Voyage à Cuba (2001)


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Des récits et des hommes



 

2 avril

Je quitte Grenoble en bus pour l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry avec plein d'interrogations affectives. Puis, c'est l'envol pour La Havane via Madrid. La quasi-totalité des passagers entre Madrid et La Havane semblent être des touristes européens. L'aéroport de La Havane a aujourd'hui une dimension sans commune mesure avec celle qu'il avait trente et un an plus tôt, lors de mon premier passage dans ce pays. Preuve que le tourisme s'est bien développé. Sorti de l'aéroport, je pars à pied, dans la nuit, en direction du centre de La Havane. Dès que je trouve un endroit pour dormir, je m'y installe. Mais à cause du climat et du décalage horaire, je passe une très mauvaise nuit. Durant celle-ci, des éclairs de chaleur éclatent régulièrement. Le lendemain, je reprends très tôt la marche en direction de La Havane. Je remarque dans les campagnes des élevages industriels. Puis une voiture s'arrête pour me prendre. En roulant, le chauffeur me dit que la situation à Cuba est aujourd'hui meilleure que ce qu'elle était vingt quatre ans plus tôt. Sa fille vit en Belgique, mais ce pays ne l'enchante pas tellement. En voyant les kilomètres " filer " je me rends compte, qu'au départ, j'étais loin de La Havane. Mon chauffeur me dépose dans un quartier périphérique de La Havane. Ici, je remarque un petit marché de fruits et légumes, qui comprend une partie privée et une autre d'État. J'achète des bananes. À l'entrée du marché, une femme vend du café qu'elle conserve dans des bouteilles thermos. J'en fais un sacré sort, car il est excellent. Curieusement, juste à côté du marché, se trouve un kiosque où l'on peut échanger des dollars contre des pesos. Je passe beaucoup de temps à me promener dans les rues. Je suis heureux de constater que mon genou tient bon. Je me repose un bon moment sur un banc public de la " Plaza de la Revolucion ". Il n'y a plus l'immense portrait de Che Guevara. Je vois beaucoup de gens descendre cette place pour partir, en ce dimanche, à la plage. Je constate que beaucoup d'entre eux sont en short. Vingt quatre ans auparavant, le port de cet habit était très mal vu. Les modes de transport ont également changé. Il y a beaucoup plus de vélos, dont certains sont munis d'un moteur, et davantage de motos et de taxis. En début d'après-midi, je trouve une chambre à louer. Elle fait partie d'un foyer de travailleurs. Il n'y a pas l'eau courante. Les personnes qui me la louent sont originaires de Santiago. Après avoir fait la sieste dans ce logement, je repars en promenade. Je vais notamment dîner dans une pizzeria où l'on paye en dollars. En fin de matinée, j'avais bu six verres d'une boisson à base de lait et de rhum, qu'une femme vendait sur le trottoir à la sortie de son café. Rentré à mon logement, la personne qui devait me le louer m'annonce qu'en définitive il est loué à quelqu'un d'autre. Cet individu me laissant dans la nature, une autre personne me récupère et contacte la police. Cette autre personne agit ainsi parce qu'elle trouve inconvenant que l'on m'ait laissé tomber ainsi. Les policiers arrêtent un taxi qui m'emmène dans un quartier où l'on loue des chambres chez l'habitant. Après négociations, je finis par en trouver une à quinze dollars. Dans la soirée, je discute avec son propriétaire. Ancien ouvrier du bâtiment, aujourd'hui il ne vit plus qu'avec les recettes que lui fournit la location de sa chambre. Il m'assure que, grâce au tourisme, on vit mieux à Cuba aujourd'hui qu'autrefois. Il me conseille de me méfier d'agir politiquement. Il m'assure qu'à Cuba, l'Éducation et la Santé sont toujours de qualité, que la violence y est absente et que la drogue est peu répandue. L'esprit révolutionnaire demeure.


3 avril

Je passe une nouvelle fois l'essentiel de ma journée à me promener dans les rues de La Havane. L'objectif de ma marche est d'atteindre la gare ferroviaire. Par-ci, par-là, je m'arrête pour faire des achats dans les kiosques alimentaires : café, gâteaux ici, pizza plus loin. Je prends aussi une bière ou un verre de rhum dans les cafés. J'achète également des journaux : " Granma ", " El Trabajador ". Je visite une librairie. Même si j'y achète un livre, je la trouve plutôt terne. Les livres politiques cubains se résument ou presque aux discours de Fidel Castro. On ne voit plus, comme en 1970, des Cubains se jeter sur les livres. J'achète aussi une carte de Cuba et de La Havane, ainsi que des cartes postales, qui sont chères : un demi dollar minimum. En traversant le centre ville, je remarque, les nombreuses places contenant des bancs publics, bien abrités du soleil par les arbres. Je retrouve ainsi le caractère latino-américain de Cuba. D'une manière générale, les rues de La Havane possèdent beaucoup d'arbres et assez de verdure, bien que nous soyons en saison sèche. À proximité du port, je traverse le quartier touristique. J'y vois des Cubains pédaler en rickshaw pour transporter ces messieurs et dames touristes. On se croirait aux Indes (orientales). Ce quartier est actuellement partiellement en restauration. Dans les rues, on voit souvent des enfants jouer au base-ball. En cette saison, la fourniture d'eau pose problème. Elle coule rarement des robinets. Des camions citernes l'amènent dans les quartiers. Le port s'étend également sur l'autre rive du passage maritime qui mène de l'océan Atlantique à la baie de La Havane. Il me paraît nettement plus étendu qu'en 1970. À proximité de la gare, une cheminée d'usine crache de grosses fumées noires. Après m'être reposé autour de la gare et avoir acheté mon billet de train pour Pinar del Rio, je prends le bus pour retourner au logement où j'ai passé la nuit, et ce afin de récupérer mon sac. En faisant la queue pour le bus, je bavarde avec un retraité qui, autrefois, fabriquait des guitares. Sa fille a émigré au Canada. J'ai l'impression que les Blancs ont davantage émigré que les Noirs, car je trouve que la proportion de ces derniers dans l'ensemble de la population a augmenté. Selon le retraité, l'alimentation s'est améliorée, tandis que le service des transports publics a empiré. La dégradation est liée à la fermeture de l'usine de montage des bus. Le matin, j'ai bien bavardé avec un balayeur qui me dit suivre des cours de musique à l'université. De plus, il étudie par lui-même l'aéronautisme. L'esprit curieux des Cubains perdurerait-il ? En montant dans le bus, j'ai la désagréable surprise de voir un receveur. Fini donc l'époque où, consciencieusement, chaque voyageur payait de lui-même sous le seul contrôle social son transport en déposant l'argent dans une tirelire. En revanche, aux arrêts, les Cubains continuent d'être très respectueux de la queue. En écoutant les discussions dans les cafés, en constatant la faible lecture de journaux, tant dans ceux-ci que sur les bancs publics, j'ai le sentiment que les Cubains se sont dépolitisés. La mode serait plutôt, à l'image du propriétaire de mon logement de la nuit dernière, " comment s'enrichir avec de l'argent ? " La nuit tombante, puis tombée, je passe beaucoup de temps à retrouver l'appartement de mon logeur. Durant ma marche, je remarque de nombreuses personnes assises sur leur pas-de-porte. En outre, je traverse un quartier entièrement dans l'obscurité. Cela me rappelle les pannes d'électricité lors de mon voyage de 1970.


