VOYAGE, NOMADISME, TOURISME

par Olivier Dubuquoy

 

I/ Mobilités et acteurs d’hier et d’aujourd’hui

 

1/ Les paléo-mobilités

L’origine du voyage ou voyage des origines

 

L’homme appartient à l’espèce animale la plus évoluée de la planète, c’est un être vivant organisé, doué de sensibilité et de mobilité. Nous allons nous intéresser particulièrement à cette troisième caractéristique humaine, qui est la capacité de se mouvoir, et par là-même essayer de comprendre pourquoi l’homme s’est mis en marche? Quelles ont été ses premières motivations et quelles découvertes ont-elles entraîné ?

 

L’être humain est hétérotrophe, c’est-à-dire qu’il est incapable d’effectuer lui-même la synthèse de ses éléments constituants et qu’il doit se nourrir de substances organiques. Une des principales motivations au déplacement de nos ancêtres est donc certainement liée à la condition humaine.

 

Si l’on s’intéresse à Homo Erectus qui a quitté la Rift Valley, en Afrique de l’Est, il y a environ 1,5 million d’années, on se rend compte que suite aux changements climatiques assez fréquents à cette époque, la flore et la faune se sont déplacées et ont entraîné avec elles les migrations de nos aïeuls.

 

La mobilité de ces populations était donc une nécessité, répondant à « l’instinct de survie » et entraînant la découverte par l’homme de son milieu. Ce déplacement né d’un besoin est devenu un mode de vie, ce qui nous permet de penser que voyage et nomadisme ont la même origine.

 

La mobilité a contribué à l’humanisation de l’homme, elle lui a permis de Con-naître, car « […] si l’individu ne voulait pas ou s’il n’était pas déterminé à commencer de se mouvoir, il ne connaîtrait rien. Si rien ne lui résistait, il ne connaîtrait rien non plus, il ne soupçonnerait aucune existence, il n’aurait même pas d’idée de la sienne propre » (1).

 

Les groupes de populations formés par nos ancêtres chasseurs-cueilleurs comptaient peu d’individus au sein de la tribu. Ces groupes avaient un mode de vie basé sur la mobilité, c’est pourquoi ils étaient relativement dispersés sur la planète. Petit à petit le déplacement a favorisé la rencontre de ces divers groupes nomades. Les premiers échanges ont lieu et les transformations s’opèrent.

 

Les hommes se sédentarisent et les différentes communautés se fédèrent autour du village (– 12 000 ans BP), ils inventent l’agriculture (– 9000 ans BP) et l’élevage (– 8500 ans BP).

 

L’homme devance temporellement la nature pour assurer le succès de son adaptation. Cette révolution (modification comportementale ainsi que conceptuelle) a permis l’émergence d’une temporalité humaine. Pour E. Reclus, l’homme est « la nature prenant conscience d’elle même ».

 

En partant de l’hypothèse d’une dualité temporelle nous pouvons admettre l’existence d’une « double » mémoire :

- qui serait d’une part « naturelle » (à laquelle l’homme reste soumis)

- et d’autre part culturelle, historique…

 

En extrapolant encore davantage nous pouvons dire que d’une certaine façon les mobilités actuelles sont le fruit d’une rétroaction mémorielle et/ou d’une nécessité vitale. Car nomade pendant environ 3 millions d’années, l’homme ne peut oublier son passé du jour au lendemain.

 

2/ Voyage et nomadisme autour d’une définition

 

Comme nous venons de le voir, voyage et nomadisme ont la même origine. Mais le sens étymologique de ces termes a évolué en fonction des pratiques... Essayons maintenant de définir ces mobilités actuelles en les comparant.

 

Le voyage est le « déplacement d’une personne qui se rend en un lieu assez éloigné » (2). De quoi ? De qui ?… Nous voyons tout de suite qu’il est nécessaire d’affiner la définition. En effet le déplacement peut être proche ou lointain du lieu de résidence ou du stationnement habituel, comme il peut varier dans la durée. Cette notion d’éloignement s’applique aussi à la personne. Car voyager c’est sortir de soi, ou tout simplement : exister de ex : « hors de » et sistere : « être placé ».

