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Sommaire des 17 comptes rendus
Tourismes
Revue Téoros, "Désir d'Orient"
Simon Coleman et Mike Crang, ed., Tourism. Between Place et Performance
Christiane et Serge Gagnon, ed., L'écotourisme entre l'arbre et l'écorce
Sylvie Brunel, La planète disneylandisée
Revue Alternatives Sud, "Expansion du tourisme: gagnants et perdants"
Jean Viard, Eloge de la mobilité
Stephan Gössling et Michael Hall, ed., Tourism & Global Environmental
Change
Mimoun Hillali, Le tourisme international vu du Sud
Sciences humaines et Cie
David Le Breton, La Saveur du Monde
Mark A. Ashwill, ed., Vietnam Today
Andrew Hardy, Red Hills. Migrants and the State in the Highlands of Vietnam
Benedict J. Tria Kerkvliet, The Power of Everyday Politics. How Vietnamese
Peasants Transformed National Policy
R. de Koninck, F. Durand, F. Fortunel, ed., Agriculture, environnement
et sociétés sur les Hautes Terres du Viêt Nam
Jean Jacob, L'Antimondialisation. Aspects méconnus d'une
nébuleuse
Michèle Baussant, ed., Du vrai au juste. La mémoire,
l'histoire et l'oubli
Revue Mortibus, "Désirs d'oseille, pour une critique de
l'argent"
Revue Journal des anthropologues, "Anthropologie et histoire face aux
légitimations politiques"
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Tourismes
Téoros, " Désir d'Orient " (dossier), Montréal, UQAM, Vol. 25, n°2,
été 2006, 80 p.
La revue québécoise Téoros consacre son numéro d'été 2006
à la question du tourisme au Moyen-Orient. Un thème délicat lorsque l'on connaît
la situation conflictuelle sur place, qu'il s'agisse du plan social, religieux
ou géopolitique. La géographe Martine Geronimi, qui a dirigé ce numéro, précise
d'emblée que le choix de ce sujet " cherche à combler une soif légitime de connaissance
sur le Moyen-Orient touristique ". Une initiative effectivement bienvenue qui
revient à la fois sur le passé et le présent de cette destination, certes boudée
pour raisons sécuritaires, mais toujours nourrie d'une part de rêve non dénuée
d'une certaine nostalgie coloniale : dès que l'on évoque l'Orient, proche ou
lointain, l'orientalisme tel que décrit par Edward Saïd n'est jamais très loin,
te le tourisme - besoin de patrimoine et envie d'exotisme obligent - est évidement
loin d'être l'exception qui confirme la règle ! L'Orient comme " lieu de désir
" a sculpté l'imaginaire de plusieurs générations d'Occidentaux en mal de sensations
aventureuses. Mimoun Hillali revient sur l'histoire douloureuse de la région,
rappelant que cette zone géographique est d'abord géopolitique, tout en explorant
l'imaginaire collectif des peuples moyen-orientaux. Quant aux voyageurs du passé,
ils ont depuis plus d'un siècle parcouru ses pays " anciens " à la recherche
de traces de civilisations antiques, puis de l'héritage laissé par les écrivains
et peintres romantiques. Une invitation au voyage engagée sur les pas des prédécesseurs
illustres que viennent aujourd'hui redécouvrir les touristes, au risque, une
fois n'est pas coutume, de mépriser les populations autochtones relayées au
rang de figurants. Un risque et malheureusement une réalité d'autant plus vives
que le tourisme dans cette Asie " mineure " et " proche " est d'abord réservée
à une élite intellectuelle et fortunée, avide de culture savante avec un grand
" A ", comme " Antiquité " par exemple… D'une certaine manière, le voyage initiatique
des aristocrates du XVIIIe siècle, puis des bourgeois du XIXe, n'a jamais cessé,
comme le prouve l'attrait des villes de la région, véritables refuges du patrimoine
mondial (Constantinople devenue Istanbul, traitée dans ce numéro par Franck
Dorso, mais aussi les cités d'Alexandrie, de Beyrouth, de Jérusalem, etc.).
Cela dit, la paix revenue, l'ensemble du Moyen-Orient pourrait offrir aux visiteurs
du monde entier, un espace humain et touristique particulièrement riche et diversifié,
loin des seuls clichés du passé et intégrant les réalités contemporaines. En
Egypte, par exemple, le regard du public touristique reste profondément attaché
à la gloire de l'égyptomanie, comme le constate Martine Geronimi dans une contribution
qui traite des voyageurs français au XIXe siècle. Déjà, les différentes formes
de colonisation - anglaise (mythe du progrès à répandre) et française (mythe
de l'Orient fantasmé) - modèlent les comportements non seulement des colons,
mais aussi des touristes européens et… des populations locales qui parfois répondent
à la demande extérieure en adaptant leur offre à cette quête exotique des maîtres
étrangers… De Thomas Cook à nos jours, Sandrine Gamblin évoque l'essor fulgurant
du tourisme dans la ville de Louksor en Egypte, et nous explique comment ce
lieu phare du patrimoine culturel est devenu " incontournable ", à ses risques
et périls, archéologiques et autres. Fabrice Balanche nous emmène en Syrie,
lieu encore " préservé " des hordes touristiques, pour des raisons d'abord politiques…
Ici, le tourisme est arabe et régional. Un pays autoritaire et fermé, conserverait-il
plus facilement l'identité et les traditions locales et formerait-il alors un
réel rempart contre les dérives de la mondialisation ? Ce qui est sûr c'est
qu'en Syrie, rappelle l'auteur, " vous n'êtes pas un touriste, mais un invité
"… Lilian Buccianti-Barakat analyse ensuite le cas du Liban, pays le plus touristique
de la région avant 1975, qui a tenté ces dernières années de reconquérir un
public, après les années sombres de la guerre. Mais l'été 2006, avec le retour
des bombes et d'un Israël plus belliciste que jamais, a stoppé net ces espoirs
longuement mûris… Le dernier article de ce riche dossier laisse planer une note
d'optimisme : François Mommens explique, à contre courant des idées reçues,
que les touristes n'évitent plus forcément les points chauds de la planète,
et le Moyen-Orient connaît en fait une croissance touristique importante, en
dépit de tout… Mais, la raison de ce succès mésestimé est aussi à chercher ailleurs
: partout désormais, le tourisme international a le vent en poupe… Avec les
espoirs et les risques que cela comporte ! Hors dossier, on mentionnera également
un article sur le " renouveau du tourisme culturel " et un autre sur la nouvelle
image culturelle de Montréal. Donc malgré tout, les raisons de croire aux vertus
du tourisme subsistent encore…
Franck Michel
Simon Coleman et Mike Crang, ed., Tourism. Between Place and Performance,
New York, Berghahn Books, 2002, 247 p.
