des murs ou forcer un barrage. Le voyage est à ce prix, d'aucuns - les tours opérateurs et les " proxénètes de l'Ailleurs " les premiers - tendent aujourd'hui à l'oublier, et à le faire oublier aux candidats au voyage vers de nouveaux regards et paysages. Dans un ouvrage consacré à " l'homme des passages " que fut Arnold Van Gennep, Thierry Goguel d'Allondans (2002) considère que " le passage est un temps de marge, et la marge, comme le marginal, reste le lieu de toutes les potentialités ". C'est en effet sur ces voies de passage, limites par excellence, que s'expriment les voix les plus sages, celles qui ne renoncent jamais et continuent d'ouvrir des portes, de franchir de nouveaux horizons. Pour de nombreux jeunes désorientés au cœur de nos sociétés déboussolées, des rites restent à prendre et plus encore à comprendre : " Le rite de passage permet de couper, de se séparer, donc de décider, d'opérer des choix. Ceci est rendu possible par des balises, des marqueurs sociaux forts. Il manque chez nous des bornes à nombres d'adolescences, des repères qui puissent être suffisamment contenants et permettre au sujet de s'autolimiter. Les travailleurs sociaux font profession de cet impossible éduquer. Ils sont souvent à cette place où ils relaient un containing familial défaillant par un containing social " (Goguel d'Allondans, 2002 : 134). Un passage par l'Ailleurs, avec ou sans voyage à la clé, permettrait sans doute à redonner du sens à nos rites et à nos mythes. A nos vies et à nos envies aussi.

Illusion ou réalité, le voyage nous fait pénétrer dans un autre monde, plus ou moins voulu, désiré ou subi : " Voyager, c'est fuir le monde sexué des adultes et sa propre finitude. C'est aussi garder l'illusion infantile du sentiment d'éternité et de toute-puissance " (Airault, 1999 : 21). Un sentiment d'étrangeté prédomine souvent lorsqu'on arrive dans un bout du monde. D'ailleurs les troubles psychiques relevés chez de nombreux voyageurs régressent dès qu'ils retournent chez eux, autrement dit dès qu'ils reviennent à la maison, ce lieu - un moment maudit - qu'ils avaient justement voulu fuir… Le voyage est l'occasion de quitter le Réel, ce dernier ressurgit au retour pour remettre le monde - son propre monde - en ordre… La sensation de perdre pied peut s'avérer devenir une traversée infernale dans l'ailleurs qui se transforme en cauchemar, parfois pour soi (de la simple bouffée délirante à la maladie mentale grave) et souvent pour les autres (exploitation et abus de toute sorte). Le voyage comme dérive entre deux rives ne peut se soustraire à sa valeur initiatique. Finalement, on recherche toujours l'imprévisible pour fuir le seul prévisible, c'est-à-dire la mort. De la même manière que l'homme est le seul animal mortel qui se veuille immortel, le voyage se prolonge au-delà de sa fin. Une fois terminé, un périple se poursuit sous d'autres manières que le déplacement sur place…

Chaque mythe ne doit sa raison d'être qu'à l'époque, au lieu et à la culture qui l'héberge. Principe d'explication du monde ou mode d'interprétation d'une société donnée, " le mythe n'existe donc pas en 'soi', mais relativement à ceux qui le racontent et à ceux qui l'écoutent, à ceux qui le transmettent et à ceux qui le reçoivent " remarque la spécialiste de l'hindouisme Ysé Tardan-Masquelier (in Le Monde des religions, 2004 : 30). Questionner le mythe, c'est aussi mettre en doute notre histoire et s'interroger sur la question de la modernité. L'Occident a beau avoir tenté de libérer Dieu du fardeau que constitue le mythe, mais les processus de " remythologisation " n'ont de cesse de remonter à la surface. Aujourd'hui au moins autant que hier. La désacralisation du monde n'est pas à l'ordre du jour ! Il suffit de voir les figures surmédiatisées, vénérées voire déifiées de certains mannequins, pop-stars ou sportifs… De la même manière, l'aventurier moderne ou le touriste-voyageur, dans le droit fil de l'explorateur d'autrefois ou même du triste personnage et triple C, tout droit sorti de l'imaginaire guerrier et de la passion prédatrice de l'Occident - Croisé-Conquistador-Colonisateur - perpétue une foule de mythes autour de l'autre et de l'ailleurs, de la quête et de la conquête. De Jules Verne à Jack Kerouac, il y a un siècle qui passe et sépare le mythe du voyage du rite routard, précurseur de nouvelles modes touristiques, notamment d'aventure organisée.