 

Si l’on regarde maintenant du côté du nomadisme on se rend compte que ce dernier définit le genre de vie des nomades, fait de déplacements continuels (3). Ce qui distingue donc le voyage du nomadisme, c’est la fréquence des déplacements. Le voyage devient nomadisme lorsqu’il s’inscrit dans la longue durée, le durable. Comme le notait justement l’écrivain voyageur Bruce Chatwin, dans Le chant des pistes : pour le nomade, la mobilité n’a ni début ni fin. Cette définition classique du nomadisme a évoluée car les populations nomades se sont parfois sédentarisées tout en revendiquant leur « nomadité » alors que certains sédentaires voient leur mobilité se développer considérablement (tourisme…). C’est pourquoi la frontière entre ces modes de vie devient difficile à circonscrire. Si l’on en croit K. White (4), être nomade c’est aujourd’hui avant tout « un état d’esprit ». 

 

Etymologiquement, le nomadisme issue du terme « nomade », venant entre autre du grec nemein, « faire paître », délaisse sa première signification, pour être aujourd’hui englobé dans une vision élargie, liée exclusivement à la temporalité de ses déplacements, dans un territoire donné. L’espace parcouru peut être étendu au monde et le nomadisme devient dès lors un état d’esprit puis un mode de vie.

 

Cette nouvelle définition est intéressante car elle met fin d’une certaine façon aux clivages sédentaire/nomade. Malheureusement, les oppositions gommées sur le papier sont encore bien réelles sur le terrain. Le plus souvent elles sont même revendiquées de part et d’autre afin d’asseoir une identité. Néanmoins il est possible que cette redéfinition des termes participe à une meilleure acceptation du monde nomade de la part des populations sédentaires. Nous retombons ici dans une opposition classique qui sera peut-être un jour obsolète. D’autre part l’effacement des différences entre nomades et sédentaires peut aboutir à une réappropriation du terme « nomade » et de ses valeurs mythiques par les sédentaires en quête d’identité. Historiquement les populations ancrées ont combattu celles qui se déplaçaient (5). Cette spoliation du mot « nomade » pourrait être la fin victorieuse de cette guerre pour les sédentaires. Tel un scalp arraché à la tête de l’ennemi nous lui prenons son nom pour s’attaquer à son identité.

 

Pour conclure brièvement, La mobilité humaine née de la quête de ressources vitales, a donné naissance à un mode de vie, le nomadisme, entraînant la découverte par l’homme de son milieu. Mais petit à petit le nomadisme est devenu un état d’esprit, une façon d’habiter la planète. Il « réapparaît » dans nos sociétés privilégiées sous la forme de la mobilité touristique (entre autres).

 

3/ Le touriste face au sur-voyageur 

 

La quasi-totalité des voyageurs français se déplaçant par plaisir sont des touristes, car la pratique du voyage a été récupérée par la dominante économique.

En effet au 18ème siècle, une partie de l’élite britannique commence à parcourir le continent européen. Ce voyage appelé The tour a donné naissance au mot tour-isme. Le touriste est une personne qui se déplace, voyage pour son plaisir. Né de la démocratisation du prix des moyens de transports et des congés payés, le tourisme, devenu la première industrie mondiale (6), reste toutefois réservé, à une élite économique.

 

Le touriste, héritier de la mobilité, a développé un idéal à atteindre, un « voyageur modèle » (tant dans sa pratique que dans ses valeurs), un surhomme répondant certainement à une recherche identitaire, que l’on nommera le sur-voyageur

 

Le touriste conserve une vision idéalisée du voyageur d’antan qui n’était certainement pas attaché au voyage comme nous le sommes actuellement. 

« Aujourd’hui, en ce siècle blasé et avide de sensations exotiques, on se dirait : quelle chance eurent ces voyageurs de découvrir l’indécouvert, d’explorer l’inconnu, de se mesurer à l’immesurable ! Mais eux, ces voyageurs, ces logographes, ne pensaient guère ainsi, d’après ce qu’on sait... » (7).

Notre appréciation des qualités humaines du voyageur d’antan est surtout liée à la découverte du territoire. C’est cette découverte qui a pleinement contribuée à la grandeur de ce « voyageur idéal ».

« Ce qui fait le voyageur, ce qui fonde socialement son mythe, c’est la croyance en l’inaliénable privilège d’un regard contemplant un monde inconnu qu’il s’approprie, puis qu’il révèle au plus grand nombre afin d’asseoir sa différence » (8).

