Le voyage à l’épreuve
du terrorisme « Chers pays lointains
qui nous éloignaient de l’hiver, de la houille, de l’acier, des hauts
fourneaux, des produits manufacturés – bref des pays sérieux, la France,
l’Allemagne, la Grande-Bretagne… ». Times are changing… Et le pays « sérieux »
porte aujourd’hui le nom des Etats-Unis d’Amérique. Mais, dans le fond,
rien n’a vraiment changé, à moins que… C’est vrai, les médias dominants
ne cessent d’ailleurs de nous l’asséner, nous avons changé de siècle,
voire de millénaire, à cause
de ce fameux 11 septembre 2001, surmédiatisé, récupéré politiquement et
prétexte à tous les changements
en profondeur, y compris les pires imaginables. Désormais, avec le
11 mars 2004, et la vague d’attentats de Madrid qui ont fait 198 victimes,
l’Europe a également son moment fatal. Triste privilège. Le voyage ne
ressort évidemment pas indemne de cette mutation. Beaucoup de gens et
d’institutions, des touristes aux voyagistes, s’interrogent et s’inquiètent
d’un avenir si peu radieux. Le
tourisme est-il aujourd’hui perçu dans le monde comme un nouvel archétype
de la « culture » occidentale, comme l’exportation du modèle
« civilisationnel » dominant ? A ce titre est-il en
passe de devenir une cible idéale du terrorisme ? Vaste question…
Les touristes répandent, consciemment ou non, un mode de civilisation
qui est d’abord et toujours celui de l’Occident. Une sorte de prosélytisme
laïc avec pour modernes marchands du temple les VRP et autres promoteurs-vendeurs
de nos sanctuaires de la consommation. En ce sens, les vacanciers paisibles
et les voyageurs intrépides constituent de nouvelles cibles politiques
pour les adeptes d’un terrorisme moderne, désespéré et ravageur, qui ne
semble plus avoir grand chose à perdre. En six
ans, de l’attentat de Louxor en Egypte (1997) à la prise d’otages de Jolo
aux Philippines (1999), et jusqu’aux récentes explosions à Istanbul en
Turquie (2003), en passant encore par Bali, la Tunisie, le Maroc, le Moyen-Orient
ou l’Afrique, le terrorisme a frappé des cibles « molles »,
en visant notamment des sites touristiques connus et fréquentés. Peut-on
voir en cela une nouvelle stratégie de la guérilla régionale ou du terrorisme
international ? Le voyageur peut-il se transformer en messager de
la paix ? Quelles sont les voies actuelles du tourisme à risque,
de ses itinéraires et de ses déroutes ? Le terrorisme n’est-il pas,
paradoxalement, responsable d’un coup d’accélérateur en direction d’un
tourisme plus responsable ? Enfin, à l’heure de la violence de masse,
le projet personnel de voyager pour s’enrichir en humanités s’avère-t-il
encore possible ? Autant de questions que cet article tente modestement
d’esquisser en abordant les relations tumultueuses entre tourisme et terrorisme,
entre voyage et violence, entre « Hosts
& Guests », à l’heure du renouveau
guerrier de l’idée d’Empire, des tergiversations de la mondialisation
économique, de la croissance de la paupérisation, et de la montée des
intolérances ethnico-religieuses en tout genre… Voyager dans la violence et comment (se) reposer en paix ?
Le nomadisme de loisir,
un facteur possible de paix ?
C’est bien
le souhait qu’on aimerait formuler ! En attendant, qu’on le veuille
ou non, le voyage organisé est inséparable de l’idée de conquête, même
« pacifique », c’est-à-dire sous les traits innocents du tourisme
de masse. Mais a-t-on déjà vu dans l’histoire une conquête qui soit réellement
pacifique ? La conquête des espaces autres et des horizons lointains
s’est généralement accompagnée de « campagnes » militaires,
bref de guerres, d’invasion, d’ingérence en tout genre… La domination
par les armes s’accompagne ou se complète généralement par celle des âmes,
tout aussi meurtrière sur le plan de la culture que la première l’est
sur le plan des sociétés. Combien de génocides ont fait place aux ethnocides ?
Combien de fois sous la colonisation, dans l’histoire mondiale de la domination,
le bâton du pèlerin a-t-il succédé au bâton du maréchal, parfois sous
prétexte de prôner et de prêcher la Loi, le Bien, la Bonne Parole ? Encore aujourd’hui,
le tourisme, parfois considéré – à tort et à raison – comme le dernier avatar du colonialisme et de la conquête
du Sud par le Nord, réitère des rapports inégaux de domination entre les
peuples et les cultures, le fossé étant principalement régenté par le
pouvoir monstrueux de l’argent. Cela étant, le voyage peut-il représenter
un espoir pour une hypothétique paix durable ? Entré de plein pied
dans une période de longue instabilité géopolitique, le voyage reste pourtant
le meilleur exemple d’une possible rencontre
pacifique. Paraphrasant Churchill à propos du régime démocratique, on
peut dire que le voyage est sans doute la forme la moins pire de rencontre
entre cultures différentes, même s’il reste incontestablement beaucoup
à faire dans ce sens ! Porteurs d’armes et chasseurs d’âmes ont été
progressivement remplacés par des voyageurs curieux et voyeurs, mais à
la charge idéologique moins évidente et préférant le sac à dos au sac
de munitions et le guide de voyage à la Bible… Cela ne suffit pourtant
pas à pas à augurer d’un avenir radieux en matière de relations entre
touristes-voyageurs et populations autochtones.
Tant que les scandaleuses inégalités qui régissent l’ordre du monde continuent
leur travail de sape un peu partout sur le globe, l’espoir reste mince
de voir le voyage réussir là où la révolution a échoué. Le voyage est
source de réflexion pour l’action, il peut même la provoquer ou la stimuler,
mais il ne peut guère se substituer à la révolte des hommes contre les
injustices et les inégalités, contre l’exploitation et l’oppression. Mais
que le voyage puisse contribuer à leur faire prendre conscience des indispensables
luttes à venir et des résistances à opérer est déjà une grande victoire
sur l’éternel ordre des choses ! Dans cette
optique, le voyage éveillé, spontané, désorganisé, improvisé, respectueux,
riche d’un étonnement de tous les instants, où l’apprendre l’emporterait
sur le prendre, est aussi un voyage
engagé en faveur d’un monde plus vivable, donc d’une humanité plus
fraternelle s’enrichissant sans cesse de l’expérience des autres. En ce
sens, le voyage procède de l’action et non de la réaction (on ne bouge
pas tout seul sans décision au préalable !), il permet de faire avancer
des situations – personnelles et collectives – et de bouleverser des consciences,
de mettre en doute nos certitudes, et enfin de réveiller des peuples moribonds
et conditionnés comme jamais auparavant. Détonateur d’étonnements en tout
genre, mais aussi révélateur des indignations qui parcourent le monde,
le voyage reflète la vie et procure le courage nécessaire aux combats
actuels et à venir. La paix n’est pas intangible et pour la conserver,
pas à n’importe quel prix d’ailleurs, il convient d’engager le voyage
dans une voie plus militante, plus osée et plus revendicative. Le voyage
engagé, cher à Barthes, en tant que trip
à la fois lucide et responsable, est l’héritage bien pensé – bien pensant ?