Du discours aux actes, le mythe transcrit ce que le rite, ensuite, transgresse. Le rite est quant à lui intrinsèquement lié voire dépendant du mythe, mais il est également un mode - un code - de communication avec l'étrange étrangeté, avec la mystérieuse Mère-Nature, ainsi qu'avec le surnaturel… Il devient sacré lorsque l'homme se sent dépassé par lui et contraint à pratiquer l'ordalie ou de laisser son destin entre les mains de divinités qu'il importe de séduire plutôt qu'à provoquer… La marge de manœuvre est délicate car toute erreur peut s'avérer fatale. Le rite est surtout important pour l'homme pour arriver à survivre en cas de coup dur : dans toute culture, les rites de mort ne sont pas essentiels par hasard. Mais plutôt par nécessité. Dans la réalité comme dans l'imaginaire, le voyage possède une forte capacité à transformer les cadres de l'expérience en rites d'initiation.

Pour décrire les rites, il importe au préalable d'écrire les mythes, et de penser ailleurs et autrement : " Penser ailleurs ", c'est parfois penser contre ici, c'est surtout décentrer notre regard et refuser les fausses certitudes, et donc déjà changer de cap sinon de camp (Lapierre, 2004). L'écriture est également le moment idéal du troisième temps du voyage. André Gide compose ainsi ses Retouches qui confirment en les accentuant ses premières impressions parues dans Retour d'URSS. Gérard Cogez constate que " pour lui, le troisième temps de tout voyage ne constitue pas une vaine formule : après la période de préparation, puis la présence plus ou moins longue sur place, se produit chez lui une intense maturation ". Ce temps de réintégration parfois douloureuse, c'est également le temps des vérifications, des approfondissements, et parfois des corrections de pensées trop hâtivement jetées sur le papier. Dans Retouches, Gide ira encore plus loin dans la dénonciation du régime dont il fut un brillant compagnon de route : il évoque explicitement la répression, les déportations, l'exploitation se poursuivant sous une forme aggravée, plus insidieuse qu'en régime capitaliste " (Cogez, 2004 : 75 et 76). Le retour, avec le temps qui passe et l'âge qui avance, est assurément le temps du mûrissement, parfois aussi celui du renoncement et du reniement, mais plus souvent celui de la sagesse et de la souveraineté durement acquise. Gérard Cogez observe ainsi à propos du parcours géo-littéraire de Michaux : " Il aura au moins découvert que s'il existe une vérité du voyage, c'est précisément qu'il ne faut pas en attendre de révélation toute faite : constatation quelque peu désabusée, qui est peut-être le propre des vrais voyageurs. Ils apprennent qu'achevé, le voyage reste à faire, ou à refaire par l'écriture " (Cogez, 2004 : 104).