 

Le désir touristique d’identification à un voyageur idéal est persistant dans notre société. L’incarnation du sur-voyageur ainsi que son cortège de valeurs fantasmées évolue en fonction des époques. A la découverte, valorisée dans notre représentation du voyageur idéal, il faut ajouter aujourd’hui la notion de respect de l’environnement traversé. En effet on entend parler de tourisme durable ou de tourisme éthique, dans le respect de l’espace parcouru et des populations rencontrées. Aujourd’hui le voyageur à tendance à idéaliser certaines formes de nomadisme. Propulsé au sommet de la pratique voyageuse, « le nomade » devient l’archétype du voyageur.

 

Mais « persévérer dans la pensée qu’un voyageur modèle : un sujet absolu du voyage, ait un jour existé, ou qu’il soit seulement possible, procède de la croyance. C’est un mythe » (9). 

Le sur-voyageur n’a jamais existé en tant que surhomme.

Cette construction illusoire est liée au mythe de l’aventurier (10) présent dans la société française.

 

En effet, la figure de ce dernier a évoluée dans le temps. Au 12ème siècle l’aventurier était un soldat volontaire, un mercenaire puis au 17ème siècle il est devenu corsaire, pirate pour finalement au 18ème et au début du 19ème siècle être incarné par Casanova. Entre 1840 et 1880 l’aventurier revient sous une nouvelle identité influencée par les voyages lointains des explorateurs... Il est le chercheur d’or, le naufragé... et petit à petit l’image de l’aventurier devient celle d’un héros. Entre 1890 et 1940 des auteurs comme J., Conrad, St-Exupéry, ou H., de Monfreid relaient cette image du voyageur-héros qui « part » à l’aventure (exotisme). Celui-ci, fuit un monde européen complexe et restreint géographiquement. Il cherche des terra incognita, espaces vierges incarnés par une tache blanche sur les cartes géographiques. Ces espaces mystérieux doivent être grands et dangereux pour que l’aventure prenne toute son importance. Mais, entre le 19ème et le 20ème siècle, l’espace de l’aventure, à l’instar de celui du voyage, disparaît progressivement. Une nostalgie de l’espace inconnu et sauvage prend pied. Les conditions spatiales de l’aventure ayant pratiquement disparues, celle-ci mute une nouvelle fois. L’aventure c’est aujourd’hui voyager selon les anciens modes de déplacement (marche…), c’est risquer sa vie en jouant au grand reporter… En accomplissant des exploits sportifs (alpinisme…) (11). « Une aventure quelle qu’elle soit, même une petite aventure pour rire, n’est aventureuse que dans la mesure où elle renferme une dose de mort possible, dose souvent infinitésimale, dose homéopathique si l’on veut et généralement imperceptible… C’est tout de même cette petite et parfois lointaine possibilité qui donne son sel à l’aventure et la rend aventureuse » (12).

 

Nous conclurons sur le fait que le voyageur modèle n’existe pas en tant que tel, c’est un mythe du bon voyageur comme il existe un mythe du bon sauvage. Cette croyance illusoire d’un voyageur idéal dont l’archétype pour certains serait « le nomade saharien » ou tout autre « élite » du monde nomade, se développe rapidement dans l’imaginaire collectif. Il n’existe pas selon moi de modèle du voyageur et il est impossible de hiérarchiser les mobilités autant que leurs adeptes. Le voyageur est un homme ou une femme en devenir, un apprenti-nomade oscillant entre sédentarité et nomadité, entre représentation et imagination.

 

4/ Le mythe nomade

 

La représentation française du nomadisme diffère-t-elle principalement en fonction de l’espace de référence des nomades, et de la nature de l’espace parcouru par ces derniers ?

 

Prenons un exemple :

 

En France, il est possible que le fait de partager un espace commun avec les populations tsiganes, rende leur mobilité problématique (stationnement...) aux yeux des Français. Par opposition, certaines populations nomades sahariennes telles que les « Touaregs », sont associées à un espace désertique mythifié par la littérature et les voyagistes (entres autres), alimentant l’imaginaire touristique d’un cortège d’images stéréotypées, mettant en scène caravanes, méharées… sur toile de dunes sableuses.

 

La mobilité des uns vécue concrètement dans la proximité est rejetée alors que la mobilité des autres est majoritairement positivée par les Français. Elle est de l’ordre d’un ailleurs, elle se vit à distance, et prend une tournure exotique au moment des vacances.

 

Néanmoins certaines populations sédentaires côtoyant « quotidiennement »  les nomades sahariens, dressent une représentation négative de ces populations et combattent leur mode de vie.

