Michel Onfray, La philosophie féroce. Exercices anarchistes, Paris, Galilée, 2004.

 

La philosophie féroce de Michel Onfray est un recueil de vingt-cinq chroniques autonomes faites dans le mensuel Corsica de janvier 2001 à janvier 2003. Pris séparément, chacun de ces vingt-cinq « exercices anarchistes » est un tout harmonieux et délicieux qui se suffit à lui-même. Même la préface, intitulée « La géographie de l’éternité enchâssée » peut-être savourée à n’importe quel moment de la lecture. Et par n’importe qui, bien sûr. Car personne n’est épargné par « la philosophie féroce » (p. 19), selon le mot que l’auteur emprunte à Rimbaud.

Comme Rimbaud, Michel Onfray est écrivain. Ecrivain et philosophe. Philosophe par le diplôme (il est docteur), philosophe par le professorat (il a enseigné la philosophie dans les classes terminales d’un lycée technique de Caen de 1983 à 2002), philosophe par la créativité (il est le créateur, le gérant, le professeur de l’Université populaire à Caen), écrivain et philosophe par la prolixité (il est l’auteur d’une œuvre qui compte plus d’une vingtaine de livres traduits en vingt langues environ), philosophe par la radicalité et l’originalité de sa lecture de l’histoire de la philosophie occidentale (il célèbre le corps, les sens, la vie en ce bas monde, toute chose que la tradition judéo-chrétienne a occulté ou décrié), philosophe par son rapport courageux et généreux au pouvoir et à l’actualité (il pratique une sagesse qui est aux antipodes de celle défendue par les assoiffés de pouvoir de tout bord, il incarne une sagesse qui surgit dans le feu de l’action), etc. La philosophie féroce est très justement la matérialisation concrète de la philosophie hédoniste, jubilatoire, païenne, libertaire que Michel Onfray ose, prône, et exerce en athlète artiste et en esthète gourmand.

La philosophie féroce, en tant que titre pourrait rebuter, à tort. Et doublement, selon que l’on met l’accent sur le mot « philosophie » ou sur le mot « féroce ». D’abord « la philosophie » : elle a mauvaise presse, elle a une image de marque qu’elle n’a pas volé. A chaque fois que par conformisme, par couardise, par félonie ou par férocité, la philosophie a confondu sagesse et indifférence, sagesse et neutralité, sagesse et annihilation des sens, sagesse et mépris viscéral du corps, elle s’est sclérosée dans l’institution, elle est devenu l’affaire d’un clergé universitaire arc-bouté sur sa méthodologie et ses classiques, et que l’on retrouve en coulisses mangeant dans les mains de caciques politiques. Le commun des mortels, « l’homme de la rue » comme disent les philosophes institutionnels, ne voit que du feu face à cette funeste collusion entre la philosophie et la politique. Cynisme de la classe politique ou pragmatisme du clergé philosophique ?

Là où certains ne voient que du feu, Michel Onfray, « africain », « brûlant », « incandescent » refuse de baisser la tête (la soumission), s’interdit de détourner le regard (le louvoiement) et surprend « la philosophie féroce » dans sa laide et effroyable nudité, dans son abyssale et stupéfiante nullité ô combien vampirique. La nudité de « la philosophie féroce » n’est ni risible comme l’était celle de Noé et Michel Onfray bien qu’ « africain », n’est pas Cham, encore moins Sem ou Japhet. A la malédiction biblique et aux bénédictions papales, il oppose une diction intégralement humaine dont les flamboiements hédonistes font de la philosophie une affaire populaire car existentielle et non sapiential et élitiste. Et La philosophie féroce est réellement en tout point une série de vingt-cinq exercices anarchistes auxquelles le premier venu, tout comme le dernier parti, peut se livrer sans initiation préalable, en tout lieu et à tout instant. Mieux que la maïeutique socratique, ces exercices anarchistes peuvent se pratiquer en solo, en duo, en trio, etc. Une seule condition cependant : être totalement dans un état d’esprit hédoniste. Hédoniste et anarchiste au sens noble du terme. Voici quelques illustrations de l’état d’esprit hédoniste et anarchiste, tel que le pratique Onfray.

