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Tourisme truqué à Sumba
(Indonésie) Le
tourisme entre traditions ancestrales et trucages organisés : l’exemple des pasola
à Sumba-Ouest |
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Introduction
L’île
de Sumba se situe en Indonésie orientale entre les îles de Bali et de Timor.
Large de 70 km et longue de 200 km, elle intègre
la région de Nusa Tenggara
ou les petites île de la Sonde. Sumba est divisée en deux régions relativement
distinctes : Sumba Barat (ouest) et Sumba Timur (est). L’est de l’île, plus aride, avec sa capitale
régionale Waingapu, est connue pour ses textiles
traditionnels et plus fréquenté de longue date tant par les touristes que
les marchands. L’ouest, plus « sauvage », a su, pour l’instant,
préserver assez solidement ses coutumes et ses croyances locales. L’ouest
est également plus peuplé que l’est, Sumba Ouest comprend en 2004 une population
s’élevant à 390.000 habitants, la population totale de l’île approchant les
570.000 âmes (Kantor Statistik, 2004). Le tourisme
international rechigne à promouvoir cette destination et, pour l’instant,
les voyageurs indépendants sont les plus nombreux à tenter l’aventure. Entre
1999 et 2003, le nombre annuel de touristes étrangers arrivés à Sumba Ouest
a oscillé entre un minimum de 617 (en 2001) à un maximum de 1964 visiteurs
(en 2000), pas vraiment – apparemment – de quoi s’inquiéter quant à l’irruption
d’un tourisme de masse (Dinas Pariwisata,
2004)… Pourtant, des signes avant-coureurs apparaissent dans l’aménagement
des nouvelles structures hôtelières, l’intérêt pour des tours opérateurs occidentaux
ou installés à Bali, le succès actuel d’un tourisme de croisière qui commence
à s’intéresser de (trop ?) près aux côtes sumbanaises
(et dont les clients-touristes échappent aux statistiques
évoquées ci-dessus), et dans l’avènement d’un tourisme douteux et peu respectueux
des habitants et de leurs modes d’être et de penser.
Ce bref
article, centré sur la région de Sumba Ouest (capitale régionale : Waikabubak),
entend pointer du doigt l’émergence de ce tourisme voyeur et prédateur qui
risque à terme d’engendrer des frustrations et des jalousies sur le plan local
mais également des changements radicaux dans les coutumes et mode de vie autochtones.
L’événement majeur de la vie rituelle à Sumba Ouest reste à l’heure actuelle
le pasola,
festival de joutes cavalières traditionnelles, liées au contexte religieux
local (Marapu),
ayant lieu en plusieurs endroits en février et mars de chaque année. Le caractère
« exotique »– mais également guerrier et souvent sanglant – de ces
joutes équestres attirent de plus en plus de touristes
étrangers, avides de culture « authentique ». Les articles et documentaires
sur la « fête » du pasola se sont multipliés ces dernières
années. Le flux touristique est par conséquent devenu plus important lors
de ces manifestations en février-mars que durant
tout le reste de l’année.
Le
« vrai » pasola : tradition
culturelle, rituel religieux et compétition sportive
Officiellement,
et selon la coutume locale, quatre pasola
se déroulent en différents lieux :
1 :
Pasola de Lamboya, à Sodan
(en février)
2 :
Pasola de Kodi, à Tosi
(en février)
3 :
Pasola de Wanokaka, à Waigalli
(en mars)
4 :
Pasola de Gaura, à Ubu Olehka
(en mars)
Ces
fêtes rituelles, dont les dates exactes ne sont connues que quelques semaines
à l’avance, permettent d’exorciser nombre de spoliations et de conflits internes
ou latents accumulés au cours de l’année passée. Le prestige des participants
(et de leurs familles), des cavaliers aguerris et entraînés, est en jeu, et
l’honneur n’est pas un vain mot dans ce mime organisé des anciennes guerres
claniques. Si un cavalier se blesse, voire se tue, « au combat »,
c’est qu’il le fallait et qu’il n’était pas en odeur de sainteté avec les
esprits, les défunts ou les divinités. La dimension ludique et divine, et
surtout l’ordalie, sont omniprésentes dans le pasola,
dont l’issue annonce toujours ou presque d’abondantes récoltes et la joie
dans les foyers.
