Ted Polhemus,
Uzi Part B, Corps
Décor. Nouveaux styles, nouvelles techniques, Paris,
Ed. Alternatives, 2004, 176 p. Ce bel ouvrage, rédigé par Ted Polhemus
et comprenant 214 superbes illustrations de Uzi
Part B, examine, décortique, expérimente notre rapport au corps avec
le décor. Le succès actuel, impressionnant et plutôt durable, des piercings,
tatouages et autres décorations corporelles, est la (bonne) raison d’être
de ce beau-livre dans tous les sens du terme. Il s’attache à rendre
compte des nouvelles orientations ornementales du corps, d’un corps
de plus en plus travaillé, stylisé et sollicité. Un chapitre, intitulé
« Des corps exotiques », a particulièrement retenu notre attention. Dans les sociétés de la tradition, la décoration corporelle
s’invente puis se manifeste par la culture d’un lieu donné et par ses
habitants. En Occident, on aime se parer de décorations et d’ornements
issus d’autres cultures, exotiques de préférence. Des fripes indiennes
des hippies aux références amérindiennes des punks, l’Europe et l’Amérique
puisent en commun dans le riche héritage vestimentaire, ornemental,
décoratif, et désormais corporel et comportemental, redécouvert auprès
des traditions – souvent en train de disparaître – des autres sociétés
humaines : coupe à l’iroquoise, veste à franges, tatouage tahitien
ou tresses africaines, le métissage s’impose en même temps qu’une forme
consumériste du nomadisme. « Pourquoi les Occidentaux veulent-ils
ressembler à tout le monde, sauf à eux-mêmes ? » s’interroge
avec raison Ted Polhemus, avant de constater
que « l’industrie du tourisme continue d’entretenir et d’être entretenue
par l’attrait de la beauté exotique et l’espoir de vivre une histoire
d’amour sur des rivages lointains. Contraints à la concurrence, la fille
et le garçon d’à côté ont recours à toutes sortes de techniques de décoration
corporelle – produits de beauté, coiffure, henné, parure, bronzage ou
éclaircissement de la peau, tatouage et piercing – dans l’espoir de
devenir l’autre, étranger et exotique ». C’est l’inconnu du corps exotique résolument mystérieux
– donc fascinant – qui dope nos désirs des autres et nos ardeurs à nous.
Et cela ne date pas d’hier ni d’ailleurs : « Les Anglais fortunés
faisaient leur « grand tour’ en Italie au XVIIIe
et XIXe siècles sous prétexte de rechercher la culture mais en
réalité, ils étaient obsédés par la beauté des Italiennes, ce que les
guides de l’époque expriment parfaitement. C’est à Tahiti que Gauguin
a planté son chevalet. ‘Little Egypt’
a fasciné les foules en dansant la danse du ventre à l’Exposition Internationale
de Chicago en 1893. Paris s’est follement entiché de Joséphine Baker ». Le mélange des corps est le fruit d’un questionnement angoissé
autour du destin d’un Occident en panne d’utopies. L’idée du « primitif
moderne » refait surface à la lumière aveuglante de la mondialisation :
« mieux vaut laisser derrière soi un monde contemporain qui, malgré
un progrès technologique constant, se vide de toute spiritualité, et
se tourner vers les peuples exotiques et traditionnels pour ce qu’ils
peuvent nous apprendre. Cela implique souvent de revitaliser le corps,
la pensée et l’esprit en exécutant des rituels corporels traditionnels,
par exemple, la cérémonie O-Kee-Pa des Mandan
et des Sioux qui consistait à suspendre pendant des heures un guerrier
à de grands crochets perçant sa poitrine ». Ted Polhemus éclaire l’ambiguïté
de l’interaction entre modernité ingérable et valeurs dite traditionnelles :
« Croire que l’acquisition d’un piercing, d’un tatouage ou d’un
style de coiffure tribal va nous projeter dans le monde idyllique de
l’Amazonie ou de la Polynésie est d’une absurdité manifeste. Pourtant,
il faut bien dire que, au cœur de l’aliénation, de l’anomie et de l’absence
d’authenticité qui font la condition postmoderne, nous serions bien
inspirés d’apprendre le plus possible de ces cultures puisqu’elles ont
perfectionné certaines manières d’être, garantes de stabilité sociale
et, semble-t-il, d’épanouissement spirituel ». Nul doute qu’on
assiste aujourd’hui à de drôles de scènes : en effet, jamais les
Occidentaux n’ont été aussi fascinés par l’exotisme des décorations
corporelles des « néo-bons sauvages » de leurs rêves, tandis
que les derniers dépositaires des cultures traditionnelles sont quant
à eux pressés d’en finir avec certaines coutumes aussi ancestrales que
pesantes à leurs yeux… Mais, tourisme mondialisé aidant, ces chères
traditions survivront sans doute grâce (ou à cause, c’est selon) à la
folklorisation et à la marchandisation des
cultures autochtones que l’Occident désorienté voudraient authentiques.