– du tourisme dit éthique de nos jours. Hélas, ce dernier s’avère plus
marketing que réellement réfléchi ; il invite plus à dépenser qu’à
penser, une question d’époque sans doute ! Il s’agit maintenant d’oser
s’affranchir, de s’engager sur la voie du détour pour éviter le retour
des démons éternels, de se détourner des impasses pour ne pas voir se
détourner des avions... La violence traverse
les sociétés et accompagne les touristes en voyage
Particulièrement
en cette époque de mutation (plutôt que de crise), planifier le développement
touristique d’un site ou d’une région, c’est parier les yeux bandés, autrement
dit gager sur sa bonne étoile et lui confier son destin... Les hôteliers,
par exemple, peuvent effectivement prévoir le taux d’occupation rentable
pour leurs affaires, mais comme le souligne à bon escient Donald G. Reid :
« Cependant, comme nous avons pu le constater depuis la tragédie
du World Trade Center à New York, les événements
catastrophiques à l’échelle mondiale peuvent subvertir les meilleures
analyses et projections économiques » (Reid, 2003 : 157). La
mondialisation inaugure une nouvelle ère des mobilités qui en grande partie
échappe à l’ensemble des gouvernants. On sait seulement, avec
Georges Balandier, que la désillusion est souvent au bout du voyage :
« Le devenir techno-scientifique et marchand
du monde, s’il est celui des prouesses et des promesses inouïes, ne suffit
pas à en faire un monde mieux humanisé et dont la jouissance serait mieux
partagée. Il éloigne de ce qui est la ‘chair’ de la vie, il médiatise
les relations entre les personnes, il instrumentalise le social, il artificialise
l’homme aux dépens des affects, des désirs et des passions qui le poussent
à transfigurer sa condition et à en fortifier le sens. Ce devenir, fondé
sur les nouveaux pouvoirs et sur les nouvelles sources de la puissance,
ne l’est pas encore sur ce qui en ferait l’artisan d’une civilisation
inédite. Le risque suprême est là : c’est celui de la répression
barbare du vivre, dans un monde pourtant suréquipé » (Balandier,
2001 : 272). Dans un monde rendu dorénavant incertain par un nouvel
impérialisme économique et par l’action irréfléchie de belliqueux maîtres
chanteurs, le besoin de sécurité obsède le simple vacancier autant que
le voyageur d’affaires. Les
touristes sont généralement très sensibles à l’idée d’aller visiter des
lieux où leur sécurité n’est pas a
priori suffisamment assurée. « Sécuriser » les sites touristiques
est devenu pour les gouvernements et les habitants une opération et un
impératif tant politique qu’économique. Avec cet aspect certainement imprévu
de la mondialisation, le touriste partage d’un coup le même destin que
l’autochtone, l’écart de richesses ou de statut se réduit soudainement,
offrant l’image d’un monde plus réel qu’idéel. Donald G. Reid précise
que « la violence contre les touristes est en général une extension
de la violence globale que l’on trouve à l’intérieur de la société »
(Reid, 2003 : 229). Le plus souvent, lorsque la violence est omniprésente
dans une société ou un environnement donnés, elle affecte également davantage
les voyageurs qui séjournent dans ce même espace. La société touristique
et touristifiée n’est jamais que le microcosme
de la société tout entière. Du voyage à risque au tourisme
prédateur, il n’y a qu’un pas ? Kidnappings
et attentats, le tourisme est-il une potentielle bombe à retardement ?
Intervention américaine en Irak, SRAS en Asie orientale, enlèvements en
Colombie ou au Algérie, attentats un peu partout, pour le voyageur contemporain
le troisième millénaire a mal commencé ! Mais en dépit de ce pessimisme
ambiant qui conduit le nomade fragilisé à se sédentariser d’urgence, le
tout-sécuritaire n’est pas encore la tasse de thé du voyageur
qui s’est fixé pour objectif de découvrir le monde. Ni même pour le vacancier
qui refuse de céder son « droit » de repos, exotique de préférence.
Si le terroir est plus que jamais à la mode, certains touristes ne se
découragent pas, et comme le souligne le rédacteur en chef de Géo, Jean-Luc Marty,
parlant d’une année de reportages publiés dans son magazine de voyage :
« c’est, heureusement, la preuve qu’il existe toujours des voyages
jamais faits, des paysages jamais vus, des chemins de traverse incroyables,
même dans des pays sous tension » (in Géo, décembre 2003, éditorial).
On peut ne pas partager cet optimisme. Certains voyagistes, rebaptisés
« agences tous risques », à l’instar de Cosmopolis,
entonnent un credo plutôt encourageant : « Voyager pour comprendre ».
Le problème commence lorsque ce tourisme de proximité d’un genre assez
nouveau combine les visites avec les rencontres avec des personnalités.
Ainsi, en 2002, lors d’un voyage en Irak encore sous le règne du Raïs,
une rencontre avec le numéro deux du régime, Tarek Haziz,
transforma le voyage touristique en voyage officiel avec son cortège de
voitures ministérielles ! Lorsque le touriste en vient, bon gré mal
gré, à se compromettre de la sorte avec les tenants d’un régime dictatorial,
on ne peut guère s’étonner que la population qui subit de plein fouet
la terreur au jour le jour soit si peu disposée à « aimer »
les touristes et le tourisme en général. D’aucuns iront, pacifiquement
ou non, et le plus logiquement du monde, se révolter à la première occasion
donnée. Quand les voyageurs consultent le site internet
du ministère des Affaires étrangères qui mentionne les pays à risques,
ils devraient garder en mémoire que parfois le tourisme, par son arrogance
et sa prétention, fomente et instaure son propre boycott… Risques et périls en voyage
Le
tourisme à risque ne date pas d’hier. Dès le milieu des années 1990, celui-ci
prend son essor sur les déceptions et l’ennui que procurent à certains
voyageurs les « vacances comme tout le monde ». Des ravisseurs
déguisés par exemple en guides montagnards et touristiques, qui n’ont
pourtant rien en commun avec les terroristes recherchés partout dans le
monde par la CIA, inaugurent un nouveau style d’emplois : preneur
d’otages plus ou moins consentants ! Ainsi, en janvier 1996, au Yémen,
une étrange prise d’otages – plutôt bon enfant – d’un groupe de retraités
français par des membres de la tribu Al-Doman
(malheureusement, cet « enlèvement » fut monté en épingle par
les médias, en dépit des ravisseurs qui furent « si gentils »…),
a terni l’image touristique du pays qui, du coup, a compensé le manque
à gagner suite au recul du tourisme par l’essor du trafic d’armes (Girard,
1996). Mais le kidnapping – en cette époque d’avant Louxor ou Jolo
– n’est pas toujours aussi ludique : Egypte, Papouasie, Cambodge,
ex-Yougoslavie, autant de lieux parmi d’autres moins connus et courus
où la disparition de touristes peut se solder parfois par la mort et la
désolation… Le
4 avril 1998, un voyagiste anglais proposait un circuit « L’Irak
sous les bombes », la date fut certes prématurée et le tour annulé
pour raison d’absence de bombardements (Jaillette,
1998). Exactement cinq ans plus tard, les « clients » afflueront
nombreux, même s’il s’agit alors des soldats en uniforme de la coalition
américano-britannique. En 1997, un voyagiste allemand, conscient du mythe
incarné par la Mafia, souhaite vendre un séjour en Sicile un peu particulier :
en chemin vers les temples d’Agrigente, les visiteurs s’arrêteront à l’endroit
où le juge Rosario Livatino a été assassiné
et découvriront la « planque » dorée du parrain en cavale Giovanni
Brusca. Il est vrai que lorsqu’on voit l’engouement
des touristes pour un solide pilier près du pont de l’Alma à Paris, ou
les vacanciers en bermuda se presser aux portillons des temples hindous
pour assister à une crémation à Bali, on peut comprendre le succès croissant
d’une certaine forme de tourisme mortuaire, sinon morbide. Il y a quelques
années, on pouvait encore préférer flâner à Sarajevo sous le feu, dans
la Vallée de la Bekaa au Liban, ou trekker dans
les forêts isolés de l’ouest cambodgien où se cachaient jusqu’à récemment
les derniers Khmers Rouges… En 2004, le contexte géopolitique n’est plus
le même, mais les dangers changent de lieux non pas de forme ni même d’intensité.