Il s’avère
ainsi que le pasola est inséparable du contexte religieux autochtone. Le
Marapu, ou « religion des origines » des
Sumbanais, et les rato désignés pour s’occuper de tel ou tel pasola, investissent
pleinement le champ de la cérémonie et dictent les règles à suivre. L’aspect
profane que prennent aujourd’hui certains « vrais » pasola découlent
de la touristification du rituel, sa médiatisation
par l’intermédiaire de la presse ou des caméras de télévision, et bien sûr
de la volonté affichée du gouvernement indonésien de contrôler la situation
(problèmes de sécurité, éviter les débordements et les excès, en fait inhérents
à ce type de rituel forcément rude et généralement sanglant). Tour-opérateurs
indonésiens et étrangers, hôteliers et services touristiques de l’Etat, diverses
instances du gouvernement local, bref tous ces « décideurs » ne
souhaitent qu’une chose depuis des années : pouvoir fixer les dates des
différents pasola
suffisamment à l’avance afin de pouvoir insérer ces « festivités programmées »
dans les brochures des voyagistes, dans les plaquettes du ministère du Tourisme
et sur les tablettes des hôtels, etc. Pour cela, il faut cependant – normalement
– l’accord des rato du Marapu, et cela est une autre
histoire…
Le
« faux » pasola : tradition
réinventée, rituel truqué et compétition folklorique
Pour
convaincre les rato, les représentants
du gouvernement font appel à toutes les stratégies, y compris la corruption,
jugeant par ailleurs que plus rapidement les Sumbanais
quitteront leurs coutumes ancestrales et surtout leurs croyances Marapu, plus vite ils rejoindront les idéaux de l’Indonésie
dite moderne. De ce fait, aux yeux des agents gouvernementaux, un faux pasola ne pose pas
de problème majeur puisque, au contraire, il accélère le processus de civilisation
– mais de décivilisation,
au sens où l’entend R. Jaulin – qu’ils préconisent.
En
attendant, une autre forme de tourisme prédateur s’immisce dans le paysage
sumbanais : le tourisme de croisière.
Ainsi,
au courant de l’été 2004, cent cinquante touristes allemands, en croisière
dans l’archipel indonésien, faisant ici une escale entre Bali et Komodo,
débarquent à Pero, petit village côtier peuplé de
pêcheurs musulmans, situé dans le district de Kodi.
Une banderole accueille les visiteurs à leur débarcadère, suivi d’une horde
de vendeurs de tissus et d’objets artisanaux en tout genre qui haranguent
les touristes. Boutiques de souvenirs improvisées s’étalent le long du chemin…
Une situation qui d’ailleurs, concurrence oblige, envenime un peu plus les
relations déjà tendues entre autochtones musulmans (pêcheurs) et autochtones
animistes ou chrétiens (agriculteurs). Tout est prêt pour la foire, mais il
faut faire vite pour les vendeurs, d’une part parce que la concurrence est
rude, et d’autre part car des bus attendent déjà les clients pour les emmener
directement à Tosi, où un spectacle de danses occupera
les touristes en attendant le faux pasola. Tout est en place, les guides
locaux et les agences extérieures ont tout arrangé, vingt cavaliers costumés
s’affrontent de par et d’autre. Au passage, on notera que les guides locaux,
payés par le tour leader d’une agence balinaise, ont veillé à faire les choses
correctement : ils ont demandé l’autorisation au rato de Tosi (la fois précédente c’était au rato de Waingapu)
d’organiser ce faux pasola,
notamment en lui apportant un poulet, du bétel et des noix d’arec. Cette fois-ci
encore, le rato
était d’accord…
Mais
de plus en plus, les rato se disputent entre eux pour savoir s’il
faut accepter ou non la tenue de faux pasola. Un dilemme douloureux, compte tenu des pressions politiques
(le gouvernement et le ministère du Tourisme) et économiques (les tour-opérateurs,
les guides locaux, les marchands, les tisserandes, les artisans, et finalement
aussi, les touristes), que les rato ne savent appréhender :
il y a ceux qui défendent coûte que coûte la tradition et refusent d’entrer
dans le cercle vicieux de la commercialisation culturelle, et ceux qui estiment
qu’il est préférable de négocier avec l’industrie touristique et l’Etat pour
sauvegarder ce qui peut encore l’être de la tradition… Dans tous les cas,
la tradition est remodelée au son de la modernité : c’est toujours au
nom de la tradition à préserver que l’on décide, même si celle-ci est déjà
réinventée ou réadaptée à plusieurs reprises, en fonction des convulsions
de l’histoire. Unique concession laissée à la tradition, les organisateurs
de faux pasola ne peuvent
en aucune façon, du moins pour l’instant, « jouer » un pasola sur un terrain
où elle a lieu officiellement. Le lieu où se déroule un vrai pasola est sacré,
et personne pour l’heure n’entend braver cet interdit. On choisit alors un
terrain voisin et suffisamment vaste pour organiser le faux pasola.