 

Nous sommes donc en droit de nous demander si ces représentations sont liées au partage de l’espace entre nomades et sédentaires d’une part et à la nature de l’espace parcouru par ces nomades d’autre part ?

 

Sans tomber dans un déterminisme géographique, il semblerait, que les représentations sociales déclinent nécessairement de représentations spatiales et que la récupération du nomadisme par le « sédentaire » français, s’attache à celui des nomades hors de l’espace de référence, c'est-à-dire « étranger ».

 

II/ Entre pratique du voyage et transformation de soi

 

1/ Partir !

 

Les raisons personnelles de départ tout comme les façons de voyager sont multiples et diverses, elles répondent à des projets personnels répondant eux-mêmes à une logique sociale et ainsi de suite. Bref les lois du voyage sont impénétrables.

 

- Fuite et révolte

 

Fuir la complexité de nos sociétés occidentales, être en révolte contre un espace-temps, bouger pour ne pas se sentir enfermé… sont autant de motivations au départ.

Selon P. Morand le voyage moderne « est un réflexe de défense de l’individu, un geste antisocial, le voyageur est un insoumis. […] On voyage pour exister ; pour survivre ; pour se défixer » (13). Nous retrouvons ici l’idée de nécessité vitale liée au déplacement, développée dans les paléomobilités.  

 

Cette mobilité hasardeuse, proche de l’errance relève à la fois de la fuite et de la révolte naissante. Selon M. Maffesoli, l’errance, l’évasion devient une nécessité lorsque tout se sclérose ou se codifie. Elle exprime « le désir de rébellion contre la fonctionnalité, contre la division du travail, contre une très grande spécialisation faisant de tout un chacun un simple rouage dans la mécanique industrieuse que serait la société. Par là s’expriment la nécessaire oisiveté, l’importance de la vacuité et du non-agir dans la déambulation humaine » (14).

 

Fuite et révolte entraînent une recherche de bonheur, d’espaces, de soi… elles cachent le désir de liberté auquel le voyageur répond par le voyage.

 

- Quête et découverte

 

J’émets l’hypothèse que dans nos sociétés occidentales l’homme à la recherche du bonheur est passé de « l’attente au partir ». Autrefois c’était la religion qui assurait le bonheur dans l’autre monde ; chacun pouvait y accéder en se pliant aux règles de l’institution. Puis l’économique et le politique ont pris le relais avec l’idée de progrès. Le bonheur était là dans un futur proche.

Mais l’homme d’aujourd’hui qui a la possibilité de voyager, n’attend plus le bonheur, il le cherche (géographiquement…) dans l’ailleurs  car « L’homme n’a jamais cessé de tenter de ‘reconquérir l’ambiance paradisiaque’ mais se contente, en attendant, d’occuper et de parcourir la terre dans tous les sens » (15).

 

Le tourisme c’est aussi l’attrait de certains espaces, tels que la ville, la campagne, le désert… qui peu à peu se (re)construisent en fonction de la demande touristique. Le voyageur en quête d’espaces vierges traîne un bagage de représentations sur l’ailleurs… Parfois victime d’autosuggestion il semble « voir midi à sa porte ». Les lieux sont mythifiés, les idées sur l’ailleurs sont  anachroniques, idéalisées, apolitiques, artificielles…

 

Mais l’ailleurs n’en reste pas moins « un gisement pour l’imaginaire et ajoute au sentiment d’identité trop terne du rêveur un supplément d’âme, un frémissement intérieur qui lui murmure déjà que la légende est accessible et qu’il suffit de franchir le pas. L’ailleurs est d’abord une nostalgie, une critique du moment présent insuffisant à assurer la plénitude du goût de vivre » (16). 

 

2/ L’entrée en voyage

 

Tous les moyens sont bons pour voyager (train, avion, bateau, voiture, autostop, marche…) à partir du moment où ils sont adaptés au milieu et au désir du touriste. Le train par exemple offre une lecture filmique de l'espace traversé alors que l’avion de par son parcours ponctuel (avec une arrivée et un départ) renforce l’impression de traduction des distances en temps.

La voiture elle, est un microïkos (17). L’habitacle appartient au domaine privé, chacun l’habite à sa manière ; mais ce microïkos évolue dans l’espace public. Les autos se croisent sur les voies de communications et paradoxalement leurs usagers communiquent rarement entre eux.

