Entre ciel et terre, promenades

spirituelles à Bali

par Franck Michel

 



A Bali, cette île " divine " au cœur de l'archipel indonésien, une inscription sur les murs ou sur les véhicules retient l'attention des voyageurs occidentaux : " Don't worry, be happy ! " (" Ne vous inquiétez pas, soyez heureux ! "). Un leitmotiv typiquement balinais qui répond pareillement au besoin d'ailleurs des touristes et marcheurs de passage.

Bali évoque pour le voyageur l'idée de paradis luxuriant, de bien-être et de mieux-vivre, mais également de terre d'élection des dieux et de dix milles temples.

L'exotisme s'ajoute à la spiritualité, non sans recours, parfois, aux fantasmes éculés de la période coloniale qui continuent à se perpétuer de nos jours : " Pour les voyageurs européens qui les ont contemplés, Bali est surtout l'île où ils ont vu sur les chemins des femmes aux seins merveilleux attachés à des gorges impeccables qui les hanteront jusqu'à la fin de leurs jours ", écrivait le romancier C. Eylan dans L'île en transe, dès 1932. Depuis, les autorités indonésiennes, poursuivant le travail des administrateurs hollandais, imposent aux habitantes à se vêtir " décemment " afin de ne pas troubler les voyageurs… et, plus prosaïquement, de ne pas causer d'accidents de la route ! Le marcheur, lui, prend son temps, et n'est pas un danger pour la route, d'autant plus qu'il emprunte des chemins de traverse qui lui permettent de découvrir une autre face de Bali, moins artificiellement exotique et plus authentique sur le plan humain.

Marcher au paradis

Trekker entre les rizières dans l'Est de l'île dans la charmante province de Karangasem, zigzaguer sur les chemins escarpés entre les volcans Batur et Agung, ou traverser ce qu'il reste de forêt primaire dans la région montagneuse du Centre entre les lacs de Tamblingan et de Bratan, constituent de parfaits moyens pour découvrir une île dédiée, certes aux dieux hindous, mais également au tourisme international. Sillonner hors des sentiers battus, loin des routes principales et des itinéraires trop balisés, permet de s'émerveiller devant une culture unique en Indonésie, à la spiritualité riche et omniprésente dans les moindres recoins de l'île.

L'hindouisme " à la balinaise " se distingue assez nettement de son grand frère indien, notamment par le syncrétisme religieux - l'intégration d'éléments bouddhiques et animistes est évidente - et une plus grande souplesse, par exemple dans l'institution du système des castes. De quoi intéresser les voyageurs étrangers fascinés par cette philosophie et religion encore accentuées par le mode d'être et de penser si spécifique aux Balinais, d'autrefois comme d'aujourd'hui.

Le voyageur qui parvient à éviter les sites balnéaires de Kuta, de Sanur, de Lovina, et même de quitter la ville d'Ubud et les itinéraires classiques du tourisme culturel, éprouvera la chance de se mêler à la vie quotidienne des familles, des paysans, des artistes ou encore des prêtres de temple (pemangku), très nombreux dans l'île. Le village balinais représente le cœur de la culture traditionnelle, avec ses trois temples principaux (scrupuleusement orientées et consacrées à la trinité hindoue), son banjar (conseil de quartier), son gamelan (orchestre traditionnel) et son subak (système traditionnel d'irrigation des rizières). Butiner en toute quiétude dans un village balinais, c'est se mettre un temps à l'heure des autochtones, observer le travail des forgerons ou la confection des offrandes par les femmes de la communauté, participer aux repas et aux cérémonies, bref vivre au rythme local dans le respect de l'hôte. Si l'on marche moins vite, on voit mieux où l'on met les pieds, et cela permet une réelle découverte d'une culture finalement plutôt éloignée de la nôtre. Ainsi, avant de pénétrer dans une forêt, il importe de faire les offrandes appropriées, de même si l'on va sur l'eau ou si l'on gambade dans les rizières, ou encore si l'on en vient à fréquenter les routes asphaltées. Les offrandes sont partout et l'environnement religieux - autels, temples, prêtres, fêtes, etc. - est perpétuellement à vos côtés tout au long de vos promenades sur les chemins vicinaux. Et, contrairement à l'Occident, tous les esprits sont pris en compte pour préserver l'indispensable et précieuse harmonie : les offrandes offertes aux divinités et aux forces ouraniennes (banten) s'accompagnent de celles qu'on dépose à même le sol afin d'apaiser les démons et autres esprits malfaisants (caru). Le Bien et le Mal ont tous deux leur place au Paradis !

Trois régions de prédilection pour le trekkeur culturel

Inéluctablement, la marche reste le meilleur moyen de découvrir les beautés naturelles et culturelles de Bali. Surtout, pour un séjour même court, de deux semaines par exemple, le marcheur peut visiter plusieurs régions de cette île grande comme un département français, découvrant ainsi différents climats, reliefs, aspects et coutumes. Trois régions paraissent particulièrement propices à la promenade culturelle.