4 avril

Ma journée est marquée par toutes les discussions que j'ai avec différentes personnes, toutes masculines, sur les bancs ombragés d'un jardin public. Parmi elles, un marin me dit être déjà passé au Havre. Il m'explique que la pêche cubaine a périclité. Cependant, les Cubains consomment nettement plus de viande qu'auparavant. Il me raconte comment s'est passée l'occupation de l'ambassade du Pérou en 1980. Aujourd'hui, tout Cubain peut quitter le territoire à condition qu'il ait l'autorisation d'entrée aux Etats-Unis. Si les soins médicaux sont gratuits, les médicaments manquent. Mais progressivement, Cuba produit ses propres médicaments. Si le travail productif des scolaires perdure, il est limité à ceux qui suivent la pré-université. Le tourisme ne se développe pas qu'à La Havane, mais aussi dans toutes les autres parties du pays. Durant ces rencontres, la personne qui m'a le plus étonné est le jeune dont le père a émigré aux Etats-Unis à l'aide d'une simple barque. Il ne travaille pas. Il a refusé de travailler dans le bâtiment, car on voulait ne le payer que 110 pesos (5 dollars) par mois pour douze heures de labeur par jour. Opposé au régime politique cubain, il voudrait, comme son père, émigrer aux Etats-Unis, et ce en vue d'intégrer une équipe professionnelle de base-ball. Nombreux sont les jeunes qui comme lui, me dit-il, refusent de travailler. D'ailleurs, sur son banc, est assis une autre jeune qui ne travaille pas non plus. Fini l'époque où les travailleurs d'usines allaient, en sortant du boulot, faire du travail volontaire pour récolter la canne à sucre. Enfin, le jeune me parle de la sévérité de la justice, qui, pour un simple vol de vélo, condamne à une peine de plusieurs mois de prison. Une autre personne de ce groupe, qui travaille en mécanique à produire des pièces, m'est apparue intelligente. Elle m'informe que les chômeurs ne perçoivent aucune indemnité de chômage. Le reste de ma journée consiste en un cheminement à pied vers la gare. Je traverse des quartiers plus industriels que ceux d'hier. Je m'arrête pour lire, écrire, notamment une première carte postale et enfin pour manger, en particulier des gâteaux à base de noix de coco. À un moment de la journée, un jeune a voulu me prendre en charge pour me trouver une chambre chez l'habitant. Ce qu'il fit. Mais en ce jour de départ je n'ai pas besoin d'un tel service. Dans " Rebelde ", j'apprends qu'entre 1959 et 2000, le nombre des médecins à Cuba est passé de 6 000 à 66 000. Actuellement, 3 418 médecins cubains exercent à l'étranger. Dans " El Trabajor ", le responsable national des Jeunesses Communistes indique qu'il y a 20 000 jeunes qui ont quitté le système scolaire et qui ne travaillent pas. Pendant que j'attends mon train dans la salle d'attente de la gare, Fidel Castro passe à la télévision. Mais les gens ne sont pas précisément impressionnés. Après des heures d'attente, mon train finit par se mettre en branle. Alors qu'il est presque minuit, des passagers passent de la musique dans le wagon.