Dans cet ouvrage collectif, les auteurs portent l'accent de leurs
recherches sur la construction des paysages et la recomposition des communautés
tous deux confrontés et impliqués dans une mise en tourisme des lieux et des
modes de vie des habitants, sans négliger pour autant la propre immersion des
visiteurs dans cette nouvelle configuration sociale, spatiale et géographique.
Ce livre analyse les pratiques du tourisme d'aventure en lien avec les discours
et stratégies déployés dans les brochures des voyagistes ; il illustre les moyens
et les manières de " voir " le paysage, un environnement de plus en plus modelé,
reconstruit, réinventé pour les besoins d'un tourisme spécifique. Un contexte
qui contraint la culture à s'adapter à la nature, ce qui se réalise avec la
mise en spectacle esthétique du monde, un univers dans lequel les habitants
se muent en acteurs de leur propres coutumes et traditions. Dans sa préface,
Jeremy Boissevain souligne que désormais les chercheurs et les anthropologues
ne peuvent plus ignorer la présence des touristes à leurs côtés, même si cette
perspective ne semble pas les enchanter. Le touriste international n'est pas
seulement un étranger en voyage, un néocolonial en puissance et un hédoniste
frivole, il est souvent tout cela à la fois et bien autre chose encore. D'où
l'intérêt de l'étudier, lui et son impact, le tout sous un jour nouveau. L'industrie
du voyage s'immisce aujourd'hui jusque dans les moindres recoins de la planète,
impossible d'y échapper sauf à se voiler la face. Elément " emblématique de
la mondialisation ", le tourisme génère des effets de plus en plus complexes
qu'il importe rapidement de comprendre, de manière à mieux rectifier les erreurs
et dénoncer les fausses routes. Dans " Grounded Tourist, Travelling Theory ",
les deux maîtres d'œuvre de cet ouvrage, Simon Coleman et Mike Crang, envisagent
la réappropriation des territoires par leurs habitants, qui sont aussi à leurs
heures des touristes, et ils invitent surtout à repenser la mobilité même des
espaces, rejetant le cloisonnement spatial au profit de la " dissémination "
de l'espace. Dans ce volume, il est vrai, la quasi-totalité des articles traite
de régions plus ou moins riches issues des pays développés du Nord (Etats-Unis,
Royaume Uni, Italie, Grèce, Nouvelle-Zélande, voire même la Turquie), et il
convient également de noter qu'il est plus facile, malgré tout, de repenser
les mobilités et le développement touristique dans cette partie du monde que
dans les pays les plus pauvres. En fin d'ouvrage, David Crouch revient sur la
notion d'espace appliqué au tourisme, rappelant au passage que le tourisme en
tant que pratique de loisir est constamment un procédé en évolution, bref il
n'est pas seulement un produit de consommation ou une destination à atteindre.
L'auteur présente le tourisme comme la médiation entre les corps humains et
les espaces animés par les sensations et les émotions, comme l'imagination ou
le feeling, etc. Faire du tourisme dans ce sens c'est, non seulement passer
du temps ailleurs dans un espace différent, mais c'est d'abord entretenir un
rapport humain avec une autre culture. Le tourisme opère des interactions où
tous les êtres concernés, hôtes et invités, sont acteurs de la scène en train
de se dérouler. Au final, cet ouvrage collectif repositionne le tourisme dans
l'espace et réinterprète ses relations avec lui. A lire pour ne pas empiéter
malencontreusement sur le territoire de l'ailleurs où l'autre se verrait réduit
à faire de la figuration.
F. M.
Christiane et Serge Gagnon, ed., L'écotourisme entre l'arbre et l'écorce,
Québec, PUQ, 2006, 414 p.
L'écotourisme : un nouvel eldorado pour le développement touristique
?
L'ouvrage collectif publié aux Presses de l'Université du Québec, sous la
direction de Christiane et Serge Gagnon, porte en son titre L'écotourisme
entre l'arbre et l'écorce, les limites inhérentes à la problématique soulignée
par son sous-titre : De la conservation au développement viable des territoires.
Les auteurs des différentes contributions qui composent ce beau livre vont,
pour résoudre cette dialectique, s'efforcer de dresser le cadre théorique d'un
concept qui, au travers de principes d'action fondés sur la valorisation de
la conservation de l'environnement, la contribution équitable au développement
économique, la prise en compte des communautés hôtes et enfin la mise en oeuvre
d'une expérience alternative authentique et responsable, doit contribuer à défaire
les contradictions d'un tourisme de masse et à trouver la voie d'un avenir meilleur.
Celle-ci suppose que la protection de l'écorce soit suffisante pour que l'arbre
puisse donner ses fruits comme le démontre la présentation de différents cas
tirés de la pratique de parcs nationaux (Cévennes, Pyrénées, Nunavick…) et réserves
privées permettant de mettre en valeur les problématiques de gouvernance, de
participation des populations d'accueil…. ou la démonstration de valorisation
d'activités (agriécotourisme, loisirs de pleine nature…) dont le développement
est porté par la protection de l'environnement. Mais les forces du marché qui
s'exprime au travers de la reconnaissance et la normalisation des productions,
le souci de la rentabilité des entreprises, guettent, comme le souligne la fin
du dernier article, l'expression d'une activité dont le maintien de la différence
devrait paradoxalement passer par la limitation de son développement sauf à
vouloir scier la branche sur laquelle on est assis.
Jean-Marie Furt
Sylvie Brunel, La planète disneylandisée, Auxerre, Ed. Sciences Humaines,
2006, 276 p.
