"Au fil des pages"
Comptes rendus d'ouvrages et de revues sur les voyages et les humanités
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Sommaire : 25 comptes rendus réunis autour de 6 thèmes
D'autres voix autour du voyage… Sans rage et sans cris, le Vietnam enfin revu et relu par l'image et l'écrit… L'Asie en mouvement au milieu des tourments… La modernité en question ou en lambeaux ? En bref, à signaler,
à lire prochainement…
D'autres voix autour du voyage… Wang Yipei et Olivier Bleys, Le Voyage, Paris, Desclée de Brouwer/Presses littéraires et artistiques de Shanghai, 2002, 122 p. Le voyage participe à la compréhension du monde, et plus encore à l'acception de l'Autre et des différences culturelles, le plus souvent rencontrées en chemin. L'écrivain chinois - mais spécialiste de littérature occidentale - Wang Yipei illustre sa perception sensible et poétique du voyage, alors que le romancier français Olivier Bleys convoque l'histoire des civilisations pour rendre compte de sa vision de l'univers du voyage. Si le premier auteur considère que " voyager est en fait une sorte de perfectionnement de soi ", n'hésitant pas à penser que " sans souffrance, on ne peut atteindre cet idéal ", le second déplore le lot de notre modernité toute occidentale : " habiter un monde fini, où presque aucun voyage ne peut s'accomplir que prévisible et tracé d'avance. Toutes les terres ont été relevées, tous les rivages abordés et toutes les cimes conquises. Les explorateurs du passé ont chassé les dernières ombres d'une planète autrefois obscure ; ce faisant, ils l'ont rendue plate et domestique ". Le voyage se dévoile sous toute sa diversité. Quête de rencontre et espoir pour Wang Yipei, quête de voyage intérieur et résignation pour Olivier Bleys, Asie et Europe, cet ouvrage étonnant et passionnant vient une nouvelle fois prouver que le voyage est multiple et source de fructueux échanges interculturels.
Jean-Didier Urbain, Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles, Paris, Payot, 2002, 392 p. Voilà un ouvrage bienvenu qui fait et fera tomber bien des idées reçues sur le soi-disant retour à la terre et autres vertiges de la vertitude dont les Français auraient soudain éprouvé le besoin pressant sinon l'envie. Dans ce livre érudit et fouillé, comme dans l'ensemble de ses travaux précédents, Jean-Didier Urbain explore l'imaginaire et la réalité de la mise au vert des Français en quête de campagne, de terroir, d'écologie ou tout simplement d'un ailleurs proche. L'auteur s'interroge d'emblée sur le discours éculé autour de la notion, par ailleurs amplement récupérée et teintée de nostalgie (quelquefois plutôt réactionnaire, tendance " France d'en-bas " par exemple), de " retour " : retour de la tradition, à la nature, à l'authenticité, à la simplicité, etc. Il tente ainsi de déceler la part réelle de ces emblématiques retours " au regard du désir de campagne d'aujourd'hui. Car quelle identité ? Quelle nature ? Quelle vie de village ? Et quel désir de racines ? Quand on sait qu'en cas de départ de la région où ils habitent actuellement, 20% seulement des Français sont attirés par la région familiale d'origine et qu'au nombre des motifs des vacanciers fidèles à la campagne, le retour sur les lieux ancestraux n'est avancé que dans 1,2% des cas, on peut s'interroger sur l'importance de cette raison si souvent invoquée ". Car que ce soit le jardinage, l'authentique, le goût de la vie locale ou encore la vie au village, il s'agit toujours de mesurer l'engouement supposé ! Et Jean-Didier Urbain note justement que " Le résident ne devient pas campagnard ; c'est la campagne qui devient résidentielle ". Ce qui change pas mal de choses dans notre perception, disons traditionnelle, de la ruralité. C'est bien d'une " autre campagne ", voire nous dit l'auteur d'une " campagne qui naît ", dont il s'agit désormais. Un laboratoire du présent plutôt qu'un espace de conservation. Et, paraphrasant E. Saïd dans son célèbre essai sur l'orientalisme, Jean-Didier Urbain considère que ce pastoralisme est finalement " à la campagne ce que l'orientalisme fut à l'Orient : un mirage. L'Orient est une création de l'Occident ; la Campagne l'est de la Ville. Là-bas comme ici s'est instauré un malentendu. A l'origine de nombreuses mésententes, il fallait donc, tôt ou tard, le dissiper ". C'est ce à quoi s'attèle remarquablement cet ouvrage, arguments et données chiffrées à l'appui. En quatre grandes parties, l'auteur tente de débusquer les arcanes de la mise en campagne des Français d'aujourd'hui : 1) Du côté des champs, des près et des bois ; 2) Côté ville, côté jardin ; 3) Du côté des mythes et des songes ; 4) De l'autre côté du monde. Partant du postulat que " Comprendre la campagne aujourd'hui, c'est d'abord partir à l'assaut des idées reçues ", l'auteur commence son livre sous la forme d'un dialogue imaginaire, à la manière de Diderot, comme pour mieux faire se comprendre du lecteur tout en y ajoutant une touche à la fois pédagogique et Café du Commerce. Les deux chapitres suivants évoque respectivement la campagne, " Pays du Rien " et " La Grande Verte ", revenant sur quelques réalités bonnes à dire (et redire) sur l'attrait ou le rejet des campagnes françaises par nos contemporains. La deuxième partie traite des envies de vacances à la campagne, de l'exotisme à deux pas, de l'esprit de jardin à l'esprit de clocher, et de la passion résidentielle que partagent de plus en plus de Français. Dans les troisième et quatrième parties, l'auteur fait le point sur l'engouement qu'ont nos contemporains à disparaître temporairement au fond des bois non loin de chez eux ; il décrit aussi bien les origines des résidences secondaires, le désir de se cacher et de se replier (la grotte et le nid), l'ultraprovince et ce nomade-casanier qu'est l'ultraprovincial. l'habitant de l'intervalle en quête éternelle d'un ailleurs familier… Au terme de cet ouvrage riche et dense, qui se clôt par un épilogue titré " La vie à côté ", Jean-Didier Urbain nous offre une franche virée à la campagne qui n'est pas celle qu'on croit, pas celle dont on rêve, pas celle de nos ancêtres. Une campagne en pleine (r)évolution, où chacun cultive son jardin à sa manière, où chacun aspire à autre chose, à soi et à ailleurs. Terrier pour le résident secondaire, la maison de campagne constitue pour ce dernier " la base de repli où il trouve le recul nécessaire dont le prive la ville, là où, le nez dans le guidon d'une vie trop serrée, trop dense, trop rapide, trop commune, lui échappe son identité, se dilue la conscience de soi. La campagne 'secondaire' est un espace de réappropriation de l'homme par l'homme, du soi par le moi ". Finalement, la campagne semble avant tout répondre à un mythique besoin d'ailleurs, aussi vital qu'urgent dans un monde incertain et rongé par une modernité qui, nous dit-on, n'en finit plus de déraper…
Anthropologie et Sociétés, " Tourisme et sociétés locales en Asie orientale ", Vol. 25, n°2, Québec, Uni. Laval, 4e trimestre 2001, 196 p. Ce volume consacré au tourisme et à ses interactions avec les sociétés locales en Asie orientale fait le point sur l'évolution des recherches sur ce domaine dans cette partie du globe. Dirigé par Jean Michaud et Michel Picard, le numéro traite essentiellement du sud-est asiatique, terrain de prédilection des maîtres d'œuvre de cette livraison. Jean Michaud ouvre le dossier en rappelant le débat, souvent âpre et laborieux, autour de l'anthropologie du voyage, de son chemin de croix à l'intérieur des sciences sociales officielles et si bien gardées. L'auteur souligne, grâce à un corpus déjà impressionnant mais certainement sous-estimé, la contribution de l'anthropologie à la connaissance et à une meilleure compréhension du phénomène touristique. Il distingue d'un côté les études des touristes et du système touristique en général et de l'autre celles des implications du tourisme pour les sociétés réceptrices. A ce titre, et en tant que fait social total, l'analyse du tourisme a tout à gagner de l'apport de l'anthropologie, notamment dès lors que l'on touche au changement culturel et social ou plus globalement à l'anthropologie de la modernité. Le tourisme et les voyages sont ainsi de prolifiques laboratoires d'études pour comprendre et mieux saisir le monde actuel et les nouvelles mobilités contemporaines dont le sens paraît malheureusement échapper à bon nombre de responsables - universitaires, économiques ou politiques - actuels… Les différentes études de terrain ici rassemblées méritent une attention toute particulière, notamment par le fait d'illustrer la pluralité et la diversité des situations touristiques confrontées aux populations locales. L'évolution rapide du tourisme de masse dans la petite ville yunnanaise de Lijiang en Chine, analysée par Charles McKhann, révèle l'étendue des méfaits d'une commercialisation culturelle à tout-va et d'un tourisme devenu incontrôlable. Bernard Formoso traite du tourisme sexuel en Thaïlande, sujet éculé il est vrai, mais en focalisant son propos sur les perceptions et représentations des Thaïlandais, à la fois des clients occidentaux et des prostituées locales ; Les images des uns ne sont pas celles des autres, et les enjeux de pouvoir, sur fond de misère et de corruption, sont évidents. Les trois articles suivants sont consacrés à l'Indonésie. Antonio Guerreiro évoque les questions primordiales d'identité et de développement local, à travers le prisme du tourisme, à Kalimantan-Est, partant essentiellement de l'exemple du " village-musée " Tanjung Isuy ; les Benua' Ohong qui résident sur les lieux semblent avoir " gagné " en identité ethnique ce qu'ils ont " perdu " en maîtrise de leur destin, quant aux recettes tant vantées du tourisme, elles leur échappent en grande partie. Maribeth Erb s'attache à expliquer ce que tourisme a modifier dans la culture manggarai dans la partie occidentale de l'île de Florès : d'expérience vécue fortement intégrée au système de croyances locales, la culture s'est peu à peu transformée en patrimoine à préserver, devenant ainsi une source importante d'informations à partager. Pour appuyer sa démonstration, l'auteur prend l'exemple du jeu traditionnel, devenu le véritable emblème de l'identité culturelle des Manggarai, le caci, sorte de combat rituel au fouet " joué " par les hommes. Michel Picard clôt le volume en retraçant vingt ans de recherches sur l'île, touristique " par excellence ", de Bali. Au total un généreux numéro pour en savoir davantage sur le tourisme en Asie et en général.
