Anton Aropp,
Dissidence. Pramoedya
Ananta Toer, itinéraire
d’un écrivain révolutionnaire indonésien, Paris, Kailash, Coll. « Civilisations & Sociétés »,
2004, 224 p. Au
soir de sa vie, hélas malade mais enfin libre, l’écrivain indonésien
Pramoedya Ananta Toer (également orthographié Pramudya
Ananta Tur) a traversé
le XXe siècle, non sans embûches et sans terribles souffrances.
Il est même devenu un formidable témoin oculaire de ce siècle de sang
et de larmes, lui qui, sa vie durant, décrira et dénoncera les abus
et les malheurs endurés par les humains de toute sorte, ceux qui n’ont
cessé de se battre pour leur dignité et leur liberté. Pram,
ainsi qu’on le surnomme en Indonésie, a vécu sous le joug des hollandais
puis sous la férule douce de son « ami » Sukarno, et surtout
il a subi les années de plomb et de dictature du général Suharto :
il a ainsi passé une grande partie de sa vie en prison, en exil forcé
dans l’île de Buru, dans l’oubli de tous sauf
des plus proches. L’Ordre Nouveau du militaire
tortionnaire fut pour lui avant tout un séjour au pays des ténèbres
d’où il ne survivra que grâce à la magie de la pensée et à la force
de l’écriture. Dans ce bagne perdu, il composera Buru Quartet, certainement son œuvre majeure. Cet ouvrage d’Anton Aropp lui est entièrement consacré mais il ne s’agit pas d’une
biographie de plus ou d’une apologie d’un écrivain révolutionnaire.
Non, il s’agit plutôt d’un livre d’explication et de réflexion sur la
dissidence littéraire. Fort bien rédigé, de lecture agréable, cet essai
profite en quelque sorte du parcours de Pramudya
pour évoquer au fil des pages le contexte culturel et géopolitique de
l’Indonésie au cours du XXe siècle. Le début du livre revient longuement sur l’héritage
familial du jeune Pram, puis des douloureuses
expériences issues de l’occupation japonaise et des geôles coloniales
hollandaises… Après des années de galères sentimentales, financières,
politiques, familiales, Pramudya publie Corruption en 1954, une fiction rebelle
contre la montée de la corruption dans la jeune république récemment
indépendante. Un ouvrage qui ferait bien – au passage – de figurer au programmes des lycées indonésiens en 2005 ! De
Sukarno à Suharto c’est, selon Pram, tout
l’esprit du Tiers Monde qui disparaît, pire, qui s’effondre sous la
pression des « marionnettistes de l’ombre », ces Américains
prédateurs-prédicateurs déjà en quête de jouer
aux gendarmes du monde. Le discours d’ouverture du président Sukarno,
plus connu sous l’appellation « Bung »,
lors de le conférence de Bandung en 1955, ici évoqué par de larges extraits,
devrait être relu aujourd’hui par quantité de dirigeants de « jeunes »
nations du monde, mais aussi et surtout par le nouveau président indonésien,
surnommé quant à lui « SBY », pour qu’il ne sombre pas dans
le même piège que le dictateur déchu Suharto… Cette conférence, porteuse
d’un immense espoir dans les pays du Sud, et même si sa portée butera
contre le mur de la guerre froide quelques années plus tard, aura été
d’une importance capitale pour Pramudya qui
à partir de ce moment ne dissociera plus les pensées d’ordre littéraire
de celles d’ordre politique. Il écrit ainsi : « Les écrivains
qui revendiquent une séparation de la politique et de la littérature
sont certainement ceux qui sont partie prenante de l’ordre ou du système
établi ». Beaucoup de nos penseurs assermentés modernes feraient
bien de méditer cette injonction, mais qu’en ont-ils vraiment à faire ?