Géographe ayant une longue expérience dans l'action humanitaire,
Sylvie Brunel explique dans cet ouvrage d'un accès facile et agréable, comment
le tourisme a bouleversé l'état du monde. Elle démontre au lecteur que le touriste
n'est pas que l'autre mais surtout soi, et que la mise en boîte, en bulle, en
scène de la planète est aussi le résultat d'un secteur touristique de plus en
plus massif, prédateur, consommateur, mais aussi curieux et dépensier. Donc
certes perturbateur mais tellement rentable. Le récit du livre s'articule autour
d'un tour du monde de 40 jours en famille, la sienne. Et, d'emblée, on voit
qu'il ne s'agit jamais de lésiner sur l'agenda, forcément serré : le geyser
néo-zélandais sort des entrailles de la terre à 10h15 précises tous les matins
(merci à la lessive permettant ce miracle de la nature…), il faut donc arriver
à l'heure ! Exit le tourisme perçu comme vacance et flânerie, place désormais
au spectacle de la nature ! L'artificialisation du paysage ne s'arrête évidemment
pas là comme le montre l'auteur, à la fois bonne observatrice minutieuse et
bonne mère voyageuse, ainsi que l'attestent les parcs si peu naturels du Canada
et des Etats-Unis. Quant aux tortues éclairées et flashées par des touristes
chasseurs de clichés, elles ont intérêt - à l'instar des stars hollywoodiennes
- d'être à l'heure pour la ponte. Cela se passe sur les plages au Costa Rica,
l'un des pays phares de l'écotourisme, où l'écologie est surtout mise au service
du tourisme. Hier comme aujourd'hui, en dépit des bonnes intentions martelées
par les voyagistes et l'OMT, la nature n'a d'intérêt que si elle sait se mettre
au service de la culture, autrement dit être subordonnée au pouvoir des hommes.
La professionnalisation du tourisme vend une nature sauvage et une culture authentique
qui, tous deux, incarnent aujourd'hui l'harmonie d'un monde perdu. L'imaginaire
n'est plus au pouvoir, mais dans le voyage : " La touristification consiste
à transformer le monde en décor " écrit l'auteur. La folklorisation est le prix
à payer par les peuples visités pour contenter le désir d'ailleurs de nos contemporains,
plutôt blancs et plutôt aisés. Sylvie Brunel insiste avec justesse sur la mutation
en cours de la planète, transformée en gigantesque Disneyland, où la fiction
prime sur le réel. Mais au-delà de ce constat, la géographe relève les idées
reçues généralement émises sur le touriste pour mieux les récuser. En effet,
elle s'élève contre l'idée en vogue qui met d'un côté le touriste bêtifié et
d'un autre l'humanitaire statufié, véritable héros du voyage utile et moderne…
C'est évidemment oublier un peu vite que les humanitaires sont souvent les premiers
voyageurs installés, non seulement à rester entre eux, dans leurs villas plus
ou moins cossues, mais aussi à consommer et vite abuser des drogues illicites
et des prostituées sans âge… Bref, il n'y a donc pas de mauvais touriste et
de bon humanitaire, quant au " tourisme humanitaire " on peut penser qu'il s'agit
d'une imposture : ne vaut-il pas mieux faire soit du tourisme, soit de l'humanitaire,
sans se sentir obligé de joindre les deux ? L'essentiel n'est-il pas plutôt
de pratiquer l'un comme l'autre le mieux possible, dans le respect des populations
locales et de leur environnement naturel et social ? Sylvie Brunel a le mérite
d'évoquer, et de bousculer, ce mythe du french doctor et, du coup, d'accorder
un nouveau sursis au touriste qui ne voyage que pour son bon plaisir, en tentant
simplement de ne pas nuire à autrui sur son passage… Là, évidemment, ce n'est
pas gagné, mais la volonté affichée de plus en plus de voyageurs d'essayer sincèrement
de voyager plus intelligemment laisse tout de même augurer de lendemains plus
sereins, à suivre… En visitant en famille une planète lisse et parfaite, De
Bora-Bora au Corcovado de Rio, un nouveau monde fabriqué pour et par les touristes,
l'auteur lance un salutaire cri d'alarme sur cette disneylandisation
rampante de notre terre encore habitable. Pourtant, avec un certain optimisme,
elle note aussi en quoi le tourisme peut permettre à des cultures d'échapper
à la disparition sous le bulldozer de la mondialisation. Même si cette voie
est étroite et fragile, un certain " développement touristique " peut en effet
aider à la réaffirmation des identités locales et renflouer les caisses de la
communauté. En fin d'ouvrage, Sylvie Brunel observe : " Il nous reste à inventer
une autre forme de tourisme. Qui ne s'achète pas une bonne conscience en déléguant
l'organisation d'un pseudo-écotourisme à des organismes autolabellisés ". Par
le constat qu'il dresse, ce livre participe à sa manière au nécessaire changement
des mentalités voyageuses, à lire sans modération.
F. M.
Alternatives Sud, " Expansion du tourisme: gagnants et perdants ",
Paris, Cetri-Syllepses, Vol. 13, n°3, 2006, 236 p.
Ce volume très intéressant, mais aussi passionnant, de la revue
Alternative Sud vient rappeler à bon escient que l'essor rapide du tourisme
international, avec son milliard de vacanciers prévus pour 2010, ne réduit pas
moins les profondes inégalités économiques et sociales de par le monde. Si on
ne parle plus comme autrefois de " tiers monde ", les disparités régionales
et le fossé Nord-Sud ne font que s'étendre, avec des spécificités évidemment
liées à notre époque, et notamment à l'émergence d'une classe moyenne très "
visible " dans les pays du Sud. Il est vrais également que le tourisme du Nord
s'est bâti sur le pouvoir d'achat des cette même classe moyenne, que ce pouvoir
soit d'ailleurs dépensé sur place ou dans les pays dits pauvres. La répartition
inégale des recettes du tourisme participe encore à creuser le fossé entre les
deux mondes, et l'industrie touristique, sur le plan économique plus libérale
que jamais, se partage les profits sur le dos des plus démunis, bien incapables
de rivaliser avec autant d'arrogance. Ce volume rassemble une douzaine de contributions,
à la fois fines analyses et critiques salutaires, dans le but de réfléchir aux
leurres d'un développement qui profite toujours aux mêmes. Pour éviter les dérives,
si nombreuses depuis la libéralisation du marché dans le secteur des services,
la monoculture touristique qui tend à s'imposer ici ou là ne fait que reproduire
le modèle colonial trop usité… Une réalité qui, finalement, ne fait qu'attester
des déséquilibres fondamentaux entre les hôtes et les invités, entre " eux "
et " nous ", hypothéquant un peu plus l'impossible rencontre humaine et culturelle
censée émerger de tout voyage digne de ce nom… A la question " un autre tourisme
est-il possible ? ", Bernard Duterme, maître d'œuvre de cet ouvrage collectif,
annonce dès l'éditoriel que la tache est forcément délicate et incertaine, tout
en appelant de ses vœux à une véritable démocratisation de l'ordre touristique…
Mais, pour empêcher que la touristification planétaire gagne du terrain et s'apparente
définitivement à " un nouvel usage occidental du monde ", la voie étroite qui
s'ouvre consiste à renverser la vapeur économique globale : " la réponse réside
sans doute dans les capacités de canalisation et de réglementations dont les
Etats sont, étaient ou devraient être dotés, et dans l'implication des populations
concernées dans la définition des projets et le partage des avantages ". A sa
suite, les autres auteurs de ce livre explorent cette planète nomade du loisir,
et les aspirations des touristes de plus en plus privés d'espace et de temps.