5 avril

Je passe ma nuit dans le train. La ligne de chemin de fer me semble chaotique. En outre, au milieu de la nuit, nous devons tous descendre du train pour une fulmination. Arrivé en fin de nuit à Pinar del Rio, comme de nombreuses personnes, j'attends dans la salle d'attente que le soleil et la ville se lèvent. En me promenant dans Pinar del Rio sous un temps toujours aussi clément (soleil et fil d'air maritime), je remarque que les transports des passagers se font beaucoup par le moyen des voitures à cheval. Dans le café où je bois des jus d'orange et mange des glaces, je parle avec la servante du café. Membre de la Fédération des femmes cubaines, elle m'explique que la seule activité de ce mouvement est le nettoyage des quartiers. Sa fille travaille dans une ferme d'État. En me promenant dans la ville, je constate que l'un des hôtels est réservé aux nationaux. Par le biais de l'office du tourisme, je trouve une chambre à louer chez l'habitant. Je négocie le prix : soixante dollars pour cinq nuits. Il s'agit d'une maison spacieuse dont les pièces ont bien huit mètres de hauteur. Après avoir fait une bonne sieste dans ma chambre, je vais au restaurant situé à proximité pour prendre des cafés. Bien que moderne, cet établissement est d'État. Un homme qui vient me parler me propose d'aller manger des langoustes dans le restaurant privé de son frère… En sa compagnie, un jeune guide touristique me parle de la différence d'appréciation selon les générations. Économiquement parlant, le socialisme, me dit-il, ne fonctionne pas ! La ration de savon étant insuffisante l'oblige d'acheter de cette denrée en dollars, donc au prix fort. Dans le restaurant, des prostituées cherchent à me tenter. Le soir, la propriétaire de ma chambre me proposera de m'en fournir une. Puis, je pars me promener dans la ville. Je m'arrêt dans le local d'un CDR (Comité de Défense de la Révolution). Je suis accueilli par des personnes âgées. Ayant connu le Cuba d'avant la Révolution, ils restent fervents partisans du régime castriste. Ils m'informent que les tâches des CDR sont la " vigilance " et la collecte de sang. Je rencontre dans ce local également une jeune des Jeunesses Communistes, qui est venu au siège pour intégrer des jeunes enfants au sein de l'organisation des pionniers. Étudiante à la pré-université de médecine, je discute beaucoup avec elle. Elle me dit que l'ouverture du pays au tourisme a, certes, provoqué des inégalités, mais elle a été rendue nécessaire. Le rôle des Jeunesses Communistes, me dit-elle, est de faire prendre conscience et de tâcher à ce que les réussites de la Révolution (éducation, santé) se maintiennent. Selon elle, les maris n'interdisent plus à leur femme de travailler. Cependant, certaines femmes, après la naissance de leurs enfants, cessent de travailler. Dans sa classe de pré-université, ils ne sont que vingt élèves. Elle me confie que, s'il le fallait, elle serait prête à aller exercer la profession de médecin à l'étranger. À la description du cas du jeune chômeur que j'ai rencontré hier elle me répond que les jeunes chômeurs peuvent se faire embaucher par l'armée et suivre ainsi une formation. Après la distribution d'une part de gâteau à chacun d'entre nous, j'offre un dollar au CDR. Le vieux à qui je donne le billet prend bien soin de le montrer à tout le monde. Ayant repris ma balade, je passe devant un local où des adultes suivent des cours du soir. Je dîne dans un restaurant où la cuisine est très cubaine. Pour soixante centavos, soit huit cents d'euro, je mange du riz avec quelques miettes de poisson.


6 avril

Dans la matinée, je me rends à l'" academia de aljedrez " (1). Je me fais battre à " plate couture " par deux adversaires successifs. L'un des deux m'explique qu'il est témoin de Jéhovah. Mais je parle beaucoup plus longtemps avec le gérant du club d'échec, qui parle assez bien le français. Il me dit avoir des problèmes, notamment matériels. En effet, il ne gagne que 120 pesos par mois, un ingénieur en gagne 300 et un médecin, 400. Avec son salaire, m'explique-t-il, il ne peut se payer ni bière ni pantalon. De plus, les rations de riz et de haricots rouges, qui sont la base de l'alimentation des Cubains, sont insuffisantes. Quant à la viande, elle est absente des boutiques où l'on paye en pesos. Chaque Cubain a droit à quatre œufs par mois. Pour obtenir un poste de radio, autrefois il suffisait d'avoir été déclaré travailleur méritant et un crédit nous permettait alors de payer sans problème, tandis qu'aujourd'hui nous sommes obligés de le payer au prix du marché, c'est-à-dire très cher. Mon interlocuteur trouve que des gens comme lui n'ont qu'une chose à faire : ce qu'on leur dit. Par exemple, dans le passé, il avait créé une garderie de vélos payante. Mais les autorités lui ont ordonné de la fermer. Parce qu'il courait après d'autres femmes que son épouse, il a dû divorcer. Mais faute de logement, il doit partager son appartement avec son ex-femme. Il me parle des émigrés, notamment du cas d'une famille, qui, après avoir émigré, est revenue habiter à Cuba, pour ensuite, au bout d'un an, de nouveau quitter son pays. Je lui offre un numéro de " Nouvelle Gauche " (2), et lui demande de choisir l'un de mes comptes rendus de voyage. Il choisit celui sur la Californie. À la sortie du club d'échec, la seconde personne avec qui j'ai joué vient me demander à messe basse de lui donner un dollar. Mais je refuse. Puis, je vais au même restaurant d'État qu'hier pour prendre des cafés. J'y bavarde beaucoup, notamment avec un Hollandais d'un certain âge, qui est fiancé avec une Cubaine de Pinar del Rio. Il me parle des conditions à l'émigration pour un Cubain. Les autorités cubaines exigent le paiement d'un visa et la fourniture d'un casier judiciaire vierge. Celles des Etats-Unis n'acceptent qu'un nombre annuel limité de migrants. L'existence de ce quota explique l'organisation chaque année à Cuba d'une loterie, " El Bombo ", où les lauréats gagnent le droit à l'émigration vers les Etats-Unis. Mon interlocuteur et moi, nous n'avons jamais entendu de Cubains se plaindre de la corruption ou de l'enrichissement des dirigeants. Il me dit que nombre de femmes vivent seules. Beaucoup de gens, à l'heure actuelle, tentent de refaire leur maison, mais le ciment manque. Les familles vivent avec les mêmes meubles depuis plusieurs générations. Puis, je repars me promener dans les alentours de Pinar del Rio. Je remarque un assez grand nombre d'entrepôts et d'usines liées au bâtiment : parpaings, tuyaux… Je rencontre aussi de l'agriculture. Celle-ci comprend des rizières, dont certaines, en cette saison, sont sèches, des plants de maïs et de tabac. Quelques vaches complètent ce tableau. Sur la route qui me ramène à Pinar del Rio, le trafic est intense : surtout des vélos, mais aussi des automobiles, des camions, des voitures à cheval, et même des bus. Mais les cyclistes sont essentiellement des hommes. Ils prennent les femmes sur leur porte-bagages. Retourné au restaurant d'État, le " soit disant gérant " cherche avec son copain de me faire " cracher " des dollars par tous les moyens. Par exemple, ensemble, ils me proposent de m'emmener en taxi dans les plantations de tabac. Ils cherchent aussi à me faire payer leur consommation de bière du moment. Mais leurs manœuvres échouent.