Entre la liberté de pensée et le risque de se retrouver en prison, ils
n’hésitent pas : mieux vaut plaire à son geôlier pour être sûr
de croupir dans un palace surprotégé… L’année suivante, en 1956, le
voyage de Sukarno à Pékin lui attirera les foudres des médias indonésiens,
l’accusant d’être devenu un « rouge ». Bref, le début d’une
longue et sale histoire pour l’écrivain engagé… Sa promiscuité avec
Sukarno le poursuivra jusqu’à nos jours, un peu pour le meilleur et
surtout pour le pire. L’auteur explore l’itinéraire de Sukarno à la
lumière de celui de Pram, les deux hommes
ayant fait un bon bout de chemin politico-culturel
ensemble dans le but commun de sortir l’Indonésie de l’ornière coloniale
et de la préserver du danger impérialiste. Avec un succès certain mais
périlleux ! De cette alliance intellectuelle et idéologique entre
les deux figures naîtra entre autre l’Institut de culture populaire
soutenu par le PKI (Lekra). Mais déjà apparaissent,
dès la fin des années 1950, les fissures irréparables dans le fragile
édifice politique indonésien, le rôle de l’armée devenant de plus en
plus pressant et présent. Comme le soulignait récemment Pram
dans une interview accordée en 1999 : « Il y avait alors deux
gouvernements : le Président détenait le pouvoir politique, mais
le territoire était tenu par l’Armée de terre, comme c’est encore le
cas aujourd’hui. C’est elle qui a censuré les livres et les journaux ».
Autrement dit l’affrontement avec la toute-puissance des militaires
devenait inévitable : d’un côté un Président isolé mais populaire,
le PKI et le Lekra, de l’autre
une Armée forte et fière, l’organisation musulmane Nahdatul Ulama et son mouvement de jeunesse Ansor… En Indonésie
comme ailleurs, l’histoire sert décidément à mieux comprendre le présent !
Si les années 1960-64 furent celle de l’agitation net de la tourmente,
l’année 1965 fut plus directement celle « de tous les dangers ».
Une guerre des mots précéda le conflit armé ! La tension atteint
son paroxysme en 1965 : prophète, Pram
rédigea un article sur « l’année de la destruction totale »
qui annonçait un bain de sang si les militaires s’emparaient du pouvoir. L’auteur
rouvre le dossier sur les exactions meurtrières et scandaleuses perpétrées
par la CIA et ses sbires lors du « nettoyage » de 1965, ainsi
que sur le dédale des relations diplomatiques américano-indonésiennes,
par exemple autour d’une rencontre Kennedy-Sukarno
ou à propos de la capture puis de la libération de l’aviateur américain
Allen Pope. D’autres défis attendent Sukarno, dont deux hypothèqueront
sérieusement l’avenir de son régime : l’agressivité trop prononcée
dans l’affaire de la Konfrontasi entre
Malaisie et Indonésie de 1963 à 1966, et une autre forme de confrontation
exacerbée opposant d’une part le Nasakom (alliance des forces nationalistes, religieuses et
communistes) et d’autre part le Nekolim (forces néo-colonialistes, colonialistes et impérialistes)…
Au final, à la fin du mois de septembre 1965, le pays tout entier est
plongé dans les ténèbres avant de sombrer dans la terreur organisée.
Six officiers assassinés et un étrange coup d’Etat évité installent
de fait l’une des plus longues dictatures du XXe
siècle (1965-1998) sous la férule du général Suharto. Méthodiquement
et méticuleusement, la chasse aux communistes ou assimilés comme tels
commence, elle sera effroyablement cruelle et mortelle, et durera jusqu’au
printemps 1966 : un massacre rondement mené et bassement planifié
sous les regards complice de l’administration américaine. Combien de
morts ? Un ou deux millions ? Impossible de savoir… Dans la
foulée, isolé puis écarté du pouvoir, Sukarno est mis à la retraite
forcée par son opportuniste successeur Suharto. L’année 1965, noire
et taboue, annonce la venue d’un ordre effectivement nouveau, en quête
autant de stabilité que de répression, mais en cette année maudite,
« fidèle à sa légende, le pet de Semar
extermina les opposants au ‘Monde Libre’ ». Le théâtre d’ombres
n’est jamais loin de la scène politique indonésienne. Le
chapitre intitulé « Le Zoo de Buru »
retrace les (nouvelles) années de mise au silence
et de remise au cachot pour Pramudya et ses
compagnons d’infortune, parmi lesquels de nombreux intellectuels étiquetés
« à gauche » ou marxisants. Cette partie traite surtout
de l’exil de Pram sur cette île perdue dans l’archipel des Moluques – Buru – où l’écrivain « séjourna » entre 1965 et
1979, sans pour autant tomber dans l’oubli comme l’aurait souhaité le
généralissime autocrate et tyran javanais dénommé Suharto. L’auteur
décrit la vie quotidienne de Pram et de ses
semblables détenus dans l’île-bagne qui tendra
rapidement à se transformer en ghetto-vitrine
montrée au monde par les militaires en quête de reconnaissance internationale.
