Jean-Marc Aubry,
Une semaine en vacances,
Chamonix, Ed. Guérin, 2002, 245 p. Voilà un bouquin bien frais, parfait pour se reposer des
vacances et en particulier des sports d’hiver, dans lequel l’auteur-guide-accompagnateur
raconte une semaine ordinaire de trek ordinaire dans les alpages forcément
extraordinaires. Une drôle d’aventure, mêlant
ironie et amertume, dont le récit est criant de vérité tout en respirant
la bonne humeur ! Ca commence par l’évocation de soi : « Je
fais le plus beau métier du monde. Pas le plus vieux, non, le plus beau.
C’est tout du moins ce que tout le monde croit ». Voilà, le ton
est lancé et le décor, en attendant la tente, déjà planté. Dans sa définition
de l’accompagnateur, on retiendra que c’est entre autres « passer
un, deux, six jours ou plus avec des gens qui n’ont rien à voir entre
eux, rien à voir avec vous ni avec votre conception de la randonnée,
de la nature, de la montagne ». Et puis, être accompagnateur, c’est
encore et toujours faire ce qu’il faut en faisant croire aux clients
« que vous êtes totalement détendu, à l’aise et sincèrement heureux
d’être en si agréable compagnie. Et ça, c’est dur ! ». Je
vous ai prévenu, c’est criant de vérité et c’est suffisamment rare,
dans cet univers de compromis malsain pour quelques kopeks, pour être
relevé ! Bref, de la touche au premier contact, de la fiche technique
aux préparatifs, des participants aux refuges, et même du dortoir à
la douche, ou encore de France-Italie et du Thabor, cher lecteur, tu sauras tout,
du moins sur le papier, sur Les
Randonneurs. Au ciné, la version filmée raconte une autre histoire
dans un autre cadre (ici les Alpes, dans le film la Corse, mais finalement
y’a que le GR qui change vraiment) mais elle offre une description finalement
assez proche et sans doute… juste de la réalité. Depuis que marcher est devenue une activité vantée par tous
les médecins et la presse féminine, que le chemin de Compostelle est
plus fréquenté que celui qui mène à l’usine du coin, et ben l’écrivain-accompagnateur
s’étonne guère du manque d’intérêt de la gent trekkeuse pour le « bleu
quasi surréel de la gentiane printanière » ou le « système
végétatif de l’edelweiss » : ainsi donc, « rien à battre ! Par
contre, si je les branche sur le cumul des dénivelés, le record d’avalage
de pente à l’heure, le kilométrage parcouru en un temps donné, alors
là, ils frétillent de partout, écoutent, posent des questions ».
Enfin surtout les mecs. L’homme est un loup pour l’homme et il aime
ça. Ca n’empêche pas le fait que certains randonneurs, note scrupuleusement
l’auteur, se pâment devant la première marguerite rencontrée (la fleur,
même pas la vache) ou encore les crottes de lapins. Bref pas de quoi
retourner la Terre entière. C’est que le livre vaut surtout pour la
description des ambiances : sur le sentier, au dîner, sous la tente,
au départ ou au moment des adieux…De belles perles de souvenirs et d’écriture,
ainsi le soir au refuge : « A vingt et une heures, extinction
des feux, ambiance Baumettes », puis
les clients s’arment de leur frontale, et le refuge va ressembler « à
un ballet de lucioles géantes, à un congrès de spéléologues en folie »…
Ambiance ! Notre randonnée littéraire nos conte par le menu les aventures
de notre société à la recherche d’un sens, le bon c’est évident. Le
guide doit guider, et les marcheurs marcher, c’est ainsi. Les participants
composent une galerie de portraits plus vrais que nature, on se croirait
chez Prévert ou Segalen, la poésie et l’exotisme en moins. Nos héros
de la (ou plutôt à la) petite semaine sont ordinaires et pourraient
être nos voisins de palier voire nous-mêmes (encore que ! d’ailleurs
les héros d’eux-mêmes sont aussi les zéros de l’auteur, le héros de
l’un n’est pas celui de l’autre). Bref, les voici au grand complet :
La prof, Marteau-piqueur, Lisa, Jean-Pierre, Marie-Chantal, François,
la Ciccolina, PME, Henriette et Manon, sans
oublier l’auteur-conteur-guide-participant,
Jean-Marc, là un brin malgré lui mais parce que payé ! Tout ce
petit monde va découvrir la promiscuité sociale le temps de quelques
grimpettes sinon galipettes : la névrosée se liera d’amitié avec
l’hypocondriaque, la prof embêtera tout le monde comme on s’y attendait,
le PME porte bien son surnom et la Ciccolina
aussi, toujours à pister l’accompagnateur, la bourgeoise de Marie-Chantal
n’en finit pas de découvrir la vraie vie du beauf de Marteau-piqueur,
aussi ronfleur que péteur, la vraie vie quoi ! Un vrai régal ce
genre d’escapade vacancière, non ? Le temps d’attente, la queue
pour la douche au refuge, des clients en retard, de celle qui se pouponne
ou de celui qui ne peut arriver à l’heure, etc., est l’occasion de se
lâcher pour les « bons », ceux qui sont toujours irréprochables,
parfois tellement zélés qu’ils en deviennent collants ! Après tant d’attente en tout genre, venons-en aux tentes,
et ces nuits d’ivresse tant attendues ! Et voici un long extrait
qui n’en dit pas moins long sur le camping d’avant les souvenirs :
« Avez-vous déjà goûté aux joies du camping ? Le vrai hein !