David Le Breton, Eloge de la marche, Paris, Métailié, Coll. " Suite sciences humaines ", 2000, 177 p. A l'heure où nos contemporains se pressent dans tous les sens de peur de se voir risquer à la flânerie - ou pire à l'oisiveté - cet éloge de la marche nous propose une promenade bienvenue sur les sentiers du monde en compagnie de quelques illustres écrivains, prosateurs salutaires de cet univers faisant la part belle à la lenteur, à la rencontre, à l'hédonisme, au temps qui s'écoule, aux paysages qui passent et qui restent ancrés dans nos mémoires saturées bien mieux que des dizaines de cartes postales écrites à la hâte comme preuve de notre " passage " sur les lieux d'un quelconque paradis éphémère… Car pour le marcheur, le paradis est d'abord là où il (ou elle) le décide, le sent, le pressent. Les compagnons de notre aventure littérature et pédestre, qui n'ont cessé de guider et de croiser les pas de David Le Breton, s'appellent ici Stevenson ou Bâsho, Leigh Fermor ou Sansot, Rousseau ou Segalen… L'auteur chemine avec bonheur sur les sentiers tracés par ces amoureux de la vie à visage humain, loin, très loin, du bruit sourd du monde en furie, des courtiers toujours dans la course aux sportifs toujours en quête de performances plus dopantes, en passant par les automobilistes, chantres prétentieux de cette modernité qui nous échappe ! Et l'auteur de souligner ce sentiment que partageront sans aucun doute tous les randonneurs adeptes des chemins de traverse : " La marche est une méthode tranquille de réenchantement de la durée et de l'espace ", tout en étant également " une forme de nostalgie et de résistance ". Nostalgie d'un monde perdu et résistance face à l'oppression qu'engendre la mondialisation, le matérialisme et la consommation à outrance, face à l'écrasement de l'humble par le puissant, du marcheur par l'automobiliste ! La marche non seulement régénère mais ouvre le regard sur le monde et les autres à celui qui s'y adonne. Pas très étonnant non plus, dans ce cas, que la promenade soit avant tout une dé-marche solitaire, à l'instar de ce qu'en dise Rousseau, Thoreau, Stevenson, Segalen ou encore Théroux. Complice du silence et de la lenteur dont elle se nourrit activement, compagne de passage du temps et de l'espace, la marche est surtout la meilleure façon de musarder. Butiner en toute quiétude. Car si, comme le veut l'adage populaire, la meilleure façon de marcher c'est de mettre un pied devant l'autre, la meilleure façon de flâner c'est de marcher pour rencontrer l'autre, ou mieux, de se laisser happer par lui et par ce qui nous entoure, de nous imprégner des saveurs du monde qui nous offrent l'indispensable piment de l'existence, devenu si précieux de nos jours… David Le Breton précise ainsi que " la promenade invente l'exotisme du familier, elle dépayse le regard en le rendant sensible aux variations de détails ". Après un détour sur les traces des illustres " marcheurs d'horizon ", notamment des confins désertiques, en compagnie de Cabeza de Vaca, Richard Burton, René Caillé et Michel Vieuchange, l'auteur emprunte les sentiers pollués et encombrés, mais également enchanteurs grâce aux échantillons de culture qui s'exposent sans fin au regard du passant, de la " marche urbaine " où le corps est mis à rude épreuve en dépit d'un éblouissement de tous les instants. La seule issue humaine du randonneur urbain réside dans la figure du flâneur, car, nous dit l'auteur, " flâner nomme l'art de marcher en ville " : " le flâneur marche dans la ville comme il le ferait dans une forêt, en disponibilité de découvertes ". Incomparable terrain d'observation, la ville est également le lieu par excellence des pas fragiles et des pas pressés, tant l'agression motorisée rôde à tous les coins des cités. Enfin, porté par la spiritualité qui le guide, le randonneur se fait parfois pèlerin et la marche, vecteur privilégié pour faire ses premiers pas en méditation, incite à la renaissance, l'héritage divin conduisant ainsi à une meilleure connaissance des autres et bien sûr de soi. Avec cet éloge de la marche, David Le Breton nous invite au voyage à pied, à l'art de la flânerie, à la rencontre avec soi et les autres, et peut-être plus encore à nous promener nonchalamment dans les pages savoureuses des ouvrages d'écrivains prestigieux du passé comme du présent, en compagnie de toutes celles et tous ceux qui donnent sens à nos pas. Sur les sentiers de la vie, sans cesse revisités, redécouverts, re-foulés… Tant les trekkers du Népal que les randonneurs du dimanche trouveront, retrouveront ici de quoi puiser pour comprendre, justifier, légitimer, apprécier leur passion vouée au cheminement pédestre. Pour ne pas cesser de marcher et pour mieux vivre.