 

Il existe cependant des lieux de rencontres entre ces voyageurs, des espaces artificiels utilisés le temps d’une pause, ce sont les aires de repos. Ces lieux bénéficient d’un espace temps différent, en effet géographiquement l’aire est marginalisée, elle est à côté d’une voie de communication, d’un flux. Le temps y est continu, totalement adapté à l’usager car les services de consommations restent ouverts 24h sur 24.

 

Ces aires de repos au même titre que les gares permettent la prise de conscience du départ, de l’entrée en voyage. Elles nous rappellent notre statut de personne en mouvement. Ces lieux de passage, aérogare, gare ferroviaire, gare maritime, (ou spatiogare dans l’avenir) sont les coulisses du voyage, elles permettent à chacun d’endosser le costume du voyageur.

 

La rapidité des transports a donc raccourci les temps de déplacements et pour ainsi dire les distances ; toutes les destinations semblent à portée de main. Mais contrairement à une idée reçue il n’est pas nécessaire de partir loin et/ou longtemps pour voyager. Certains affectionnent d’autres mobilités plus lentes car le voyage repose autant sur l’espace-temps traversé que sur l’imagination de chacun. Dès lors, il est possible de voyager dans sa ville, dans sa rue, dans sa tête. Voyager devient une « mise en disponibilité » (une vacance). Divers supports (livres, Internet...) permettent un voyage quasi-immobile, ce qui revient à penser que la mobilité spatiale ne caractérise plus (elle seule) le voyage.

 

L’exercice du voyage « chez-soi » est une excellente pratique permettant d’échapper au quotidien et de (re)découvrir son environnement proche. La recette est simple, il suffit de briser les liens spatio-temporels, et d’y ajouter un soupçon d’imagination. Le voyageur de l’interstice selon J. D. Urbain « est ce touriste qui, au cœur de l’espace connu ou quotidien, réinvente le regard distancié nécessaire à l’expérience de l’étrangeté et au plaisir de la découverte » (18).

 

Le flâneur décrit par Franck Michel et David Le Breton est un bon exemple de voyageur à domicile : « Le flâneur-badaud est celui qui se met en rupture de l’ordre qu’on lui impose ; il voyagera aussi bien chez lui qu’au loin, fera l’effort de prendre son temps pour vivre au rythme de l’homme et de la nature. Il est en révolte contre son temps ; un temps qui n’est pas le sien et auquel il a du mal à s’identifier » (19). Il est « l’homme pour qui la ville est sans autre limite que son attirance par le magnétisme des lieux. Il n’est pas dans ses usages habituels, il délaisse les entrelacs de ses parcours coutumiers, il les dépasse, les oublie, les transgresse. Le flâneur marche dans la ville comme il le ferait en forêt, en disponibilité de découvertes » (20).

 

Dans les années soixante des situationnistes ont pratiqué la dérive urbaine ou psychogéographie. Cette démarche ressemble à un voyage à domicile : « La ville était, dès lors, un terrain d’aventure, où le ludique et l’onirique avaient une place de choix. Jeu qui était une manière de vivre des expériences de tous ordres, de susciter des rencontres, de faire de l’existence une sorte d’œuvre d’art. La dérive dans une ville, en groupe ou seul, permettait ainsi d’explorer un espace donné tout en étant confronté à des possibles et à des multiples étrangetés. Vivre des utopies interstitielles en quelque sorte » (21). Aujourd’hui les pratiquants des « marches urbaines » essayent de perpétuer cette tradition.

 

3/ / Marchïeutique et occidentation 

 

Le voyageur est enclin à choisir, quand il le peut, la marche comme moyen de déplacement, cette pratique permet de développer un rapport au monde à soi et à l’altérité toujours en construction.

Ce type de voyage allège l’homme qui doit limiter le nombre d’« outils » au strict minimum pour faciliter son déplacement. Cette mobilité libérée de l’entrave physique entraîne un dépouillement mental permettant à chacun de se tourner vers les questions essentielles. En voyage on part de ce que l’on est pour devenir ce que l’on sera. La mobilité favorise les raisonnements, il existe une maïeutique de la marche et du voyage : la marchïeutique.

