Pour en finir avec
l’égocentrisme des voyages et les devoirs de vacances
Ils voyageaient lentement,
car ils n’avaient d’autre but que de découvrir le monde.
Jørn Riel, Arluk
Depuis toujours les hommes se sont déplacés pour des motifs
variés : chasse ou cueillette, élevage, commerce, guerre, politique. Que
le simple souci d’exploration se soit manifesté au gré de ces cheminements,
cela ne fait aucun doute même si des nuances doivent être faites. En effet, le
nomade, équipé de savoirs traditionnels dûment éprouvés, circule dans un
territoire défini où, génération après génération, les meilleurs pâturages ont
été repérés. Seul un drame pourrait le conduire a
changer de route et modifier ses plans. Surtout lorsque la piste est jalonnée
de puits qu’aucun luxe ne permet d’éviter, sauf au prix de grandes catastrophes
et de tourments sans nom. De son côté le chasseur se déplace sur un territoire
où les usages du gibier ont été identifiés ; s’il migre à la suite des
caribous, il le fait à l’image de son père et de son grand-père avant lui.
Mais les hommes ont des désirs et des plaisirs qui traversent les
âges et les peuples. Il y a fort à parier que nos anciens marchands aient connu
des moments d’allégresse au contact d’autres mœurs, sentant leur connaissance
des terres et des usages grandir au fil des rencontres, les chemins maritimes
s’ancrer dans leur mémoire, de nouveaux gestes nourrir leur expérience.
Toutefois n’oublions pas qu’ils ont dû tout autant éprouver d’horribles tracas
en affrontant les maladies et les moustiques, les embuscades au détour de
gorges isolées. Les premiers explorateurs partaient souvent avec en
arrière-fond des projets géopolitiques soutenus de préoccupations stratégiques
d’envergure. Que l’orgueil d’avoir été les premiers les ait poussé à prendre
des risques, sûrement, mais, là encore, combien ont dû s’émerveiller devant les
exubérances tropicales ou les aurores boréales de pays jusqu’alors inconnus.
Abordés avec armes et ignorance, de nouveaux territoires se livrèrent à la
connaissance occidentale au prix de grandes destructions et de milliers de
morts. De ce point de vue, l’Occident découvreur, l’Occident tapageur gorgé
d’orgueil et de convoitise s’est toujours tenu du bon côté du manche.
Les Occidentaux n’ont toutefois pas été les seuls à voyager, on
sait par exemple que des marins malais traversèrent des mers et des océans, des
Polynésiens aussi, des Arabes également... Mais ces peuples n’essaimèrent pas
autant que les Occidentaux, leurs implantations furent plus volatiles, du moins
au regard de l’histoire. Ils ne se mondialisèrent pas autant : peut-être
n’avaient-ils pas suffisamment d’orgueil pour cela, peut-être étaient-ils
davantage (trop, penseront certains) respectueux d’équilibres invisibles qu’ils
pressentaient, équilibres étroitement liés à leurs actes et à leurs intentions,
mais encore à ceux d’esprits ou de dieux sourcilleux. On doit en déduire qu’il
existe différentes manières de conquérir autrui, chacune ayant un motif et un
impact différents. A quand un traité des conquêtes, avec exposé des
méthodologies et analyse des résultats ?
Cette énorme pulsion occidentale, ce désir d’être partout,
demeure d’actualité et se généralise. Elle est une caractéristique de ce qu’on
appelle la mondialisation, forme aboutie de l’occidentalisation du monde. Elle
n’est plus l’apanage de guerriers d’Etat ou de marchands audacieux suffisamment
fortunés pour armer une expédition. Qui se veut un citoyen respectable doit
partir car les voyages ne forment plus seulement la jeunesse, ils divertissent
aussi les travailleurs éprouvés et les retraités riches en disponibilité. Ces
derniers sont d’ailleurs une clientèle privilégiée des voyagistes, y compris
des organisateurs de voyages dits d’aventure.
« Aujourd’hui c’est à celui qui part le plus loin pendant
les vacances » me disait l’autre jour un réfractaire aux circuits à
l’étranger. Devenu produit, le voyage génère une filière entre producteurs et
consommateurs. Dans ce contexte les territoires deviennent la proie de projets de
mise en valeur ; des itinéraires balisés, fonctionnels, émergent et pré-fabriquent la découverte pour mieux canaliser les touristes-découvreurs. Pourvu qu’ils ne soient pas trop
désorientés !