De son côté, ne cédant pas à la flatterie de ses confrères qui l'ont invité à les rejoindre pour leur périple en Afrique, Michel Leiris s'engage à contre-courant vers une voie où se mêlent écriture, voyage et anthropologie : " Un voyage d'études effectué selon les disciplines ethnologiques (…) doit contribuer à dissiper pas mal de ces erreurs et, partant, à ruiner nombre de leurs conséquences, entre autres les préjugés de races, iniquité contre laquelle on ne s'élèvera jamais assez " (Leiris, 1992 : 33). L'écriture est un moment de vérité qui, le moment venu - après un retour en général - s'apparente à un (nouveau) rite de passage particulièrement crucial… Leiris encouragera les bourlingueurs de son entourage à voyager " non en touristes (ce qui est voyager sans cœur, sans yeux et sans oreilles), mais en ethnographes, de manière à devenir assez largement humains pour oublier leurs médiocres petites 'manières de blanc' " (Leiris, 1992 : 34). Mais on n'échappe pas aussi aisément à la condition de touriste, ni même au guide de voyage, qu'il soit en chair et en os ou rassemblé en feuillets avec plans et illustrations comme il se doit… Gérard Cogez signale la ferme intention de Leiris de ne pas jouer au " touriste " lorsqu'il arrive en Grèce, mais " dès qu'il aperçoit Le Pirée depuis le pont du bateau, il est conquis et, opérant une rapide conversion, il entreprend une visite systématique des sites antiques, le Guide bleu à la main " (Cogez, 2004 : 120). On n'échappe pas aisément à la condition d'être un moment ou un autre un touriste, le touriste n'est pas seulement l'autre, c'est aussi et heureusement soi… Touriste ou non, pour que l'aventure humaine puisse exister, " il faut être à la fois dedans et dehors ", lourde tache étant donné que cela est " spatialement impossible et logiquement impensable " selon les mots mêmes de l'auteur. Il poursuit : " On peut aussi être sur le seuil, passer et repasser de l'intérieur " (Jankélévitch, 1963 : 15).

Le voyage intègre en son sein et au cours même de son déroulement la plupart des ingrédients des rites de passage, tels que le choc, la peur, la souffrance physique, l'épreuve psychologique, le rapport à la mort, la question de la survie, le moment de la transformation, le traumatisme, le basculement… Le voyageur rencontre en chemin les mêmes épreuves - embûches - que celles que doit affronter l'anthropologue sur un " nouveau terrain ". L'expérience du terrain opère la nécessaire mutation du voir en savoir, ça-voir dirait Georg Groddeck (1999). Le " terrain " du voyageur ou du chercheur - qui peut parfois se révéler être un prétexte fort pratique - ne résout pas tout, loin de là ! Si le " vécu " ne s'y colle pas, le " terrain " tant sacralisé n'est qu'un espace vague qui reste à défricher. En voyage comme en anthropologie. Le temps, l'espace et la langue ne suffisent pas à comprendre l'Autre ni à accéder à ses formes de savoirs. Il faut y ajouter, remarque opinément Sophie Caratini, " la profondeur de la faille ", c'est-à-dire cette part de soi non négociable qui autorise toutes sortes de débordements, parfois dévastateurs, souvent salutaires : " Il ne suffit pas d'avoir été 'là-bas' pour atteindre à la fluidité du passage, ni même de connaître la langue. On rencontre couramment des Occidentaux qui vivent et travaillent depuis vingt ou trente ans dans la même société 'étrangère' et qui n'ont pas su accéder à la réalité de l'Autre parce qu'ils se sont préservés de l'indispensable déstabilisation " (Caratini, 2004 : 35).