Migrations Société, " Les mouvements de réfugiés ", Paris, CIEMI, Vol. 14, n°83, septembre-octobre 2002, 194 p. Le dossier de ce numéro évoque quelques cas précis de ces nouvelles migrations, toutes liées à des situations de précarité et de conflits qui n'ont rien à envier à celles d'antan. En effet, alors que les anciens pays d'émigration (Europe du Sud notamment) sont désormais également devenus des pays de transit, d'asile ou d'accueil, les nouveaux migrants - pas si nouveaux que ça ! - proviennent essentiellement d'Afrique, du Moyen-Orient et d'Asie. Dans l'éditorial, Philippe Farine revient sur " L'Europe et les immigrés " et notamment - partant de la rencontre-sommet européen de Séville de l'été 2002 sur le thème de l'immigration, le tout sous présidence espagnole en la personne de celui qui voudrait servir de référence aux droites européennes, José Maria Aznar - sur le fossé qui sépare les déclaration officielles de bonnes intentions et la réalité bien plus morose des faits. Le Chef du gouvernement espagnol n'aura pas réussi son " coup " politique et " aucune décision positive en matière d'immigration n'est à mettre à l'actif du sommet de Séville… et il ne reste que deux ans avant l'échéance de 2004 "… Mais les dirigeants s'entendent tous au moins sur un point : " le contrôle des frontières et ses corollaires, la chasse aux 'clandestins' et le durcissement des législations ", ce qu'effectivement on n'arrête plus de constater en France comme ailleurs depuis le début de l'automne 2002 notamment. Il est regrettable, note Philippe Farine, ce que vient encore démontrer le fiasco de Séville, que " les Etats européens ne s'intéressent qu'aux aspects répressifs et policiers d'une politique de la migration et ne progressent que dans ce sens ". Dommage car il y aurait certainement beaucoup, énormément même, à faire et à refaire. L'attente et la répression comme unique solution à tous les maux ne peuvent que gangrener une situation déjà dramatique sur tous les plans, humain en particulier. Etienne Rusamira analyse en détail les complexes " Mouvements de réfugiés en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs " dans un article qui fait le point sur les causes et les impacts - statistiques à l'appui - des migrations. Les causes, comme d'ailleurs les réponses urgentes à trouver, sont d'abord d'ordre politique. Et Rusamira de remarquer que " l'instabilité et la personnalisation des institutions ainsi que les ingérences étrangères demeurent la principale, sinon l'unique cause des événements sanglants qui ont déclenché et qui continuent de déclencher les mouvements de populations à l'intérieur et à l'extérieur des frontières des pays d'Afrique centrale et de la région des Grands Lacs ". Michael Alexander évoque ensuite la situation spécifique des réfugiés birmans en Thaïlande. L'auteur conclut en précisant que, si la levée de l'assignation à résidence de la leader de l'opposition pro-démocrate (NLD) Aung San Suu Kyi le 1er mai 2002 ouvre peut-être une fenêtre sur l'avenir, il reste toujours mille prisonniers politiques dans les geôles birmanes et surtout : " Il ne peut y avoir de retour durable de réfugiés ni de stabilité dans les régions frontalières birmanes tant qu'il n'y a pas de réconciliation ni de règlement politique global entre le gouvernement central et les groupes ethniques minoritaires ". Françoise Brié traite ensuite des " Réfugiés et personnes déplacées d'Afghanistan, d'Irak, d'Iran et d'Asie centrale ", en revenant sur l'origine des mouvements et en étudiant la situation pays par pays. Daniela Heimerl revient sur la situation, aujourd'hui soudain occultée des médias, de la Bosnie-Herzégovine et de la question du retour des réfugiés. Alain Reyniers s'intéresse aux causes des migrations tsiganes. Et l'auteur de rappeler que l'avenir des Tsiganes " est plus que jamais lié à une volonté collective générale d'édifier une société humaine démocratique où collectivités et individus trouvent les moyens de leur épanouissement ". Enfin, le dossier, passionnant et informatif, se termine par trois contributions concernant notamment les politiques européennes dans le champ des migrations, en particulier du contrôle des flux. Car la Vieille Europe n'a jamais aussi bien porté son nom… Elle se montre sclérosée et peureuse de l'avenir qui semble lui échapper, elle a besoin de sang neuf mais n'ose le dire ; son rajeunissement est plus urgent que jamais devant la misère qui gronde et l'hégémonie américaine. Mais pour cela il faut du courage politique et sortir, pour commencer, de la seule option policière… Quand ?
Sans rage et sans cris, le Vietnam enfin revu et relu par l'image et l'écrit… Lê Thành Khôi, Voyage dans les cultures du Viêt Nam, Paris, Horizons du monde, 2001, 224 p. Voici un bel ouvrage, rédigé par un spécialiste, érudit, et originaire de ce pays, Lê Thành Khôi. L'auteur présente " la terre et l'eau ", autrement dit le Vietnam tels que le dénomment l'ethnie majoritaire : les Viêts. Le détour par l'histoire est évidemment incontournable tout comme le survol de la géographie si spécifique de ce pays aux allures de dragon aussi fier qu'indomptable. La riziculture et l'organisation villageoise, les spiritualités ou encore la diversité des langues et des peuples parcourent les pages de ce beau-livre. Un Voyage littéraire qui transporte le lecteur au cœur de la vie quotidienne au Vietnam, avec sa pauvreté enclin d'ascétisme et sa forte identité culturelle. Surtout, l'auteur parvient à emmener le lecteur au-delà des clichés des autres ouvrages de ce genre : il rend compte de tout un art de vivre, avec de nombreux passages empruntés à la littérature orale, aux chants ou aux poèmes, il invite - comme les Vietnamiens dont il fait partie - à ne goûter que ce qui compte avant tout : l'instant présent. Une invitation donc tant au voyage qu'au détachement, pour redécouvrir une certaine liberté intérieure qu'on a tendance à avoir totalement oubliée en Occident… L'ouvrage est agrémenté de nombreuses photographies couleur de l'auteur. Une excellente introduction pour qui veut découvrir et comprendre le Vietnam d'hier et d'aujourd'hui.
Philip Jones Griffiths, Vietnam Inc., Paris, Phaidon, 2001, 222 p. Cette réédition d'un ouvrage classique sur la guerre américaine au Vietnam, publiée en 1971, est particulièrement bienvenue, en ces temps où l'Amérique entend à nouveau imposer sa voix/voix, et son armée, en Irak notamment. L'ouvrage de Griffiths est remarquable par ses clichés photographiques qui en disent plus long que tous les discours belliqueux ou non, sur la réalité de cette sale guerre. Livre phare du photojournalisme, cette contribution à la paix dans cette région du monde - ce n'est pas le moindre des mérites de l'auteur que d'avoir, grâce à ce témoignage, sans doute accélérer la fin de l'hécatombe, comme également son collègue photographe Larry Burrows, mort dans l'exercice de son métier en 1972 - est d'abord un effroyable récit de guerre, dans toute sa réalité, cruelle et rageante. Philip Jones Griffiths, photographe gallois, ne ménage en rien l'impérialisme américain, ses dérives et ses horreurs. Comme réagir autrement lorsqu'on lit dans la politique américaine au Vietnam l'intention d'imposer le capitalisme par la voie des armes : " déraciner les gens et dévaster leurs foyers (…) dans l'espoir de faciliter la pénétration de la nouvelle idéologie. (…) Quand le paysan pensera plus à la facture d'électricité de son autocuiseur qu'à ce qu'il met dedans, la guerre sera gagnée parce que la 'révolution urbaine sponsorisée par les Etats-Unis' aura triomphé "… L'auteur a passé trois ans au Vietnam, il propose ici 250 clichés noir et blanc qui relatent ces années de sang et de larmes. L'Amérique, écrit Griffiths dans l'introduction, " ne pourra jamais comprendre comment un pays peut choisir le communisme " (aujourd'hui, on pourrait remplacer " communisme " par " islam " pour constater le même aveuglement). La principale exportation des Américains sont ses " valeurs ", et là où la France coloniale pillait l'Indochine et ne cherchait qu'à prendre, les Etats-Unis, eux, ne voulaient que donner. Mais donner quoi ? Une idéologie politique et économique clé en mains. Le problème c'est que personne, en face (les Vietnamiens), n'en voulait ! Entre 1954 et 1964, " l'Amérique essaya de se 'vendre en douceur'. Au fil des ans, l'échec se faisant plus net, la vente se durcit ", et la faute en revenait naturellement aux communistes, locaux ou internationaux ! Raisonnement simpliste mais d'une grande efficacité auprès des dirigeants politico-militaires et de l'opinion publique - pas toujours, heureusement ! - américaine : " il devint alors permis de tuer quiconque préférait la marque concurrente, le communisme. Vers 1965, la résistance au produit fut telle qu'il fallut envoyer les Marines pour passer à la vente forcée. (…) Le Vietnam devait être 'restructuré pour permettre une meilleure 'pénétration' et il fallut tuer de plus en plus de monde, jusqu'à l'absurdité finale : on tuait des gens pour les 'sauver' de l'autre marque ", précise l'auteur, avec un lucidité qui pour l'époque force le respect. Rien n'a vraiment changé depuis, même si un temps les méthodes furent moins massives, mais depuis le mois de septembre 2001 et l'invasion militaire de l'Irak, l'Amérique triomphante se remet à vouloir sauver le monde. Pour le malheur de ceux qui se trouvent sur leur route. Le pire est donc (encore ?) à craindre… Dans la préface à cette nouvelle édition de 2001, Noam Chomsky souhaite que le drame vietnamien serve, au moins, de leçon pour demain, sinon pour l'histoire : " A l'occasion du quarantième anniversaire de l'escalade marquant l'assaut lancé par Washington contre le Sud-Vietnam, ce passage de la terreur étatique à l'agression caractérisée, nous pouvons, si