Joseph J. Lévy, Entretiens avec David Le Breton. Déclinaisons du corps, Montréal, Liber, Coll. « De vive voix », 2004, 188 pages.

 

Bien plus qu’un nouveau livre d’entretiens, cet ouvrage est un livre tout court. Il se parcourt comme une flânerie personnelle et littéraire. Il parcourt également l’oeuvre de l’anthropologue David Le Breton autour des mythes, rites et usages du corps, l’auteur de L’Adieu au corps étant aujourd’hui devenu une référence incontournable pour ceux qui travaillent ou s’interrogent sur la place et l’identité du corps dans nos sociétés. La lecture est agréable et souvent passionnante, dévoilant ici ou là – pour un voyage initiatique, un roman de jeunesse, un film ou une pièce de théâtre – des tranches de vie plus méconnues de David Le Breton, homme attachant d’ordinaire plutôt discret sinon solitaire. Son Eloge de la marche raconte ainsi une aventure aussi littérature que pédestre, où l’auteur chemine en compagnie de Stevenson ou Bâsho bien loin du bruit sourd d’un monde devenu furieux. Une retraite du monde pour mieux s’y immerger. Que faire de soi ? Que penser de l’autre ? Deux interrogations qui traversent par ailleurs en permanence ce livre.

Joseph J. Lévy, anthropologue et professeur à l’université du Québec, passe en revue la bonne quinzaine d’ouvrages à l’actif de l’auteur, et le ton du livre est donné avec le joli titre : « Déclinaisons du corps ». L’une des prouesses de cet ouvrage d’entretiens est qu’il réussit admirablement à éviter les traditionnels pièges (surplus d’ego, d’érudition, d’autosuffisance...) et qu’il s’articule autour d’une belle rencontre entre deux auteurs, tous deux anthropologues et ouverts sur le monde. Justement, David Le Breton évoque longuement ses riches rencontres avec d’autres univers, d’autres pratiques et surtout d’autres êtres humains – de ses maîtres tels Balandier ou Duvignaud, de ses auteurs fétiches responsables de cette formidable passion littéraire, et bien sûr de ses amis, complices, étudiants ou collègues. L’ouvrage, en trois parties, retrace l’essentiel de son travail sur le corps, sur ce corps mal compris et trop aimé, ce corps parfois sous-estimé et souvent surestimé voire surdimensionné, ou encore ce corps trop humain malmené, retravaillé, sculpté, détruit ou renaissant. De La Chair à vif à La Peau et la Trace, la modernité s’est éprise du corps et inversement. Le rapport moderne au corps opère aussi, si l’on peut dire, un lien intrinsèque avec les Conduites à risque perçus comme autant de Signes d’identité. Des Passions du risque qui s’envolent avec le règne durable de la précarité économique et l’arrogance de l’insécurité sociale : « On veut changer le corps pour changer la vie, mais c’est la vie qui nous change » (p. 173) résume l’auteur. Et, lucide sur l’état du monde, David Le Breton clôt ce livre d’entretiens qui lui est consacré comme on referme une lettre à un ami parti précipitamment s’échouer sur un front de guerre inutile : « Il faut renverser les valeurs qui sont les nôtres aujourd’hui et qui laminent l’existence des hommes, rendent le lien social problématique et, en même temps, alimentent la violence dans les cités, ou celle des populations qui se sentent exclues de ce partage de la richesse. Nous avons tout à reprendre. Nous avons à réinventer  un monde et sortir de cette mauvaise passe » (p. 180). En refermant l’ouvrage, le lecteur pourra, tranquillement mais concrètement, commencer à tout reprendre. Ce n’est pas la moindre de ses qualités, la lecture de ce livre suscite cette reprise en main de la part de nos contemporains et encourage le transfert constructif des idées aux actes.

Un livre, riche en contenu et intimement humain, à l’image même de David Le Breton, qui a toujours su privilégier l’être au paraître, entremêlant la réflexion sur le corps et l’esprit avec toutes les formes de pratiques corporelles, méditatives et intellectuelles. Au risque, toujours, d’un bien-être et d’un mieux-vivre.

 

Franck Michel