Seule reste alors la consommation, futile mais subtile, dans laquelle plus d'un
d'entre nous sombre à tâtons ou de plein pied, et tandis que le mythe du voyage
subsiste haut et fort, celui du nomadisme décolle d'autant plus haut dans les
airs que ses admirateurs les plus zélés restent à terre… De peur de s'envoler,
de s'envoyer en l'air en fait, car - marchandisation du voyage oblige - on oublie
aujourd'hui un peu vite que le voyage, la migration, la pratique nomade ou même
celle du tourisme, relève d'abord d'un choix personnel, loin du matraquage exotique
et du marketing touristique… Un livre à lire absolument pour comprendre pourquoi
et comment demain le libéralisme aura " mangé " le voyage…
F. M.
Jean Viard, Eloge de la mobilité, La Tour d'Aigues, L'Aube, 2006, 204 p.
Du temps libre, pour qui pourquoi ?
Jean Viard nous livre, avec son Eloge de la mobilité. Essai sur le capital
temps libre et la valeur travail, une pensée décapante qui transcende ses
ouvrages précédents. Au-delà d'une réflexion sur la mise en œuvre des 35h et
l'analyse de son appréhension par la société française entre 2000 et 2005, l'auteur
nous plonge, en effet, dans une double révolution : - celle du temps de travail
tout d'abord, qui voit sa durée diminuer (entre le 18e et le 20e siècle, le
salarié gagne près de 2000h de temps libre) et accompagner l'évolution vers
une société de l'éducation et de la consommation dans laquelle Jean Viard voit
se dessiner une société de l'économie du corps rythmée par un temps disponible
qui s'accroît encore avec l'espérance de vie ; - celle de l'espace ensuite,
animé du fait de l'existence de cette vacance du temps par de nouvelles mobilités,
tant ludiques que professionnelles, qui redessinent la carte et les fonctions
de certains territoires. L'existence de ce nouveau capital, qu'est " le temps
pour soi ", annonce l'entrée dans une nouvelle ère qui succède au temps de produire
et que l'auteur qualifie du " temps des relations ". Elle est portée par la
nouvelle culture de la mobilité dont il faut faire une valeur centrale, un principe
fondateur du fonctionnement social, pour éviter qu'elle ne devienne le creuset
d'autres inégalités.
J.-M. F.
Stephan Gössling et C. Michael Hall, ed., Tourism & Global Environmental
Change. Ecological, Social, Economic and Political Interrelationships, Londres,
Routledge, 2006, 322 p.
Ce livre réunit une quinzaine de chercheurs, tous spécialistes
en études touristiques, pour proposer une première synthèse
des liens multiples et complexes qui unissent développement touristique
et transformations écologiques à l'échelle planétaire.
Les implications de cette "rencontre" entre tourisme et environnement
sont de différents ordres: politique, économique, sociaux, etc.
Cet ouvrage démontre que le tourisme international est devenu à
la fois une voie essentielle pour penser, vivre et respecter la nature autrement,
et aussi une des principales raisons qui conduisent à la dégradation
des espaces naturels dans le monde... Le tourisme est capable du pire comme
du meilleur, cela est valable pour les êtres humains tout comme pour la
culture ou la nature qui nous entourent. Trois parties divisent cet ouvrage
collectif: la première analyse les formes de tourisme et les changements
liés à l'environnement, en focalisant sur certaines régions
types, comme les zones polaires ou désertiques, les côtes et les
montagnes, les rivères et les forêts, ou encore les zones urbaines
et industrielles. La deuxième partie explore les dégradations
liés aux changements naturels, écologiques, climatiques, etc.,
susceptibles d'altérer le monde que l'on croit connaître mais aussi
de modifier notre vision des paradis touristiques, avec son lot de pollution,
d'atteintes à l'environnement, de gaspillage d'énergie, d'eau,
etc. La troisième et dernière partie débat des différentes
perceptions et autres discours tenus ou martelés par les instances, autorités,
organisations et associations, et plus encore par les responsables de l'indutrie
touristique et les voyageurs eux-mêmes, à propos de la dégradation
actuelle de l'environnement et des moyens pour lutter contre cette évolution
catastrophique que d'aucuns ne voudraient pas irrémédiable...
L'ouvrage se termine avec un constat amer mais non moins réaliste sur
la situation présente: une crise majeure hypothèque l'avenir du
tourisme mondial qui, si elle n'est prise en compte sérieusement et rapidement,
condamnera les touristes mais surtout les communautés les plus fragiles
qui dépendent (trop) directement de l'activité touristique...
Un livre à lire pour comprendre la galère dans laquelle nous sommes!
Un voyage non-retour?
F. M.
Mimoun Hillali, Le tourisme international vu du Sud, Québec,
PUQ, 2003, 230 p.
Comme l'indique le sous-titre de l'ouvrage, "Essai sur la
problématique du tourisme dans les pays en développement",
le livre de Mimoun Hillali traite avant tout de la dimension internationale
du tourisme dans une perspective Nord-Sud. Dans une démarche didactique
et claire, l'auteur explore l'univers du voyage d'agrément en quatre
grands chapitres. Dans le premier, il revient sur les principales pblométaiques
liées au tourisme international: développement, durabilité,
tradition, modernité, mercantilisme, pays en voie de développement,
éthique, etc. Dans le second chapitre, il évoque plus en d"tail
la question du développement et de l'environnement, ainsi que les thèmes
de la recherche en tourisme et de la formation dans ce secteur toujours prometteur,
en dépit des convulsions géopolitiques ou climatiques... Le troisième
chapitre évoque l'histoire du tourisme dans l'espace méditerranéen,
tandis que le quatrième et dernier chapitre traite pour sa part des relations
tendues et commplexes entre espaces culturels et espaces touristiques. Pour
l'auteur, le tourisme peine à s'implanter dans les pays du Sud car il
est, entre autres, l'héritier de l'histoire occidental et de la révolution
industrielle. Il est vrai que dans les régions de ce qu'on appellait
hier le Tiers Monde, les pratiques et les normes du tourisme international -
en fait occidental - se heurtent à des réalités souvent
bien diférentes. L'auteur est là pour nous avertir que penser
pouvoir partir à la conquête des mentalités du Sud comme
nos ancêtres partaient conquérir leurs terres, c'était foncer
dans un mur ou se trouver dans un impasse... Pourtant, ce livre se veut optimiste,
car il s'apparente à un appel pour une autre découverte des valeurs
universelles du voyage, fondées sur le respect des personnes, de la nature
et de la culture, un appel également aux dialogue interculturel si nécessaire
en ces temps troublés. Au final, intellectuel marocain, enseignant en
tourisme de longue date à Tanger, Mimoun Hillali nous apprend à
mieux connaître et respecter les pays du Sud. Et comme le souligne Marc
Laplante dans la préface de cet ouvrage: "Nous comprenons maintenant
que l'initiative du développement touristique ne peut appartenir qu'aux
pays qui accueillent les touristes". Un ouvrage à mettre entre toutes
les mains, surtout celles des étudiants et des chercheurs appelés
à travailler dans le tourisme à destination des pays du Sud. Pour
l'auteur, c'est sûr, un autre tourisme est possible.
