ENTRETIEN
AVEC JEAN CHESNEAUX HISTORIEN, PROFESSEUR ÉMÉRITE
À L’UNIVERSITÉ PARIS-VII Propos recueillis par Pierre Gras - Mes voyages – et, en effet, celui-ci a beaucoup compté pour moi – m’ont fourni beaucoup d’occasions
de prendre contact avec des villes qui sont des lieux d’urbanité
dans toute leur complexité. Au fil des voyages, je découvrais non sans
surprise ce que j’appellerais la « profondeur de champ ». Mais
il faut bien constater qu’il existe autant – sinon même davantage – de
villes qui ne sont que des pandémoniums (2) et constituent même une sorte d’anti-urbanité. Prenons quelques exemples
contrastés. Urbino, en Italie, ville créée au XVIe
siècle par Federico de Montefeltre,
un très riche condottiere au
service de la République de Venise, est l’une des rares villes que je
connaisse où l’architecture moderne a su vraiment épouser un site. On
est à flanc de colline, c’est un cas d’école pour les architectes et les
urbanistes. On s’y sent bien. Il existe une vie populaire. Tous les soirs,
les habitants sortent dans les rues, font la « passeggiata ».
Modernité et monumentalité cohabitent parfaitement. De la même façon,
le Vieux Girone, en Catalogne, est un quartier extraordinairement silencieux,
tout en étant vivant, qui perpétue la mémoire de la vieille ville juive.
Ces maisons calmes autour de l’université et de l’église Saint-Dominique, cette verticalité immuable, la couleur des
pierres, contribuent à créer un espace empreint d’une grande urbanité. Santiago-du-Chili est un cas d’espèce
bien différent. Il s’agit d’une de ces villes d’Amérique latine surdimensionnées dont l’enfer s’appelle trafic, congestion,
pollution... Mais l’urbanité parvient à s’y maintenir quand même, par
exemple dans le quartier de Ñunoa, qui est resté
à l’échelle humaine. Les gens marchent d’un pas tranquille, prennent le
temps de bavarder, de regarder autour d’eux, de participer à la vie sociale,
au marché... Il n’y a pas cette sensation d’oppression que l’on connaît
à Dakar ou à Mexico. Deux villes plutôt paradoxales m’ont également marqué. Il
s’agit tout d’abord du quartier du Vieux-Carré
à La Nouvelle-Orléans. Fondé par les Français au début du XVIIIe
siècle, c’est le cadre mythique des romans de Tennessee Williams, devenu
incontournable au plan touristique, car il a été conservé ou restauré
à l’identique. Pourtant ce n’est pas une ville-musée
comme Bruges ou Les Baux-de-Provence. L’urbanité, dans ce cas, se traduit
par la façon dont les gens se regardent sans s’éviter, se montrant disponibles
aux autres, savourant leur vie quotidienne. Je voudrais mentionner aussi
Canberra, capitale administrative de l’Australie, qui ne constitue guère
une destination touristique. C’est le type même de la « ville artefact »,
de « l’urbanité programmée ». Son site a été choisi au début
du XXe siècle et aménagé autour d’un lac admirablement
conçu par l’architecte Burley-Griffin sur le modèle des Garden Cities anglo-saxonnes. La ville s’étend
dans une nature relativement libre. On y pratique pourtant peu la marche
à pied et l'on entretient un rapport presque virtuel avec l’urbanité.