7 avril

À Pinar del Rio, je commence à prendre mes habitudes : café du matin pris debout, puis jus de fruit pris assis dans un café de plein air, où je rédige mon journal de voyage. Plus tard dans la matinée, je mange dans la rue une pizza au fromage et au jambon. Le midi, je déguste des cafés dans le restaurant d'État ; le soir, je bois des bières au même endroit. Enfin, je lis dans ma chambre. En prenant mes cafés du matin, je fais connaissance avec la gardienne de l'atelier jouxtant le lieu de vente de cette boisson. Cette dame m'invite à venir chez elle. Elle a, me dit-elle, une nièce à Miami, mais elle ne lui demande rien. Elle me rapporte que chez elle, elle a un réfrigérateur et une machine à laver le linge. Aujourd'hui, elle doit aller aux obsèques d'un membre de sa famille. À Cuba, celles-ci ne se déroulent pas à l'église mais seulement au cimetière. Durant la matinée, en me promenant dans les rues, je tombe sur le salon du livre. Des conférenciers présentent ces œuvres. Plus tard, je tombe sur le local du syndicat des travailleurs de la santé. J'y entre. Le groupe de syndicalistes qui me reçoit m'organise un rendez-vous pour le 10 avril avec le responsable des relations extérieures. Mais la meilleure partie de ma journée est le temps passé à ma promenade dans la banlieue nord. Cette dernière est constituée d'immeuble HLM, d'universités et d'hôpitaux. Le plus surprenant est de rencontrer, au milieu de ces grands bâtiments, nombre de potagers. Ces jardins doivent dater du début de la décennie 90, au moment où les besoins de nourriture se faisaient cruellement sentir. Dans les cités-dortoirs, les enfants jouent à un semblant de base-ball avec les moyens du bord. Sur mon chemin, je bois trois jus de " fruta bomba ", confectionnés sous mes yeux à l'aide d'un mixeur. Au " marché libre ", situé dans une de ces cités, j'achète quelques bananes et tomates. Le soir, au restaurant d'État, un assez jeune homme, qui ne travaille pas, tient à me payer une bière. Il se livre à moi. Il me donne l'impression d'être perdu. J'ai le sentiment que c'est le cas de nombreux Cubains.


8 avril

En me promenant dans le centre-ville, je remarque des mini-compétitions sportives pour les très jeunes. En outre, je visite la bibliothèque. D'intérieur sombre, celle-ci ne contient quasiment que des livres anciens. Ensuite, je retourne au club d'échec pour y faire deux parties acharnées mais sympathiques. L'après-midi, je pars me promener à pied en direction du nord-ouest. Il me faut faire beaucoup de kilomètres avant d'atteindre réellement la campagne. La route est, en effet, tout du long bordée de maisons. En ce samedi, les gens font des parties de dominos chez eux. Dehors, des enfants jouent au base-ball sans chaussures. Sur la route, nombreuses sont les personnes qui reviennent de la ville portant à la main un pneu neuf de vélo. Je croise des remorques, qui, tirées par des tracteurs, transportent des personnes venant probablement des fermes et se rendant à la ville. Par ailleurs, je remarque un paysan labourer son champ avec une charrue tractée par des bœufs. La promenade étant terminée, je rentre en ville en " guagua " (3). À mon restaurant habituel, je retrouve mes deux soit disant " employés de l'office du tourisme ", Jose et Carlo. Les deux sœurs de Jose vivent aux Etats-Unis (New York et Miami). Étant diplômées, celles-ci gagnent bien leur vie. C'est grâce à elles, me dit-il, que Jose à un poste de télévision et un magnétoscope. Jose ne veut pas pour autant émigrer. Le soir, dans la rue, une jeune fille me propose la fille qui l'accompagne et est encore moins âgée qu'elle. De quelle proposition s'agit-il ? Coucher avec elle ou l'adopter ? Sa réaction face à mon refus me fait plutôt pencher vers la seconde hypothèse. Je me couche tôt dans l'ambiance musicale d'un samedi soir.