D’ailleurs le discours de Nixon en juillet 1969 – « l’Indonésie
est la plus grande réussite diplomatique des Américains en Asie »
– ressemble étroitement aux propos d’un Bush en 2004 au sujet de l’Irak :
une pax americana imposé sur un tas de cadavres et sous les décombres
d’un pays ravagé… Pendant ce temps, en 1969-1970, écrit Anton Aropp,
« à l’intérieur du ‘zoo’, les tapol n’avaient ni le droit d’écrire, ni le
droit de lire, à l’exception des revues islamiques ou chrétiennes. Ceux
qui dérogeaient à la règle étaient sévèrement punis et parfois assassinés.
Au péril de sa vie, Pramudya avait repris
l’écriture ». Mais, sans surprise, il ne recevra jamais la machine
à écrire offert par Jean-Paul Sartre. Les Ex-Tapol ont tous vécu une sorte
de cure pénitentiaire de déshumanisation, d’ailleurs le signe les désignant
dans le monde n’est-il pas E-T ? L’Ordre Nouveau cher à
Suharto est passé au crible, de ses mythes discutables à ses dérives
évidentes. Pourtant, le bain de sang de 1965 a profondément et durablement
anesthésié le peuple indonésien et du coup facilité l’installation de
la nouvelle équipe dirigeante : « Passé le temps de la conquête
sonne l’heure du contrôle des esprits ». Ce n’est que longtemps
après, un certain 21 mai 1998, que le despote Suharto abdique devant
la force de la rue à bout. Mais il est vrai que le vieux soldat-monarque
javanais cessait d’être utile pour l’Amérique… Celui pour qui écrire
n’est pas seulement un « besoin personnel » mais également
un « but national », a été libéré du bagne de Buru
à la fin de l’année 1979. A son retour à Java, il crée avec d’anciens
Tapol une maison d’édition indépendante,
Hasta Mitra, autrement dit « la main de
l’amitié », tout un programme dans une Indonésie qui éprouve bien
des difficultés à se relever de ces années de plomb et de silence. Preuve
en est les nouvelles tracasseries et interdictions qui vont une nouvelle
fois pleuvoir sur les écrits de Pramudya au
cours des années 1980… La dernière partie du livre, titrée « Le
travail de mémoire est un droit sacré », montre l’évolution du
parcours personnel de Pram entre 1979 et nos
jours, du combat pour une reconnaissance et d’une lutte acharnée contre
l’oubli et la réhabilitation de ses compagnons E-T comme lui. Au final, nous avons ici entre les mains un
livre à relire et à promouvoir pour qu’une voix de la résistance, un
intellectuel « nobélisable » mais néanmoins occulté – car
dérangeant – sorte définitivement de l’ombre : « Le peuple
indonésien, délivré de la colonisation hollandaise depuis l’indépendance,
est devenu l’esclave de l’Occident ». C’est en lisant un tel constat
qu’on aura peut-être demain la chance d’établir un tout autre constat…
Le travail de mémoire est donc bel et bien un droit sacré, et même un
devoir pour tous et pour l’Etat indonésien avant tout ! Contre
la résignation qui caractérise nos sociétés devenues amnésiques, l’écrivain
engagé rappelle le devoir de résistance active, et le mot de la fin
est ici pour Pram : « Lorsque je
parle de libération, j’entends un mouvement ou un acte principalement
dirigé contre l’esclavage et l’oppression, qui combat ces deux fléaux
et les abat, qui reconnaît la primauté de la valeur d’un être humain,
de son bien-être et de ses droits. Dans cette maison de l’humanité,
il n’y a aucune place pour la moindre parcelle d’inhumanité »… Franck
Michel |
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