Il existe à ce propos une anecdote révélatrice. Il y a quelques années,
la police locale, pensant avoir affaire à une personne « louche »,
a interpellé le Chancelier de l’Université de Canberra parce qu’il marchait
seul dans la rue, un soir ! Celui-ci n’a pas fait connaître immédiatement
son identité pour voir ce qui allait se passer et, quand il en a eu assez
de l’expérience, il s’est présenté aux policiers, qui se sont sentis extrêmement
ridicules… Dans ce type de « ville artefact », l’urbanité tient
à de petites choses, à des détails, comme la senteur des eucalyptus, l’odeur
du mouton grillé sur les barbecues le samedi après-midi, l’ambiance détendue
du campus avec ses milliers d’étudiants... Mais si toutes ces villes restent
vivantes, c’est autant grâce à la fidélité à leur passé que grâce à leur
capacité à organiser la vie quotidienne harmonieusement. - À
l’inverse, quelles sont les villes qui vous ont
paru les plus éloignées de cet « art de vivre ensemble » ? - Elles sont nombreuses, hélas ! Deux souvenirs s’imposent toutefois aux autres. D’abord Dakar :
imaginez trois millions d’habitants vivant dans un état de non-urbanité quasi absolue. Les voitures roulent comme elles
le peuvent dans un trafic anarchique, au milieu des étals des marchands ;
il n’y a pas de voirie ni de trottoirs clairement délimités, les transports
collectifs sont inorganisés… La façon dont chacun se bouscule et s’ignore
est significative de la perte de la culture africaine du village, de la
convivialité entre les personnes. La situation s’est aggravée depuis une
quinzaine d’années avec l’irruption du marché des véhicules hors d’usage,
créé de toutes pièces par les pays occidentaux pour se débarrasser de
leurs épaves. Aujourd’hui, l’essentiel du territoire du Grand Dakar s’est
dilaté bien au-delà des limites de la ville coloniale qui avait été pensée
comme telle et bien tracée, avec ses avenues, ses services, ses villas.
Je n’éprouve aucune nostalgie pour le Dakar de l’époque coloniale, mais
il est clair que le Dakar d’aujourd’hui, c’est le nouveau visage de la
mondialisation. Il me faut évoquer aussi le triangle Hong-Kong/Canton/Macao.
Hong-Kong, comment l’ignorer, est le prototype
déjà ancien de l’urbanisme vertical qui fait, par exemple, que la climatisation
d’un immeuble de logements ou d’une tour de bureaux rejette ses effluves
sur le bâtiment d’en face, lequel n’a d’autre choix que d’être climatisé
à son tour, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la ville – dix millions
d’habitants – contribue à accroître la pollution et l’effet de serre.
C’est un cycle infernal. Canton était pour sa part une ville de culture,
dont les murailles et les petites ruelles témoignaient jusqu’au milieu
du XXe siècle. Il existait une forte interpénétration
entre la vie résidentielle et les activités commerciales. Les gens vivaient
au premier étage de bâtiments dont le rez-de-chaussée était utilisé par
des milliers de petits commerces protégés par des colonnades, à la manière
de la rue de Rivoli à Paris, en raison des pluies très fréquentes. Tout
cela a disparu. Et l’on ne compte plus les voyageurs qui manquent leur
avion ou leur train en raison d’une congestion automobile devenue permanente.
Quant à l’ancien Macao, le visiteur assigné à résidence dans l’un des
grands blocs de béton anonymes gagnés sur la mer n’en conserve qu’un souvenir
presque irréel. Aujourd’hui, les éléments de culture urbaine sont plus
que menacés dans ce « triangle éperdu » de la Chine du Sud. -
Les villes chinoises, que vous connaissiez
depuis longtemps et que vous redécouvrez à partir de 1988 à l’occasion
d’une nouvelle série de voyages (3), vous avaient pourtant séduites par leur originalité et
leur urbanité, justement… - L’urbanité, c’est le résultat de l’organisation de l’espace
urbain lorsque celui-ci permet aux relations sociales de s’épanouir, aux
gens de se respecter et de développer un certain art de vivre. C’est également
la capacité à prendre soin de l’Autre, à s’écouter, s’épargner, se rendre
disponible… Dans les villes chinoises, il existe ainsi une tradition millénaire
de l’urbanité qui s’est perpétuée jusqu’au début des années quatre-vingt,
ainsi qu’une architecture de qualité, constituée de temples, de services
publics, de bâtiments officiels majestueux, construits comme une sorte
de discours du pouvoir. Et puis il y a la vie de la rue, avec ses bols
de nouilles, ses artisans en plein air, ses étalages de toute espèce :
en Chine, on peut pratiquement y subvenir à l’ensemble de ses besoins.