F. M.
Sciences humaines et Cie
David Le Breton, La Saveur du Monde. Une anthropologie des sens, Paris,
Métailé, 2006, 457 p.
Anthropologue et sociologue, David Le Breton démontre dans cet
ouvrage que sans le corps, ses significations et ses représentations, l'existence
humaine et la planète telle que nous la connaissons ne seraient tout simplement
pas ! Avec un corps qui se bricole et s'entretient, l'affirmation du corps,
souligne l'auteur, est d'abord l'affirmation de soi. En cherchant à modifier
sa carapace corporelle, l'être humain contemporain cherche surtout à changer
de monde, à bouleverser sa vie, bref à exister le plus réellement possible…
A l'heure du tout virtuel ou presque, l'opération n'est pas simple, même si
l'on sait bien que le réel ne peut qu'être effleuré... La " saveur du monde
" va d'une certaine manière à l'encontre de " l'adieu au corps " dans le sens
où pour ce dernier, c'est le sens même de la vie qu'on hypothèque, avec une
fascination pour la mort, voir pour son illusoire dépassement... On sait également
que ce qui " prime " ce ne sont pas les organes mais les sens, non pas l'œil,
le nez, la bouche, les oreilles ou la peau, mais le regard, l'odorat, le goût,
l'ouïe et le toucher. La vue exerce un véritable diktat en Occident,
où le regard sur l'autre se mue en pouvoir, la vue masque les autres sens et
modèle nos cultures et nos conduites, tandis que dans d'autres sociétés, la
primauté revient (encore) à l'écoute ou à d'autres formes de " contacts ", le
toucher notamment mais aussi l'odorat. Mais le culte de l'image, avec l'oppression
télévisuelle et l'omniprésence du cyberespace, risque d'envahir jusqu'aux derniers
territoires préservés…Toujours en Occident, c'est l'odorat qui jouit justement
de la plus mauvaise " image " : on se souvient du " bruit et de l'odeur ", cette
dernière étant mauvaise dès lors qu'il s'agit de trouver le " bon " bouc émissaire,
de stigmatiser, de discriminer, bref de mépriser celle ou celui qui représente
la différence, à savoir le juif, le noir, l'errant, le tsigane, les personnes
âgées ou handicapées, etc. L'auteur explique ces dérives dans " la mise en scène
raciste de l'odeur de l'autre ". On voit aujourd'hui aussi les bobos qui dans
le Lubéron ou ailleurs portent plainte contre… l'odeur du fumier devant la villa
: la campagne, oui, mais sans l'odeur… et parfois même sans le son du clocher
! L'embaumement du monde est en marche mais cela prendra du temps et coûtera
cher sur le plan symbolique, car en perdant l'odeur du terroir c'est aussi un
certain goût à la vie qui tendra demain à nous échapper. Ici comme ailleurs,
même si c'est avec la disparition de l'odeur que la mémoire olfactive, un rien
nostalgique, refait surface, et revient pour ainsi dire au goût du jour… " Tous
les goûts sont dans la nature " prédit l'adage ! David Le Breton explique parfaitement,
grâce au détour des fréquentations littéraires et des observations sociologiques,
que c'est par le goût que l'homme éprouve avant tout l'indispensable saveur
du monde. Vivier de tous les sens dans lequel il est bon de puiser dans toutes
les cultures, cet ouvrage relie avec intelligence les savoirs, les senteurs
et les sentiments du monde : un livre salutaire pour enfin cesser de survivre,
pour retrouver l'envie de vivre et, donc, le " bon sens " de l'existence. Dans
le respect de l'autre et de soi.
F. M.
Mark A. Ashwill, ed., Vietnam Today. A Guide to a Nation at a Crossroads,
Londres, Intercultural Press, 2005, 190 p.
Cet ouvrage répondra aux attentes de nombreux secteurs
et disciplines, il apportera des informations utiles aux nomades de loisir comme
aux voyageurs d'affaires, et des compléments essentiels aux chercheurs
et autres acteurs sociaux engagés sur place au Vietnam. Le portrait brossé
du pays est en effet une synthèse, facile d'accès et néanmoins
précise, tout en évitant les banalités d'usage caractéristiques
de ce type d'exercice. Mark A. Ashwill insiste sur le "carrefour"
auquel se trouve le Vietnam d'aujourd'hui, un pays émargent où
tout semble aller vite, très vite, parfois trop vite.
Héritage traditionnel mais également soviétique, modernité
nationale mais aussi occidentalo-américaine, rigidité politique
et libéralisme économique, tout cela semble faire bon ménage
dans l'actuelle effervescence consumériste dans laquelle s'est jeté
le Vietnam contemporain. Pays dynamique au taux de croissance impressionnant,
l'espoir a succédé à la résignation des années
de plomb, en dépit des différences/divergences - notamment symboliques
et mentales - entre le nord et le sud de pays qui ne s'effaceront pas en l'espace
d'une décennie... Pays autrefois exsangue et désormais au potentiel
formidable, le Vietnam que nous présente Ashwill reste un pays épris
de son histoire, fier et indomptable, dont le futur ne pourra faire l'économie
d'un regard constant sur le passé. Surtout, l'auteur insiste sur la formidable
énergie du peuple, son ancrage dans la terre des ancêtres et sa
capacité à surmonter toutes les épreuves. Une superbe opportunité
pour affronter le défi de la mondialisation qui - entrée dans
l'OMC oblige - conduira le Vietnam à venir à trouver de nouvelles
voies, politiques et sociales, pour supporter les efforts imputés à
l'esprit du capitalisme accomodé à la sauce communiste... Dernière
leçon de cet ouvrage: mieux comprendre la société vietnamienne
- son histoire, ses coutumes et croyances, etc. - c'est mieux se préparer
à rencontrer les Vietnamiens sur notre route. Pacifiquement cette fois...