Le voyageur est à la fois un intrus et un intermédiaire. Il suscite aussi bien la méfiance que l'attirance. Parfait empêcheur de penser en rond et de marcher tout droit, il arpente d'autres frontières et appelle au détour. Le voyageur retourne la terre dans tous les sens pour mieux se tourner vers le monde. Le mouvement qui l'anime est celui du voyage. Il n'y a pas de passages sans passerelles, sans ponts et sans relais, entre les cultures, parmi les pensées et avec les populations, toutes différentes et donc toutes pareilles... Le voyageur aspire à se fondre sans se confondre dans la culture de l'Autre. Le langage, celui du corps et de la culture, est essentiel pour accéder à l'Autre. S'ouvrir à autrui c'est s'apprêter à adopter les modes d'être et de penser, les manières de changer et d'échanger, de l'Autre, c'est également rompre avec notre quotidien, nos habitudes et nos réflexes, et oser douter de nos pratiques et pensées courantes ! On rappellera ici que ce qui distingue l'homme de l'arbre c'est que le premier n'a pas de racines ! Etre humain c'est d'abord être libre de ses mouvements, ivre de liberté et de bougeotte ! Vivre c'est être debout, voyager c'est avancer, et vivre en voyageant c'est marcher. L'art de marcher renvoie au mouvement de la vie. Si de l'avis de certains partir c'est mourir un peu, pour d'autres - plus " dynamiques " c'est sûr ! - rester c'est pourrir à petit feu… Inversons cette marche du monde et commençons donc pour ce faire par inverser les mots pour déceler immédiatement deux manières d'avancer mieux : simplement vivre et vivre simplement. Simple et ô combien vaste dessein !


Des mythes du voyage aux rites touristiques

Il n'existe pas de voyage sans mythe du voyage préliminaire. Si le voyage nous défait plus qu'il nous fait, comme nous le constatons avec Nicolas Bouvier (1992), il se construit et se fait avant notre départ. Parcourir les Atlas et rêver d'autres lieux, c'est déjà pleinement voyager. On s'invente un pays avant de s'y rendre et on imagine ses habitants avant de les rencontrer. La magie du voyage commence ainsi bien au-delà du simple acte de lacer ses chaussures ou d'acheter son billet d'avion. Partant de L'Iliade et de L'Odyssée, des tribulations d'Hérodote ou des textes bibliques, la littérature universelle a tellement visité des mondes imaginaires que partir pour les découvrir de visu c'est se résoudre puis se consoler de ne rien trouver ! La quête quasi universelle d'un paradis confère au voyage son apparence d'éternité. L'homme n'a jamais renoncé à l'idée de (re)trouver la bonne ambiance idéalisée du Paradis mais il doit se contenter, en attendant, à l'occupation et à la circulation tous azimuts sur la croûte terrestre déjà bien endommagée !

Les voyagistes proposant la Lune ou l'Atlantide, l'île mystérieuse de Jules Verne ou l'Eldorado de Voltaire feront plus le bonheur des libraires que le leur ! Mais voilà qui est bien méconnaître la symbolique du voyage dont l'efficacité n'est plus à prouver. Ainsi, un voyage de l'esprit dans sa chambre emprunte aisément les détours les plus invraisemblables d'une fabuleuse découverte des classiques de la littérature mondiale : un Dictionnaire des lieux imaginaires qui s'apparente surtout à une sorte de guide du voyage imaginaire, nous encourage à explorer la planète sur les traces des écrivains et des philosophes qui l'ont plus fantasmé que parcouru (Manguel, Guadalupi, 1999). Mais cela n'est qu'un formidable prétexte supplémentaire pour prendre les voiles ! Bernard Werber a délaissé un temps ses fourmis pour se consacrer au voyage dans un livre où le lecteur, à la suite de l'auteur, tente de faire migrer son esprit dans un univers fantastique de la quotidienneté ; on voyage ici dans la tête en s'évadant par la lecture, au travers d'une exploration virtuelle qui est une forme de voyage en soi (Werber, 1997). Mais le voyage " traditionnel ", bien réel celui-ci, résiste encore au tout-virtuel qui semble peu à peu envahir nos sociétés déboussolées, désorientées.