Pas celui où l’on paie pour six mètres carrés entre la caravane des
Bidochon et le groupe de soixante ados en
pleine foire et tous fans de hip-hop, le volume à fond. Non, non, le
vrai, celui qu’on choisit, celui pour lequel on a lourdement porté toute
la journée sa petite maison en toile, le réchaud, les gamelles, les
pâtes, le duvet. Certes, c’est lourd, mais quand en fin de journée vous
allez tomber sur cet endroit qui restera dans votre tête comme un des
plus beaux de votre vie, vous poserez votre gros sac et après une rapide
toilette dans le lac tout juste dégelé, un fantastique Bolini
tiédasse, quand, enfin changé, au sec, au chaud, assis en tailleur devant
l’entrée de votre tente, vous vous apprêterez à contempler un inoubliable
coucher de soleil sur les Ecrins et que là, il se mettra à pleuvoir
très très fort, alors, alors seulement, avec un léger sourire que
seuls peuvent se permettre ceux qui réalisent d’un coup qu’ils peuvent
se sentir supérieurs aux éléments déchaînés, vous entrerez dans votre
tente douillette, accueillante, pour découvrir : 1. Qu’elle
est trouée et qu’il pleut à seau, 2. Que votre bouteille plastique
est crevée et que le sac de couchage dans lequel vous l’aviez mise à
l’abri est lui, à tordre. Alors là, vingt ans plus tard, vous pourrez
vous dire que ces souvenirs-là sont vraiment les meilleurs. Mais seulement
vingt ans plus tard. Pas avant ! »… Après une nuit bien trempée,
c’est vie qui recommence et qui reprend ses droits, avec France-Italie
par exemple et les tournées qui accompagnent la victoire, le tout avant
de s’élancer au petit matin, la tête dans le sac (de couchage et autre)
vers un sommet de 3200 mètres et quelques : « C’est tout de
même bizarre, il faut toujours qu’il y ait des soirs de fêtes et de
beuveries, les veilles de trucs un peu durs, comme le Thabor. (…) Il
va falloir que j’en parle à la Fédérations Française de Football, qu’ils
décalent France-Italie quand moi j’ai Thabor ».
Les joies de l’imprévu ! Mais finalement, et c’est pour ça qu’il
est là, que fait l’accompagnateur d’autre sinon de gérer l’imprévu pour
des gens qui n’en veulent pas durant leurs sacrées vacances ! Et
s’il pleut pendant la randonnée, l’accompagnateur, qu’il le veuille
ou non, en sera au moins en partie responsable. Comme il sera également
fautif voire coupable, au retour, des
photos mal cadrées et sous exposées. Mais là, il s’en fout, il est déjà
loin ! Et le vrai maître des lieux, le seul véritablement vénéré
par l’accompagnateur, gage de succès ou de fiasco, et ben c’est le dieu
du temps qu’il fera, alias Météo France… Une fois les clients dans le
train du retour, tout change, même l’averse devient purificatrice et
bienfaisante ! Au moment des adieux, le dernier jour de rando,
les clients sentent la fin proche, et un climat de tristesse et de regrets
s’installe : c’est, dit l’auteur, « le signe de la fin de
quelque chose, et du retour à d’autres ». Pas évident pour tout
le monde, surtout si c’est métro-boulot-dodo voire pour certains bobonne
qui attendent sur le quai… Retour à la réalité et au confort qui va
avec ! Jean-Marc Aubry rédige ici des mots très justes sur ces
« grosses différences » entre l’accompagnateur et les participants :
« L’accompagnateur lui, il est plutôt content, un peu comme tout
le monde en fin de semaine de boulot, quand le week-end approche, ça
va de mieux en mieux. Il sait que demain, enfin, il va retrouver sa
femme, ses gosses, sa maison, ses amis, sa vie à lui. Les clients eux,
ils commencent pas leur week-end, ils finissent
leurs vacances. Bien sûr certains vont retrouver leur femme, leur mari,
gamins, maison et amis également, mais aussi le bus et le bureau lundi
matin. C’est pas du tout pareil. Mais faut pas trop leur dire. Faut
pas trop leur dire que quand dans la semaine je téléphone chez moi et
que ma femme me demande ‘comment ça va ?’, je lui réponds ‘mieux,
y’a plus que trois jours !’. Ils ne comprendraient pas. A part
de très rares exceptions, ils ne comprennent pas ça ». Ce petit
bouquin est une véritable bouffée d’air frais dans le monde étriqué
du tourisme organisé, ses descriptions sans prétention offrent une petite
et vivifiante ethnologie des groupes de randonneurs à la recherche d’un
bon sens près d’une montagne à gravir. En grimpant on évacue plus facilement
les petites misères du quotidien, et ça donne du boulot à d’autres ! Franck Michel |
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