Avant de revenir à nos jours, attardons-nous quelques instants sur le
cas de l’imprévisible aventure à Jolo aux Philippines,
côté plage (1999-2000). De « La Plage » à Jolo, le tourisme moderne oscille entre fiction et réalité !
Comment est-on passé si subrepticement de La Plage édénique en Thaïlande à l’île cauchemardesque de Jolo aux Philippines ? Du film hollywoodien au camp terroriste ?
De DiCaprio à Abu
Sayyaf ? Du mythe à la réalité ? Ou
encore du tourisme à la politique ? Car ici le politique rattrape
bel et bien le tourisme, ce qui a autorisé en Occident comme en Orient
une parenthèse médiatique et journalistique où l’on pouvait lire :
premièrement, que la démocratie n’est pas un vain mot et que des régimes
autoritaires ici ou des mouvements islamistes là nous renvoient au politique ;
deuxièmement, que la forte inégalité économique engendrée par de profonds
dysfonctionnements sociaux à l’échelle planétaire apparaît au grand jour
dès lors que le tourisme international pointe son nez au bout de l’horizon. Comment des
peuples entiers pourraient-ils supporter encore longtemps de vivre sans
le sou mais sous la botte militaro-autoritaire
en saluant gentiment les visiteurs venus fouler leur sol pour aller s’encanailler
à moindre frais, le temps des congés payés dont les autochtones n’ont
jamais soupçonné l’existence ? Le tourisme a cela de bien, qu’il
véhicule des idées même contre son gré ! Ce qui n’empêche pas le
nomadisme de loisir de s’acoquiner plutôt vilainement avec ce sacro-saint
capitalisme qui lui donne des ailes et le désir d’aller toujours plus
loin. Comme le rappelle le sociologue et spécialiste du temps libre, Jean
Viard, le tourisme est un libéralisme qui offre
une place de choix à l’individualisme sinon à l’égoïsme : « Chacun
vit ainsi localement un monde global. Il est sans voisinage dans une société
nomade. Autrefois, on avait des voisins, maintenant, généralement, on
a des proches, c’est-à-dire des gens dont les numéros enregistrés sur
un téléphone portable constituent la proximité immédiate » (Viard,
2000 : 119). L’autre est d’autant plus fascinant qu’il se trouve
loin de nous, dans tous les sens du terme. La sécurité en voyage a beau avoir évolué
ces dernières années, l’augmentation des flux, comme d’ailleurs celle
des transports aériens, ainsi que la morose situation géopolitique, réduisent
considérablement la portée de cette évolution. Surprotégé, trop assisté,
encadré à l’excès, le touriste du nouveau millénaire se voit de plus en
plus tenté par un fléau aux conséquences catastrophiques : la déresponsabilisation. Plus l’homme veut voyager plus il cherche
à se protéger : contre les insectes, les rebelles, le soleil, l’arnaque,
les attentats, la nourriture locale, le paludisme, les faux amis, bref
contre tout ! A quoi bon partir au loin si on hésite même à vouloir
survivre ? L’un des nombreux effets indésirables du tourisme actuel
consiste à devoir observer des êtres humains se côtoyer sans le vouloir
et aussi sans le pouvoir. Un touriste malade au Népal est évacué par hélicoptère,
entre autre pour lui faire suivre un traitement médical « approprié »,
ce même touriste est peut-être un passionné de médecine tibétaine ;
autrefois, le touriste aurait visité un dispensaire local fut-il rudimentaire,
il aurait peut-être expérimenté la médecine tibétaine sans même en être
un passionné au départ… Autre époque, autres mœurs. Dans le voyage comme
dans le reste. On peut toutefois s’interroger, à l’aide de cet exemple
et de beaucoup d’autres, si un touriste résolument prêt pour l’inconnu,
la rencontre, l’échange, en un mot pour la vie, ne court pas en définitive
moins de risques ? Mais revenons à nos deux exemples : 1) Dans le film La Plage,
les Thaïlandais que l’on voit défiler en décor sur l’écran sont une
synthèse des clichés exprimés sur ce pays : rebelles armés, trafiquants
de drogues, prostituées… Pas un seul Thaïlandais qui apparemment puisse
revêtir un autre profil… Pourtant ils existent, je ne suis pas le seul
à en avoir rencontré ! Après les écologistes, qui manifestaient pendant
le tournage du film et qui s’opposaient initialement au projet, ce sont
aujourd’hui les ravers et les jeunes
occidentaux en quête de sensations fortes qui subissent une juste opprobre
de la part des habitants exaspérés tant par le flux de jeunes déboulant
dans le chapelet d’îles du sud de la Thaïlande que par l’image exotique
et exutoire montrée à tous ; 2) La prise d’otages de l’île de Jolo
a ouvert les yeux aux Occidentaux sur les risques encourus par la « profession »
de touriste, surtout lorsqu’il s’avère être bourlingueur dans des contrées
considérées comme étant malfamées : la presse a fait ses choux gras
de la fin du tourisme dans un monde soudainement devenu infréquentable,
et cela bien avant un certain 11 septembre (pour le seul mois de mai 2000,
cf. les articles de Held, Gubert, et Franklin). Un reporter de France 2, J.-J.