nous le décidons, trouver dans les terribles images de Philip Jones Griffiths l'occasion inespérée de procéder à une autocritique et décider d'une action appropriée - dans le monde entier, aujourd'hui et dans un avenir probable ". Rappelant que la société vietnamienne est fondée sur l'importance du village, et que l'une des erreurs de l'Amérique a été de tenter de briser cette unité sociale traditionnelle, l'auteur cite ce proverbe célèbre qui atteste de la forte résistance de ce peuple, dont l'emblème est le bambou, symbole de sa force : " Le bambou ploie sous le vent et survit, mais le pin se tient raide et est jeté à bas ". Orient et Occident, différent et inconciliable, ce qui me rappelle une autre proverbe vietnamien raconté sous la présence coloniale française, disant que si vous cassez un œuf, c'est le jaune qui surnage à la surface, le blanc disparaît… Un GI, interviewé par le photographe, ne voit pas la chose de la sorte : " Nous sommes ici pour aider les Vietnamiens à s'aider eux-mêmes ", refrain classique de ce qui est généralement à l'origine de quantité de massacres aux quatre coins du monde et à toutes les époques. L'impérialisme, c'est d'abord la guerre, vieux refrain aussi, certes aujourd'hui un peu passé de mode… Quant à la reproduction - en fin d'ouvrage - de la lettre du responsable américain de la région du Châu Doc, située près de la frontière cambodgienne, à l'occasion du nouvel an 1971, elle ne fait que confirmer l'aveuglement des forces d'occupation et le manque de sagesse de ses représentants ; les propos tenus - s'ils ne brassaient pas autant de morts vietnamiens - feraient sourire, mais les photos illustrant les pages précédentes incitent davantage à la colère et à la révolte ! Un ouvrage fondamental, à lire et plus encore à regarder. Pour ne jamais oublier. L'auteur écrit, en 1971, alors que sur le (killing) field le conflit est loin d'être réellement terminé : " Ce livre révélera, je l'espère, que les événements du Vietnam sont la conséquence d'une absence totale de sagesse ". L'Occident prédateur - aujourd'hui représenté par les Etats-Unis - et la sagesse - qu'elle soit d'ailleurs orientale ou non - forment deux univers plus distincts que jamais. Malheureusement pour l'avenir…
Larry Burrows, Vietnam, Paris, Flammarion, 2002, 245 p. Arrivé en 1962 sur le sol vietnamien, Larry Burrows photographia la guerre américaine au Vietnam jusqu'en 1971, date de sa mort, lorsque son hélicoptère fut abattu près de la frontière laotienne. Par l'image, il rend compte de l'oppression et de la cruauté de cette guerre, de la souffrance de tout un peuple, des exactions commises envers une population civile à bout de souffle, des traumatismes des jeunes Américains venus s'échouer ici au nom d'étranges idéaux " démocratiques "… Surtout, et c'est sans doute l'un des grands mérites de son œuvre, il a contribué en publiant ses photos dans des magazines tels que Life à faire prendre conscience aux Américains de l'horreur qu'ils se montraient capables de répandre à des milliers de kilomètres de chez eux. En partie grâce à lui, les mouvements de contestation sur les campus américains des années 1960 connurent une plus grande affluence. Et peut-être précipitèrent le retrait américain entamé au moment de sa disparition tragique. Donnant toutes ses lettres de noblesse au photojournalisme, Larry Burrows montrait la guerre telle qu'elle était : une boucherie sans nom où les seules victoires sont la haine, la peur et la mort. Telle photo décrit le désespoir d'un blessé américain, telle autre les corps mutilés de soldats vietnamiens, etc. Toujours l'abîme du monde et le déni d'humanité. Un réalisme jamais dénué de courage personnel, tant par le choix des sujets et thèmes que par les risques encourus pour obtenir le bon angle et cliché. Les photographies de Larry Burrows constituent de précieux témoignages d'une sale guerre dont le souvenir ne cesse jusqu'à nos jours de hanter le quotidien des survivants des deux camps, Américains et Vietnamiens. Et comme le décrit David Halberstam dans l'introduction à cet ouvrage : " Rétrospectivement, il fit œuvre d'historien autant que de photographe et d'artiste. Grâce à ses reportages, les générations nées après sa mort possèdent un témoignage unique de ce que fut cette terrible guerre. Ce livre est en quelque sorte son testament ". Voilà un ouvrage aux photographies remarquables qui devrait être impérativement consulté par les va-t-en-guerre américains ou autres de l'heure qui ne rêvent que d'en découdrent avec " l'axe du mal "… Le souvenir de la " boucherie " de la guerre du Vietnam est-il déjà si loin ? L'administration Bush devrait y songer avant de (re)partir en croisade…
L'Asie en mouvement au milieu des tourments… Thomas A. Reuter, ed., Inequality, Crisis and Social Change in Indonesia. The muted worlds of Bali, Londres, Routledge-Curzon, 2003, 222 p. Après la chute de Suharto en 1998, la crise économique et la difficile période de Reformasi, cet ouvrage vient à point nommé dresser un tableau critique de la situation sociale et culturelle de l'Indonésie, et plus précisément de Bali. Ménagée par les médias et zone moins dévastée, tant par la crise que les violences, que d'autres régions de l'archipel indonésien, l'île de Bali, destination phare du tourisme en Asie, subit toutefois de profonds bouleversements et changements, et cela bien avant l'attentat du 12 octobre 2002. Rédigé au cours de l'été 2002, l'ouvrage tire la sonnette d'alarme et démythifie une île " seulement " paradisiaque et " toujours " sûre et calme (aman), quitte à en occulter les aspects sombres ou passés sous silence… Le tragique attentat deux mois plus tard est venu confirmer et encore aggraver l'état de crise sociale, le questionnement identitaire et les incertitudes économiques. Le livre permet de mieux appréhender les problèmes qui se posent aujourd'hui ouvertement à la fois le monde et les Balinais. Le débat, déjà vif autour de la balinité, a pris depuis la fin de l'année 2002 un cours plus rapide et différent. Désormais, les Balinais voient leur avenir, à la fois propre et au sein de la république indonésienne, de plus en plus hypothéqué. Les travaux ici regroupés par Thomas A. Reuter évoquent tous le changement social en cours sur fond de tensions politiques et culturelles et de délabrement économique. Adrian Vickers analyse le discours journalistique post-Suharto, et décrit les tentatives de redéfinition des identités régionale et nationale compte tenu des événements politiques récents survenus dans le sillage de la Reformasi. L'ambiguïté est de mise, ainsi que l'illustre le terme warga, signifiant tantôt " clan " tantôt " citoyen ". De même les sentiments anti-occidentaux se mêlent au discours nationaliste hérité de l'Ordre nouveau et aux nouvelles aspirations séparatistes… Un brouillage de repères qui conduit la région à moins d'ouverture sur le monde et à une volonté de " sécuriser " (par exemple, la montée du racisme anti-javanais, et plus généralement anti-musulman, ou encore le développement des milices villageoises ou " police de la coutume " - pecalang - que l'on voit de plus en plus sillonner les rues le soir). Graeme MacRae évoque les réalités historiques et les limites actuelles de la culture de l'apolitisme, fortement héritée de l'ère Suharto, notamment à Ubud, région où, trop longtemps, on préférait se taire pour mieux s'occuper des recettes du tourisme international ! I Nyoman Darma Putra revient sur les relations entre politique et littérature, via le développement de LEKRA, entre 1950 et 1966 et de ses répercussions balinaises. Timidement, après 32 ans d'oppression, les langues se délient et on reparle du terrible massacre de 1965-66, suite à la prise de pouvoir de Suharto. Natalie Kellar traite du changement et de l'évolution problématique du théâtre dansé traditionnel, et Ayami Nakatani décrit le travail des femmes dans la société rurale à l'est de l'île de Bali et du manque à gagner qu'impose le fastidieux " travail rituel ", à savoir notamment la confection et la préparation des offrandes pour de nombreuses femmes. G. MacRae s'inquiète avec raison sur l'évolution de la situation foncière à Bali, en particulier la commercialisation de la terre, et donc des rizières, autour d'Ubud. Thomas Reuter évoque ensuite la relation changeante et conjoncturelle entre Bali Aga ou Balinais des montagnes et les étrangers ou autres Balinais de l'île, et l'on s'aperçoit que chaque groupe, loin des clichés culturels ou touristiques, adaptent son identité à ses besoins. Diana Darling note pour sa part, dans un bref mais vivant texte, la réelle menace de militarisation de la vie rituelle balinaise. Enfin, Thomas A. Reuter clôt cet ouvrage par une synthèse heureuse et une réflexion bienvenue sur l'avenir de la discipline anthropologique et de son inévitable rapport à l'engagement intellectuel, si frileux encore de nos jours après des décennies de doutes et de remises en question. Regrettant les absences, silences et manques d'esprit critique de nombreux Indonésiens mais aussi de chercheurs en sciences sociales, au cours des années de plomb de l'ère Suharto, Reuter termine sur ces propos que nous ne pouvons que partager : " Je souhaite sincèrement espérer que ni les Indonésiens ni les indonésianistes ne seront plus jamais aussi silencieux qu'à cette époque, et nous rappeler à tous qu'une science sociale critique n'est pas un projet réalisable par les contributions d'un seul individu "… Il reste du pain sur la planche ! Mais ce volume apporte une bonne pierre à l'édifice, et sa lecture devrait, je l'espère, intéresser les chercheurs socio-anthropologues non seulement spécialistes de Bali ou de l'Indonésie, mais aussi ceux issus des disciplines voisines et spécialistes d'horizons et de sujets les plus divers.