9 avril

Nous sommes dimanche. Ce qui, à Cuba, est presque synonyme de ne rien faire. Par exemple, le club d'échec est fermé. Alors que je suis en train de lire intitulé " les années 30 à Cuba " au restaurant d'État, une prostituée vient s'asseoir à mes côtés. Âgée d'un peu plus de vingt ans, elle a perdu, me dit-elle, ses deux parents d'un cancer. Elle vit et elle travaille à la campagne, où elle ne fait que travailler (planter). À la finca où elle est, il n'y a en effet ni radio ni télévision. Elle gagne cent pesos par mois. C'est lorsque je refuse de lui payer la bière qu'elle m'a demandée de lui offrir que je lui fais comprendre que seule sa conversation est susceptible de m'intéresser. Je consacre l'essentiel de mon après-midi à marcher sur la route en direction du nord. Je vois un assez grand nombre de plantations de tabac, qui sont de dimension limitée. À côté de chacune d'elles se trouve un entrepôt, qui est construit en bois et où le tabac récolté sèche. Ces exploitations sont majoritairement regroupées en CCS (Coopérative de Crédit et de Service). J'ai également vu une plantation d'orangers et une autre de manguiers. La campagne est très habitée. Aujourd'hui, les gens restent souvent assis devant leur maison à ne rien faire. Les radios de certaines maisons émettent de la musique à tue-tête. Sur mon chemin, je tombe sur un kiosque qui vend du jus de canne ou guarapo. J'en bois. La jeune servante m'est apparue communicante, notamment par son visage. Je stoppe ma marche au kilomètre neuf, à un hameau. Ici, j'attends une heure et demie la guagua qui doit me ramener à Pinar del Rio. Les personnes de la maison devant laquelle je stationne, la mère et le fils, me prêtent une chaise et m'offrent un café que je trouve délicieux. Le fils m'ayant demandé de lui envoyer une carte postale de France, je leur propose de les prendre en photo. Ce qu'ils acceptent. Les autres personnes se trouvant à cet arrêt de guagua me posent une quantité de questions concernant les prix de telle ou telle chose (montre, automobile…) en France. Je sens chez eux une soif de consommation. Leurs avis sur la situation actuelle de Cuba sont plutôt mauvais. Le jeune de la maison, qui est chauffeur routier de profession, ne fait parti des Jeunesses Communistes, mais seulement d'un CDR avec lequel il participe à la " vigilance " contre les vols, notamment d'animaux de ferme. Il n'y a pas de " vigilance " de nuit. Le travail de la personne vivant dans la maison d'en face, consiste à ravitailler l'armée en médicaments. Il est d'accord avec moi pour affirmer que la présence de l'armée est aujourd'hui nettement moindre qu'en 1970. Nous sommes aussi du même avis pour constater que la menace nord-américaine s'est bien réduite. Sa jeune nièce commente alors nos propos : " Dans ce cas, on se défendra ". C'est la première fois depuis mon arrivée que j'entends des propos hostiles aux Étasuniens. Une autre personne qui attend la guagua a passé son dimanche à pêcher dans le lac qui se trouve juste à côté. Il a fait bonne pêche. Sur la route, j'avais croisé d'autres pêcheurs qui, en vélo, transportaient avec eux une chambre à air de camion, gonflée, qui ont dû leur servir de bouée. Quand la guagua arrive, je fais la bise à la maman de la maison, que j'ai trouvée nettement plus simple que la moyenne des Cubaines. En roulant, je remarque que les inscriptions à l'intérieur de la guagua sont écrites en italien. En outre, je constate que le chauffeur respecte bien les cyclistes.


10 avril

Aujourd'hui, je reste à Pinar del Rio. À la gare routière, je parviens à acheter le quotidien " El Trabajador ", dont le tirage est limité. En le lisant, je n'y trouve rien de vraiment intéressant. Dans la matinée, Carlo me fait rencontrer sa compagne infirmière. Je les invite au café. Elle me dit qu'elle connaît beaucoup de médecins et d'infirmières qui ont émigré aux Etats-Unis et qui y vivent bien. Si elle pouvait y migrer, elle partirait, car à Cuba elle se plaint de son maigre salaire. À l'hôpital, on manque de médicaments, me dit-elle. Elle me confirme l'important usage des plantes médicinales. Hier, lors de ma promenade, j'ai remarqué une finca spécialisée dans cette production. Quand je demande à l'infirmière s'il y a à Cuba égalité entre les hommes et les femmes, elle me répond que le problème est que les femmes veillent plus à l'intérieur que les hommes, qui, eux, préfèrent sortir. Quand je lui demande pourquoi est-ce toujours les hommes qui conduisent les femmes sur les porte-bagages des vélos et jamais l'inverse, elle me répond que c'est pour des raisons de sécurité. Par contre, me dit-elle, les femmes conduisent aisément les automobiles. Elle habite à la campagne chez sa mère. Son père était petit paysan. Curieuse, elle cherche à en savoir beaucoup sur la France. Mais lorsque Carlo nous emmène déjeuner chez l'habitant je fais un scandale, car, compte tenu du prix à payer, j'ai le sentiment qu'il m'a emmené dans un guet-apens. En fin d'après-midi, je vais au club d'échec. Je fais lire au gérant du club, Roberto, qui parle le français, mon article sur " les journées de Nice " (4). Très intéressé et très amusé par cet article, il me dit n'avoir jamais vu en direct une manifestation. Il m'explique que les tribunaux populaires de quartier, dont les juges étaient des élus du quartier et dont j'avais assisté à une séance en 1970, ont été supprimés, il y a une dizaine d'années. L'huile a disparu de la cuisine de Roberto, car cette denrée ne fait plus partie de la liste des produits qui sont rationnés tout en étant vendus bons marchés. Roberto est allé en Angola en tant que civil afin de soutenir le gouvernement angolais. Il fut frappé par la pauvreté qui régnait dans ce pays. Il me dit avoir apprécié mon compte rendu de voyage sur la Californie. Lui montrant mes autres comptes rendus, il choisit celui de mon précédent voyage, c'est-à-dire celui sur l'Algérie. Le soir, je me paye une bouteille de rhum pour pouvoir déguster de cette boisson en lisant des " Mondes Diplomatiques " avant de me coucher.