Page 14 : « …on peut pratiquer, sans risquer le ridicule, la parole donnée, l’amitié, l’hospitalité, la fidélité, et autres richesses déconsidérés par le continent soucieux de singer l’immortalité avachie des Anglo-Saxons ».

Page 31 « On aurait tort de braquer le projecteur sur les seules violences individuelles alors que tous les jours la violence des acteurs du système libéral fabrique les situations délétères dans lesquelles s’engouffrent ceux qui, perdus, sacrifiés, sans foi ni loi, sans éthique, sans valeurs, exposés aux rudesses d’une machine siciale qui les broie, se contentent de reproduire à leur degré, dans leur monde, les exactions de ceux qui (les) gouvernent et demeurent dans l’impunité. Si les violences dites légitimes cessaient, on pourrait enfin envisager la réduction des violences dites illégitimes… »

Page 39 : « Le libéralisme a créé des pauvres et des exclus en nombre, il a soumis la totalité des secteurs du monde au principe de l’argent, il a transformé l’immigration en problème alors qu’il n’est de problème que de la pauvreté, puis il a placé son représentant le plus serf, Chirac, aux commandes de l’Etat pour cinq ans ».

Page 66 : « Sarkozy exprime la quintessence des gens de ressentiment : fort avec les faibles, faible avec les forts. D’autant plus impitoyable avec les victimes sans défense. C’est sans risque. Et fermant les yeux avec les autres, les bêtes de proie sans foi ni loi, ceux avec lesquels se conduisent les campagnes présidentielles, se fomentent les réseaux utiles pour parvenir au pouvoir et s’y maintenir (…). Bientôt fort de son image, et de sa seule image, Sarkozy pourra briguer le fauteuil du monarque républicain. Le seul endroit où un délinquant peut vivre en toute impunité… ».

Page 74 : « Car, qui se souvient de recyclage dans la NASA des ingénieurs nazis qui travaillaient à la mise au point d’armes de destruction massive pour le compte d’Hitler ? »

Page 79 : « Le droit sert juste à mater les petits, réprimer les faibles, loger les sans-grade. Le Code pénal, le Code civil, les tribunaux ? Tout juste bons à envoyer les voleurs de poules en prison, à mettre derrière les barreaux les amateurs de pétards, à coffrer les prostitués habillées trop court, à soumettre les élèves qui insultent un professeur dans un collège, à dresser le ados réunis dans les cages d’immeubles, à punir les braqueurs de scooters…Dans ces seuls cas, la Loi est grande, le Droit puissant, la Justice reine.

Pour les puissants ? Pas de droit, autant dire tous les droits. Détourner l’argent public, abuser des biens sociaux, s’enrichir avec l’argent du contribuable, se bâfrer ou entretenir sa famille naturelle grâce à l’impôt public, s’offrir une collection de statuettes anciennes ou de chaussures faussement orthopédiques, spolier les mutuelles étudiantes ou les offices locataires de HLM pour payer en liquide ses voyages et ses vacances, etc. Et le premier qui insulte le drapeau français, la loi le dit, le droit confirme : au tribunal… ».

Indiscutablement, l’hédonisme anarchiste de Michel Onfray  n’a rien d’un blabla savant  et ce revigorant livre est tout simplement vingt-cinq grands bols d’oxygène, à respirer à pleins poumons. On peut juste déplorer que Michel Onfray n’aille pas aussi loin dans sa critique de la démocratie (p.33) que dans celle des monothéismes (p.61) ou que dans sa critique du Droit (p.97). Depuis la Grèce post-homérique, les élections sont des pièges à con, et l’impunité n’est pas une exclusivité du  seul monarque républicain. Tout cela est bien peu de choses au regard du baume qui envahit le cœur pendant et après la lecture de La philosophie féroce.

 

Bassidiki Coulibaly