Louise Brown, Sex Slaves. The Trafficking of Women in Asia, Paris, Londres, Virago Press, 2000, 276 p. Cet ouvrage, fruit d'une longue enquête de Louise Brown à travers le continent asiatique, est un cri contre ce commerce de la honte qu'est le trafic des enfants et des femmes sur fond de tourisme sexuel et de corruption généralisée. Un livre qui relate en effet d'abord les témoignages de dizaines de filles et femmes prostituées, forcées d'alimenter l'industrie du sexe si florissante en Asie, et encore davantage ces dernières années à l'heure de la mondialisation et de l'ultra-libéralisme. Si le livre donne enfin la parole aux femmes les plus silencieuses et les abusées du monde, il est également éloquent par le ton et la force de l'écriture qui apporte son lot de poids au message à transmettre. L'univers sordide des jeunes filles enlevées ou vendues dans leurs villages reculés, la vie dans les bordels, les coups des mamasan, l'hypocrisie des clients, les ravages du Sida et, toujours, les femmes humiliées et laissées à elles-mêmes, dans le désespoir souvent le plus total, toutes ces réalités sont ici évoquées, rappelées et redites encore, car se taire sur cette affaire est impensable - et impossible - dans un monde où tout désormais se sait, ou du moins pourrait se savoir si l'on prenait seulement la peine d'écouter les autres... Un autre objectif de cet ouvrage est celui, fondamental, de récuser quelques idées-reçues bien ancrées dans nos cervelles : l'industrie du sexe en Asie proviendrait essentiellement de la demande de touristes sexuels occidentaux… C'est ce que nous montrent sans arrêt les médias notamment sur les exemples philippin et thaïlandais. Si ces cas sont bien entendu évidents et même si le tourisme sexuel, tout comme la pédophilie, ne cessent aujourd'hui de progresser dans la région d'une manière absolument dramatique, et bien, nous assène à juste titre l'auteur, la majorité des clients de prostitués femmes ou enfants sont avant tout des hommes asiatiques. Cela n'absout en rien évidemment les abuseurs occidentaux des enfants et des filles asiatiques, mais cela permet de rétablir une vérité tragique, bien loin de la gestion de notre culpabilité judéo-chrétienne caractéristique du débat en Occident. Et Louise Brown a ici le mérite de démolir des pans entiers de ce qui est à la base des trop fameuses " valeurs asiatiques ", tout en montrant au fil du livre que l'industrie du sexe est essentiellement le résultat d'une société intensément dominée par les hommes. Un livre à lire pour se remettre les idées en place !
Robert Cribb, Historical Atlas of Indonesia, Richmond, Curzon Press, 2000, 256 p. Cet atlas retrace l'histoire de l'archipel indonésien, de ses origines à nos jours, en plus de trois cents cartes. Robert Cribb propose ici un outil de travail pratique et original, dont le texte n'a par ailleurs rien à envier aux cartes. Le plan de l'ouvrage est chronologique et, après une introduction, l'auteur traite tour à tour de géographie et de l'environnement spécifique à cette région d'Asie. Puis il évoque les peuples et leurs cultures, mettant en particulier l'accent sur les flux migratoires internes très importants, autrefois comme aujourd'hui, et qui apportent des clés pour mieux saisir les réalités économiques et sociales de l'Indonésie contemporaine. Ensuite, ce sont les Etats et la vie politique jusqu'en 1800 qui sont traités, avant que ne soit évoquée la situation plus précise des Indes néerlandaises entre 1800 et 1942. Enfin, la dernière partie est essentiellement consacrée à la période révolutionnaire et aux temps de la guerre puis des transformations politiques et économiques (de 1942 à nos jours). Au final, cet ouvrage, dense et concis à la fois, permet au lecteur de se familiariser davantage avec ce vaste sous-continent encore si méconnu de la part du public européen, français en particulier.
Erik Cohen, The Commerialized Crafts of Thailand. Hill Tribes and Lowland Villages, Richmond, Curzon Press, 2000, 316 p. Cet ouvrage, richement illustré et d'une source d'informations impressionnante, est sans doute appelé à devenir un livre de référence pour tous ceux qui travaillent sur la Thaïlande rurale, l'économie des minorités montagnardes ou l'art et l'artisanat traditionnel. Reconnu pour ses travaux sur le tourisme au royaume de Siam, Erik Cohen présente ici un excellent travail de socio-anthropologie sur la commercialisation des traditions et de l'art touristique, ce dernier étant promis à un bel avenir… Il analyse le concept d'authenticité devenu de plus en plus essentiel dans les échanges et les négociations économiques, il décrit les relations nouvelles que les artistes ou artisans locaux développent tant avec leur art qu'avec la société environnante, montrant par exemple à quel point l'acculturation progresse à grands pas dans certaines régions reculées du nord. Deux principales parties divisent le livre : en premier lieu, Cohen présente, en bon ethnologue de terrain, la marchandisation des textiles des montagnards hmong, réfugiés du Laos, dont les productions ont été réalisées au cours de leur " internement " dans les camps en Thaïlande entre 1975 et 1985 ; en second lieu, l'auteur examine le processus qui conduit à la commercialisation voire l'industrialisation de certains villages d'artisans. Les divers types d'artisanat ici relatés sont la poterie, la sculpture sur bois, le tissage et le vannage. Un livre qui, comme le souligne par exemple le chapitre intitulé " From Buddha Images to Mickey Mouse Figures " faisant référence au village artisanal de Ban Thawai, en dit long sur le futur des relations entre art, culture et commerce…
François Bizot, Le Portail, Préface de John Le Carré, Paris, La Table Ronde, 2000, 398 p. Dans cet ouvrage poignant, l'auteur retrace un épisode particulièrement douloureux - pour lui comme pour le peuple cambodgien - celui du joug khmer rouge, de la toute puissance paranoïaque de l'Angkar (" l'Organisation "), d'un Cambodge en guerre contre plusieurs envahisseurs et surtout contre lui-même. Ethnologue spécialiste sur le bouddhisme en Asie du Sud-Est, François Bizot aura mis près de trente ans pour relater son expérience ou plutôt son calvaire lorsqu'il fut arrêté en 1971 par les maquisards khmers rouges. Il passa trois mois, enchaîné et privé de tout, dans le camp d'Anlong Veng, dirigé par Douch, révolutionnaire indécrottable et plus encore bourreau des milliers de victimes, torturées puis exécutées, dans un lycée du sud de Phnom Penh reconverti en camp de concentration " S-21 " entre 1975 et 1979, et aujourd'hui en " Tuol Sleng, musée du génocide ". Pour ne pas oublier… dans l'attente d'un hypothétique jugement des dirigeants khmers rouges encore vivants, Douch, Ta Mok - celui qui voulait le plus la peau du " Français " - et les autres… En fait, l'auteur livre son témoignage au lendemain de l'arrestation de Douch en 1999 et après être retourné sur les lieux de la tragédie en janvier 2000. A ce moment, le guide qui l'accompagne, et qui se souvient de lui trente ans auparavant, lui dit en riant qu'il " est le seul prisonnier de ce camp qui puisse faire un tel pèlerinage, car aucun n'en a réchappé "… Réflexions sur la condition humaine tout autant que témoignage historique dans lequel on apprend maints détails sur le personnage Douch, ses camarades et autres grand-pères, son récit est à la fois bouleversant par l'émotion et la rage omniprésentes et l'information délivrée. L'auteur reconnaît toujours être en vie grâce à " l'amitié " ou en tout cas la clémence de Douch à son égard, ce qui ne fut pas le cas de ses deux collaborateurs et compagnons d'infortune, auxquels le livre est dédié, et qui furent massacrés peu après sa libération. Le prix de la liberté, à nouveau, s'avère élevé lorsque pointe pour des idéologues trop zélés la perspective illusoire d'un avenir radieux… Pour Bizot, la confrontation avec les khmers rouges se poursuivra à partir des événements dramatiques qui suivirent la " libération " de Phnom Penh et ensuite du pays en avril 1975. De prisonnier pendant un trimestre en 1971, l'auteur devient le traducteur et de fait l'interlocuteur privilégié entre des Français (et les étrangers en général) désorientés et des khmers rouges d'autant plus déterminés qu'ils sont les vainqueurs… Ce qui ne fut pas le cas des populations cambodgiennes durant les quatre très longues années à venir… Le récit apocalyptique de l'évacuation décrit le climat d'une capitale