F. M.
Andrew Hardy, Red Hills. Migrants and the State in the Highlands of Vietnam,
Singapore, ISEAS, 2005, 356 p.
Dans ce livre très documenté - cartes, notes, sources,
photos, etc. - le directeur de l'EFEO, basé à Hanoi, Andrew Hardy,
propose ici une étude majeure sur une histoire encore largement méconnue
du Vietnam contemporain: l'histoire complexe et difficile de la rencontre entre
l'Etat et les migrants dans les montagnes du Vietnam. La confontation entre
gens de la plaine et montagnards en tout genre a de tout temps été
conflictuelle au Vietnam, comme d'ailleurs dans les autres pays de l'ex-Indochine.
Hier comme aujourd'hui, les décisions politiques émanent toujours
de Hanoi, centre politique et administratif du pays, un centralisme forcément
source d'injustices et de tensions. Migrer a ainsi été une formes
de lutte et/ou de survie pour échapper à la vietnamisation forcée.
Riziculteurs d'en-bas et jardiniers-cueilleurs d'en haut s'affontent, tout comme
sédentaires et nomades, ou encore peuples "Viet" et autres
groupes ethno-linguistiques, montagnards surtout... Des colonisateurs français
aux fonctionnaires vietnamiens, la migration s'est imposée comme l'une
des réponses contre le toute-puissance de l'Etat. Le présent livre
propose une approche historique, mais également économique et
politique, des processus migratoires à l'intérieur ou vers l'exterieur
du Vietnam. L'auteur démontre la manière dont les montagnes -
et les vies qui s'y mènent - ont été profondémemnt
remodelées par les autorités vitenamiennes. Leur "socialisme"
a conduit à colorer en rouge les collines, notamment en implantant sur
les flancs des montagnes des sédentaires des plaines. L'ouvrage explore
donc les politiques gouvernementales successives mais aussi leurs implications
auprès des populations concernées. A la fois livre d'histoire
du Vietnam, ce volume est aussi un ouvrage essentiel sur les migrations asiatiques
au XXe siècle. Un livre utile à tous les chercheurs qui souhaitent
travailler sur le Vietnam, son histoire et ses populations.
F. M.
Benedict J. Tria Kerkvliet, The Power of Everyday Politics. How Vietnamese
Peasants Transformed National Policy, Singapore, ISEAS, 2005, 306 p.
Cet ouvrage traite de la vie politique dans le Vietnam d'aujourd'hui,
et particulièrement de la manière dont les paysans et riziculteurs
vietnamiens ont transformé les stratégies économiques et
politiques sur le plan national. En dépit d'un certain dogmatisme politique
en vigueur au Vietnam, l'auteur montre que les paysans on su défendre
leurs propres intérêts, être intransigeants sur certains
acquis, et éviter que les élites imposent leurs vues. Cette lutte
quqotidienne, difficile et délicate, a pourtant porté ses fruits,
puisque les habitants en milieu rural n'ont pas céder sur l'essentiel.
L'agriculture collectiviste s'est ainsi peu à peu assouplie laissant
place à des stratégies locales plus adaptées, plus souhaitables
et finalement plus rentables pour tous. De ce fait aussi, remarque l'auteur,
la paysannerie se replace toujours au centre de la vie politique au Vietnam,
et cela en dépit du double mouvement de fond que sont d'une part l'urbanisation
rapide et d'autre part la mondialisation libérale. Cette recherche évoque
l'évolution de la vie paysanne dans le nord du pays au cours de ces 60
dernières années: cela débute notamment avec la réforme
agraire dans les années 1950, puis se poursuit par la collectivisation
forcée dans les années 1960, et ensuite progressivement par la
lente décollectivisation et libéralisation des terres et du commerce
agricole en général. Benedict J. Tria Kerkvliet constate que le
retour au fameux lopin de terre familial, et le succès économique
qu'il va connaître, ne revient pas à l'action du gouvernement ou
à un lâcher de lest de la part de l'Etat omniprésent, mais
il est dû à la traditionnelle résistance des villageois
face à ce qui provient de l'extérieur, notamment ce qui était
imposé d'en-haut et concernait l'agriculture collectiviste, très
vite devenu inopérante et dramatique dans certains lieux. Les villageois
ont ainsi accéléré le retour à l'exploitation individuelle
et trouvé des formes de compromis avec le gouvernement...
F. M.
R. de Koninck, F. Durand, F. Fortunel, ed., Agriculture, environnement
et sociétés sur les Hautes Terres du Viêt Nam, Toulouse-Bangkok, Arkuiris-Irasec,
2005, 224 p.
Ce bel ouvrage collectif, à l'approche pluridisciplinaire,
est le résultat d'un programme de coopération scientifique sur
les Hautes terres du Vietnam qui a rassemblé de nombreux chercheurs canadiens,
français et vietnamiens entre 2001 et 2003. Le livre s'articule en trois
étapes complémentaires: les sociétes, les ressources naturelles,
les activités agricoles. Un premier article traite de la redistribution
générale de la population au Vietnam. Une seconde contribution,
signée par Stéphane Dovert, et qui revient plus amplement sur
l'évolution de la vie des habitants dans la région des hauts plateaux
du Centre, revient sur l'appellation "autochotone" et le sens qui
lui est donné sur le plan local et national. L'auteur convoque l'histoire
du XXe siècle pour mieux souligner les spécificités montagnardes
et considérer la reconfiguration politique des espaces sociaux. Tour
à tour, de la colonisation à la libéralisation, en passant
même par une phase de stalinisation, les pouvoirs successifs (Paris, Saigon,
Hanoi) se sont arrogés le droit de "faire valoir leur modèle
au triple nom du progrès d'un Autre qui ne l'avait pas sollicité,
d'un droit sur des terres que cet Autre se trouvait occuper et de la nécessité,
au nom du progès économique, d'en rationnaliser l'exploitation"
(p. 80). Ensuite, Steve Déry nous entretient autour de la question
épineuse de la protection forestière au Vietnam, constatant que
lorsque les populations locales gèrent et contrôlent réellement
leur environnement forestier, la cohabitation entre les hommes et la nature
peut donner de bons résultats. Mais les résultats se font toujours
attendre en dépit de l'émergence - certes timide - de nouvelles
politiques en matière économique et environnementale au Vietnam,
comme ailleurs en Asie du Sud-Est. La question foncière est ensuite évoquée,
et deux contributions sur la caféiculture au Vietnam viennent clore ce
volume très riche en documents et données sur cette région
du Vietnam. En se tournant sur le passé et en observant le présent,
ce livre nous parle aussi de l'avenir des Hautes terres du Centre du Vietnam,
de la préservation écologique et du respect des autochtones. De
nombreuses photographies et d'utiles cartes agrémentent encore l'ouvrage
et permettent aux chercheurs et lecteurs de trouver ici une source d'information
essentielle sur la société vietnamienne en mouvement.
