Mieux routard
que jamais ! par Franck Michel
Vie et mort du routard ! En Occident, le routard est l’héritier de la génération Beatnik
puis de celle de Mai 68, autrement dit de Kerouac et de la « route
des Zindes ». Mais avant cela, sans revenir aux pèlerins
et autres mendiants en tout genre de la période médiévale, son ancêtre
remonte au moins aux chemineaux et aux vagabonds de la fin du XIXe
siècle, premiers oubliés de la révolution industrielle. Réfractaire à
la société dominante qui souvent l’a exclu, le routard fut d’abord un
errant en quête de survie. Autant London que Rimbaud. Progressivement,
le penchant libertaire sur fond de nomadisme volontaire prendra le dessus
sur la misère. A mon sens, deux ouvrages mythiques, publiés dans les années cinquante,
plantent le décor et conjuguent le désir de partance avec celui de la
liberté : Sur la route de
Jack Kerouac et L’Usage
du Monde de Nicolas Bouvier. A l’origine, le routard est celui qui,
en rupture de ban et rebelle à l’encontre d’un certain ordre social et
moral, prend le large pour mieux rompre avec le monde. Pour ensuite le
retrouver voire le créer autrement. Nomade du loisir, le routard actuel est d’abord un « backpacker », armé du Lonely
Planet sinon du Routard, et nourri d’un solide
appétit d’Ailleurs, même si la découverte de ce dernier s’avère souvent
plus un prétexte qu’un objectif en soi. Pour la découverte de soi !
Mais dans une acception plus large, le terme de routard peut aussi
rassembler tous ceux qui, du vagabond au touriste, du hobo d’antan au bobo d’aujourd’hui, errent sur les routes
en quête de travail ou s’en vont retrouver la ville à la campagne au volant
de leur 4x4... Bref, difficile d’établir un profil type : dis-moi
comment tu prends la route et je te dirais qui tu es ! Mode d’être ou
de paraître ? Les valeurs que défend le routard
version beatnik – une conception rappelons-le occidentalo-centrée
– est la liberté d’errer comme bon lui semble aux forts accents à la fois
libertaires et romantiques. Ce routard est le fruit sinon le produit d’après-guerre
et bientôt des « Trente Glorieuses ». Il propose une « alternative
nomade » (Chatwin), un autre voyage vers
les autres et vers soi. Quel
héritage ont laissé les prestigieux devanciers beatniks ? Les routards
ont été et restent des touristes expérimentaux, c’est-à-dire ceux qui
fréquentent les premiers des lieux qu’emprunteront plus tard des trekkers,
des vacanciers, bref des touristes comme tout le monde. Plus le routard
quitte la misère et plus il ressemble au touriste. Des années 50 aux années
80, cette évolution est sensible, le passage du temps et l’essor du libéralisme
aidant. La différence entre routard et touriste est de plus en plus tenue.