Le Garrec, également otage pendant trois mois
à Jolo avant de réussir à s’évader (son récit d’une morne et
banale détention s’intitule Evasions),
se fait journaliste de lui-même dans un ouvrage dans lequel il ne fait
que témoigner. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, surtout lorsqu’on
revient d’un voyage « au bout de l’enfer » ! A voir... A l’heure où
« le tourisme à risque », sous toutes ses formes y compris celles
de la dérive, de l’aventure extrême, de l’abus, de l’exploitation, du
voyeurisme, de l’obscénité, etc., semble encore avoir de beaux jours devant
lui, il serait peut-être temps de repenser notre rapport au monde, qu’il
soit d’ailleurs touristique ou non. En comprenant enfin que les choses
ne seront plus jamais comme avant, comme dans nos rêves d’enfant, comme
dans nos manuels d’histoire jaunis par le temps, comme au « bon vieux
temps des colonies » diraient certains. Pour que le tourisme ne devienne
pas ce nouvel impérialisme si justement redouté en maints endroits du
Sud, il n’incombe qu’à nous-mêmes de nous mettre à l’écoute du monde sans,
pour une fois, vouloir donner des leçons. Pour que l’hospitalité retrouve
enfin un chemin depuis si longtemps perdu. On
attendait, il y vingt ans, que le tourisme délivre un passeport (durable)
pour le développement (également durable) ; aujourd’hui, le visa
d’entrée a largement expiré pour ne laisser la place qu’aux incertitudes,
tandis que l’importance économique et stratégique du tourisme lui confère
un rôle sans précédent à tel point que le tourisme international peut,
sans évidemment le souhaiter, assembler une véritable bombe à retardement ? Tourisme et terrorisme :
chiffres et déchiffrages L’émergence
du terrorisme sur la scène mondiale, et donc du tourisme international,
a fortement affecté le monde des affaires du voyage et profondément mis
à mal le désir d’évasion de nos contemporains : « Les événements
tragiques du 11 septembre ont touché le tourisme dans toutes les régions
du monde » martèle sans surprise Francesco Frangialli,
secrétaire général de l'Organisation Mondiale du Tourisme (OMT). En 2001,
la croissance du tourisme international s'est brutalement enrayée :
les arrivées internationales ont baissé de 0,6 % sous l'effet des déflagrations
du 11 septembre 2001. Toujours en
2001, il y eut 693 millions d'arrivées de touristes internationaux contre
697 millions en l’an 2000. Le dernier trimestre 2001 a été catastrophique
pour ce secteur économique : -24% en Asie du Sud-Est,
-20% aux deux Amériques, -11% pour le Moyen-Orient. L’Europe pâtit toutefois
nettement moins de cette baisse des flux que l’Amérique du Nord ou l’Asie
du Sud (6% de baisse dans ces deux régions contre 0,6% en Europe). Une
tendance qui se traduit également au niveau des recettes du tourisme international :
462 milliards de dollars pour l'année 2001, soit une baisse de 2,6 % par
rapport à 2000 (474 milliards de dollars). Inutile pourtant de trop s’alarmer,
en 2002, il y eut 715 millions d’arrivées internationales et l’ensemble
des activités touristiques a tout de même employé
212 millions de personnes ! Le tourisme a encore le vent en poupe
quoiqu’on en dise... Francesco Frangialli le précise lui-même, les attentats du 11 septembre
2001 ont infligé « une pause, mais pas un coup d’arrêt ». Il
reconnaît que depuis cette date, le monde du tourisme vit une « période
troublée, la plus grave dans l’histoire du tourisme mondial » et
que malgré les drames, « la peur n’a pas tout emporté et le tourisme
ne s’est pas effondré, comme certains l’avaient trop vite annoncé »
(Le Monde, 16 juillet 2003). Le secrétaire
général de l’OMT ne cache pas son optimisme,
et les chiffres, malgré des oscillations conjoncturelles ici ou là, optent
en sa faveur. Mais la vulnérabilité du secteur touristique invite néanmoins
à une grande prudence quant aux prédictions sur l’avenir… Exemples à décrypter
Sur le sol
égyptien, le terrorisme est solidement ancré, mais il relève avant tout
de groupes islamiques extrémistes et fortement politisés. Les attaques
contre des cibles ou des intérêts touristiques ont débuté en 1992. Entre
1992 et 1995, pas moins de 120 attaques ont visé spécifiquement des touristes,
causant la mort de 13 personnes. Une chute importante de l'activité touristique
ne s’est pas fait attendre. En Israël, le terrorisme est un souci quotidien,
récurrent, presque intangible. Qu’il provienne des Israéliens ou des Palestiniens.
Depuis 1970, les arrivées de touristes internationaux connaissent des
hauts et beaucoup de bas. Surtout, il est impossible de projeter ou de
prévoir quoi que ce soit en matière de flux et développement touristiques.
L’Amérique
« latine », héritière d’une forte tradition de rébellions sociales,
n’est pas en reste. On pourrait citer le Mexique ; à partir du printemps
1994, San Cristobal au Chiapas est la plus grande
ville tenue par les Zapatistes. Elle a subi une chute brutale de sa fréquentation
touristique. Plus radical est A. Guzman, créateur et principal dirigeant
du Sendero luminoso. Au
Pérou, le Sentier Lumineux a parfois attaqué le champ du tourisme, tout
en défiant son jeune rival, le mouvement Tupac Amaru. Ce dernier se lança à l'assaut de l'Ambassade du
Japon, prenant en otage 500 personnes ! Le siège dura 126 jours avec
des libérations d'otages par petits groupes jusqu'au 24 avril 1997 où
une attaque militaire permit la libération de tous les otages. Au Japon,
on rappellera qu’un attentat au gaz sarin, perpétré dans le métro de Tokyo,
a fait 12 morts. L’Europe, Espagne
et France en tête avec respectivement l’ETA
et les réseaux corses, n’échappe pas au chantage sinon au danger terroriste :
des hôtels ou des agences sont régulièrement pris pour cibles depuis 1984.