Et réinvestir à son image (il y a parvient d’ailleurs plutôt honorablement !)…
Il le souhaite à un tel point qu’il est fin prêt à transformer une ex-culture
traditionnelle en nouvelle culture ancestrale. Les habitants passifs
se voient pour leur part transformés en figurants d’un mauvais documentaire
qui ne passera que dans un musée, mort ou vivant… Cette tradition revisitée par et pour l’Occident n’est pas
une idée neuve, simplement revue à l’aube du XXIe
siècle, et le Japon de l’ère Meiji en donne un bon exemple : « Tandis
que humbles marins et aristocrates européens s’y pressaient pour se
faire tatouer par les maîtres nippons, les Japonais n’avaient pas droit
au tatouage par crainte de donner de leur pays une image grossière pour
les yeux occidentaux. Aujourd’hui, alors que certains gouvernements
du tiers-monde ont pris des mesures pour décourager leurs citoyens de
se faire faire les décorations traditionnelles (la scarification tribale
dans certaines régions d’Afrique, par exemple), on assiste plus typiquement
à la désaffection des jeunes générations pour les rituels de modification
corporelle permanente traversés par leurs parents et ancêtres. Ce qui
les motive, c’est de devenir modernes, progressistes, citadins et occidentaux ».
Pour aller dans le même sens, je me souviens lors d’un séjour en territoire
Mentawaï à Siberut,
au large de Sumatra en Indonésie, du récit d’un vieux chaman, m’expliquant
son étonnement de voir le chef du bourg côtier lui refuser l’accès à
la « ville » car il était trop dévêtu et trop tatoué « comme
les sauvages », alors que plus loin se trouvaient des touristes
et surfeurs australiens, « presque nus et certains d’ailleurs aussi
tatoués ». Deux poids, deux mesures, où c’est l’inclus qui se voit
exclu. Autochtone et pauvre contre étranger et fortuné ou supposé tel.
Un combat inégal avant tout motivé par l’argent… Ted Polhemus
ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque cette confusion des cultures
quand « des touristes européens, américains ou australiens se présentent
à Bornéo pour se faire tatouer dans le style traditionnel, naïf, ou
souhaitent même apprendre à exécuter ces mêmes motifs sur leurs clients
une fois de retour chez eux ». Cette mascarade a toutefois parfois
l’avantage de préserver ici un héritage clanique ou là une coutume chamanique,
et du coup d’interroger les jeunes générations avides d’occidentalisation
trop brutale ou radicale, mais il n’empêche qu’une fois encore l’Occident
s’approprie à son compte le savoir des autres… Le néo-conservatisme
(des traditions) de la part des autochtones s’allie de fait et s’aliène
en réalité au néo-impérialisme (économique et politique) des touristes
et autres étrangers de passage. Pas sages surtout. Comme pour « l’art
premier » ou la « mode ethnique », l’accaparement de
symboles et de décorations corporelles aux significations précises,
sacrées en général, revient souvent à décontextualiser le tatouage ou la scarification, et de donner
à la « marque » un tout autre sens, dès que le voyageur est
à nouveau chez lui. Ré-appropriation toujours
et encore. On ne peut pourtant nier le fait que, en ces temps d’incertitudes
et d’interrogations en Occident, cette forme d’attrait pour la culture
de l’autre n’est plus fondée sur l’arrogance mais sur la quête. Une
prise de conscience souvent en découle : et si la sagesse se trouvait
quelque part dans l’Ailleurs, à l’autre bout du monde, ou de mon
monde ? Après des siècles de blocages et de répression, l’Occident
découvre son corps comme il peut, le plus souvent grâce au détour par
un ou plusieurs Sud lointains. L’actuelle récupération de son corps
pour soi signe également le règne définitif de l’individu contraint
de vivre en communauté : « L’adhésion passionnée et entière
au ‘corps exotique’ – en particulier dans sa forme actuelle ultime,
celle du ‘corps primitif’ – est peut-être la dernière chance de récupérer
sa peau de l’intérieur ». L’individu moderne perçoit son salut
à travers l’expression de et sur son corps. Une autre question en suspens
qui se pose est alors celle-ci : la sauvegarde d’une tradition
exotique ne peut-elle que passe par la spoliation culturelle ?
L’actualité du monde n’encourage guère à l’optimisme, dans ce domaine
comme en d’autres… Un ouvrage à lire pour sa belle description de cet
univers en plein mouvement et à voir pour mieux comprendre, à travers
les belles images, les aspirations d’une jeunesse en quête de reconnaissance,
ou de fureur de vivre tout simplement… Franck Michel |
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