Paradoxalement, alors que les ambitions du maoïsme étaient démesurées,
condamnées à un échec pathétique, il n’y a pas eu d’« urbanisme maoïste »
à proprement parler, sinon dans quelques banlieues résidentielles à la
mode soviétique où l’on entassait les gens le long de grandes artères
vides. Le massacre de Pékin, qu’a très bien décrit Frédéric Edelmann (4),
n’a commencé qu’après Mao, dans la Chine post-maoïste. Mais il est malheureusement
presque achevé. C’est l’évolution même de la Chine qui l’entraîne vers
des situations bien connues, car elles sont communes à ce pays et aux
autres sociétés du monde. -
Explorons un autre thème, à présent…
Chez vous comme chez Jules Verne ou Louis de Rienzi, auteurs que vous
affectionnez particulièrement (5), l’attraction des moyens de transport est manifeste. Ceux-ci constituent-ils
une marque décisive d’urbanité ? - En effet, l’urbanité est une référence très stimulante pour
développer une réflexion sur les moyens de transport. C’est vivre dans
une relation de proximité, c’est le fruit de la vie en ville. Le fil conducteur
pour comprendre le rôle que jouent le train et le bateau – plus précisément
les chemins de fer et les bateaux à vapeur –, c’est justement la mise
en mouvement de la culture de l’urbanité. Le train facilite grandement
une vie collective aux mille rebondissements. Schivelbusch
distingue sur ce point la tradition américaine de la culture européenne (6).
Contrairement aux compartiments cloisonnés des trains français ou anglais,
les wagons américains ont conservé l’aménagement de leurs prédécesseurs,
les fameux steamboats,
qui circulaient sur les grands lacs et les canaux au début du XIXe siècle. Ils sont traversés par une longue et large allée
centrale, communiquant par des passerelles avec le reste du train, ce
qui facilite les relations. On se parle, on regarde ensemble le paysage,
on s’étonne, on s’inquiète simultanément. En Europe, l’héritage est au
contraire celui des anciennes diligences, auxquelles on a ajouté le couloir
latéral, permettant de passer d’un compartiment à l’autre, au moins jusqu’au
début des années quatre-vingt, avec la naissance des trains à grande vitesse.
Dans les deux cas, cependant, il s’agit d’un espace social en mouvement,
particulièrement en Amérique du Nord où les distances entre villes sont
souvent importantes et les voyages par conséquent plus longs. Une collectivité
éphémère peut se constituer le temps d’un voyage, avec ses sympathies
et ses antipathies, ses rencontres et ses surprises. C’est encore parfois
le cas dans les pays du Sud, notamment en Asie, parce que les distances
à parcourir sont considérables et les trains relativement lents. Mais c’est encore plus vrai pour le bateau. C’était autrefois
le moyen naturel d’aller d’un continent à un autre
tout en conservant une relative liberté de mouvement. Jules Verne
a donné à l’un de ses livres le titre Une
ville flottante. À bord d’un navire, une vie sociale s’institue, qui
n’est pas factice mais temporaire, telle une image en réduction du grand
macrocosme humain. On imagine, malgré les fortes hiérarchies sociales
qui s’y manifestaient, l’incroyable mouvement dont ces voyages maritimes
fournissaient l’occasion. D.-H.
Lawrence, dans son roman Kangaroo, fait ainsi
une description admirable du départ des grands paquebots qui quittaient
l’Australie pour la Californie, des milliers de serpentins colorés pendant
sur la coque depuis le bastingage où se trouvaient massés les passagers…
Quitter les siens pour aller vers l’Autre et l’ailleurs, voilà quel est
le sens même du voyage. -
À l’inverse, vous n’appréciez pas beaucoup
l’avion ! - L’avion, c’est pour moi le degré zéro de la civilité véhiculaire.
En avion, il n’existe plus d’espace environnant ni de rapport de proximité.