La Turquie et ses fumeuses relations avec le PKK d’A. Ocalan, l’Algérie avec le FIS et les autres, la Libye, le
Soudan, etc. Puis, plus récemment, le sud-est asiatique – notamment l’Indonésie
et les Philippines, mais également dans une moindre mesure la Thaïlande
et la Malaisie – se voit confronté à la menace terroriste, en particulier
sur des cibles « molles », c’est-à-dire complexes touristiques,
discothèques, restaurants, aéroports, etc. En octobre 2002, le terrible
attentat de Kuta-Legian au sud de l’île de Bali, qui a fait plus de 200
morts parmi lesquels beaucoup de touristes australiens, est venu tragiquement
confirmer la recrudescence du terrorisme dans cette région du monde. Et
rappeler accessoirement au gouvernement indonésien, qui avait fait avant
le carnage la sourde oreille, la présence évidente sur leur territoire
de réseaux terroristes locaux et internationaux ! Le
11 avril 2002, en Tunisie, l'attentat de la synagogue de la Ghriba
à Djerba, imputé au groupement Al-Qaeda, a occasionné
la mort de 16 personnes dont 12 touristes. La Tunisie tente depuis de
se remettre du choc. Si en Turquie, l'année 1999 a été une mauvaise année
touristique, avec une série d’attentats au début du printemps et deux
séismes en août puis en novembre de cette même année, que dire du dernier
trimestre de l’année 2003, avec la double série d’attentats qui a considérablement
endeuillé la ville d’Istanbul (synagogues, restaurants) ? Mombasa,
Casablanca, l’Arabie Saoudite, le Pakistan, sans oublier les terrains
occupés irakiens et afghans, ont également été « ciblés » en
2003 par les sbires de Ben Laden et d’autres. Esquisse de bilan et perspectives futures
En
2004, rien n’indique sérieusement que les attaques et les attentats terroristes
vont se raréfier, bien au contraire. Les frustrations, les discriminations,
et plus encore les humiliations dont sont victimes au quotidien les Palestiniens,
les Irakiens ou les Afghans, pour ne prendre que ces exemples les plus
liés à l’actualité médiatique du terrorisme, incitent les plus déterminés
d’entre eux à se ranger dans le camp des résistances actives et armées,
aboutissant parfois au terrorisme le plus aveugle. Le grand public, les
civils et les plus démunis, tout comme les touristes internationaux, seront
les témoins – et les victimes – anonymes et impuissants de la multiplication
des actes terroristes. Il apparaît également avec clarté que le terrorisme
a bien changé au fil des années : les guérillas terroristes d’obédience
marxiste-léniniste-maoiste des années 1960,
1970 et 1980 ont été largement remplacées par les terroristes-fondamentalistes musulmans ; certains Etats
ou entreprises procurent impunément des armes, des moyens, des soutiens,
des financements, des savoirs, des stages d’entraînement, etc. L’axe du
Diable rouge Moscou-Pékin-La Havane a été remplacé
par l’axe du Mal – si cher à Bush – basé au Moyen-Orient et à la couleur
dominante plus verte que rouge (exception faite pour la Corée du Nord) ;
enfin, le terrorisme s’affirme aujourd’hui plus religieux que politique,
plus radical que revendicatif, sans oublier que ses réseaux et autres
ramifications apparaissent plus complexes que jamais auparavant. Dans
ce contexte, la lutte anti-terroriste s’avère aussi indispensable que
délicate à mener. Avec tous les risques de dérives et de dérapages (restriction
des libertés fondamentales, vidéosurveillance, contrôles musclés, etc.)
que l’on constate déjà amplement un peu partout… Le
touriste est une cible idéale pour le terroriste car il est le passant
par excellence le plus vulnérable qui soit. Rapide et bref, l'acte terroriste
obtient une attention immédiate du public par l’intermédiaire des médias
(cf. Téoros, 2004). Au
milieu de l’été 2003, le site internet « Géotourisme », de l’université d’Aix-en-Provence, consacre
un dossier aux relations entre tourisme et terrorisme, en y décelant avec
pertinence d’étranges similitudes : « Assez paradoxalement,
terrorisme et tourisme partagent certains traits communs. Tous deux traversent
les frontières nationales : ils impliquent les citoyens de différents
pays et ils utilisent des technologies de déplacement et de communication
modernes. Le développement de ce type de lutte armée peut affecter de
manière durable le tourisme international et modifier radicalement les
comportements et les flux. Dans certains pays, un terrorisme persistant
peut ternir durablement l'image de la destination et compromettre sur
le long terme l'activité touristique. Le tourisme souffre particulièrement
quand des attaques terroristes se prolongent et surtout quand le terrorisme
prend spécifiquement pour cible des touristes » (site Géotourisme,
23 juillet 2003). L'examen statistique
du nombre d’attaques terroristes dans le monde entre 1981 et 2000 révèle
pourtant une nette tendance à la baisse. Cela dit, ces chiffres ne tiennent
pas compte du nombre de victimes mais du nombre d'attentats perpétrés,
ce qui n’est évidemment pas comparable. Bref, si en vingt ans les attentats
ont effectivement été moins nombreux dans le monde, il est tout aussi
incontestable qu’ils ont été beaucoup plus sanglants et meurtriers. Mais,
dans un contexte international tendu et instable, le touriste devient
rapidement un pratique bouc émissaire, susceptible de se transformer en
cible politique. Dès 1999, on pouvait ainsi lire, en grandes lettres capitales,
dans deux fameuses cités touristiques d’Europe, des messages particulièrement
révélateurs : à Strasbourg, aux abords du Conseil de l’Europe, un
bus transportant des touristes espagnols a été « tagué » de
cette inscription laconique : « le tourisme c’est la guerre ! » ;
en Andalousie, dans le charmant quartier touristique de l’Albaycin
à Grenade, un énorme graffiti laissait découvrir ces mots, en anglais
pour que tout le monde puisse parfaitement enregistrer le message :
« Tourists are terrorists ! ».
Sombre tableau et triste souvenir de voyage… Etrangers
sur leur propre sol… Le terrorisme d’Etat, russe en Tchétchénie, israélien
en Palestine, indonésien en Papouasie Occidentale, pour ne citer que ces
exemples liés à une actualité particulièrement détonante – même si parfois
les milices et paramilitaires leur font concurrence dans le domaine de
la déshumanisation –, a l’époque avec lui, et bien rares et encore moins
efficaces sont les protestations « officielles » contre les
massacres organisés et avalisés par les pouvoirs en place. C’est que la
lutte contre le terrorisme justifie tous les abus et constitue un formidable
prétexte à faire ce qu’on n’osait pas faire auparavant : opprimer,
torturer, violer, humilier, etc. Le non-droit est devenu le
droit par ceux-là mêmes qui gouvernent des populations livrées à elles-mêmes,
dans le dénuement et l’isolement le plus complet, par ceux qui dirigent
leurs ouailles trop hébétées et conditionnées pour seulement tendre l’oreille…
De là à résister… et de là à se révolter, n’en parlons même pas !
Le brouillage des repères géopolitiques et le who’s who de toutes les guerres « sales »
– autant de sales guerres – sont dans le flou le plus complet : les
attentats de Bali du 12 octobre 2002 sont l’œuvre des représentants régionaux
et attitrés d’Al-Qaeda, certes, mais ils peuvent
aussi être signés par la CIA (beaucoup d’Indonésiens musulmans accréditent
cette thèse). D’ailleurs Ben Laden a bien été
un agent de la fameuse centrale américaine avant de mettre à profit son expérience acquise
auprès de la CIA pour le compte d’Al-Qaeda.