déchue, vidée, pillée, en proie à la panique généralisée avec son lot de crimes et d'excès en tout genre. Une atmosphère qui semble encore hanter Phnom Penh en 1997 ou même aujourd'hui… Ce livre, qui se lit aisément d'une traite, est à mettre entre toutes mains. Y compris ceux qui les ont sales, in memorandum… Il permet de mieux appréhender un pays et une culture complexes au-delà des clichés éculés, il revient sur des faits méconnus et illustre la vie quotidienne sous la botte des khmers rouges, enfin et peut-être surtout, il rappelle la terrible responsabilité des intellectuels et des journalistes occidentaux, notamment français (Lacouture et consorts), aveuglés par une autre réalité que celle que l'auteur a pu vivre sur place, loin des caméras et des salons… De tout cela, sans oublier l'hypocrisie des Etats et des politiques, François Bizot en parle comme pour éveiller les consciences et prévenir ce qu'il reste d'humain sur terre de nouveaux lendemains qui chantent… Aujourd'hui, le Royaume du Cambodge continue à gérer maintes contradictions sur fond de misère et de corruption ; en dépit de l'effondrement du mouvement khmer rouge, il n'est pas encore apaisé de ses démons du passé. Trop de cerveaux manquent encore à l'appel. Un procès équitable sinon exemplaire des criminels khmers rouges, mené de concert avec un véritable effort à l'échelle nationale dans le domaine de l'éducation, pourrait (aurait pu ?) pourtant amorcer une saine et salutaire renaissance…
Michael Freeman et Alistair Shearer, Les plus beaux lieux de l'Asie sacrée, Paris, Flammarion, 2002, 210 p. Voici un beau-livre, bien écrit avec de superbes photographies, qui dénote parmi le flot d'ouvrages publiés sur le même thème. L'originalité du livre réside dans la présentation des principaux sites d'Asie, chargés d'histoire et de spiritualité. Le choix peut toujours être discutable mais le lecteur trouvera ici de quoi épancher sa soif de curiosité et de savoir sur les lieux sacrés de cet Orient lointain qui n'a pas fini de dévoiler ses mystères. Si l'image prime, le texte n'est pas en reste : Alistair Shearer informe et décrit les croyances orientales dans leur grande diversité sans occulter le contexte historique et géographique. Le livre est agencé en quatre grandes parties : 1) "Gardiens du monde, les forces de la nature " où l'on rencontre aussi bien le Gunung Agung de Bali, le Mont Kailash au Tibet que les Nats de Birmanie ou le Shinto au Japon ; 2) " La religion mère de l'Asie, l'hindouisme et son influence ", avec bien sûr Varanasi en Inde ou Angkor Wat au Cambodge, les incontournables, mais également des lieux moins connus comme le temple de Tirumala en Inde du Sud ou le Candi Sukuh de Java-Centre ; 3) " Le chemin de l'éveil, sur les pas de Bouddha ", où l'on retrouve, à côte du Sri Lanka, deux autres pays phares du bouddhisme theravada, la Birmanie et la Thaïlande, avec notamment pour le premier, Pagan et la pagode de Shwedagon, et pour l'ex royaume du Siam, Si Satchanalai et le très visité Wat Phra Kaeo de Bangkok ; 4) Le grand véhicule, le bouddhisme mahayana, de l'Himalaya au Japon ", où l'on traverse toute l'Asie orientale de Borobudur à Java jusqu'à Koya-san au Japon, en passant par le réputé Jokhang, centre résistant du Tibet. Au final, un ouvrage admirable qui est avant tout un voyage immobile dans les espaces sacrés d'un continent qui n'a cessé tout au long de son histoire de doter l'humanité de spiritualités, de philosophies, ainsi que de monuments et de temples, qui contrastent avec les productions monothéistes de l'Occident. Un livre pour se souvenir - ce qui n'est pas une gageure par les temps qui courent ! - que l'Asie sacrée est une porte ouverte sur plus de tolérance en matière de croyances religieuses, et non pas un refuge pour dogmatismes en perdition…
Thomas Hylland Eriksen, ed., Globalisation. Studies in Anthropology, Londres, Pluto Press, 2003, 236 p. La mondialisation a eu - et continue d'avoir - un impact considérable sur les savoirs et les pratiques de l'anthropologie. Cet ouvrage collectif, dirigé par Thomas Hylland Eriksen, explore les changements survenus au cours de " l'ère de la globalisation ". Les auteurs, la plupart Norvégiens ou enseignants à l'université d'Oslo, lieu où s'est tenu en juin 2001 un colloque à l'origine de ce livre, débattent également de l'évolution de l'anthropologie confrontée à de nouveaux territoires, à de nouveaux " terrains " en friche. Ainsi, la spécialisation concentrée sur un village ou un site précis est désormais remplacée par l'obligation de prendre en compte les flux migratoires, avec les conséquences de ces déplacements en tout genre de populations, et non moins de prendre en considération l'univers complexe et totalisant - sinon totalitaire - des communications, des médias et autres réseaux contemporains. Ulf Hannerz discute la notion d'espace et montre qu'un terrain ethnologique appelle dorénavant plusieurs terrains à la fois ; Daniel Miller et Don Slater s'intéressent aux relations possibles entre l'ethnographie et internet. Une contribution s'attache au bouleversement identitaire dû à l'ingérence de la mondialisation dans les Caraïbes, une autre focalise sur la question de la main d'œuvre étrangère en Norvège. Bien d'autres textes encore débattent de l'ère de la globalisation et de ses interactions avec la politique, la tradition - ce qu'il en reste, ou réinventée -, les lois, les migrations, les valeurs morales, etc. Keith Hart clôt l'ouvrage avec un texte joliment intitulé " Studying World Society ", dans lequel l'auteur précise notamment qu'aujourd'hui, plus que jamais, une bonne connaissance de l'histoire contemporaine est indispensable à tout anthropologue. Sortir de sa tour d'ivoire, quitter le monde restreint de la spécialisation, implique aussi de s'ouvrir aux autres disciplines, surtout si elles sont voisines…
Oswaldo de Rivero, The Myth of Development, Londres, Zed Books, 2001. Le mythe du développement s'effondre à force de mensonges et de corruptions en tout genre. Les pays du dit tiers monde pâtissent à satiété les conséquences dramatiques de ce mythe, toujours entretenu ne serait-ce que pour justifier certaines carrières ou positions politiques. Oswaldo de Rivero, avec quelques rares autres, a le courage d'ouvrir les yeux devant la sombre réalité : selon cet ancien diplomate péruvien, les bénéfices tant attendus du " développement " n'ont toujours pas atteint les populations les plus démunies du tiers monde. Surtout les pauvres n'en verront pas la couleur à l'avenir, bref le développement tel qu'il a été est reste conçu jusqu'à ce jour n'a ni présent ni futur. Tant les Etats-nations que l'idéologie libérale en matière de politique de développement ont montré leurs limites et plus encore leurs échecs. Désormais, suggère Oswaldo de Rivero dans The Myth of Development, il n'est plus possible d'appeler ces pays " en voie de développement " mais plutôt " pays aux économies nationales non viables ". Parfaitement lucide et conscient de l'urgence à l'échelle planétaire, l'auteur invoque un " Pacte de la Survie " et considère que de nombreux pays doivent abandonner les rêves impossibles du développement et adopter au contraire une politique de survie nationale fondée sur l'accès et les ressources en eau, nourriture, énergie, et mettant l'accent sur la stabilité pour les populations. Un livre courageux et réaliste susceptible d'éviter demain certaines erreurs du passé…