Aujourd’hui,
l’accord pour organiser un faux pasola
passe de plus en plus par le gouvernement local tout autant que par les responsables
religieux, une autre preuve de la perte de pouvoir des rato au profit des
agents de l’Etat : si le gouvernement local est d’accord (Kantor Camat),
on va ensuite voir le chef du village (Kepala Desa) puis le chaman (rato), et si tout le monde donne
son accord, le faux pasola
peut avoir lieu. L’avis du rato n’est plus qu’un avis parmi d’autres. Un avis qui devient
par conséquent plus facile à détourner ou à convaincre en cas de refus… Le
chef du village suit, par intérêt ou tout naturellement, l’avis du gouvernement
local (dont il dépend souvent), et le rato éventuellement rebelle ou résistant
se retrouve isolé face aux deux symboles de l’Etat. Le rato qui persiste
à refuser s’exclut lui-même du groupe, il boycotte la manifestation folklorique
(le faux pasola)
mais n’est guère entendu ni suivi… Le pouvoir de la culture et de la religion
diminue fortement au profit de celui de l’argent et de la politique. L’affaiblissement
du pouvoir des rato annonce l’effritement
du Marapu, les chamans étant considérés par beaucoup
de jeunes comme arriérés et refusant le progrès, une orientation démodée qui
va à l’encontre de la « modernité » indonésienne et même du message
des églises chrétiennes installées à Sumba et qui ont le vent en poupe depuis
quelques années…
Timotheus, un jeune employé d’un hôtel de Waikabubak,
considère que depuis 2003, deux lieux accueillent essentiellement les faux
pasola : Wanokaka (le bateau accoste sur la plage de Rua) et Kodi (le bateau arrive à Pero).
Le rituel touristique, quant à lui, est toujours le même : entre une
et deux heures passées hors du navire, avec trois activités, voire une quatrième
en option (à remarquer, les repas ont toujours lieu sur le bateau, soit encore
un manque à gagner pour les populations locales) :
1 :
Achat de souvenirs, artisanat, textiles « traditionnels » (10 mn)
2 :
Spectacle du faux pasola (40 mn)
3 :
Visite d’un village, à côté du lieu du faux pasola,
et encore les souvenirs (10 mn)
4 :
Spectacle de danses « traditionnelles », uniquement sur demande
des clients et commandé à l’avance (en 2004, quatre groupes de musique et
de danse se partagent ce secteur de l’activité touristique), en option (30-45
mn)
Les
faux pasola deviennent progressivement
une habitude. En 2003, il y avait un groupe d’Espagnols, et aussi des Australiens,
des Américains, des Français, des Canadiens, qui ont abordé les côtes de Sumba
Ouest dans l’intention de « voir » un pasola… Selon un
hôtelier installé non loin de la plage de Marosi
(district de Lamboya), il y a eu en 2003 et 2004
pas moins de quatre faux pasola
rien que dans le district de Kodi, plus à l’ouest.
Mais Lamboya et Wanokaka
ne font plus exception, et les touristes de croisière débarquent déjà sur
ces côtes pour assister à des pasola truquées et falsifiés. Des tour-opérateurs balinais,
tel que Panorama Tours de Denpasar (mais dont le
patron est un Suisse), et bien d’autres agences, la plupart s’affiliant avec
des intermédiaires locaux, n’hésitent pas à emmener leurs clients sur les
traces de la culture (perdue ou en perdition ?) sumbanaise.
