Richard E. Nisbett, The Geography of Thought. How Asians and Westerners Think Differently, Londres, Nicholas Brealy Pub., 2003, 256 p.

 

Depuis Kipling jusqu’à Huntington, de la colonisation au néo-impérialisme, on sait – répète-t-on – que l’Est n’est pas l’Ouest, et il est avéré qu’on ne pense pas de la même manière en Orient qu’en Occident ! Certes. Et alors ? Tout le monde le monde sur terre pourtant vivent – ou subissent – une même réalité : et l’auteur de montrer que « chacun sait que lorsqu’un Chinois et un Américain regardent une même toile, ils voient la même peinture »… Notre auteur, Richard Nisbett, récuse justement ce fait, en illustrant à l’aide de nombreux exemples, que les uns et les autres ne voient en fait pas du tout la même chose. La perception diffère en fonction de notre héritage culturel et cognitif. Dans cette Geography of Thought, l’auteur porte l’accent sur ces différences culturelles qui sont tant à l’origine de nos mésententes et autres conflits plus ou moins latents. Nos perceptions de l’écologie, de la structure sociale, de la foi religieuse, de la sagesse, de la philosophie, du système éducatif, etc., sont distincts du fait de notre histoire différente. L’héritage grec et chinois a marqué et tracé pour les uns et les autres la voie jusqu’à nos jours : les Asiatiques de l’Est pensent « holistiquement » le monde, l’univers est ainsi perçu comme un cercle ; tandis que les Occidentaux pensent « analytiquement », et il n’est pas question de cercle mais de ligne ou de trait… Cet ouvrage propose une série d’études et de recherches comparatives qui éclaircissent nos pensées trop figées dans l’un ou l’autre monde. Parmi les questions qui émergent, Richard Nisbett s’interroge sur les raisons qui ont fait que les anciens Chinois excellaient dans les mathématiques, surtout l’algèbre et l’arithmétique, alors qu’ils délaissaient la géométrie. Cette dernière, avec Euclide notamment, fut l’apanage des Grecs. Nombre d’autres interrogations surgissent : pourquoi les Asiatiques ne séparent-ils pas un objet de son environnement ? Voie médiane contre but final, l’Orient extrême quête davantage l’harmonie là où l’Occident considère que la fin justifie les moyens. L’extrême n’est peut-être pas là où l’on pense ! Ce livre, érudit et dense, oscille entre psychologie culturelle et philosophie politique, et décortique les clivages qui séparent les enfants de Confucius des descendants d’Aristote. A l’heure où l’interculturalité s’impose sous la pression d’un monde pressé qui s’expose, ce livre brosse un panorama du large fossé culturel tout en suggérant des pistes originales pour la construction de ponts qui permettraient peut-être de mieux préserver la planète…

 

Franck Michel