Le touriste consomme du voyage et des monuments comme le routard consomme
des kilomètres et une mythologie. Et les deux ne cessent de se rencontrer,
dans le train comme au café, au musée du Prado à Madrid comme sur la grande
Muraille de Chine. La distinction devient plus symbolique que réelle. Aujourd’hui, le routard n’est
pas plus qu’hier un militant politique ou un acteur social en voyage,
mais il se sent généralement assez concerné par les notions de tourisme
durable et du voyager autrement, même si les actes ne rejoignent pas toujours
les pensées ! Le routard est surtout devenu un touriste consommateur,
certes un peu plus éclaireur et défricheur des sentiers peu battus que
ces congénères allongés sur le bord de la piscine de l’hôtel ou parcourant
au pas de course tous les musée de Florence dans la journée, mais il n’est
plus ce marginal un peu inquiétant qu’on redoutait on ne sait pas trop
pourquoi autrefois lorsqu’il arpentait les routes avec son bagage plus
proche du baluchon que de la valise... Le terme de routard a été galvaudé
comme tant d’autres, il est désormais respectable voire même un modèle
de prise de risque dans un monde trop confortable. Pour l’évolution du
routard en 30 ans, il suffit par exemple de voir la tête et l’accoutrement
du « voyageur indépendant » sur les couvertures du Guide du routard dans les années soixante-dix et aujourd’hui... Cela
donne une bonne idée de la route parcourue. De
la Route 66 à l’Autoroute du Sud, On
the Road again mais The Times are changing... Les
néo-routards, qui sont-ils ? Des capitalistes à la petite semaine
autant en perdition qu’assoiffés d’exotisme ? Sans doute... Mais
encore... Le routard moderne a fait sa
révolution du voyage en mêlant mondialisation et consommation, rendant
la route moins libertaire et plus confortable. Ces faits révolutionnaires
sont essentiellement au nombre de cinq : la carte de crédit ;
le téléphone portable ; l’e-mail et l’usage
d’internet ; l’assurance rapatriement, et des dates fixes
de retour ; la « démocratisation » du voyage et la multiplication
des vols aériens. Une sur-communication
technologique qui ne laisse plus guère de temps ni d’espace pour la rencontre
humaine. Avec un tel arsenal, l’aventure est plus au coin de la rue qu’au
bout du monde ! Pourtant, dans les représentations, et du fait souvent
de son comportement et de son accoutrement, le routard rejoint le hippie
dans l’imaginaire collectif. La majorité de la population n’hésite pas
à les ranger tous les deux sous une même appellation, plutôt consensuelle :
les babas cool. Au point parfois de les confondre !
Le routard actuel n’est pourtant ni oisif ni flâneur, il privilégie la
vitesse au détriment de la lenteur : un voyage pour être réussi doit
paraître rentable, c’est-à-dire beaucoup de lieux visités, le plein d’exotisme
et de photos et le vide de temps libre... Les destinations évoluent selon
les modes en cours : dans les années 1990, Cuba et le Vietnam furent
en vogue pour les routards et les touristes en général, c’est déjà en
train de se terminer, et les voyageurs indépendants préfèrent de nouvelles
destinations moins fréquentées ou surfaites : Iran, Afrique du Sud,
Laos... Certaines destinations traversent cahin
caha toutes les épreuves, même les plus dures :
Népal, Indonésie, Pérou, Inde, Thaïlande... D’autres ont du mal à émerger
souvent pour des raisons spécifiques, souvent compréhensibles :
Bhoutan, Pakistan, Birmanie... Ou encore se ferment ou se referment :
Corée du Nord, Irak, Afghanistan, Afrique centrale, Colombie... Comme
tout le monde, les routards n’ont plus la même liberté de circuler où
bon leur semble. Sans argent et sans visas, le monde se parcourt plus
difficilement ! Aujourd’hui, routard ou non,
on voyage de plus en plus souvent mais de moins en moins longtemps :
effet 35 heures et RTT ? Sans doute, mais pas seulement. Rares sont
les voyageurs individuels qui partent longtemps, plusieurs mois voire
années, cela relève de plus en plus du domaine « réservé » de
l’aventure et de l’exploit... Les distances sont plus courtes d’un bout
à l’autre de la planète, les moyens de transports privilégiés par les
routards sont les mêmes que ceux des « autres » touristes :
l’auto-stop ne fait par exemple plus recettes auprès des jeunes, sauf
s’ils sont fauchés. Mais dans ce cas, contrairement à vingt ans en arrière,
ils voyagent moins et restent à la maison... Voyager sans le sou est devenu
une bien plus rude épreuve aujourd’hui qu’hier.