Comme le suggère encore cet hôtelier, lui-même impliqué dans ce tourisme de
la dérive, et néanmoins conscient de la supercherie vendue aux touristes,
tout le monde y « gagne » avec cette forme d’exploitation de la
culture : les médias, les voyagistes, les hôteliers, les guides locaux,
le gouvernement, les artisans… La culture, hélas, a tout à perdre ! Le
tourisme n’a pas peur du ridicule, et la demande d’exotisme est telle qu’on
n’hésite pas, localement, à de drôles de trucages. Un exemple extrême est
celui des faux vers marins (nyale),
en l’occurrence des pâtes aquatiques ! Piter,
un guide local qui a assisté à la scène, m’a raconté que sur la plage de Wanokaka, lors de la récolte des vers marins qui, à la tombée
de la nuit, précède le début du pasola, les fameux nyale ont été remplacés
par des nouilles qu’on a placés dans l’eau et qui remontent lentement à la
surface…
Conclusion
Les
faux pasola ont sans doute un bel avenir
devant eux. De rares Sumbanais mais surtout des
proxénètes de l’exotisme en tout genre (marchands, voyagistes, instances gouvernementales
et touristiques) vont s’enrichir sur le dos de la culture sumbanaise, sans pour autant que cela ne bénéficie à la majeure
partie de la population locale. L’avenir est sans doute aux « foires »
(pameran)
touristiques, mêlant tradition réinventée et commerce touristique, un peu
à l’image de ce qui existe déjà dans l’est de l’île, et que Jill
Forshee a fort bien décrit : en 1993, elle
se souvient d’un patchwork de musiques et danses régionales sur fond de rituels
réadaptés, bref « un pameran se déroule
au centre du village où les habitants sont vêtus de leurs plus beaux costumes.
Le groupe touristique (qui arrive en bus) observe le spectacle, écoute les
commentaires par les (habituellement) tours leaders anglais ou hollandais,
puis circule autour du village pour regarder les centaines de tissus qui sont
présentés à la vente » (Forshee, 2001 :
132-133). Sumba Ouest est sur la même voie que Sumba Est même si des variantes
existent, et peut-être même quelques résistances ici ou là. A voir…
Le problème
est aujourd’hui le suivant : combien de temps encore le vrai pasola sera-t-il plus importante
aux yeux des Sumbanais que le faux, celui-ci gagnant
en « notoriété » du fait de la présence des touristes, de l’organisation
gouvernementale, et surtout des bénéfices financiers que tout le monde – ou
presque – empoche au passage… La commercialisation des fêtes et des rituels
sumbanais – ici le pasola, mais demain d’autres coutumes
ou rites – met gravement en péril le fondement même de la culture de Sumba
Ouest et de la religion Marapu. Les prédicateurs
chrétiens qui parcourent les villages en quête d’âmes esseulées, les serviteurs
du gouvernement indonésien, les opérateurs touristiques étrangers ou locaux,
et les voyageurs internationaux à la recherche d’ikat et d’artisanat
traditionnel le savent bien et, chacun de ces groupes de pression à sa manière,
entend profiter de la situation avant qu’il ne soit trop tard… Faut-il alors
interdire les faux pasola ? Une bonne solution, certes, mais peu probable !
Le gouvernement régional pourrait pourtant interdire la tenue de ces faux
pasola,
sous le juste prétexte qu’ils défigurent la culture locale, mais y songe-t-il
seulement ? Son intérêt ne va pas dans ce sens : entre la préservation
d’une culture en mouvement et l’acculturation pure et simple, son choix ne
fait guère de doute !
Références
Boneff Marcel, « Guide Archipel IV : l’île de Sumba »,
Archipel, n°19, Paris, Ehess, 1980, pp. 119-141.
Dinas Pariwisata, Statistiques sur
les flux touristiques, 1999-2003, Waikabubak, Sumba
Barat, novembre 2004.
Forshee
Jill, Between the Folds. Stories of Cloth, Lives and Travels
from
Kantor
Statistik, Document recensement 2004 de la population,
Waikabubak, Sumba Barat,
novembre 2004.