11 avril

Je me rends au rendez-vous, prévu à dix heures avec le responsable des relations internationales du syndicat des travailleurs de la santé. Mais à midi, il n'est toujours pas présent. On me signale qu'il est en réunion et que je dois donc repasser demain. Comment interpréter cette absence ? Chaque jour, en prenant une pizza dans la rue, je constate que ce met a un succès considérable. Cela est une preuve d'un changement dans l'alimentation des Cubains, car en 1970, les pizzas n'existaient pas. Si les yaourts ont disparu de la circulation, les consommations de pommes de terre, de bières et de glaces se sont développées. Mais à Cuba, grand pays producteur de tabac, les gens achètent généralement des cigarettes non par paquet mais à l'unité ! À mon restaurant habituel, en me voyant souvent écrire, la servante, que je commence à connaître, me demande si je suis écrivain. Lui montrant le dessin se rapportant à mon article de " Nouvelle Gauche " sur l'Algérie, elle me fait le commentaire suivant : " Il n'y a pas de SDF à Cuba ". En début d'après-midi, je visite une librairie moderne qui, ces derniers jours, était fermée. Celle-ci contenant des livres récents, j'en achète trois petits : un sur l'émigration cubaine, un autre sur la démographie de ce pays et un troisième sur l'avortement. En feuilletant un livre récent sur l'homosexualité, je constate que celle-ci reste mal considérée à Cuba. Ensuite, je pars me promener en direction des campagnes du sud-ouest. Je suis alors étonné de voir que, dans cette direction, la campagne est vite atteinte et qu'elle est inhospitalière. À la sortie de la ville, je passe une nouvelle fois devant des bâtiments universitaires. Par ailleurs, juste à côté, je croise une rivière. Le soir, au club d'échec, où il y a beaucoup de joueurs, mais aucune femme, Roberto continue de me parler de ses malheurs.. Il me raconte que son chef l'a questionné sur ma présence au club. Selon lui, à Cuba, la police a des oreilles partout. En outre, nombreux sont les ingénieurs qui deviennent vendeurs dans les commerces où l'on paye en dollars. En effet, en comptant les pourboires, ces commerces rapportent davantage. Le soir, dans ma chambre, le fils de la propriétaire vient bavarder avec moi. Il me questionne beaucoup sur la France. Autrefois ingénieur agronome, il a abandonné ces temps-ci cette profession. Par ailleurs, il me précise que s'il n'y a pas de discriminations raciales, les mariages mixtes (Noir-Blanc) sont rares.


12 avril

À la direction provinciale de la santé, je finis par rencontrer Domingo, la personne avec qui le syndicat m'a mis en relation. Domingo m'annonce qu'il n'est pas responsable syndical et que pour pouvoir le rencontrer, je dois faire préalablement, auprès du service de l'immigration, une demande d'accréditation en tant que journaliste. Je n'ai pas l'intention de la faire. Durant ma journée, dont le déroulement commence à être rôdé, je rencontre la femme de Jose. Membre d'une famille de dix enfants, elle me dit ne pas vouloir plus d'un enfant. Nous tombons d'accord pour affirmer que la prostitution s'est beaucoup développée avec le tourisme. Elle m'explique que la police, en se laissant corrompre, ferme les yeux. Ma promenade en direction de La Coloma ne m'apprend rien de nouveau, si ce n'est la découverte de l'école militaire. Le soir, au club d'échec, Roberto m'informe que sa seule progéniture, un fils de vingt ans, ne veut pas travailler. Lui, Roberto est membre d'une famille de quatorze enfants. Lui, et les Cubains d'une manière générale, me dit-il, n'aiment pas travailler beaucoup. Mulâtre, Roberto affirme qu'il existe bien une discrimination à l'encontre des Noirs. Par exemple, il me fait remarquer que les vendeuses de magasin ne sont que blanches. De plus, les Noirs sont accusés de tous les maux. À cause de la discrimination qui règne aux Etats-Unis, peu de Noirs cubains ont émigré dans ce pays. Pour son appartement de quatre pièces, Roberto paye quarante pesos de loyer mensuel. Mais au bout de vingt ans de paiement, il deviendra usufruitier de ce logement. À terme, il aura payé ce droit l'équivalent de 510 euros. Mais il n'aura pas le droit de vendre sa résidence. Au cours de la journée, je suis entré dans une pharmacie. J'y ai vu de grandes affiches concernant des informations sur les médicaments fabriqués à base de plantes. J'ai remarqué aussi une photographie du portrait de " Che ". Par rapport au tableau de 1970, il manque celle de Lénine.


13 avril

Au cours d'une journée, qui devient habituelle, Jose vient me dire qu'aujourd'hui, l'homosexualité n'est plus passible devant les tribunaux. Contrairement à un passé encore récent, aujourd'hui, les membres du Parti Communiste ont le droit de rencontrer des émigrés en visite à Cuba. Le Hollandais qui est fiancé avec une Cubaine m'informe que sa belle-famille a, quelques années auparavant, permuté de logement avec une autre famille. Jose m'emmène visiter le salon de coiffure où travaille sa femme. Géré par l'État, ce salon est immense. Jose me fait remarquer que les techniques de coiffure sont différentes selon que l'on coiffe des Blanches ou des Noires. Ces dernières, ayant des cheveux plus durs, on chauffe pour elles préalablement les ciseaux. Dans ce salon, Jose me parle de sa belle-mère. Institutrice rurale à la retraite, celle-ci donne aujourd'hui des cours particuliers payants. Jose a deux oncles qui ont quitté Cuba dès 1959. Riches commerçants, ils se sentaient déjà économiquement menacés par le régime castriste. En prenant une bière dans un bar, mon voisin me " baratine " pour que je lui donne de l'argent afin de pouvoir payer le bus qui doit le ramener chez lui, ce soir. Mais je peux constater que ses affirmations sur les prix des transports sont grossièrement mensongères. Dans l'après-midi, un placeur me propose une chambre à dix dollars la nuit. Mais lorsque je me présente avec lui à la maison en question, le prix devient douze dollars. Dans ces conditions, je reste au " Marti 57 ". En fin d'après-midi, je me rends à la gare ferroviaire pour acheter mon billet de retour pour La Havane. Mais ici, on me dit que l'on doit acheter son billet dans le train. Il me reste à dire que les rues de Pinar del Rio sont assez propres. Le système de ramassage des ordures, qui, elles, sont en quantité bien moindre qu'en Europe, est basé sur des poubelles collectives.


