Eduardo Galeano, Sens dessus dessous. L’école du monde à l’envers, Paris, Homnisphères, Coll. « Imaginaires politiques », 2004, 354 pages (illustrations José Guadalupe Posada, trad. Lydia Ban Ytzhak).

 

Voilà un livre qui va dans tous les sens, et cela d’abord pour nous sensibiliser à repartir dans le bon sens dans un monde devenu insensé ! Ecrivain et journaliste uruguayen, Eduardo Galeano est l’une de ces précieuses voix d’Amérique latine qui n’a jamais cessé de lutter contre les injustices d’un ordre local ou international aussi vorace que répressif. Célèbre, il y a trente ans déjà, pour son ouvrage Les veines ouvertes de l’Amérique latine, il s’est toujours fait l’avocat des vaincus, des oubliées et des démunis d’un continent spolié et pillé depuis que les Espagnols, il y a cinq siècles, ont un jour funeste décidé d’entreprendre la conquête des âmes par les armes.

Depuis, les Espagnols et autres Portugais ont quitté les lieux en veillant – autre malheur irrémédiable – à laisser leurs langues latines en souvenir aux autochtones qui n’en demandaient pas tant. La suite prend la forme d’un mauvais film américain où le Sud du continent est devenu l’arrière-cour du Nord, pour l’infortune des habitants du Sud... Dans Sens dessus dessous, l’auteur revient sur le désastre qui se déroule impunément dans tous les coins de Sud d’un monde global devenu fou. La vague libérale de ces trois dernières décennies n’aidant en rien le traitement de cette étrange folie pourtant évitable... Et le « Nouveau monde », arrogant de par sa jeunesse car trop ancien et refusant de le reconnaître, n’est pas en reste : « Aux Amériques, la vraie culture est fille de plusieurs mères. Notre identité, multiple, tire sa vitalité créatrice de la féconde contradiction entre les parties qui la composent. Mais nous avons été dressés à ne pas nous voir nous-mêmes. Le racisme, mutilateur, empêche la condition humaine de resplendir pleinement de toutes ses couleurs. L’Amérique est toujours malade du racisme ; du Nord au Sud, elle continue à être aveugle d’elle-même ».

Le livre est critique d’un monde qui non seulement ne tourne plus rond mais fonctionne à l’envers au mépris des humains encore dignes de ce nom : notre prochain se voit réduit à une menace, la solitude et la peur sont les seuls horizons ouverts. Autrement dit, l’humanité paraît condamnée si un sursaut ne va pas s’opérer rapidement, si un réveil brutal de tous les endormis et autres planqués ou intoxiqués ne vient pas interrompre le déclin annoncé ! Galeano précise dès les premières pages que « le monde à l’envers nous apprend à subir la réalité au lieu de la changer, à oublier le passé au lieu de l’écouter et à accepter l’avenir au lieu de l’imaginer : ainsi se pratique le crime, et ainsi est-il encouragé. Dans son école, l’école du crime, les cours d’impuissance, d’amnésie et de résignation sont obligatoires ». Avec un tel constat, lucide mais froid, l’écrivain engagé plante le décor de son livre et du monde, un univers impitoyable à Dallas comme à Rio, où « pendant que les enfants riches jouent à la guerre avec des balles à rayons laser, les balles de plomb menacent déjà les enfants des rues ». Assassinés par les Escadrons de la mort payés par des riches emmurés, les gamins paumés de Rio tombent en même temps que les gamins de Badgad, torpillés par d’autres escadrons, escadrilles même, sous contrat encore plus officiel mais toujours de couleur kaki. Le droit international, souligne Eduardo Galeano, n’existe que pour légitimer l’invasion et le pillage tandis que le racisme poussait et pousse encore comme de la mauvaise herbe à l’ombre des casernes et des multinationales, forcément nés pour s’entendre... Le devoir de mémoire est une affaire sérieuse, et si l’on piétine allègrement le passé des Indiens exterminés et des Noirs enchaînés, c’est que le travail n’a pas été bien mené, ou trop rondement rejeté dans les poubelles de l’histoire officielle. Même pour le Vietnam, il reste encore à faire : « Du point de vue des Etats-Unis, il est juste que les noms des Nord-Américains tombés au Vietnam soient gravés, sur un immense mur de marbre, à Washington. Du point de vue des Vietnamiens, tués par l'invasion nord-américaine, il manque là-bas soixante murs »... Mais, comme l’atteste la bonne paie du crime lorsqu’il se pratique à grande échelle, l’époque est plutôt à l’amnésie obligatoire. Et l’auteur s’en prend à juste titre à l’impunité des chasseurs-casseurs d’hommes : « C’est l’inégalité devant la loi qui a fait et continue de faire l’histoire réelle, alors que l’histoire officielle n’écrit pas la mémoire, sinon l’oubli. Nous le savons bien en Amérique latine, où les exterminateurs d’Indiens et les trafiquants d’esclaves ont leurs statues sur les places des villes, et où les rues et les avenues portent d’habitude des noms de voleurs de terres et de videurs de caisses publiques ». 