La première est l'Est de l'île, région moins densément peuplée et la plus pauvre. Les communautés villageoises sont restées très attachées à la tradition ; le marché aux bestiaux par exemple de Bebandem ou le village de forgerons de Budakeling offrent de belles opportunités de rencontres culturelles. Principalement dans ce coin, les combats de coqs sont légion, et permettent aux voyageurs étrangers - même si généralement ils ne s'y attardent guère - de vivre l'ambiance survoltée de ces jeux (et paris !) bien surprenants ! Toujours dans cette région, on peut visiter au Sud le célèbre village des Bali Aga - Balinais des origines - du nom de Tenganan, ou bien randonner plus au nord autour des belles rizières de Tirtagangga, un excellent endroit pour se mettre au " vert ". Et les trekkeurs plus confirmés pourront se diriger plein Ouest pour grimper au Mont Agung, le plus grand volcan de Bali situé à plus de trois mille mètres, pour finir au " temple-mère " de Besakih, immense complexe religieux de plus de deux cents édifices. D'autres marcheurs pourront préférer monter jusqu'au temple directionnel de Lempuyang, à l'extrême Est de l'île, puis redescendre à pied, dans la rocaille mais avec un décor naturel fabuleux, jusqu'à l'océan, en passant par le village traditionnel de Bangle pour enfin rejoindre Amed ou Lipah, avec ses plongeurs, ses bateaux et ses plages immaculées, car pour l'instant trop inaccessibles aux voyages (trop) organisés.

La seconde région est celle des volcans, elle intéressera surtout les trekkeurs avertis. L'ascension du Gunung Agung requiert du temps et de l'effort, celle du Batur un peu moins. Mais une alternative intéressante consiste à escalader le Mont Batur à partir de la côte Nord de Bali, en venant de Singaraja ou de Tianyar : on arrive ainsi, après une marche un peu raide et souvent effectuée sous un soleil de plomb, au sommet d'un promontoire avec une vue époustouflante sur le lac Batur et en contre-bas le village des irréductibles habitants de Trunyan, dont la population possède une culture distincte et revendique fièrement et le plus sérieusement du monde la paternité de tous les Balinais ! Partant de Toyabungkah au petit matin, la montée au sommet du Mont Batur offre un paysage majestueux sur les environs et sur la quasi totalité de l'île. Un panorama inoubliable si du moins le temps, avec l'aide des dieux, n'est pas trop capricieux ! D'autres pistes de randonnées pédestres, moins rudes, sont très nombreuses dans cette région, par exemple entre Dausa, sur la route de Singaraja, et le beau village de Sembiran, avec ses structures et ruelles empierrées, une promenade tout en descente qui traverse quelques hameaux et de belles plantations d'arbres fruitiers.

Enfin, la troisième région est celle du Nord, au point de rencontre entre les provinces de Tabanan et de Buleleng. Une zone naturelle très belle, où se trouve la dernière parcelle de forêt primaire de Bali, et des opportunités de treks originaux autour des trois lacs de Bratan, Buyan et Tambligan. Entre d'un côté les marchés pittoresques de Baturiti et de Candi Kuning, et de l'autre le village traditionnel de Munduk avec son environnement naturel impressionnant, les occasions ne manquent pas, ni de se perdre au gré des chemins de terre improvisés, ni de rencontrer des paysans et des villageois toujours très accueillants. Une découverte originale de Bali, au-delà des clichés trop usés et des tracés trop fléchés. Une immersion au cœur de la balinité jamais dénuée de spiritualité et d'authenticité.

Un voyage spirituel dans un paradis en sursis ?

L'Occident désorienté cherche en Orient une spiritualité qui n'a plus vraiment cours chez lui. Bali est l'une de ces destinations pour des pèlerins d'un genre nouveau. Les marcheurs qui visitent les temples, les villages, les montagnes, mais aussi les traditions, les danses, la musique, et les mœurs des Balinais souhaitent s'enrichir tant sur le plan des connaissances que sur le plan personnel. L'omniprésence de la religiosité dans la vie quotidienne est propice à cette quête spirituelle. Le fait de se retirer des grands axes routiers et touristiques favorise bien entendu cette démarche, en général plus individuelle que collective.

Le Bali moderne contraste fortement et visiblement avec le Bali traditionnel, mais les deux vivent pourtant, et souvent en parfaite harmonie, en chacun des habitants de l'île. Une alchimie savante qui impressionne, à juste titre, les Occidentaux de passage, quelque peu décontenancés devant cet étrange spectacle ! Les rencontres spontanées, en bordure des chemins ou dans un warung (gargote) de fortune, sont sans nul doute les plus enrichissantes. Car, de nos jours, les Balinais ont bien flairé le filon : si des conversations cordiales avec des balian (chamans locaux) restent envisageables, la plupart du temps les éléments d'un tourisme spirituel commercial proviennent de l'extérieur ! Ainsi, la demande religieuse, voire ésotérique, de la part des Occidentaux mais également des Japonais, est forte, et des Balinais s'efforcent pour lui répondre le plus adéquatement possible ! Incantations tibétaines, chants soufis, feng shui, thérapies new age, réflexologie, rebirthing, yoga, astrologie, retraites, méditation, spa aux herbes essentielles, etc., sont disponibles à Bali… même si ces " éléments orientaux " ne sont en rien d'origine balinaise ! Mais cette évolution est en quelque sorte la rançon du succès qu'a connu Bali ces dernières années en tant que destination touristique majeure de cette forme renouvelée de voyage : le tourisme religieux à des fins plus thérapeutiques que ludiques, plus orientées vers soi que vers l'autre. L'île de Bali, ce " musée vivant " d'un hindouisme caractéristique au milieu du plus grand pays musulman au monde (l'Indonésie), est ainsi devenue, à la veille de la terrible attaque terroriste de l'automne 2002, un immense centre commercial de la spiritualité !