Arnold Van Gennep, dans son étude classique sur les rites de passage publiée au début du siècle, relevait que le voyage est avant tout une quête initiatique dans le sens où s'en aller de chez soi relève déjà de l'ordre du sacré. Il voit dans le sacré non pas une valeur absolue mais une valeur indicative de situations données : " Un homme qui vit chez lui vit dans le profane ; il vit dans le sacré dès qu'il part en voyage et se trouve en qualité d'étranger à proximité d'un camp d'étrangers " (Van Gennep, 1981) ; et l'auteur de rejoindre ici Mircea Eliade lorsqu'il estime que " le voyage est en soi un support initiatique puisqu'il permet de renaître Autre et Ailleurs " (cité in Affergan, 1987). Mais l'œuvre de Van Gennep montre surtout que le voyage est propice à tous les débordements, ce en quoi il rejoint la guerre, la fête ou encore le jeu. Les différentes phases du voyage/tourisme correspondent aux rites de passage définis par Van Gennep ; appliquées au voyage, les trois séquences s'articulent de la manière suivante :

· Séparation-coupure (préliminaires) = départ
· Initiation-isolement (liminaires) = temps du voyage et du séjour
· Réintégration-agrégation (postliminaires) = retour

La séparation d'avec l'univers habituel plonge un moment le voyageur dans l'inconnu, accusant la rupture, et déjà annonciateur des premiers débordements (comme boire excessivement dans l'avion ou flirter " anormalement " avec l'hôtesse de l'air…). Même à l'intérieur de cette séquence, dans le cadre du voyage qui transporte le voyageur de son domicile à sa destination vacancière, on peut également remarquer trois sous-séquences relevant en quelque sorte des rites de passage : départ, vol et transit, arrivée. Dans l'univers et l'espace touristiques, l'individu-citoyen est d'abord passager avant de devenir vacancier. La vacance peut difficilement faire l'économie du déplacement, et ainsi éviter passages et " dépassages " ou dépassements. Le voyage n'est finalement jamais autre chose qu'un passage de frontières et une succession de franchissements de seuils.

L'initiation est le temps du voyage et du séjour sur place, c'est un temps hors du temps et le moment privilégié de l'expérience non-ordinaire. C'est aussi le temps du voyage (ou des voyages, des déplacements) à l'intérieur du " grand " voyage ; c'est une période où l'on se laisse aller à être autre dans l'ailleurs, vivre, agir et manger autrement. C'est également plus facile à ce moment-là de partir à la rencontre de l'autre puisqu'on est soi-même plus vraiment soi et un peu autre, ce qui nous rapproche des autres hommes… Bref, au cours de cette séquence, nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes et quittons temporairement nos habitudes mais aussi nos restrictions et nos codes de conduite en société. Tout nous semble soudainement possible puisqu'il n'y a plus de barrières, c'est la porte ouverte aux aventures les plus formidables comme aux excès les plus déplorables… C'est sur cette phase principale de tout voyage qu'il s'agit aujourd'hui de réfléchir pour instaurer, sinon imposer, une véritable éthique du voyage respectueux de la nature et des hommes.

La réintégration n'est pas toujours aisée. Quand on rentre à la maison, c'est d'abord le retour à la morale en revenant à la normale. C'est d'abord la réintégration sociale qui prime. Le voyageur a des passages à vide, voire une période de déprime, il n'est pas encore revenu tout en n'étant plus " là-bas " ; c'est une nouvelle phase de transition qui ne se passe pas toujours comme on le souhaiterait : retourner travailler, retrouver ses collègues n'est pas chose évidente lorsque l'on a la tête ailleurs ! Il n'est pas facile non plus de parler de son voyage aux gens restés sur place, y compris les plus proches. Car, fréquemment, ce qui apparaît essentiel ou exceptionnel au bourlingueur deviendra futile ou banal pour les écoutants… si ceux-là arrivent toutefois à faire l'effort d'écouter les aventures réelles ou imaginaires - mais toujours imagées - du voyageur retourné plus encore que revenu. Et, quand le voyageur opte pour une autre alternative que le retour chez lui, il lui arrive de changer du tout au tout : de lieu, de langue, de vêtements, voire de nom et de sexe même, c'est ce qu'on peut appeler avec Jean-Michel Belorgey les " rituels de désertion et d'enracinement " (1989 : 239-272). Edgar Morin parle également de " rites de ressouvenance " lorsque l'on refait le voyage à la maison : " Fuguer, s'enfuir, s'évader, rompre, déserter ou larguer les amarres sont bien plutôt à comprendre comme des images prenant acte d'une autre dimension rituelle du tourisme : celle de la séparation préalable au rite corollaire d'initiation que constitue la phase d'exploration ou de découverte dans le voyage " (Morin, 1965 : 245).

