Franck
Michel, Voyage au bout de la route,
La Tour d’Aigues, Ed. L’Aube, Coll. « Essais »,
2004, 288 pages. Franck Michel poursuit une exploration amorcée il y a déjà
quelques années, avec l’Asie comme territoire de prédilection, le voyage
comme mode de découverte et l’anthropologie pour viatique intellectuel. Avec Voyage au bout
de la route, l’anthropologue s’attarde cette fois sur le vecteur
de nos déplacements en tous genres, tour à tour poétique et politique,
ludique et dramatique : la route, banale ou extraordinaire, c’est
selon. L’auteur puise pour cela dans un riche fonds bibliographique
et agrémente son propos d’expériences tirées de sa pratique personnelle
de voyageur. D’où l’abondance de références et d’exemples, d’une densité
souvent passionnée, parfois déroutante. Le livre se décline en trois parties. Traitant dans la première
des diverses manières de prendre la route, l’auteur rappelle que sur
les routes, en effet, le corps du piéton croise la furie mécanique des
automobiles tandis que les auto-stoppeurs attendent de « décoller »
aux portes des périphériques urbains. Les usages sont passés en revue
ainsi que nombre de codes qui les structurent tel celui, fameux, de
la route qui rappelle la veille que l’Etat entretient sur ses routes
nationales et départementales. Car la route supporte l’action et la
représentation de l’ordre civilisateur contre la « sauvagerie »
de l’espace informel, indiscipliné, impénétrable, infréquentable. La seconde partie aborde les différentes fonctions que les
hommes ont donné aux routes. Celles-ci s’étendent
alors entre axes politiques de conquêtes idéologiques, guerrières, coloniales
; axes de commerce et de circulation des connaissances ; voies
d’évasions contestataires ; itinéraires religieux… Les routes s’offrent
ainsi aux passages de catégories d’usagers variés qui ont chacun leurs
itinéraires, leurs mobiles et leurs lieux. L’ultime partie revient sur les relations entre nomadisme
et sédentarité, et montre également combien les mobilités contemporaines
travaillent non seulement nos loisirs mais encore nos vies professionnelles.
Du routard non-conformiste qui fait un choix à celui qui n’a plus de
choix possible, la réflexion passe ensuite de la route à la rue, c’est-à-dire,
aussi, de l’inclusion à l’exclusion qui jette « à la rue »
comme on met à la porte. Voici un livre dense et allègre, où l’analyse fait souvent
place à l’humour, ce qui ne lui enlève rien : les jeux de mots
y sont toujours prétexte à des jeux de significations. Rodolphe
Christin |
![]() |