L'attentat du 12 octobre 2002, avec ses plus de deux cents morts, a porté un dur coup à l'économie balinaise, hypothéquant une fois de plus son avenir touristique. Rien de neuf néanmoins. Il est vrai, voilà déjà soixante-dix ans que certains s'inquiétaient de l'invasion touristique. Une inquiétude à nouveau relancée avec la vogue orientale des années 1970 à 1990. Mais, à chaque menace annoncée, la réponse est strictement la même : Bali est et restera toujours Bali, comme le souligne par exemple l'anthropologue américain Clifford Geertz ; dans le domaine de la culture, si la forme change en permanence, le fond reste identique. Le tourisme a changé Bali, mais les Balinais n'ont pas été (trop) transformés par les effets et les méfaits de l'industrie touristique, beaucoup ont même franchement bénéficié de ses promesses et de ses recettes. Avec la nouvelle situation post-attentat, les mines balinaises ne sont pas réjouissantes et l'île semble s'installer durablement dans une double crise : économique et identitaire.

L'attentat terroriste d'octobre 2002 a bouleversé les Balinais bien plus que les Occidentaux. La nuit de l'explosion meurtrière à Kuta, je me trouvais à cinquante kilomètres au Nord de l'île, entre deux volcans, dans une zone aussi désertique que désertée, bref un lieu d'aucun intérêt pour d'éventuels terroristes. C'est que cheminer sur des sentiers reculés fourmille de multiples avantages, dont la tranquillité n'est pas la moindre ! Avouons tout de même que l'endroit choisi par les terroristes n'a pas été pris au hasard. Contraint de repasser par Bali lors de son périple ethno-historique sur les traces de Sir Raffles, l'anthropologue " dérouté " Nigel Barley ne cache pas ses franches réticences quant à vouloir revisiter l'île : " Le tourisme n'ennoblit ni ceux qui donnent ni ceux qui reçoivent, et réduit l'humanité à son plus petit dénominateur commun. Il y avait des Australiens partout. Ils organisaient des tournées dans les débits de boissons du front de mer, ils forniquaient, ils se battaient et ils vomissaient. Un prospectus fourré dans ma main à l'aéroport m'apparut comme un document ethnographique d'une grande richesse. Il s'attardait sur l'inintérêt de la cuisine balinaise, qui ne possède ni frites ni Vegemite : pas étonnant si elle donne la diarrhée à tout le monde. En conclusion, on exhortait le lecteur : 'Evitez la gueule de bois. Restez bourrés !' Il y avait dans la rue beaucoup de gens en train d'éviter la gueule de bois ". Des propos rédigés en 1991, soit plus d'une décennie avant la tragique déflagration sur Jalan Legian à Kuta, et repris dans L'anthropologue mène l'enquête.

Mais Bali est bien autre chose que la plage de Kuta, bordée de centaines de boutiques. Bali reste en effet un mystère à déceler que seul le marcheur peut effleurer dans ses pérégrinations buissonnières. A Bali, île bénie des dieux mais également vouée à l'industrie touristique internationale depuis près d'un siècle, le premier édit royal (prasasti) connu - daté de 882 et signé par souverain inconnu - ordonnait la construction d'un monastère bouddhique avec un refuge pour accueillir voyageurs et marchands de passage ; le lieu retenu par le roi fut Kintamani, à proximité du volcan et du lac Batur dont le panorama était sans doute déjà superbe à cette époque lointaine. Plus de mille ans plus tard, Kintamani est toujours un lieu de passage des voyageurs du monde entier. Les touristes venus par cars entiers " se battent " au point de vue stratégique avec des vendeurs à la sauvette désespérés, mais des voyageurs plus discrets parviennent à esquiver la meute en empruntant à pied des sentiers alternatifs… Si le regard varie en fonction du temps, de son origine et des modes, un paysage somptueux peut aussi le rester pour tous et à toute époque. La beauté peut être partagée entre tous les voyageurs, seule l'angle de vue change…

Bali est de nos jours en sursis. L'île est désertée par les touristes, elle offre pourtant, plus que jamais peut-être, tout ce que le voyageur - le randonneur tout particulièrement - souhaite trouver au bout de sa route. Un voyageur responsable, marcheur et flâneur, saura de nos jours profiter au mieux de son périple au pays des dieux. Il suffit de partir…

Et quelques photos pour vous donner envie de vous envoler... : cliquer ici pour les voir

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