A cela s’ajoute un monde plus instable géopolitiquement et des
frontières plus infranchissables que jamais... Idéologiquement, les routards
continuent d’emprunter aux beatniks américains tout en affichant un anti-américanisme
évident, un paradoxe de plus ! Finalement, ce n’est peut-être pas
tellement étonnant compte tenu du fait que les considérations économiques
n’apparaissent pas primordiales ni aux Beatniks, ni aux Hippies, ni aux
backpackers actuels. Cet univers routard commun partage
avant tout le besoin de vivre et pas du tout celui de survivre. La route
est, quoi qu’ils écrivent ou en disent par ailleurs, plus un exotisme
qu’une nécessité, elle conduit à la quête d’un paradis et non pas à l’exil
ou à la demande d’un asile... Le routard est d’abord un adepte volontaire
du nomadisme du loisir. Ce n’est pas un hasard si le phénomène est d’ailleurs
occidental et intéresse essentiellement un public occidental... De la route à
la rue et du routard au zonard, le chemin est parfois rapide... Le marginal anti-conformiste
de la route est, « traditionnellement », le routard, à l’image intacte, celui de la rue est le zonard, autrement dit celui qui à la fois
zone et vit dans la zone, autrement
dit à la périphérie sordide et/ou dans la misère noire... Routard et zonard
sont des mots qui ne connaissent pas la même fortune. Le second aspirerait
bien souvent à devenir le premier. Par contre, le routard qui sombre,
dans la déroute ou dans la délinquance, devient un définitivement un zonard…
Ainsi, route et rue portent des sens différents dans le
langage courant : « je te mets à la rue » contraste avec
« je te mets sur la route », la première phrase note une forme
de désespoir, la seconde plutôt d’espoir... Il vaut mieux se retrouver
sur la route que dans la rue. Un routard qui se perd en route,
se détourne parfois de la voie à suivre, il peut aussi sombrer et errer
sans but, sans le vouloir et sans joie. Cette déroute dans la vie change
le routard en zonard, le transformant quelquefois en « sans domicile
fixe ». L’univers routard devient mythe au contact de la détresse.
C’est aussi pourquoi je ne pense pas que la philosophie du zonard se rapproche
de celle des routards d’antan. Autrefois, aux yeux de la société, ce sont
les vagabonds, les clochards, les errants, et autres mendiants ou indigents,
qui étaient pourrait-on dire l’équivalent des zonards d’aujourd’hui. Le
routard est étranger de l’univers véritable de la misère. La privation
subie et la souffrance involontaire ne sont pas de son registre. Si le
routard, autrefois comme aujourd’hui, est pauvre, c’est davantage par
choix d’un mode de vie particulier – une forme de nomadisme volontaire
– et non pas sous la contrainte. Ce qui n’empêche pas certains routards
de basculer un jour dans la catégorie des zonards, des exclus, des pauvres.
Des nouveaux pauvres plus précisément. Mais il y a encore autre chose qui se produit
aujourd’hui dans l’univers de la route qui n’est autre, entre dégradation
crûment mondialisée et gâchis dûment orchestré, que le reflet de la société
dominante sur le nomadisme en général. S’il y a un siècle, l’ancêtre du
routard arpentait les routes pour dénicher un emploi saisonnier mal payé,
la figure actuelle du routard aisé devenu job-trotter (puis « expat »)
semble aux antipodes du « misérable » prédécesseur... Pourtant,
chômage et précarité pour beaucoup sont là pour rappeler que ce routard
des origines – errant dépossédé aux cinq « sans » : sans
papiers, sans famille, sans domicile fixe, dans emploi, sans argent –
est en train de renaître de ses cendres. Dans le contexte social déplorable
actuel, l’errant appauvri – on est loin du hippie partant en stop à Katmandou !
