Kong Sothanrith, F. Amat, J. Vink, Avoir 20 ans à Phnom Penh, Paris, Ed. Charles Léopold Mayer, 2000, 96 p.

 

Un passé encore très présent ! Voilà ce que vivent, tels d’involontaires prisonniers de la mémoire, les jeunes de Phnom Penh. Sur les onze millions de Cambodgiens, plus de 40% sont des jeunes, et le pays n’a rien et a besoin de tout. Une nouvelle impasse. Avoir 20 ans à Phnom Penh, c’est souvent n’avoir rien d’autre à vendre que sa force ou, pire, son corps. Lupenprolétariat d’un autre âge dans une usine de textile ou chair pas chère dans un bordel sordide, le futur des jeunes n’est pas rose, mais pas forcément sombre pour tout le monde : ainsi, être « moto-dop », c’est-à-dire conducteur de taxi-moto plus ou moins improvisé permet d’améliorer le quotidien. Mais la concurrence, tout comme la vie en société, est dure et rude. La violence quotidienne a remplacé la violence de la guerre : « ‘A la maison, il y a mon frère, aîné qui a été démobilisé de l’armée. Il a 25 ans. Chaque soir il boit et il nous frappe. J’ai peur qu’il nous tue’, raconte Mien Sothy, 16 ans, chiffonnière dans les rues de la capitale ». De trop nombreuses femmes ou filles se voient par exemple aspergées d’acide nitrique pour cause de jalousie ou de vengeance. Injustice et corruption règnent en maître dans le pays. Et puis, la prostitution est une coutume locale pour les jeunes hommes plus tard toutefois soucieux d’épouser une jeune fille vierge… Nouveauté dans le paysage engorgé de la nuit khmère de la capitale : les « lanceuses de bière », travailleuses nocturnes, alternative à la prostitution mais y conduisant souvent rapidement, comme pour Mar Mom, 23 ans, qui dit pour l’instant toujours avoir résisté aux avances et autres agressions des clients. Elle est laceuse de bières dans un bar pour expatriés. Car, ne nous leurrons pas, les étrangers – touristes ou expatriés – profitent également, le plus impunément du monde, de la désintégration de la société cambodgienne et des difficultés pour la jeune génération à remonter la pente…Dans ce contexte déliquescent, « le Cambodge connaît la plus grosse progression du VIH en Asie du Sud-Est », et le fléau ne cesse de croître. Dans sa préface, le cinéaste Rithy Panh résume tout l’enjeu de la jeunesse cambodgienne, au sortir d’un cauchemar qui n’en finit pas de finir : « Etre jeune à Phnom Penh, c’est porter la responsabilité de la survie au quotidien, dans une société qui a brutalement basculé dans le libéralisme à outrance, et où la tentation de l’argent facile menace les valeurs de solidarité et de compassion, essentielles pour une véritable renaissance. La violence économique a pris la place de la violence de la guerre… Mais regardez-les, debout. Ils veulent vivre. Ils ne veulent plus subir le poids terrible de l’histoire. Ils veulent créer, affirmer, bâtir ». Les textes de ce bel album de photographies sont de Kong Sothanrith et Frédéric Amat, et les superbes photos noir et blanc de John Vink. Un ouvrage et des images surtout qui vous plongent au cœur de la réalité de la capitale khmère.

 

Franck Michel