Jeremy Seabrook, Children of Other Worlds. Exploitation in the Global Market, Londres, Pluto Press, 2001, 166 p. Jeremy Seabrook, No Hiding Place. Child Sex Tourism and the Role of Extraterritorial Legislation, Londres, Zed Books, 2000, 141 p. Après son excellente analyse de l'univers sordide de la prostitution touristique en Thaïlande - lire Travels in the Skin Trade, réédité chez Pluto Press en 2001 - Jeremy Seabrook poursuit dans ces deux ouvrages son investigation dans les bas-fonds du capitalisme et plus encore dans les abysses de l'exploitation des enfants, notamment à l'aide d'exemples tirés du continent asiatique. Avec No Hiding Place, il analyse l'expansion du tourisme exercé sur des enfants, ses abus et ses ravages en tout genre. Mettant l'accent sur l'explication de la nouvelle législation, en vigueur dans plusieurs pays occidentaux, mais aussi au Japon et en Thaïlande, l'auteur veut surtout informer le public tant du contexte dramatique concernant les abus sexuels sur les enfants dans les pays du Sud ou de l'Est en l'occurrence que de la nouvelle situation juridique et des moyens de se battre contre la pédophilie notamment. A la fois enquêteur, journaliste et militant, Jeremy Seabrook livre ici de nombreux exemples d'exploitation sexuelle à l'encontre d'enfants démunis et dépendants, il nous montre aussi le parcours des pédophiles et l'évolution de ce commerce de la honte qui n'en finit pas de révéler les dérapages d'une société riche conditionnée par la consommation et la commercialisation de tout et de tout le monde… Un livre aussi qui rappelle le travail essentiel des ONG et d'organismes tels que ECPAT International qui désormais compte plus de 40 antennes dans le monde. Informatif et revendicatif, ce livre s'adresse en tout premier lieu à tous ceux qui ont pour tâche de protéger les enfants, les éduquer, les encadrer. Son but ultime est de prouver, une fois de plus, que le besoin de prévention, d'information, de juridiction, etc., dans le vaste domaine de la protection des enfants, est plus réel et même plus urgent que jamais. Children of Other Worlds poursuit le même objectif mais l'angle d'approche n'est plus la pédophilie, mais l'exploitation des enfants par le travail, qui parfois s'apparente à une nouvelle forme d'esclavage, à l'abri des caméras et des syndicats… L'auteur examine ici le système économique et politique qui permet cette exploitation internationale, pays riches et pauvres confondus, et s'insurge avec raison contre les méfaits de la mondialisation en la matière. Jeremy Seabrook expose notamment l'hypocrisie, la compassion et l'aveuglement moral qui régissent l'univers social de ces enfants contraints au travail forcé, parfois sans la savoir… Un livre passionnant et rageant car il met à nu les responsabilités toujours occultées, dans les pays dits développés ou non, d'un ultra-libéralisme qui a pourtant le vent en poupe… Mais quel avenir réserve-t-on à nos enfants dans ces conditions ? Des enfants prostitués aux gamins des rues et des usines, en passant par les gosses armés jusqu'aux dents aux Etats-Unis, en Colombie ou chez nous, les perspectives paraissent soudain bien minces…
Silence, " Autour des SEL ", Lyon, n°246-247, juillet-août 1999. Cette revue, au sous-titre prometteur et programmatique " écologie, alternatives et non-violence ", propose dans ce numéro un dossier consacré aux Systèmes d'Echanges Locaux (SEL). Cette nouvelle façon de penser et pratiquer l'économie, en dehors des contraintes et pressions du marché, ne cesse d'interroger, d'intriguer, d'intéresser, d'impliquer un nombre croissant de nos concitoyens de plus en plus conscients de la dégradation humaine et sociale engendrée par un univers trop exclusivement marchand. Depuis 1994, date de création du premier SEL, plus de 300 SEL sont aujourd'hui recensés en France, un mouvement en plein développement. Car les SEL sont avant tout un exemple de renaissance du lien social dans les quartiers urbains ou dans les villages reculés, un exemple d'un système économique à visage humain fondé sur l'échange et le partage des biens, qu'ils soient comptabilisés en grains, en temps/minutes, etc. Bref, comme le précise Michel Bernard dans l'éditorial : " Avec les SEL, s'ouvre un nouveau chemin, qui semble pour une fois praticable par tous, et qui permet de sortir de l'inflexible pensée unique et de la sempiternelle accusation : 'il n'y a pas d'autres solutions' ". Combien de nos amis et collègues se disent ou se trouvent effectivement résignés, aigris, désemparés, mais aussi dégoûtés ou simplement indifférents, face à tout ce qui suscite nos grandes révoltes et nourrit nos intimes rebellions : OGM, nucléaire, mal-bouffe, AMI, capitalisme prédateur, domination du Nord et exploitation du Sud, intolérance, exclusion, racisme, voitures, McDo et tout le reste car la liste est malheureusement trop longue de tout ce qui nous empêche de nous enrichir (il n'y a pas que l'argent !) et de nous épanouir… L'émulation constatée dans ce domaine des nouvelles formes d'économie alternatives illustre l'étendue d'un champ trop longtemps resté en friches ! Pas étonnant si dans ces conditions chacun voit midi à sa porte ! Certains se font avant tout militants écolos ou anti-mondialisation, d'autres préfèrent simplement réparer à peu de frais leur bicyclette ou leur ordinateur ! D'autres y voient l'avènement d'une démocratie participative ou une manière différente de s'engager dans les affaires de la Cité, à moins qu'ils y cherchent en priorité de nouvelles rencontres et des amitiés plus sincères. La richesse des SEL réside sans doute justement dans cet éclatement à la fois joyeusement anarchique et terriblement efficace ! D'aucuns avaient presque oublié qu'il restait possible et donc pensable, dans notre société vouée tête baissée à la consommation effrénée, de rendre service à un tiers dans la bonne humeur le tout par le biais d'une relation non marchande. Le dossier de Silence montre également la dimension européenne (mais aussi mondiale, avec notamment l'exemple du Sénégal) de ces mouvements en pleine ébullition : LETS - précurseur né à Vancouver - dans les pays anglo-saxons, Banques du Temps en Italie, Tauschring en Allemagne, etc., chaque pays, et plus encore chaque région, chaque village, chaque SEL finalement, trouve et choisit son propre mode de fonctionnement. Au total, il s'agit toujours en priorité de repenser une économie sociale et solidaire de proximité. Dans ce numéro on trouvera encore deux contributions plus que notables, la première de l'économiste mexicain Gustavo Esteva qui porte sur le mal-développement au Mexique, et la seconde signé Serge Latouche sur les entreprises alternatives. Un numéro stimulant dont la lecture devrait également contribuer à nous faire réfléchir sur nos véritables modes de vie afin de les rendre plus adéquats avec nos légitimes revendications philosophiques… En complément à ce numéro, on lira avec intérêt le numéro Hors Série édité en 1998 par Silence, intitulé " SEL : pour changer, échangeons ", un ouvrage fort complet sur tout ce que vous voulez ou devez savoir sur les SEL ! (contact : Silence, 9 rue Dumenge 69004 Lyon).
La modernité en question ou en lambeaux? David Le Breton, Signes d'identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris, Métailié, 2002, 227 p. Après L'Adieu au corps, où l'auteur analysa - non sans scepticisme hélas lucide - les modifications d'un corps d'abord perçu comme un brouillon, " une matière inachevée à terminer par un travail sur soi ", David Le Breton s'intéresse ici toujours au corps inachevé ou incomplet, mais dans une perspective sans doute plus " optimiste " : un corps remodelé, retravaillé, redessiné. Un corps refabriqué pour les autres et d'abord pour soi. Les marques corporelles, notamment le tatouage et le piercing, apparaissent plus que jamais dans nos sociétés hantées par la quête identitaire comme des suppléments d'âmes et de sens, des signes distinctifs et d'appartenance, et surtout comme des traces d'existence. C'est aussi pourquoi cet ouvrage centré sur ce que l'auteur nomme joliment " le bricolage identitaire du corps " est bien davantage qu'un livre de sociologie du corps, c'est un ouvrage qui mêle anthropologie du contemporain et anthropologie de la jeunesse afin de cerner le sens social et culturel des modifications corporelles, en particulier chez les jeunes. David Le Breton explique de manière pertinente, à l'aide de multiples exemples, que " la tâche poursuivie est bien d'être re-marqué, au sens littéral et figuré, de renchérir sur soi, d'afficher le signe de sa différence ". Les pages qui traitent des hippies et surtout des punks sont passionnantes, et l'auteur analyse aussi bien les textes de chercheurs patentés que ceux des chanteurs enragés, et, surtout, il donne la parole aux individus les premiers concernés, à savoir les personnes tatouées, piercées ou scarifiées. Cet ouvrage porte l'attention, en priorité, aux marques corporelles pour les jeunes générations, sans pour autant oublier l'histoire du marquage des corps (notamment du tatouage). Et ceci dans le contexte actuel, très distinct de celui des années 1960-80, puisque désormais le tatouage ou le piercing ne peuvent plus être " associés à une dissidence sociale ". De la stigmatisation nous sommes progressivement passé à l'intégration sociale. Un livre qui explique et décortique ce corps qu'on modifie, qu'on pénètre, qu'on transgresse, qu'on sacrifie en quelque sorte, le tout pour mieux vivre. Sinon pour exister, enfin.