En qualité d'expérience non-ordinaire, le voyage intègre la sphère du sacré. Mais si tout voyage est par conséquent un séjour potentiel au paradis, celui-ci n'est pas à l'abri de ressembler davantage à l'enfer ; mais toute expérience non-ordinaire est de fait de l'ordre du sacré là où toute habitude ordinaire est de l'ordre du profane. Jafar Jafari (1988) suggère une interprétation alternative à celle de Van Gennep tout en s'inspirant d'elle. Six séquences la composent :

1) la phase précédant le départ où la culture du touriste est incorporée à sa vie culturelle de tous les jours ;
2) la séquence d'émancipation, incluant le geste de partir et le sentiment de libération ;
3) durant cette séquence, le touriste pratique des activités dans un monde animé qui est un espace-temps non-ordinaire ;
4) séquence du rapatriement, du retour à la vie ordinaire ;
5) séquence au cours de laquelle l'expérience touristique acquise s'intègre graduellement dans le cours de la vie ordinaire ;
6) temps de l'absence, celui de l'intérim de la vie ordinaire malgré l'absence du touriste de son domicile (cité in Laplante, 1996 : 80).

Les rites touristiques sont nombreux et diversifiés, ils sont aussi obligatoires pour nombre d'entre eux. Ils diffèrent autant que les voyageurs sont divers. Maccannell insiste par exemple sur les " musts touristiques " et la quasi obligation de voir ce qu'il est convenu - socialement, dans les guides ou par les gens via les " on dit " - d'aller voir : " Si je vais en Europe, je dois voir Paris ; si je vais à Paris, je dois voir Notre-Dame, la Tour Eiffel, le Louvre ; si je vais au Louvre, je dois voir la Vénus de Milo et bien sûr la Joconde. Il y a des millions de touristes qui ont dépensés leurs économies pour effectuer de tels pèlerinages " écrit Maccannell (in Sociétés, avril 1986 : 20). Des temples de la foi aux temples à visiter, les nouvelles fonctions des églises en Europe ne sont plus religieuses mais touristiques. Drôle de reconversion pour ces gestionnaires du sacré devenus gestionnaires de sites touristiques. Il m'est arrivé, dans d'autres contextes géographiques, par exemple dans la province du Yunnan en Chine, de voir des responsables de pagodes bouddhistes souffrir des mêmes évolutions, même si leur situation reste nettement plus dramatique. Aux abords de la ville de Lijiang, les autorités chinoises ont accepté au début des années 1990 de rouvrir un monastère bouddhiste… cela dans le seul but d'attirer des touristes dans la région, de leur faire payer un droit d'entrée qui en grande partie leur reviendra, le responsable " religieux " de ce monastère s'étant simplement métamorphosé en caissier et distributeur de billets d'entrée pour les rares voyageurs de passage…