C’est la pure fonction mécanique de transbordement qui domine, les passagers
étant presque considérés au même titre que leurs bagages. Il n’y a aucune
urbanité possible dans ce type de rapport à l’Autre. Mais l’exception
– dramatique en l’espèce – confirme parfois la règle. Je pense au 11 septembre
2001 et à cet avion transformé en bombe humaine contre la Maison-Blanche,
que les passagers ont réussi à dérouter en
se révoltant contre les terroristes alors qu’ils se savaient condamnés
à mort, de toute façon. À défaut d’urbanité, on a assisté ce jour-là à
la manifestation d’une humanité en
mouvement, à une réaction gérée collectivement contre la violence
et l’arbitraire, et il faut lui rendre hommage. -
Partagez-vous la différenciation
fréquemment établie entre le touriste et le voyageur que l’on rencontre
sous la plume de certains « grands voyageurs » ? - À vrai dire, je n’accepte pas cette opposition radicale
créée par les voyageurs dits « postmodernes », pour qui le voyageur
est une sorte de génie et le touriste un imbécile. Il existe néanmoins
une différence entre le touriste et le voyageur : elle tient à l’autonomie
de leur projet. Le voyageur en profite pour regarder autour de lui, développer
une culture du voyage, aller à la rencontre l’Autre et de l’ailleurs –
volontairement –, alors que le touriste est pris en général dans des rapports
de consommation, des contrats commerciaux et des programmes de voyage
qui contribuent à le ficeler. Les contraintes financières jouent aussi. Mais on peut toujours
parvenir à s’échapper ! Aller au cinéma, prendre le train ou le bus
de façon impromptue, s’arrêter pour flâner dans un quartier a priori sans
intérêt, mais où l’on découvre souvent l’essentiel. Il y a ainsi mille
occasions de passer du « statut » de touriste à celui de voyageur…
En réalité, il me semble que la véritable dérive du voyageur, c’est celle
qui mène de l’exotisme à l’égotisme (le « moi » en voyage). -
Mais l’aventure, c’est-à-dire la
quête de l’ailleurs, est-elle encore possible dans la ville mondialisée
? - Mais oui, bien sûr, à condition de le vouloir ! Un
voyage insolite au Brésil nous l’a prouvé récemment encore. On remontait
jadis l’Amazone jusqu’à Manaus en paquebot de ligne. Aujourd’hui, ce service
n’existe plus, on prend l’avion. Mais on peut toujours emprunter aussi
un bateau misérable et, si l’on accepte des conditions de vie assez frugales,
avec quasiment le même repas pendant sept jours, aller jusqu’au bout de
son rêve. Il faut se donner la peine de sortir des « circuits »
proposés par les voyagistes et de s’extraire de leurs programmes standardisés.
On « fait » les Pyramides, telle pagode de Thaïlande ou tel
temple de l’Inde, alors qu’il serait tellement plus intéressant de se
rendre dans des lieux moins fréquentés, mais plus authentiques, et de
plonger dans la nature humaine, pour partager un moment privilégié de
contact avec l’Homme et avec le monde. Pour être ensemble, tout simplement. © Éditions L’Harmattan. Cet entretien réalisé par Pierre Gras en octobre
2004 est extrait des actes de la rencontre « Villes, voyages, voyageurs »,
publiés sous ce titre en février 2005 dans la collection Carnets de ville. Références (1) in L’art du voyage,
un regard (plutôt) politique sur l’autre et l’ailleurs, Bayard Éditions,
1999. (2) Dans la mythologie, capitale imaginaire des enfers. (3) Cf. Carnets de Chine, La Quinzaine Littéraire / Louis Vuitton
(coll. Voyager avec…), 1999. (4) « Que mille Manhattan fleurissent dans la Chine éternelle »,
in Le Monde du 7 mai
1998. (5) Cf. notamment Jules Verne, un regard sur le monde, Bayard,
2001, et « Louis de Rienzi,
voyageur », La Quinzaine Littéraire
du 1er août 1992. (6) Cf. Wolfgang Schivelbusch, Histoire des voyages en train, éditions
Le Promeneur / Quai Voltaire, 1990. |