Thierry Goguel d'Allondans, Rites de passage, rites d'initiation. Lecture d'Arnold van Gennep, Montréal, Les Presses de l'Université Laval, Coll. " Lectures ", 2001, 146 p. Partant de l'œuvre majeure d'Arnold van Gennep (1873-1957), Les rites de passage, parue en 1909 dans l'indifférence quasi générale, l'auteur revient dans ce modeste ouvrage de très bonne facture sur le sens des rites d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui. Déjà le personnage, celui que Thierry Goguel d'Allondans nomme " l'homme des passages ", ne laisse pas indifférent : chercheur acharné, collectionneur d'infos tous azimuts, pionnier de l'ethnologie européenne, et universitaire iconoclaste, Arnold van Gennep ne cessera sa vie durant de quêter les traces de cultures régionales et populaires. Voyageur imperturbable dans l'histoire orale et dans la géographie de l'Europe, il publiera même un impressionnant inventaire des folklores sous le titre Manuel de folklore contemporain, et reste à ce titre " un des plus grands collecteurs des arts et traditions populaires ". Il faudra pourtant voir passer le court XXe siècle avant de voir l'auteur véritablement reconnu pour l'apport indéniable de son concept des rites de passage : " En 1981, 24 ans après la disparition de van Gennep, un vibrant hommage lui est enfin rendu à Neuchâtel. Une exposition et un colloque en son honneur rassemblent des sommités de la sociologie et de l'ethnologie contemporaine ". S'interrogeant sur la fonction des rites, l'auteur relève l'importance du temps des passages et de la gestion des seuils, sans oublier que " le passage est un temps de marge, et la marge, comme le marginal, reste le lieu de toutes les potentialités ". La partie la plus importante de l'ouvrage est consacrée à " Cinq lectures exemplaires " dans laquelle l'auteur explore, de manière à la fois érudite et personnelle, des cas types de rites de passage particulièrement révélateurs : sont ainsi évoqués le nourrir et le grandir, où les exemples amérindiens ou mélanésiens viennent entre autres étayer les thèses de van Gennep ; les préliminaires, liminaires et postliminaires sont évoqués par le biais très intéressant des jeunes " à problème ", l'éducation et la formation. L'auteur met à profit son expérience d'éducateur et de formateur pour expliciter son propos : la prison, la banlieue, le tatouage, la drogue, la folie, le handicap, autant de thèmes pour mieux saisir les rites de passage. La dernière partie traite de ce qui manquait encore à l'entière compréhension des rites de passage passés et présents : le sacré. Et son actuelle métamorphose ne manque pas de troubler certains esprits : l'expérience du religieux via la culture, le bricolage symbolique, le sacré sauvage revisité ou les religions à la carte sont autant de réalités qui ne peuvent faire l'économie des rites de passages. Quelle société pourrait prétendre aujourd'hui se passer de rites ? La nôtre peut-être, en vain… Dans sa vanité et sa suffisance, la société " industrielle ", ou plutôt ce qu'il en reste, n'a d'autre choix aujourd'hui que de se tourner vers des ailleurs plus enchanteurs où il reste encore des rites à comprendre et parfois à prendre. Pour soi, pour nous… Dans sa conclusion, l'auteur souligne que " le rite de passage permet de couper, de se séparer, donc de décider, d'opérer des choix. Ceci est rendu possible par des balises, des marqueurs sociaux forts. Il manque chez nous des bornes à nombre d'adolescences, des repères qui puissent être suffisamment contenants et permettre au sujet de s'autolimiter. Les travailleurs sociaux font profession de cet impossible éduquer. Ils sont souvent à cette place où il relaient un containing familial défaillant par un containing social ". Nul doute qu'à certaines occasions, le passage par l'ailleurs nous autoriserait à retrouver du sens, et donc également des formes de rites de passage aujourd'hui parfois disparues ou plutôt " englobées " sinon récupérées par la mondialisation culturelle.
Bertrand Russell, Eloge de l'oisiveté, Paris, Allia, 2002 (1919), 40 p. Rédigé en 1919 au sortir de la Première Guerre mondiale, mais seulement publié en 1932, ce court texte reste d'une étonnante et même détonante actualité en 2002. Dès le préambule, l'auteur souligne que " le fait de croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne, et que la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail ". Le décor étant planté, cet essai lucide, et salutaire d'une certaine manière en ces temps où l'idéologie de la croissance à n'importe quel prix semble encore s'imposer, rappelle également ce que d'aucuns s'attachent scrupuleusement à occulter : " La morale du travail est une morale d'esclave et le monde moderne n'a nul besoin de l'esclavage ". Bertrand Russell, mort en 1970 et qui reçut le prix Nobel de littérature en 1950, est resté dans les mémoires comme un brillant intellectuel et un pacifiste notoire, fondant en 1961 le célèbre " Tribunal Russell " chargé de juger les crimes commis par les Américains au Vietnam. Non sans provocation, l'auteur distingue deux types de travail : " le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre ou dans le sol même ; le second, à dire à quelqu'un d'autre de la faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé ; le second est agréable et très bien payé ". Après le travail, le loisir : " L'idée que les pauvres puissent avoir des loisirs a toujours choqué les riches " rappelle l'auteur. Avant-gardiste concernant la question de la réduction du temps de travail, Bertrand Russell prônait dès 1919 la journée de quatre heures de travail : " Je veux dire qu'en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu'il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. Dans un tel système social, il est indispensable que l'éducation soit poussée beaucoup plus loin qu'elle ne l'est actuellement pour la plupart des gens, et qu'elle vise, en partie, à développer des goûts qui puissent permettre à l'individu d'occuper ses loisirs intelligemment ". Des propositions que nous pouvons prendre telles quelles pour aujourd'hui. Pour demain. Le présent essai résonne tristement avec le présent, l'auteur concluant son essai par ces mots : " La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l'aisance et de la sécurité, non d'une vie de galérien. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l'aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n'y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment ". Nul besoin de préciser notre entêtement à persévérer, depuis tellement longtemps déjà, dans ce sens… Jusqu'à quand ?
Jean-Pierre Bouyxou, Pierre Delannoy, L'aventure hippie, Paris, Editions du Lézard, 2000, 302 p. En une dizaine de chapitres, à l'iconographie impressionnante et à elle seule passionnante, voici l'aventure hippie racontée par deux acteurs, journalistes entre autres, qui nous proposent une synthèse fouillée et documentée, sans doute la complète à ce jour en France sur le mouvement hippie, ses racines et ses faits les plus marquants. En effet, rien ne manque au menu : le militantisme politique, avec les Provos, les Situs, la jeunesse qui s'ennuie, la répression et tout le reste ; l'amour et encore l'amour, avec les orgies de trips, le " faites l'amour pas la guerre ", bref le flower power et tout le bazar ; la came ou, dit poliment, la génération psychédélique et autres freaks ; l'utopie communautaire, le Larzac, l'Ardèche, Actuel, Christiana ; la planète pop, entre Hair et Charlie Hebdo ; la route mythifiée, de l'anti-voyage à Midnight Express ; le corps éclaté et libéré, féminisme, porno et perte des corps ; " The End ", désarroi, désenchantement et Jim Morrison… Un ouvrage qui fait le point sur toute une génération. Et aujourd'hui ? Engluée dans la consommation à outrance, entre résignation et soumission, beaucoup de jeunes - attention, pas " les " jeunes ! - sont actuellement trop conditionnés pour seulement songer à se révolter. Cela va-t-il et peut-il durer ? Toujours est-il, qu'en dépit de toutes les récupérations et autres tentatives douteuses et généralement mercantiles de revival, " l'utopie hippie a vécu ". Mais, comme le soulignent les auteurs dès le prologue du livre : " Après les fouriéristes, les surréalistes, les hippies ont écrit au bas de l'histoire du XXe siècle le dernier rêve fou et global d'une autre vie ". La relève se fait attendre… Mais l'Histoire nous suggère qu'elle ne devrait tout de même pas tarder à arriver, un jour…
En bref, à signaler, à lire prochainement… Xavier Rothéa, France, pays des droits des Roms ?, Lyon, Carobella ex-natura, 2003, 135 p. Un petit livre salutaire sur la place des Tsiganes dans notre société, la lutte continue pour leurs droits et la simple survie, et le face à face avec les pouvoirs publics depuis le XIXe siècle. Un rappel utile sur l'état de nos nomades en perdition à qui l'on a déni le droit de circuler voire d'exister. Une situation scandaleuse, ici expliquée, de l'origine de la discrimination des " gens du voyage " aux lois Besson puis Sarkozy. A méditer en ces temps de repli et de délire sécuritaire…
Anne Garrigue, L'Asie en nous, Paris, Ed. Philippe Picquier, 2004, 300 p. Un ouvrage qui analyse nos désirs d'Asie, des sushis au bouddhisme, des salles de cinémas aux salons de massage ; bref une enquête et un recueil de témoignages de mordus d'orient lointain, mythique et mystérieux, forcément… |