Et ce que l’un peu faire, l’autre le peut aussi ! Une escalade d’horreur
sur fond d’hypocrisie, jumelée avec un abrutissement total des (télé)spectateurs,
passifs et impuissants, forcés de constater que les dirigeants installés,
en lien avec la mondialisation triomphante, n’ont jamais pris dans l’histoire,
les citoyens de ce monde autant pour des imbéciles ! Inconscients,
aseptisés et dociles en plus… A l’heure où les conflits et les morts ont
rarement été aussi absurdes et vides de sens, les citoyens ne voient même
plus de raison valable à se
battre pour quoi que ce soit. Ne subsiste alors que la joie éphémère et
maladive de la consommation à tout va. C’est la victoire ultime de la
joint-venture mondialisation-capitalisme, pourtant
en perdition et vouée à imploser un jour prochain. Sans doute pas sous
une forme des plus douces… Aux yeux des
terroristes, il est « rentable » de s’attaquer aux touristes.
En tant qu’industrie, le tourisme symbolise le capitalisme, dont il est
une sorte d’étendard, voire de « missionnaire » à l’étranger.
S’en prendre aux voyageurs et aux entreprises touristiques constituent
un défi face aux Etats – et aux Ambassades – garants de leurs citoyens
et ressortissants en voyage. Par ailleurs, un touriste qui reste à la
maison est un consommateur de « produits touristiques » en moins,
soit un manque à gagner pour l’économie locale ou non. C’est peut-être
cynique mais c’est ainsi ! Le touriste
voyage avec sa culture, il est – sans le savoir, voire sans le vouloir
– le représentant de facto légitime
et ambulant du pays d’où il vient. Les voyageurs deviennent des cibles
car ils véhiculent une série de valeurs (démocratie, laïcité, etc.) et
d’habitudes (consommation d’alcool, de viande de porc, musique, danse
et jeux, tenues vestimentaires, etc.), susceptibles de perturber les valeurs
en terres d’Islam par exemple. En ce sens, le touriste emprunte les traits
du colonisateur européen ou de l’impérialiste américain d’autrefois. Ou
de toujours. Le tourisme est le vecteur qui permet une « contamination »
qui pourrait « souiller » la pureté supposée d’un Ailleurs prétendument
« vierge ». Il devient dans l’imaginaire des uns le pollueur
par excellence et dans celui des autres le corrupteur né de qui il importe
de se méfier… On est loin de la rencontre culturelle que le voyage est
censé encourager ! La route ne se partagerait donc pas si facilement
(Michel, 2004). Un proverbe arabe ne dit-il pas : « Choisissez
d’abord vos compagnons de voyage, et ensuite votre itinéraire » ?
L’incompréhension, puis l’intolérance culturelle et religieuse, sont souvent
à l’origine des pires méfaits, en voyage ou non. Toutefois,
ne négligeons pas le rôle des médias – néfaste en l’occurrence – qui tendent,
bien malgré eux parfois, à glorifier le « héros-terroriste »
dans sa posture extrême : « L'image devient un facteur crucial
dans le choix d'une destination. En 1985, 28 millions d'Américains ont
voyagé à travers le monde. 162 ont été tués ou blessés par une activité
terroriste, soit une probabilité de 0,00057% de devenir victime du terrorisme.
En dépit de cette faible probabilité, 18 millions d’Américains ont changé
leur plan de voyages en regard des événements terroristes de l'année précédente,
soit 6,43 % du volume de voyages à l'étranger de l'année précédente »
(site Géotourisme, 23 juillet 2003). L’image
déforme la réalité en accordant trop d’importance au spectaculaire, ce
en quoi le terrorisme par sa radicalité même, tient le haut du pavé, si
l’on peut dire. Cette surévaluation médiatique de l’univers terroriste
– voyez, par exemple, Ben Laden en vieil homme
de la montagne caché au fond d’une grotte – multiplie évidemment les effets
pervers, au détriment de certains échantillons, pourtant salutaires, de
vérités. Pas toujours bonnes à dire, il est vrai… L’escalade :
des enlèvements pressentis aux tueries aveugles
Ou
comment passe-t-on en l’espace parfois d’une génération de la guérilla
sociale-politique au terrorisme idéologico-religieux ?
Après déjà un attentat meurtrier annonciateur au Caire en septembre 1997,
des intégristes musulmans égyptiens ont deux mois plus tard massacré 67
personnes dont 58 touristes sur la terrasse du temple d’Hatshepsout à
Louxor. Depuis cette date, et le traumatisme qui en a résulté, la police
touristique veille. Depuis ce terrible automne 1997, l’Egypte peine à
retrouver un réel succès touristique. Le pays a dû attendre 1999 pour
renouer avec la progression des flux voyageurs. A nouveau, comme d’autres
pays d’Orient, l'Egypte a été marquée par les attentats du 11 septembre
2001 et a accusé une baisse de 15,6% dans sa fréquentation touristique
pour la même année. Tout est à refaire… En période d’insécurité, le tourisme
est un secteur vulnérable dans lequel il n’est évidemment pas conseillé
d’investir… Les terribles déflagrations dans les gares madrilènes au matin
du 11 mars 2004 ne viennent pas apaiser les peurs qui s’installent. Et
pourtant, malgré ce vent de déprime sur la planète nomade, les touristes
commencent à s’habituer à la terreur… On s’accommode forcément d’un terrorisme
qui s’affiche au quotidien, ne serait-ce que pour montrer la volonté de
survivre… Il reste que certaines prévisions catastrophiques ne sont pas
aux rendez-vous, les Occidentaux continuent à prendre les routes et les
airs, même si certains comportements ou réflexes de ces voyageurs devenus
plus prudents signalent aisément une insécurité géopolitique croissante… En
2001, mauvaise année touristique s’il en fut, l’industrie touristique
entre dans une période durable d’incertitudes, cette année noire attestant
du premier recul du nombre d’arrivées depuis 1982. Entre 2001 et 2003,
la situation n’a fait que s’aggraver : effondrement des Twin
Towers de New York en septembre 2001, attentats de Bali en
octobre et de Mombasa en novembre 2002, enlèvements de touristes dans
la Sahara algérien en février 2003, attentats de Casablanca au Maroc en
mai 2003, explosion à l’hôtel Marriott à Jakarta
en Indonésie en août 2003… Sans oublier les faits « annexes »
qui ne font qu’empirer l’état de santé précaire d’un secteur touristique
fortement affecté : lutte « anti-terroriste » et mesures
policières et douanières sans précédent, enlisement confirmé en Palestine,
en Irak, en Afghanistan, en Afrique centrale ou à Haïti, inondations au
Sud ou canicules au Nord, épidémie du syndrome respiratoire aigu sévère
(SRAS) au premier semestre 2003, grippe aviaire du poulet au début de
l’année 2004… Pourtant,
les touristes-voyageurs, lorsqu’ils ne boudent
pas certaines destinations, se font une raison : pourquoi cesser
soudainement de voyager ? Et beaucoup s’habituent en quelque sorte
à une géopolitique aussi trouble qu’imprévisible. En 2002, selon l’OMT,
le tourisme international n’aurait enregistré qu’une légère progression
de 1%, mais une progression tout de même, alors que les inquiétudes ne
font que se renforcer ! Il faut savoir que marché touristique mondial
ne cesse de grossir tout en se diversifiant. Le Zimbabwe, qui offre aux
touristes les incomparables Chutes Victoria, n’intéresse plus vraiment
les touristes occidentaux, de plus en plus avides de sécurité. Du coup,
le pays se réoriente sur les nouvelles clientèles asiatiques, notamment
chinoises. Le
bilan est néanmoins lourd sur le plan économique et social : « selon
le BIT, le secteur du tourisme mondial qui avait essuyé des pertes de
6,5 M d’emplois à la suite du 11 septembre, pourrait en voir disparaître
5 M du fait de la pneumonie atypique (on avance une chute de 30% pour
l’Asie). Le tourisme d’affaires est particulièrement sinistré, surtout
en 2003, dans la plupart des grandes métropoles internationales, l’hôtellerie
haut de gamme traverse une très mauvaise passe » constate Emile Flament
(in Gamblin, 2004 : 351). Concernant le
SRAS, on remarquera que les rumeurs ont fait bien plus de dégâts que la
maladie elle-même ! Au Cambodge, par exemple, où on ne recense aucun
malade atteint du virus, le site d’Angkor est déserté au printemps 2003,
tandis que l’effondrement du tourisme met sérieusement en péril un difficile
décollage économique du Royaume. Les
offres promotionnelles abondent pour tenter de relancer les ventes… et
de « faire partir » les invendus, autant que les clients !
