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EDITO


L'article en format PDF

 

La décolonisation des esprits migrateurs

Considérations sur le colonialisme, le racisme et le voyage

 

Ici ou là, les aspects négatifs de la colonisation perdurent longtemps après la décolonisation...
Séville, Andalousie (photo FM, 2005)

 

 

" La Baie d'Along, c'est beau mais ça serait encore mieux si on pouvait
la déménager en Auvergne. Ah la belle baie en France et sans les Vietnamiens ! "

Propos d'un touriste français rencontré au nord du Vietnam


" Le colonialisme porte en lui la terreur " écrivait Aimé Césaire il y a cinquante ans. C'était hier et c'est encore aujourd'hui. L'auteur ajoute alors qu'il a surtout apporté le racisme, fléau infiniment plus difficile à déraciner. Surtout que le racisme, comme le touriste, se répand comme une traînée de poudre dans les quatre coins du monde. On est aujourd'hui loin du tourisme comme passeport pour le développement… mais on approche à nouveau, alors que l'on jugeait il y a seulement quinze ans l'évolution plutôt prometteuse, un tourisme qui semble renvoyer à une forme moderne de colonialisme. Frustration de nos modernes sociétés en panne de modèles et de repères ? Sans doute. Mais une fois de plus, ce sont les autres qui risquent de trinquer, et de faire les frais de la prétention occidentale à guider la destinée de l'univers. Alors lorsque Césaire il y a un demi siècle considérait que le colonialisme porte aussi en lui, " plus néfaste encore que la chicote des exploiteurs, le mépris de l'homme, la haine de l'homme, bref le racisme ". Le déni actuel du passé n'arrange évidemment rien. Il convient surtout de ne pas laisser l'histoire aux mains de nos (ir)responsables politiques, même bardés des meilleures intentions !

Faire la peau au racisme tandis que les critères de " couleur de peau " sont dans tous les esprits des Français qui se voudraient résolument de souche. Le chèque a une souche, le Français même s'il possède de l'argent, lui, il n'a que des racines, et des racines forcément mouvantes, mobiles, mutantes. D'ailleurs on oublie très vite que l'homme se distingue de l'arbre, par l'absence de racines. L'un reste et l'autre bouge, c'est le mouvement - autrement dit le nomadisme et le voyage - qui caractérise le genre humain. Qu'on le veuille ou non. Même les sédentaires les plus reclus devront se faire à cette idée, au risque de ne plus être " connectés " au monde qui les entoure. Malgré son mobile immobilisme, le temps des " réseaux " n'empêchera pas l'extension du désir des voyages. Combattre le racisme commence donc par la marche. Marcher pour quitter ses chaînes, recouvrer sa liberté, la randonnée hédoniste ne venant que plus tard dans l'agenda de l'histoire, même si elle procède du même ordre d'idées. Marcher, c'est déjà penser au lieu de dépenser, surtout si l'on prend le chemin tout seul.

Lutter contre le racisme ne peut faire l'économie du courage politique, une denrée rare en ce moment. Une révolte, même une révolution - a fortiori une décolonisation douce gérée par les occupants sur le départ (mais " on part toujours pour mieux revenir " comme le signalent de nos jours les dépliants touristiques) - ne suffisent guère à l'enrayer, à le rayer de nos cartes mentales. Si la géographie sert à faire la guerre, et l'histoire à asseoir la conquête, le tourisme international quant à lui sert à visiter l'histoire et la géographie des territoires placés sous domination. Une domination qui peut être coloniale ou néo-coloniale, politique, culturelle, religieuse ou bien sûr économique. Parfois même le tout à la fois ! Aimé Césaire rappelait qu' " il n'y a pas de colonialisme sans racisme " (une lapalissade selon nous, mais utile à rappeler en ces temps mauvais), de la même manière pourrions-nous dire aujourd'hui qu'il n'y a pas de tourisme sans colonialisme, même si ce dernier ne porte plus les mêmes habits qu'il y a un siècle. Les nouveaux habits du colonialisme touristique sont le pouvoir d'achat et l'impérialisme culturel qui conjugués avec la géopolitique libérale convergent vers ce qu'il convient de nommer officiellement la mondialisation, et que certains mauvais esprits penseraient " heureuse " du fond de leur bureau urbain ou de leur villa sous les tropiques. Encore un déni non de l'histoire mais du présent hérité du passé.