 

L’homme qui a parcouru l’immensité du globe sur ses jambes doit de générations en générations la redécouvrir, rite de la vie, découverte de l’espace par l’espèce…

 

Dans l’Odyssée d’Homère, Pénélope lutte contre le temps dans l’espoir qu’Ulysse revienne à Ithaque avant qu’elle ait terminée sa tapisserie. Elle découd donc son ouvrage à la nuit tombée, puis recompose les mailles aux yeux de tous pendant la journée. Cette alternance proche du rite symbolise une des dialectiques du voyage. En effet, tout au long de son périple, le voyageur oscille entre construction et son inverse. Dans l’imaginaire commun les pérégrinations permettent une auto- construction (identitaire…). 

On retrouve cette idée d’éducation, d’apprentissage par le déplacement dans ce dicton : « les voyages forment la jeunesse », ou dans ces phrases de M. Proust « La vie est un voyage » et de N. Bouvier « ...c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait ». Mais cette construction à un prix, car si l’on en croit J. Meunier « Le voyage déforme plus qu-il ne forme, c’est là sa vertu. Il est à la fois déplacement et introspection. Il est peut-être le plus long chemin qui va de soi à soi » (22). Cette déformation du voyage est recherchée et/ou subie par des voyageurs en pleine quête identitaire.

L’entrée en voyage est souvent effective lorsque (consciemment ou inconsciemment) notre façon d’agir devient inadaptée au milieu visité, on est décalé, occidenté. Sentir cette fracture c’est sortir de soi ou voyager.

 

 

L’occidentation

(Occidere, occidens « tomber », et « (soleil) couchant »).

 

Capacité de tout individu à s’égarer dans le temps et dans l’espace.

 

L’occidentation  est un état qui implique une perte de repère, une errance physique et mentale. L’être est accidenté ou plutôt occidenté. Certains en font une quête, ils veulent se perdre pour se retrouver, s’occidenter pour se réorienter :

 

« Si je me déplace sans raison, c’est pour perdre pied » (23). 

 

 

 

NOTES

 

1. Maine de Biran.

2.  Dictionnaire, Le petit Robert, 2000.

3. Dictionnaire, Le petit Robert, 2000.

4. White K., (1987), L’esprit nomade, Paris, Grasset, 309 p.

5. Dès le Moyen Age, le nomade est accueilli en France avec méfiance, désigné comme  l'hostis, celui qui est à la fois ennemi et étranger.

6. 16% du PIB planétaire. Michel F., (2000), Désirs d’Ailleurs, Paris, Armand Colin, p. 30 (ouvrage réédité et augmenté en 2004, aux Presses de l’Université Laval, Québec, 367 p. NDLR).

7.  LACARRIERE J., (1981), En cheminant avec Hérodote, Paris, Seghers, pp. 13-14.

8. Urbain J. D., (1991), L’idiot du voyage, histoires de touristes, Paris, Plon, p. 57.

9. Urbain J. D., (1991), L’idiot du voyage, histoires de touristes, Paris, Plon, p. 254.

10. Dictionnaire Le petit Robert, 2000. Aventurier : 1. Soldat volontaire, mercenaire, corsaire, pirate. 2. Personne qui cherche l’aventure, par curiosité et goût du risque. 3. personne qui vit d’intrigues, d’expédients, de malhonnêtetés.

11. VENAYRE S., (2001) « Une histoire des représentations : l'aventure lointaine dans la France des années 1850-1940 », Cahiers d'histoire, n° 84, pp. 93-112.

12. JANKELEVITCH V., (1963), L’Aventure, l’ennui, le sérieux, Paris, Montaigne, p. 18.

13. MOrand P., (1964), Le voyage.

14. MAFFESOLI M., (1998), Du Nomadisme, Paris, Le livre de Poche, p. 29.

15. Michel F., (2000), Désirs d’Ailleurs, Paris, Armand Colin, p. 67.

16. Le Breton D., (1996), L’aventure. La passion des détours in L’extrême ailleurs, Paris, Autrement n°160, p. 42.

17. Un petit « chez-soi ».

18. Urbain J. D., (1991), L’idiot du voyage, histoires de touristes, Paris, Plon, p. 225.

19. Michel F., (2000), Désirs d’Ailleurs, Paris, Armand Colin, p. 259.

20. Le Breton D., (2000), Eloge de la marche, Paris, Métailié, p. 124.

21. MAFFESOLI M., (1998), Du Nomadisme, Paris, Le livre de Poche, p. 81.

22. MEUNIER J., (1999), On dirait des îles, Paris, Flammarion, p. 457.

23. Cendrars B.