14 avril

C'est aujourd'hui pour moi une journée sportive. Je pars à La Coloma en guagua pour ensuite rentrer à pied. Depuis Pinar del Rio, la distance est de vingt-quatre kilomètres. Dans le bus, nous sommes comprimés comme des sardines. Alors que je voyage debout, la femme qui est assise près de moi me propose de prendre mon cartable sur ses genoux ! La Coloma est située sur la côte sud. Elle donne sur une baie. Il y a un port de pêche et des chantiers navals. Ce bourg contient aussi bien des immeubles que des pavillons. Mais j'y vois aussi un bidonville. S'il y a peu de commerces, je remarque une salle de cinéma. Par ailleurs, sur un petit terrain, des personnes confectionnent du charbon de bois. Après m'être reposé au bord de la baie en remarquant les méduses nager, en début d'après-midi je m'embarque pour la longue marche. Sur la route, nombreux sont les cyclistes qui me demandent l'heure. Les femmes m'appellent " companero " . Des portions de campagne sont bien habitées, d'autres le sont peu. À côté des cultures de tabac et des rizières, l'élevage extensif de bovins tient une bonne place. Toutes ces activités agricoles se font dans le cadre, soit de CCS (Coopérative de Crédit et de Services), soit de CPA (Coopérative de Production Agricole). J'ai également rencontré une finca avicole, qui, à mon avis, doit rencontrer des difficultés d'approvisionnement d'aliments. Les écoles qui se succèdent le long de la route sont munies de terrain de sport, dont l'équipement permet de jouer, soit au hand-ball, soit au volley-ball, soit au basket-ball. En semaine, c'est comme le dimanche, certaines maisons émettent fortement de la musique. Vers le milieu de mon parcours, alors que je m'arrête dans une boutique pour acheter des boissons, la voisine, présente dans le magasin, m'invite chez elle. Cette grand-mère, bien conservée, m'offre des verres d'eau, tandis que son mari me sert le café. Elle me fait visiter sa maison. Je remarque qu'une pièce est climatisée. Le mari tenait autrefois le commerce d'à-côté, d'abord en tant que propriétaire, puis comme gérant de magasin d'État. La grand-mère me dit que les rizières des alentours sont tenues par des particuliers. Plus je me rapproche de Pinar del Rio, plus la journée avance, plus nombreux sont les véhicules sur la route. Je stoppe ma marche à l'endroit jusqu'où j'étais venu quelques jours plus tôt à pied en partant de Pinar del Rio. D'ici, je rentre en guagua.


15 avril

Aujourd'hui est pour moi une journée de repos à Pinar del Rio : lecture, rencontres. Ma logeuse me dit qu'avant la Révolution, la maison coloniale où nous nous trouvons appartenait à une riche personne qui a émigré aussitôt la prise du pouvoir par Fidel Castro. Ma logeuse a grandi à la campagne, près de La Coloma. Si elle, elle est allée à l'école, ce n'était le cas que pour une minorité d'enfants. Elle me précise qu'à ce sujet Fidel Castro a beaucoup apporté. Si, autrefois, elle a travaillé dans le secteur de la santé, elle est aujourd'hui retraitée. Tout comme son mari, elle touche une pension de quatre vingt pesos par mois. Son fils me confirme que la finca avicole que j'ai vue hier vit au ralenti. Il me précise que les fincas d'État ont aujourd'hui tendance à partager leurs terres en brigades de cinq personnes. Lui, comme sa mère, il ne s'est jamais rendu à Santiago de Cuba. Quant à Roberto, il m'affirme ne jamais participer aux réunions des CDR. Il refuse de participer à la " vigilance ". Chaque année, chaque citoyen se doit de payer sa cotisation au CDR, à la CTC (Confédération des Travailleurs Cubains) ainsi qu'au ministère de la défense. Si nous nous abstenons de le faire, les gens nous regardent d'un mauvais œil. Selon Roberto, le syndicat ne défend personne. Toute l'après-midi, j'attends au restaurant d'État Jose, sa femme et sa mère que j'ai invités à manger. Je lis alors mon livre sur l'émigration cubaine. Puisqu'ils ne viennent pas, je change de table pour m'asseoir à celle où m'invitent trois Cubains : une sœur et un frère noirs et la compagne de ce dernier, qui est blanche. Tous les trois sont enseignants. Ils me disent qu'à Cuba, il y a certes du racisme envers les Noirs, mais aucunement de la part du gouvernement. Selon eux, il n'y a ni différence de mode de vie ni distinction linguistique entre Blancs et Noirs. Ils attribuent le racisme à un manque de culture. À Cuba, il y a, me disent-ils, des problèmes de logement. En effet, certains appartements sont occupés par deux ou trois familles. Au sujet de l'Éducation, tout le matériel scolaire est gratuit. La majorité de ces derniers ne sont pas motivés. La Blanche, qui enseigne l'anglais, emploie une méthode pédagogique basée sur l'écrit. La Noire, qui enseigne la musique, apprend, entre autres, à ses élèves la musique nord-américaine. Payée 300 pesos mensuels, elle trouve que sa situation pécuniaire empire d'année en année. Le syndicat ne se bat pas pour les salaires, mais seulement au sujet des questions concernant les conditions de travail. Tous ces enseignants enseignent dix huit heures par semaine, mais n'ont qu'un mois de congés annuels. Après que nous nous soyons offert des tournées de bière, la Noire, qui est mère-célibataire, me demande de lui payer une pizza. Comme je refuse, je ne les intéresse plus et ils s'en vont. Je rentre alors dans ma chambre assez dépité, car je m'aperçois que nombre de Cubains sont devenus des mendiants.


16 avril

C'est pour moi le dernier jour passé à Pinar del Rio. Je me promène dans les quartiers sud que je n'ai pas visités jusqu'à présent. Ceux-ci sont constitués de logements HLM. Des détritus jalonnent les jardins qui s'intercalent entre les immeubles. La Fédération des Femmes Cubaines n'aurait-elle pas fait son boulot ? En outre, comme nous sommes le dimanche de Pâques, les églises catholique et baptiste sont, lors des cérémonies, pleines. Durant l'après-midi, à " mon restaurant ", j'ai une conversation avec un étudiant en anglais. Il trouve Fidel menteur. Il voudrait quitter Cuba pour n'importe quel autre pays. Beaucoup de ses collègues pensent comme lui, me dit-il. Il voudrait faire du commerce. Après avoir lu dans différents cafés-restaurants d'une ville aujourd'hui bien vidée, je dis au revoir à la " senorita " de mon restaurant pour aller dormir à la " belle étoile " à la sortie de la ville.