Des organisations s’activent pour vous envoyer au loin, c’est-à-dire
aux quatre coins de la terre, sans oublier les pôles. Certes, encore faut-il en
avoir les moyens. C’est exact, même si les prix baissent et que le coût de la
vie dans les pays du Sud est moins élevé qu’en Europe. Si vous êtes ambitieux,
le sponsoring peut s’avérer une solution. Des sponsors existent et, en montant
en épingle votre projet, vous parviendrez peut-être à commercialiser votre
périple et à entrer, de façon plus ou moins provisoire, dans le rang des
professionnels de l’aventure. Vous symboliserez dès lors l’esprit d’initiative,
l’audace et l’ambition. Vous incarnerez les valeurs du très bon professionnel
que s’arrachent les entreprises. Vous écrirez peut-être l’un de ces livres issu
d’un genre extrêmement codé et trop souvent dénué de toute qualité
littéraire : le journal d’expédition qui, jour après jour, égrène des
évènements anodins sans parvenir à en dévoiler la saveur, même si l’exploit
relaté est réel. Malgré votre bonne volonté, l’ampleur des risques et le degré
d’engagement de votre projet, vous voyagerez à l’écart des sillages des
aventuriers existentiels croisés dans les livres de Jack London ou de Luis Sepúlveda. Ils vous ont fait rêver pourtant. Mais ne
voyez-vous pas que ceux-ci, malgré leur besoin d’argent chronique, s’acharnent
à fuir toute espèce de reconnaissance ?
Pour être dans le vent chacun doit partir et consommer du voyage
et du pays, un guide à la main, que vous soyez routard ou futé. Si vous venez
là pour la première fois sachez que des foules vous ont précédé. Sinon des
foules, au moins quelques-uns. D’où la nécessité, pour qui souhaite se
distinguer, d’inventer des « premières » en multipliant les manières
de voyager : le fleuve Amazone en planche à voile, la brousse en ULM et le
Pôle Nord à genoux. Au-delà du comique, une vérité se dévoile : la manière
de voyager est cruciale dans le mode de connaissance exotique. Le registre
cognitif n’est pas le même, en effet, selon que vous allez à pied ou en
voiture, à la rame ou en bateau hors-bord, selon que vous empruntez l’autoroute
ou le chemin de muletier. Une autre solution pour acquérir une visibilité
commerciale est de partir sur les traces d’un illustre prédécesseur ou de
figures emblématiques, coureurs des bois ou caravaniers. Combien d’aventuriers
partiront encore sur les traces d’Ella Maillart ou d’Alexandra David Neel ?… Cette mise en perspective nostalgique permet de se
prendre pour qui l’on n’est pas et qui l’on ne pourra plus jamais être,
changement d’époque oblige.
Un constat, assez triste j’en conviens, doit être fait :
aujourd’hui l’esprit de découverte, d’aventure et d’exploration perdure mais
les conditions de son épanouissement géographique ont presque disparu. En
revanche, des chemins de connaissance demeurent, exigeants et cachés. La
géographie de l’esprit reste une anthropologie à déchiffrer. Voilà où peuvent
encore nous conduire de magnifiques voyages d’exploration, au cours desquels la
rencontre et l’attention exotique peuvent révéler de nouveaux mondes - et
peut-être de nouveaux modèles culturels à venir…
Au-delà de la surenchère et du bruit, de l’égocentrisme aussi,
l’expérience intérieure traverse les formes et les âges. C’est là qu’un bijou
se tient. Une connivence fugace avec le réel, une extase qui vous tient dans la
joie d’être au monde et vous rend heureux d’être simplement en vie, ici,
maintenant, dans une unité fondamentale. Silence, isolement, lenteur, proximité
de la terre. Certaines conditions d’existence, par l’ambiance mentale qu’elles
favorisent, se révèlent plus propices que d’autres à de tels éclairs, qui
soudain vous mettent en phase avec ce qu’il y a d’éternel en l’homme. Le
problème est justement de parvenir à s’installer au long cours dans cette
conscience, qui fondamentalement n’a rien à voir avec les vacances de tout le
monde, ni avec les exploits de quelques-uns.