Les tendances suivantes s’affichent et continuent de s’affiner :
1.
les perspectives paraissent incertaines
2.
la prudence et
la méfiance pour les destinations lointaines
3.
la hausse des
offres à petits prix et des promotions de dernière minute
4.
le tourisme de
masse/organisé est plus affecté que le tourisme individuel/spécialisé. Et si, indirectement,
le terrorisme accélèrerait l’émergence d’un tourisme réellement durable
et plus éthique ? Comme
le souligne le sociologue allemand Ulrich Beck, le 11 septembre 2001 a,
pour la première fois depuis cinquante ans, « ouvert les yeux de
l’opinion publique » sur le caractère global des nouvelles tragédies
en cours et à venir : « la paix et la sécurité de l’Occident
ne sont plus compatibles avec l’existence de foyers de conflits dans d’autres
régions du monde, ni avec leurs causes profondes » (Beck, 2003 :
530). Pour
assurer l’ordre et le contrôle du monde, les Etats-Unis remettent au goût
du jour l’odieuse idée d’empire, et pour conjurer la menace terroriste,
les Nord-Américains ne proposent rien d’autre que de propager
sur tous les espaces habitables de la terre l’American way of life : « L’idée sous-jacente
semble être qu’il est nécessaire de transformer tous les êtres humains
en Américains pour que les Américains puissent vivre en toute sécurité
dans un monde sans frontières » (Beck, 2003 : 531). Mais, même
à l’intérieur de leurs frontières, les Etasuniens vivent à l’ère de la
surveillance tous azimuts chère au « Patriot
Act » : « Si cette tendance se poursuit, il
n’y aura bientôt plus un seul téléphone qui ne soit pas sur écoute au
pays de la statue de la Liberté » (Beck, 2003 : 535). Avec le
terrorisme, les Etats-Unis ont enfin trouvé un ennemi à sa hauteur et
le monde a malheureusement retrouvé la guerre. Durable et généralisée.
La société du risque (Beck) a sacrifié les
libertés fondamentales sur l’autel béni de la menace terroriste !
Dans une telle société orwellienne, mondialisée
et précarisée, les touristes et voyageurs en promenade ne peuvent que
visiter et traverser des « pays à risques », puisque les moindres
recoins de la planète ne sont plus « sécurisés » (d’ailleurs
le furent-ils un jour ?)… Un
siècle exactement avant le fameux 11 septembre, Pierre Loti rédigeait
ces lignes à la destinée prémonitoire : « Jamais plus je ne
reverrai se dresser dans le ciel les grandes tours étranges » écrit-il
alors à propos… d’Angkor, où il passa en vitesse, tel un moderne
touriste, en 1901 (Loti, 1991 : 1220). Voilà des siècles que l’empire
khmer a disparu mystérieusement, ensevelissant la « forêt de pierre »
sous un épais manteau vert. Pourquoi ? Les guerres, les religions,
l’économie figurent parmi les raisons d’un déclin irrémédiable. Mais peut-être
aussi parce que cet empire fut trop rude et trop arrogant envers d’abord
sa propre population (comme le sera bien plus tard, le « nouvel empire »
khmer rouge, auteur d’un génocide d’Etat entre 1975 et 1979). Ayant perdu
leur aspect ostentatoire, les tours d’Angkor ont survécu grâce au travail
des archéologues, et aujourd’hui « inoffensives », les touristes
peuvent à nouveau les admirer et les photographier en plutôt bonne quiétude.
Les ex-tours qui dominaient fièrement le ciel de Manhattan avant l’automne
2001 ne sont plus et aucun archéologue ne dénichera dans cent ans ou plus
de grande merveille sur le site aujourd’hui en reconstruction. Par contre,
l’arrogance du « nouvel empire américain » parti en croisade
contre le terrorisme international, et qui nourrit partiellement sa haine
sur les décombres des Twin Towers,
risque non seulement de diminuer le nombre de destinations inscrites au
menu des catalogues des agences de voyage, mais surtout d’hypothéquer
la rencontre culturelle et humaine – entre hôtes et invités, ici comme
ailleurs – qui pourtant cimente toute expérience véritable du voyage.
Une perte en cours pour l’humanité en devenir. Pourtant, le temps semble
venu de voyager avec d’autres yeux et d’autres manières, simplement pour
éviter demain le pire. De la sorte, on peut se mettre à rêver ou à espérer
que prochainement le voyage éthique s’imposera de lui-même… Le voyage touristique, un risque
d’errer qui vaut le détour ? Oui certainement !
Le voyage bonifie celle ou celui qui s’y adonne, et parfois – heureusement
– il améliore également le quotidien de l’hôte qui reçoit le visiteur.
Le voyage constitue un espace de liberté qui reste en grande partie à
conquérir. A l’heure où voyager apparaît plus difficile, suite aux attentats
du 11 septembre 2001 et de leurs conséquences tant sur les médias et l’opinion
publique internationale que sur les politiques sécuritaires des Etats,
le voyage offre paradoxalement une opportunité à vivre plus intensément,
à se détacher de l’emprise du quotidien, à échapper un temps à l’ordre
des choses et donc aussi au nouvel ordre mondial qui tendent à s’imposer
et à s’immiscer dans notre quotidien le plus intime. On constatera au
passage que moins de trois mille morts lors du spectaculaire effondrement
de deux tours au cœur de Manhattan ont durablement bouleversé l’ordre
touristique mondial bien plus que les quatre millions de morts depuis
moins de cinq ans au cœur de l’Afrique, celle des Grands Lacs et de la
République si peu Démocratique du Congo. Comme d’habitude, et cyniquement,
le cœur des affaires prime sur le cœur des ténèbres, les intérêts n’étant
pas les mêmes… Les entraves aux libertés et les abus de toutes sortes,
en particulier contre tout ce et tous ceux qui s’apparentent à un anticonformisme,
se banalisent et se normalisent. Devant ce fait irréfutable de menace
sur nos libertés, et face à la difficulté de faire entendre des voix divergentes,
le voyage fait office de repli stratégique où puiser une énergie renouvelée,
tout en étant à l’écoute de plus justes bruits du monde. Il est l’occasion
de réapprendre à contester, il permet de retrouver un sens à son existence.