– rejoint le pauvre tout court, le délinquant, le nomade, le clandestin,
etc. La stigmatisation est bien là, les Roms ou les nouveaux « Travellers »
le savent bien ! Si le nouveau routard est arrivé, il n’est pas sûr
qu’il soit bien accueilli par « la société de touristes » qui,
comme l’a bien montré Zygmunt Bauman dans Le Coût humain de la mondialisation, a
une peur bleue et maladive des vagabonds... Aujourd’hui, on préfère s’en
tenir à une vision romantique du routard – flânerie et liberté – à une
époque où ces deux termes ne signifient plus grand chose au quotidien
pour nos contemporains, plutôt que d’oeuvrer, chacun à sa manière, au
retissage du lien social et à la promotion d’un autre usage du monde... Le néo-routard,
idiot de la route ou nouvel Ulysse ? Le routard a bonne presse. Souvent rebaptisé traveller ou backpacker, impérialisme linguistique
oblige, mais aussi histoire de lui ôter, de lui extirper même, ses oripeaux
68-tards et de le « relooker » version « new Millenium »,
le routard nouveau se démarque finalement bien davantage du touriste lambda
que du crû routard précédent... Il fuit le touriste de peur de trop lui
ressembler. Et puis il est, pour beaucoup, plus avantageux d’apparaître
sous les traits d’un aventurier de la route que sous ceux d’un vacancier
plagiste ! Le
routard, dès son apparition, tient à se distinguer du touriste. C’est
sans doute l’une de ses raison d’être !
Mais le profil type n’existe plus, et je ne suis pas persuadé qu’il ait
existé un jour, sinon dans l’imaginaire des voyageurs. Dans Travellers,
Alexandre Kauffmann montre bien en quoi le néo-routard
est un touriste honteux, en rupture d’Occident, mais hélas encore bien
incapable de rencontrer l’Autre. D’ailleurs comment le pourrait-il, chargé
de bagages et riche d’un pouvoir d’achat qui fait rêver des millions de
gens qui ne voyagerons jamais ! Le
routard – le backpacker plutôt que le roadman en anglais – est bien celui
qui porte un sac sur le dos. Tel le mythe de Sisyphe, le poids en est
lourd à porter, et sa seule présence indique immédiatement à l’autochtone
que l’on vient d’ailleurs. Si le fait de porter un sac sur son dos n’a
guère changé au cours des dernières décennies, même si le gore-tex a remplacé le vieux cuir
délavé, ce qui a changé c’est d’abord le routard lui-même. Il suffit d’ailleurs
de voir la tête du guide éponyme il y a vingt ans et aujourd’hui :
aucun doute, le routard a vieilli, il est plus assagi et même un peu beauf. C’est sans doute l’époque qui le
veut ainsi, avec le poids grandissant de l’inévitable société de consommation.
Le routard nouveau, on le comprend, délaisse volontiers les galères de
l’auto-stop pour préférer les joies du 4x4, il privilégie les auberges
dites de charme aux dortoirs sordides et aux guesthouses les plus délabrées, il quête volontiers les spécialités
gastronomiques plutôt que la gargote peu appétissante du coin, etc. Souvent,
le touriste s'apparente au villégiateur ou au vacancier ; dans ce
contexte, le routard (le flâneur, le stoppeur)
devient une figure alternative, entre touriste et aventurier, le
tout sans caméras et loin des médias. Les routards, ne les mésestimons
pas, ont été et restent des touristes
expérimentaux, ceux qui fréquentent les premiers des lieux qu’emprunteront
plus tard des trekkers, des vacanciers,
bref des touristes comme tout le monde ! On notera que,
par une sorte de terrible cycle naturel, le routard finit plus tard touriste,
un peu comme le contestataire d’autrefois termine sa carrière dans un
cabinet ministériel... Cela ne signifie pas du tout que le routard serait
un « bon » voyageur et que le touriste ne serait que l’idiot
du voyage, la réalité est infiniment plus complexe... Mieux routard que jamais, le
voyageur néo-libertaire, consommateur malgré lui, usager de la route,
n’est que l’ombre de son image mythique, un doux fantasme occidental pour
Occidentaux en rupture de ban, en mal de vie et d’Orient, mais ne manquant
de rien... Partir
relève de nos jours d’un fin calcul. Le routard – ou ce qu’il en reste
– est un voyageur comme les autres, ni meilleur ni pire. Bref, Sur
la route, le monde a bien changé. La mythique génération « routard »
est bien morte, vive la génération « routard »... |