F. M.
Jean Jacob, L'Antimondialisation. Aspects méconnus d'une nébuleuse,
Paris, Berg international Ed., 2006, 245 p.
Voici un livre bienvenu qui fait le point sur l'univers intellectuel
et militant de l'antimondialisation, en France surtout mais également
ailleurs dans le monde. Jean Jacob, enseignant à l'université
de Perpignan et auteur de plusieurs livres sur l'écologie politique,
décortique ici cette nébuleuse complexe et plus diffuse qu'on
ne le pense habituellement. En effet, l'auteur s'attache à démontrer
que cette sphère politique n'est pas exclusivement héritière
de la gauche, toutes tendances confondues. De l'ancrage dans la deep ecology
à certaines dérives communautaristes, dont les lendemains qui
chantent sentent plus la nostalgie d'un passé révolu que l'anticipation
d'un devenir, certains mouvements antimondialistes vont finalement puiser leurs
références dans d'étranges sources plus ou moins taries.
En deux grandes parties, l'auteur explore ce monde qui récuse et craint
la mondialisation sous toutes ses formes: d'abord, "une internationale
contre la mondialisation" où l'auteur revient sur l'histoire, l'émergence
de cette sphère, ses rouages et ses réseaux; ensuite, "l'affirmation
contrariée d'une nébuleuse française", où Jean
Jacob analyse les voies écologistes à la française et les
aspirations légitimes qu'ont certains à vouloir changer de mode
de vie, en cassant la publicité et en optant pour la décroissance.
Au total, l'auteur nous montre que loin d'être l'apanage d'une extrême
gauche relookée pour la (nouvelle) cause, la nébuleuse de l'antimondialisation
flirte aussi avec des milieux nettement plus conservateurs, voire franchement
réactionnaires. Ce livre, extrêmement bien documenté, est
l'occasion de repenser les actions à mener ensemble contre les dérives
de la mondialisation libérale. Et il prouve, une fois encore, que dans
cette bataille politique les mots ont toute leur importance: à la traditionnelle
appellation "antimondialisation", il vaut donc mieux préférer
la moderne "altermondialisation", dont les objectifs semblent certainement
moins obscurs... Dans la conclusion, l'auteur constate que certains acteurs
antimondialistes ont désormais fait fausse route: "Sur bien des
points, de nombreux détracteurs de la mondialisation paraissent avoir
définitivement désespéré du monde contemporain en
cherchant une étincelle d'espoir très loin derrière, très
haut dans le ciel et également tout près dans la petite épicerie
du coin. La tentation est alors grande de se replier sur son oasis, faute d'avoir
pu faire plier les autorités politiques par des mouvements sociaux. Au
risque d'abandonner le monde à son désordre". Un ouvrage
utile et fouillé dont la lecture permet de mieux appréhender notre
monde politique de plus en plus éloigné des réalités
quotidiennes des habitants, de connaître et de comprendre les ramifications
de cette nébuleuse, et donc aussi de mieux savoir avec qui - et contre
qui éventuellement - il s'agit, in fine, de se battre pour une
"autre mondialisation"...
F. M.
Michèle Baussant, ed., Du vrai au juste. La mémoire, l'histoire
et l'oubli, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 2006, 200
p.
Une douzaine de collaborateurs ont participé à cet
ouvrage collectif autour de la question de la mémoire et des notions
de "juste" et de "vrai". Michèle Baussant, responsable
de ce volume, rappelle que la notion de "juste" est aujourd'hui particulièrement
liée à celles de mémoire, d'histoire et d'oubli. En effet,
nos sociétés sont désormais férues de "mémoire",
avec ses obsessions historiques, ses rapports amigus au présent, et ses
industries du souvenir. La mise en sens de la mémoire, mais aussi plus
généralement de l'histoire, est convoquée pour reconstruire
sur des bases plus "saines" nos rapports pluriels au passé
commun. De plus en plus, ce qui est juste n'est pas plus ce qui est vrai. Ce
qui est vrai officiellement s'avère également - sous les projecteurs
des historiens, mais aussi des journalistes, des cinéstes et des écrivains
- moins vrai, ce qui n'est pas sans poser de nouveaux problèmes devant
les falsificateurs et autres faussaires de l'Histoire avec un grand H...Le fait
de revisiter l'idée de "juste" nous contraint à interroger
sous différents angles la part du politique et notre rapport à
ce dernier, à travers le récit et le quotidien de nos vies, passées
et présentes. En cette époque d'absences d'utopies et de rpli
des grandes idéologies (dé)passées, la notion de "juste"
conduit nos contemporains à reforger notre regard de l'identité,
de la justice, de la mémoire, de l'oubli et de la vérité...
Une nouvelle place du politique est en gestation et c'est le devenir métis
du monde qui est en débat, car l'émergence de mémoires
nomades et hybrides remet en cause non seulement le rôle des Etats-nations
mais également celui de la mondialisation, dans leur capacité
à produire et intégrer ces nouvelles mémoires collectives.
Ce livre traite de situations historiques données, de la force de la
mémoire dans un cadre politique spéficique: Europe orientale,
Canada, Brésil, Mexique, Colombie, RD Congo, France et Algérie.
Il analyse, à l'aide d'exemples historiques précis, des mémoires
restées biens vives et vivantes, et sa lecture ne peut faire l'économie
d'une réflexion très actuelle sur les discussions polémiques
autour de la repentance, des réparations et des réconciliations,
du pardon et de l'oubli, etc.
F. M.
Mortibus, " Désirs d'oseille, pour une critique de l'argent
", Dompierre, n°2, automne 2006, 308 p.