Politiques, économiques, sociales ou tout simplement humaines, toutes les situations intolérables interpellent l’auteur. Il décortique ainsi avec l’enseignement et l’industrie de la peur qui gangrènent nos (sur)vies terrestres pour les rendre chaque jour qui passe un peu plus insupportables. Il analyse également le lien intrinsèque entre racisme et machisme et son continent d’origine n’illustre que trop bien l’exclusion, ici des populations amérindiennes, là des femmes. Et de rappeler ce qu’on observe aisément à tous les coins de rue et de pièce : « On reconnaît une certaine utilité de la femme à la maison, à l’usine ou au bureau, et on va jusqu’à l’admettre qu’elle peut être indispensable au lit ou à la cuisine, mais l’espace public est virtuellement monopolisé par les mâles, nés pour les luttes du pouvoir et de la guerre ». Ceux qui prêchent l’égalité, à grands renforts de communication et de publicité (ces deux vertus modernes devenues les fossoyeuses des idées réellement novatrices), sont par ailleurs ceux qui généralement la pratique le moins... Certes le tableau de la planète que nous brosse ici Galeano n’est ni rose ni bonbon, ni même sombre, mais simplement et cruellement noir, comme en atteste cette information qui en dit long sur le désespoir de l’humanité : « En avril 1997, Galdino Jesus dos Santos, un chef indien qui était en visite dans la ville de Brasilia, fut brûlé vif pendant son sommeil à un arrêt de bus. Cinq jeunes de bonnes familles, qui marchaient en bande, l’arrosèrent d’alcool et y mirent le feu. Ils se justifièrent en disant : - On croyait que c’était un mendiant »... Il est vrai que les mendiants comme les enfants des rues appartiennent à l’univers glauque des « jetables », en Amérique latine comme ailleurs du reste (il y a un siècle en France, les « jetables » de l’Amérique d’aujourd’hui étaient nommés « déchets humains », une terminologie politiquement très incorrecte de nos jours. On le pense mais on ne le dit pas...). Et cela de plus en plus, d’ailleurs pensez à jeter un oeil sur le trottoir d’en face à votre prochaine escapade hors de chez vous, et vous découvrirez une flopée de désoeuvrés errant sans aucun espoir de lendemains qui chantent. Ils sont à deux pas mais on ne les voit pas, ou plus. Le monde s’arrange comme il peut avec sa misère. Et puis la télé fait écran. La flambée de mendiants tend à devenir un sport prisé pour les jeunes riches des grandes villes au Brésil un peu comme les actes islamophobes et autres graffitis antisémites dans les cités et communes rurales de France...

L’auteur invoque ce cher Bertolt Brecht qui disait avant tout le monde que « voler une banque est un délit, mais que la créer constitue un plus grand délit encore », dommage qu’il n’a pas été écouté à son époque, le monde aurait pu éviter quelques catastrophes ! C’est que la justice est quasi naturellement du côté de la banque. Justiciers assermentés et banquiers amadoués, même combat et surtout mêmes intérêts, tant financiers que politiques : « On punit en bas ce que l’on récompense en haut. Le petit vol est un délit contre la propriété, le grand vol est un droit des propriétaires ». Le pouvoir des kidnappeurs est sans faille ou presque. Ainsi avance le monde à l’envers. Droit dans le mur. Mais le mur, n’est-il pas une construction finalement toujours à la mode en ce temps béni (pour les castes dirigeantes) de peur globalisée ?

C’est derrières des clôtures et des barrières d’un autre âge que les décideurs et les forçats des nouvelles et prometteuses technologies triment pour forger un avenir radieux, contribuant ainsi à s’ôter eux-mêmes les dernières forces susceptibles de rejeter l’ordre du monde dans lequel ils surnagent. Eduardo Galeano souligne que « le droit du travail a été réduit au droit de travailler pour ceux qui veulent bien te payer et aux conditions qu’ils veulent t’imposer. Le travail est le vice le plus inutile. Il n’y a pas au monde de marchandise meilleure marché que la main-d’oeuvre ». L’idéologie du travail à tout prix est rebattu en brèche avec toutes les bonnes raisons du monde. On pensait pourtant avoir compris qu’après Auschwitz, le travail ne rendait pas libre contrairement à ce que prétendaient les inscriptions officielles du régime nazi : « Plus d’un demi-siècle plus tard, le fonctionnaire ou l’ouvrier qui a du travail doit remercier l’entreprise de la faveur qu’elle lui a faite en lui permettant de se rompre l’âme jour après jour, viande de routine, au bureau ou à l’usine. Trouver du travail, ou le conserver, même s’il est sans vacances, ni retraite, ni rien, et même si c’est en échange d’un salaire de merde, ça se fête comme si c’était un miracle ». Ainsi va le monde... du travail. Le citoyen n’est plus qu’une marchandise qu’on balance d’une boîte à l’autre, sans le moindre souci pour le produit... Si le Sud travaille en grande partie pour le Nord, la dégradation est générale, et les délocalisations aidant, les habitants les plus fragilisés perdent leurs emplois ici comme là. Au « profit » de gens plus facilement exploitables : « Les meilleures conditions pour les entreprises sont les pires conditions pour le niveau des salaires, la sécurité du travail et la santé de la terre et des gens ». Un nivellement par le bas qui ne sert que le haut du pavé. Mais un pavé ça sert aussi à autre chose...