Les codes et les conventions sont omniprésents tel ce voyageur qui arrive dans le désert marocain : le Sahara, le sable, l'atmosphère particulière, l'hospitalité des Bédouins, la spiritualité, le mode de vie des hôtes, gérer la chaleur et la soif, l'effort et la lutte entre soi et avec les éléments, etc. Ce sont autant de mises en condition réelles ou symboliques, avec soi-même ou avec les autres, qui nécessitent une codification afin que le voyageur puisse atteindre son objectif : terminer le périple dans la meilleure situation qui soit pour ensuite en garder un souvenir agréable et mémorable. L'espace-temps du travail s'oppose à l'espace-temps du tourisme : le premier est profane dans un lieu ordinaire, la résidence habituelle ; le second est sacré et nécessite la quête d'un lieu extra-ordinaire. L'individu passe de sa culture d'origine à une culture touristique, processus grâce auquel il accède partiellement à la culture de l'autre, la culture originale de la société mise en scène touristique. C'est donc un choc entre trois cultures différentes auquel on assiste : celle du voyageur, celle du visité, celle issue de la " touristification " des deux cultures. Ainsi, contrairement à ce que l'on pense souvent, les autres de nos voyages nous découvrent, à l'instar de notre rencontre avec eux, moins tels que nous sommes que tels qu'ils nous voient. Les Peuls ou les Inuit visités, et discutant autant que peut se faire avec un groupe de touristes français, ne sont pas directement en contact avec la culture française, dont ils ne peuvent entrevoir que des bribes, mais avec la culture touristique des Occidentaux. On a pu parler à ce sujet de processus de sacralisation touristique dans laquelle ne sont plus toujours identifiables le vrai du faux, l'authentique de l'artifice, la fête rituelle de la mascarade folklorique…

Tom Selwyn distingue trois thèmes mythiques majeurs à explorer (cf. Selwyn, 1996) : le premier thème considère les relations centre-périphérie qu'on peut insérer dans un cadre idéologique de domination et de marginalisation politique, puis dans des rapports de subordination et de dépendance ; le second s'arrête aux milieux culturels visités par les voyageurs et aux motivations de consommation et de commercialisation des sociétés " à-voir " émanant respectivement de l'industrie touristique, des voyageurs et des autochtones ; le troisième thème, enfin, découle du précédent et concerne la recherche de l'authentique dans la lignée des travaux pionniers (mais déjà post-modernes) de Maccannell. Les rites consistent aussi bien en des visites obligées qu'en des circuits classiques. Choses à faire et sites à voir rivalisent au sein d'une compétition acharnée pour le voyageur qui cherche à se guider. Le parcours - parfois quasi militaire - du touriste-voyageur est fléché et les objectifs qu'il s'est fixé et qui sont clairement ciblés. Si le tourisme n'est peut-être pas " la forme achevée de la guerre ", comme le juge un peu vite Marc Augé (1997 : 8), on peut néanmoins déceler quelques frappantes ressemblances entre l'univers du voyage et celui de la guerre : la terminologie par exemple… Mais aussi l'encadrement souvent strict, l'organisation rigoureusement minutée et orchestrée, la cadence des visites et des marches, le matériel et autres stages " de survie ", etc. Il y a aussi les rites propres au voyageur dans sa fonction temporairement nomade : ainsi, en devenant trekker, le randonneur se professionnalise, il gagne en performance ce qu'il perd en nonchalance (du moins c'est ce qu'il croit, et la croyance s'avère redoutable !) ; en devenant explorateur, le flâneur perd sa liberté mais gagne en sociabilité, en reconnaissance sociale (mais pas forcément en meilleure connaissance des autres). L'essentiel étant toujours de veiller à se régénérer, même s'il ne faut pas oublier que " le non-ordinaire du touriste se vit dans l'ordinaire de l'hôte " (Laplante, 1996 : 92).

Le voyage et son univers médiatique investissent le monde des gens qui ne voyagent pas de fait. Mais, à y regarder de plus près, on constate qu'ils sont de plus en plus nombreux à voyager par procuration, par personnes ou par supports interposés. Ces formes - déformées - de voyage immobile, additionnées aux voyages reconnus comme tels, sont en augmentation permanente ; ils attestent de l'émergence d'une civilisation touristique à grande échelle. Mais de nouvel esprit nomade, s'il décrit d'étranges rites de passage dans le cadre du voyage, n'invite pas franchement, du moins pour le moment, à un hymne aux souhaitables métissages…



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