De ce fait, le voyage est certes un espace de liberté, mais un espace
qui reste encore à conquérir au moment précis où les libertés tendent
dangereusement à se restreindre. Cette conquête de l’espace de liberté
offert par le voyage ne peut se faire sans remise en cause drastique de
ce que sont et ont été les « apports » de notre civilisation.
Cette conquête, sans compromis ni compromissions, forcément pacifique
et un brin libertaire, ne pourra pas non plus faire l’économie d’une patiente
réflexion, critique et interactive, sur les intelligences nomades à déceler
et à instruire, ici ou là sur la planète. Le « voyage désorganisé »
présente une voie alternative sans doute salutaire pour tous ceux qui
goûtent le monde en flânant avec l’envie de le fréquenter sans le conquérir
ni le dominer (Michel, 2003). En conclusion,
il s’agit aujourd’hui de ne pas occulter cette évidence que le voyage
d’agrément reste l’apanage de l’Occident et des couches de populations
privilégiées au Nord comme au Sud, et qu’en cela il n’échappe pas à l’histoire
et à ses tourments. Le sociologue Rodolphe Christin
constate que « le désir voyageur, de par son exigence d’altérité,
signale sans aucun doute la fermeture homogénéisante d’un Occident qui
essaime à l’extérieur sa propre image, ou bien, ce qui revient au même,
produit l’image d’une altérité simplifiée et réduite, médiatisée, convertie
aux ‘bienfaits’ de la production et de la consommation, soumise au règne
de l’expansive urbanité » (Christin, 2000 :
214). Il revient ainsi à l’individu-voyageur
de retrouver du sens, reproduire du réel, ré-insuffler
de l’imaginaire, dégager une évasion créatrice source de libération, sans
quoi l’histoire risque fort de se répéter et les drames de se perpétuer
en un cycle infernal sans fin. Le touriste doit veiller à ne pas se désimpliquer
de la vie sociale et politique, au contraire, il doit privilégier le collectif
et la rencontre, et surtout résister corps et âme à l’appel au repli sur
soi que lui lance une époque en proie au désarroi. Le tourisme
est, quant à lui, un avatar moderne de la colonisation. Et même si ses
habits sont plus décents, ses agents plus fréquentables, ses intentions
plus pacifiques, ses conséquences sur les paysages et les peuples du monde
ne sont pas toujours des plus louables à l’heure où les inégalités sociales
et économiques se renforcent sans honte et où son principal alibi – le
« développement » – s’interroge sans conviction sur sa raison
d’être. Sur le terrain de ces injustices naît le terreau de tous les terrorismes…
Dans ces conditions, que vient dramatiquement nous confirmer la conjoncture,
le tourisme comme archétype de la « culture » occidentale constitue
une nouvelle cible idéale du terrorisme. En ces temps de mondialisation
incontrôlable, les vacanciers au bout du monde comme au bout de la rue,
en leur qualité de représentants (souvent bien malgré eux !) de la
dite culture occidentale, forment des cibles (géo)politiques potentielles aux mains de tous les extrémistes.
Qu’on le déplore ou non, « le tourisme est encore souvent un libéralisme
au service des forts, légitime parce que puissant : quand ‘l’un et
l’autre’ se regardent sans parole, la régulation n’est-t-elle pas souvent
sauvage ? » (Viard, 2000 : 91).
A long terme, seuls un plus grand respect des différences, l’acception
d’autres modes d’être et de penser, et un règlement humain du fossé économico-social
entre les plus démunis et les plus nantis, pourront graduellement relever
le défi de la violence terroriste à l’épreuve du tourisme international.
Toute autre solution ne sera, au mieux, qu’une pause dans le conflit déclaré
ou larvé, en attente de mieux ou du pire. Pour l’heure,
on constate une frilosité évidente pour l’exploration de l’espace international,
et surtout, on a fort à craindre le succès annoncé d’un tourisme surprotégé
et d’un voyage trop bien organisé, le développement de circuits fléchés
et balisés à outrance, le triomphe du tourisme enclavé avec ses ghettos
et ses suffisances, son décor exotique et ses sujets-figurants.
La situation devient urgente à force de masquer la réalité sous prétexte
de protéger les affaires : le tourisme alternatif ne risque pas de
menacer le tourisme classique, et il n’est pas à exclure que les touristes
deviennent demain de plus en plus souvent des cibles. Terroristes, mouvements
de libération ou simples paysans du Sud, beaucoup l’ont compris :
ainsi, en juin 2004, en Turquie, l’ex-PKK –
rebaptisé Kongra-gel – déterre la hache de guerre avec l’Etat militaire
turc, en menaçant précisément les voyageurs occidentaux… Pour se faire
entendre de la dite communauté internationale – et passer au JT de 20h
– rien de mieux à ce jour qu’un enlèvement de touristes bien programmé !
Autre méfait regrettable lié à la dégradation de la situation touristique,
la montée de la xénophobie et le grand retour de l’irrespect : dans
les rues de Paris ou de Rome, un certain racisme se développe à l’encontre
des touristes étrangers (Chinois par exemple), surtout s’ils sont en groupes
de cinquante… Trop de touristes tue le tourisme, de la même manière que
trop d’avions dans le ciel pollue bien trop l’air qu’on respire… Alors
que faire et combien de temps encore attendre avant de prendre le problème
du tourisme à bras le corps ? Lorsque la toute-puissante industrie
du tourisme donnera son accord ou lorsque la terre tremblera pour de bon ?
Désormais, le terrorisme vient régulièrement, et tragiquement, nous rappeler
que le tourisme est une activité particulièrement vulnérable et, encore
et toujours, réservée à une élite. Pour la pérenniser, il faudrait sans
doute revoir en profondeur ses modes opératoires et de fonctionnement,
ses objectifs prioritaires, et au moins débattre d’urgence de sa raison
d’être en ce bas-monde. En se montrant moins
prédateur et en atténuant son arrogance, le tourisme international pourrait
encore avoir de beaux jours devant lui… On ne sait jamais ! Il n’y
a pas de fatalité dans cet univers impitoyable et les émeutes urbaines
et touristiques ne sont pas officiellement prévues… BIBLIOGRAPHIE
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sur les vacances, les voyages et l’hospitalité des lieux, La Tour
d’Aigues, L’Aube, 2000. Note : Cet article reprend
la postface inédite de la troisième édition de mon livre Désirs d’Ailleurs (Presses de l’Université
de Laval, Québec, 2004, 367 p.). |