Dans un chapitre où l’auteur s’attaque aux saccageurs de la planète, une place toute spéciale est dévolue à cette terrible plaie, l’automobile, qui a réussi à traverser impunément et même avec un succès catastrophique, le tout sans véritable accident de parcours, tout le XXe siècle.  La voiture, selon Galeano, représente sans conteste « le pire ennemi des êtres humains réduits à la condition d’êtres urbains ». Après l’auto, c’est toute la société de consommation qui est visée : « Dans cette civilisation, où les objets importent de plus en plus et les personnes de moins en moins, les fins ont été kidnappées par les moyens : les objets t’achètent, la voiture te conduit, l’ordinateur te programme, la télé te voit ». Le modelage du consommateur par la société marchande rend le citoyen dépendant et passif, incapable de s’éveiller aux autres mais sûr de son pouvoir d’achat : « Le consommateur exemplaire descend seulement de sa voiture pour travailler et pour regarder la télévision. Il passe quatre heures par jour assis devant le petit écran, en dévorant de la nourriture en plastique ».

En fin d’ouvrage, Eduardo Galeano revient sur les trahisons et les promesses d’un siècle extrême en tous points. Ainsi, à la grande différence de la solidarité, l’auteur précise que « la charité console, mais ne questionne pas », puis de citer ce bel exemple lourd d’enseignement : « - quand je donne à manger aux pauvres, on me traite de saint – déclare l’évêque brésilien Helder Camara. Et quand je demande pourquoi ils n’ont rien à manger, on me traite de communiste ». La marge de manoeuvre est résolument étroite !

Dans « le droit au délire », titre du chapitre de conclusion, l’auteur refait le monde, ou plutôt le réimagine voire le réinvente, à l’aune du nouveau millénaire. Un seul passage illustre que la tache s’annonce aussi délicate qu’impensable au vu des premières années du millénaire : « Une femme, noire, sera présidente du Brésil, et une autre femme, noire, sera présidente des Etats-Unis d’Amérique ; une femme indienne gouvernera le Guatemala et une autre, le Pérou »... Rêve ? Utopie ? Mais le rêve est le ciment de l’utopie qui elle-même enfonce de nouvelles portes et voies, de nouvelles travées même, au coeur des mondes figés et des refuges libéraux de la réaction. Comme l’avait justement écrit William Faulkner, « la sagesse suprême, c’est d’avoir des rêves assez grands pour ne pas les perdre du regard tandis qu’on les poursuit ». D’ailleurs, Cuba est toujours Cuba en dépit de tous les cyclones, et Chavez ou Lula sont déjà en train de redessiner la carte politique et sociale d’un continent qui n’a pas dit son dernier mot... Quant au mot de la fin, du livre et de l’auteur, il ouvre encore et toujours sur des perspectives plutôt funestes : « L’auteur a fini d’écrire ce livre en août 1998. Si vous voulez savoir comment il continue, lisez, écoutez ou regardez les nouvelles de tous les jours ». Tout un programme guère reluisant au demeurant ! C’est peu dire qu’entre l’été 1998 et l’automne 2004, la situation générale a empirée, notamment sur le plan géopolitique... Et les mensonges du président de la nation la plus arrogante de la planète – le monde actuel serait devenu plus sûr ! – ne démentiront pas l’insécurité générale qui règne désormais en maîtresse incontestée sur une grande partie du globe... Les contre-voix et les contre-écoles du monde à l’envers sont parmi nous, elles restent maintenant à sortir de l’ombre...

Les illustrations du XIXe siècle de José Guadalupe Posada, un rien morbides, bien à l’image du siècle meurtrier que nous venons de quitter (l’artiste mexicain est mort à la veille de la Première Guerre mondiale), présageaient de l’état de la société globale actuelle, et égayent si l’on peut dire le texte en lui donnant une force encore plus sombre, alarmiste et donc inscrite dans l’urgence d’agir. De même, les nombreux encarts placés au fil des pages agrémentent la lecture et informent de la dislocation planétaire. Parmi des dizaines, l’une d’entre elles a particulièrement retenu notre attention : « Sur un mur de San Francisco, une main a écrit : ‘Si les votes changeaient quelque chose, ils seraient illégaux’. Sur un mur de Rio de Janeiro, une autre main a écrit : ‘Si les hommes accouchaient, l’avortement serait légal ». Hélas, pour l’heure, les hommes n’accouchent toujours pas et le « bon » bulletin de vote jeté dans l’urne n’a rien changé à la donne. Si les choses n’en étaient pas arrivées là, d’autres alternatives s’offriraient certainement aux citoyens du monde que celles, évidemment tragiques, de devoir choisir entre l’administration mafieuse d’un G. W. Bush et l’organisation terroriste d’un Ben Laden...

 

Franck Michel