Le n°2 de Mortibus, belle et rebelle revue au format
carré, et dont le sous-titre est "critiques du capitalisme incarné",
est consacré à l'argent et à ce fameux désir d'oseille,
de fric, de thunes qui gangrène tant les pulsions des habitants de nos
modernes sociétés, au demeurant jamais aussi libérales
qu'à l'heure actuelle. L'éditorial annonce d'emblée le
ton et la couleur: "Autour de l'argent, habituellement, le silence est
d'or", rien d'étonnant puisque dans notre univers impitoyable, "c'est
la bourse ou la vie", point d'autre alternative! Ce numéro entièrement
dédié au dieu Argent pour mieux le détrôner de son
piédestal, le défixer de son socle pour mieux déchaîner
les hommes qui vivent à sa botte. La tâche n'est pas aisée
dans un monde où le moindre recoin ou simple aspect se voit marchandisé,
mercantilisé, vendu et revendu au plus offrant. Alors, pour ce numéro,
des chercheurs en sciences humaines, des économistes et de poètes,
des artistes en tout genre et des entretiens de toutes sortes, le tout bien
empaqueté pour tenter, via la littérature, la science et la psychanalyse,
faire enfin la peau du Dieu-Argent. Fabien Ollier, responsable de publication,
a tenté avec succès de rassembler ces diverses contributions dans
le but de déconstruire le sacro-saint mythe du fric qui empêche
tant de nos concitoyens (...et en verlan?) à vivre. Vivre décemment
et non pas survivre lamentablement, avec ou sans fric d'ailleurs... Freud et
Keynes sont appelés à la rescousse, tandis que le "çapital"
ou autrement dit "le rêve transformé en marchandise"
a de quoi sérieusement nous inquiéter! L'art aussi vient se mêler
à la course au pognon, et pour racheter ses talents il faut sans cesse
se vendre à tout prix: "Je me vends pour tacheter" rectifie
ludiquement Thierry Riffis, tandis que Jérôme Martin se lance sur
"Objectif Thunes", un projet qui forcément devrait rapporter
des ronds, sauf à trop être dans la lune! Pierrot n'a pas d'avenir
dans un monde pressé... Dans un long texte, Philippe Riviale décortique
avec bonheur les notions de valeur et de misère. D'autres articles traitent
de microfinance, d'économie solidaire, de Dickens, ou encore, comme Pierre
Lantz, d'argent sacré et de sacré argent. En bon analyste de la
vie footballistique, intense et médiatique, Fabien Ollier revient ensuite
sur la Coupe du Monde, toujours trop pleine, de fric évidemment. Marie-Claire
Camus souligne que lorsque l'on parle argent, la prostitution n'est jamais très
loin, ce qu'on peut généralement constater au coin de la rue,
ou sur les trottoirs de la mondialisation urbaine, terrain par excellence de
tous les possibles: la rue renvoie à la case prison là où
la route opte pour la voie de la liberté... Au final, voici donc un numéro
à consommer sans modération, alliant plaisir et savoir, un volume
à lire "à tout prix", pour se défaire de sa bourse
et enfin retrouver la vie, la vraie! Ici et maintenant, la "vraie vie"
n'est pas seulement ailleurs, n'en déplaise au sieur Rimbaud... D'ailleurs
voyager - circuler - sans un rond en poche devient de plus en plus difficile
de notre temps!
F. M.
Journal des anthropologues, " Anthropologie et histoire face aux légitimations
politiques ", Paris, AFA-MSH, n°104-105, 2006, 456 p.
Le dossier de ce volume du Journal des anthropologues arrive
à point nommé, en plein débat houleux et polémique
autour de la mémoire coloniale, du passé esclavagiste, et des
diverses falsifications historiques. En introduction, les responsables de ce
dossier explique l'importance de nos jours à travailler de manière
transversale, interdisciplinaire et complémentaire, afin de mieux apprénender
le défi de la mondialisation, ses nouveaux paradigmes et ses déjà
traditionnelles dérives. Historiens et anthropologues se sont donc unis
dans cette entreprise de déconstruction des discours politiques où
le passé et la mémoire se voient souvent convoqués et parfois
intrumentalisés par les pouvoirs en place. L'exemple de l'Ouzbékistan,
entre autres, vient montrer le danger de voir l'ethnologie et l'histoire incorporées,
de gré ou de force, dans les processus étatiques ou capitalistes
de légitimation de la domination. Le présent numéro rassemble
de nombreux exemples, de par le monde, ayant trait à la légitimité
du politique, avec leur lot de "mises en scène" du pouvoir,
de réinventions de la tradition, de renaissances culturelles ou territoriales,
sur fond de lieux mémoriels à sauvegarder et d'intrigues nationalistes
à déchiffrer... Parmi les exemples ici étudiés,
on citera le cas de la construction de la nation mexicaine, l'ingérence
particulière du droit et de la politique à l'intérieur
des favelas de Rio de Janeiro au Brésil, les légitimations quotidiennes
de l'Etat au Vietnam où le clivage entre dirigeants communistes et habitants
dirigés ne cesse de s'agrandir, les conflits identitaires en Casamance
au Sénégal et la transformation d'une institution coloniale au
Togo, la mise en scène rituelle du pouvoir politique et du culte des
ancêtres à Madagascar, l'exploitation du pouvoir royal dans les
pays de bouddhisme theravâda en Asie du Sud-Est, l'identité mauricienne
et, plus près de nous, le discours régionaliste en Provence, et
d'autres contributions encore sur l'Etat postcolonial à Madagascar, le
monde bouillonnant de l'entreprise, la prise en compte du facteur religieux,
ou même le mythe aryen analysé comme idéologie de la nation
au Tadjikistan... On le voit, les textes traitent de situations forts différentes
mais se rejoignent tous pour constater une instrumentalisation du passé
par les autorités politiques, une réappropriation de l'histoire
locale à des fins d'Etat national. Un dossier très bien ficelé
qui sera d'une grande utilité pour les chercheurs qui réfléchissent
au renouvellement ou à la fixation des discours communautaires, nationalistes,
régionalistes, et plus généralement identitaires. Hors
dossier, signalons également un texte intéressant sur le monde
des esprits à Java-Centre en Indonésie. Enfin, un texte très
officiel sur les menaces tout aussi officielles qui pèsent sur l'avenir
de l'anthropologie, universitairement parlant, en France: informatif même
si le ton est plutôt résigné! Au total, ce numéro,
très dense, sera précieux aux historiens, sociologues et anthropologues
soucieux de transdisciplinarité et désireux de ne pas occulter
la question fondamentale du politique.
F. M.