17 avril

Ma nuit passée à l'extérieur est une nouvelle fois mauvaise. J'ai cependant la consolation de pouvoir écouter les croassements des grenouilles qui se trouvent dans les environs. Je me lève en même temps que le jour, puis je " file " à la gare. En achetant mon billet au guichet, la vendeuse me fait une réflexion sur les très nombreux cafés que j'ai pris à Pinar del Rio. L'information a dû couvrir la ville. Puis mon train démarre lentement en direction de La Havane. Il fait de très nombreux arrêts. Dans mon wagon, trois jeunes (un grand frère d'environ quinze ans et deux sœurs de neuf et sept ans) mettent de l'animation. Le frère est un bon père. Curieusement, au fur et à mesure que l'on se rapproche de La Havane, le train se vide. À La Havane, je suis en panne de stylo, et il m'est impossible d'en acheter un, car tous les magasins susceptibles d'en vendre ont fermé boutique à quinze heures. J'apprendrai plus tard que la raison de ces fermetures précoces est la célébration aujourd'hui de l'anniversaire du jour où Fidel Castro a annoncé son choix pour le socialisme. Alors que je suis assis sur un banc public, en train de lire le " Monde Diplomatique ", je fais connaissance avec un Cubain, qui est musicien de profession. Il insiste pour que je le mette en relation avec une Française. Il est divorcé et contraint, lui aussi, à cause du manque de logements, de cohabiter avec son ex-femme. Auparavant, en prenant des " batidos ", je parle avec une serveuse cubaine à qui j'explique pourquoi je préférais le Cuba de 1970 à celui d'aujourd'hui. La meilleure partie de ma journée est la soirée que je passe dans un restaurant en compagnie de trois Cubaines. L'une d'entre elles, pourtant d'un certain âge, a voulu danser avec moi sur la musique de l'orchestre. Sa sœur et sa nièce ont décidé de partir prochainement, pour un minimum de sept mois, en Espagne, où elles ont de la famille qu'elles n'ont jamais vue. Avec les tournées de bière que nous nous sommes offertes, la soirée a été très conviviale. Ensuite, je pars me coucher aux alentours de la gare. Alors que je ne suis pas encore installé dans mon duvet, un policier vient me voir. Il m'emmène au poste. Ici, j'explique aux policiers que le faramineux prix des chambres d'hôtel (soixante dollars la nuit) m'oblige à dormir à l'extérieur. Ils m'ont écouté et n'ont donc pas été méchant avec moi. Je passe la nuit sur un banc du commissariat de police.


18 avril

Je passe ma matinée à joindre les organisations liées à l'ONU pour me procurer leur rapport annuel sur Cuba. Pour me rendre au siège de l'OMS (5), je traverse La Havane. Mais le seul rapport que cette institution me propose date de quatre ans, de plus, le bureau qui le fournit n'ouvre qu'à 13h30. Je décide alors de tenter ma chance au local du PNUD (6). Pour ce faire, je prends un taxi. Je me fais " arnaquer " par le chauffeur. Au PNUD, j'obtiens certes le rapport que je voulais. Malheureusement, en le lisant, je me dis qu'il n'est pas digne du PNUD. En effet, il se contente de faire l'apologie du régime castriste. Par exemple, il ne parle ni des conséquences néfastes du développement du tourisme ni des questions liées à l'environnement. Ensuite, j'essaie de retourner en bus au " Capitolio ". J'aboutis en fait dans un quartier que je ne connais pas. Je prends alors la " Maximo Gomez ", où l'on peut trouver tous les genres de commerce. C'est-à-dire les magasins où l'on paye en dollars tels que ceux de la chaîne Panamericanas, les boutiques de produits rationnés, et enfin les petits vendeurs de " batidos, de cafés, de sandwich, de bières, de glaces… Il y a beaucoup de monde dans cette avenue. Une fois arrivé au " Capitolio ", j'achète dans une librairie un poster de Che Guevara pour Salima. La vendeuse trouve du premier coup ma nationalité. Puis, je passe beaucoup de temps à chercher un transport en commun menant à l'aéroport. En effet, des policiers m'ont donné de mauvaises informations. J'ai ainsi longtemps attendu à la gare pour rien. Heureusement que je finis par trouver des " flics " qui me donnent de bons renseignements. Après avoir fait la queue côté passagers assis ", je monte dans une grosse guagua, qui est un semi-remorque, bien spécifique à Cuba. Depuis le plus proche arrêt de l'aéroport, je dois marcher deux kilomètres pour atteindre le terminal d'où je dois m'envoler. Dans la salle d'attente de l'aérogare, les passagers parlent essentiellement français. Ici, je rencontre le couple de Français que j'avais rencontré dans " mon restaurant " de Pinar del Rio. Nous échangeons une nouvelle fois nos points de vue sur Cuba. Le climat qui règne dans la salle d'attente fait la transition avec la France. En quittant Cuba, compte tenu de la nouvelle société qui s'y est instaurée, je ne sais si j'y reviendrai. Après mon escale à Madrid, je prends un vol pour Lyon, et pour finir un bus pour Grenoble.

Jean-François Le Dizès


Notes

(1) Club d'échec.
(2) Bulletin des Alternatifs-Isère, que Jean-François Le Dizès anime.
(3) Bus.
(4) Il s'agit des manifestations liées au sommet européen de Nice de décembre 2000.
(5) Organisation Mondiale de la Santé.
(6) Plan des Nations Unies pour le Développement.

 

Remarque
Retrouvez deux autres carnets de voyage de Jean-François Le Dizès (sur l'Iran et l'Indonésie) dans La voix des autres, ainsi que 6 autres textes rassemblés dans un ouvrage, intitulé Globe-trotteur, paru au printemps 2007 aux éditions L'Harmattan.