La France de 2006 est incapable de revoir son passé sans verres déformés : le rôle dit " positif " de la colonisation, perçu comme seul horizon idéologique pour redonner courage et confiance aux Français frileux et privés d'avenir, est une aberration et une provocation. Un officiel affront national qui méprise des pans entiers de la population française, un front national de refus de l'altérité comme pour se protéger de tout ce qui respire la différence : tous ceux qui ne s'appellent pas Dupont ou Durand sont priés de décamper ! Mais les mêmes Dupont et Durand, qui - eux-mêmes ou leurs pères - ont allègrement massacré sans la moindre gêne (mais parfois avec la gégène !) tous les " indigènes " de la planète, se voient lavés de tout péché, en dépit de leurs exactions monstrueuses, pas très " catholiques " diraient-ils, au cours de leur prétendue mission civilisatrice.

En continuant à faire de la politique dans ce sens, ce n'est plus seulement de " rage des banlieues " dont il faudra prochainement reparler, mais bien d'authentiques émeutes populaires… Tout le monde sera concerné : il ne s'agit pas seulement de banlieues de l'islam mais aussi des ban-lieues du passé qui ne passe décidément pas. De tous les bannis des lieux de l'histoire. Car, l'histoire est d'ailleurs là pour le rappeler, on ne souille pas éternellement ni impunément la mémoire des opprimés sans en payer un jour le prix. Dans le climat extrême de l'heure, propice à tous les dérapages, le prix à payer risque d'être lourd, et la facture sera pour tous. Et les plus de 60% de Français qui seraient (en décembre 2005) officiellement d'accord pour mettre en avant le rôle " positif " de la colonisation dans les écoles de la République ne pourront alors s'en prendre qu'à eux-mêmes et à leurs dirigeants, qui c'est vrai n'ont plus que des préoccupations électoralistes, pour tenter de comprendre le rôle " négatif " des fils et petits-fils issus de l'immigration, et d'abord issus de la colonisation.

Dans l'immédiat, et dans l'attente de l'abrogation de la loi du 23 février 2005, il s'agit déjà, pour tous les enseignants - comme le rappelle à bon escient Claude Liauzu (Libé, 3/1/6) - de refuser d'appliquer l'article 4 sur le rôle " positif " de la colonisation. Il faut du temps pour faire le ménage dans nos méninges, mais c'est en décolonisant les esprits des sédentaires qu'on finira un jour par décoloniser les regards des touristes. Si le processus s'annonce long, c'est aussi parce qu'une certaine approche évolutionniste de l'exotisme lointain et fantasmagorique des rêves nostalgiques d'une supposée grandeur passée a la peau plus dure que noire, plus rude que pure… Sur ces questions, et dans l'immédiat toujours, on lira avec profit dans ce numéro les articles de Aggée Lomo Myazhiom et de Bassidiki Coulibaly. D'utiles lectures avant d'aller voyager en Afrique ou ailleurs!

Dans ce contexte de réhabilitation de l'aventure coloniale, le voyageur pourrait aussi être tenté par des accents plus néfastes, à l'heure où son éducation reste toujours à parfaire. Alors, voyageurs irrespectueux, si vous êtes incapables d'extirper vos instincts racistes, contentez-vous de faire du tourisme dans votre chambre, dans votre cave ou encore votre grenier. Vous y trouverez ce que vous cherchez : des traces de votre passé misérable, de vos exploits minables, le tout bien ficelé dans vos confortables certitudes. Vos prédécesseurs - des découvreurs-explorateurs d'antan aux nouveaux aventuriers d'aujourd'hui - se sont déjà amplement appropriés les terres, les cultures et jusqu'aux corps des autres, pour les façonner à leur image et nourrir sans relâche leurs seuls intérêts. Ceux généralement de la Sainte Famille, lovée bien au chaud quelque part entre l'Etat et l'Eglise, dont vous regrettez d'ailleurs la séparation. Et puis comme le tiers monde est dorénavant à nos portes, pour visiter il vous suffira de quitter le foyer douillet, franchir le seuil de tous les dangers, et sortir dans la rue…

Quant à ceux qui vivent justement dans et avec la rue et que vous fusillez du regard sinon avec autre chose, ils vous renvoient votre image de morts vivants qui vous fait détester vous-même presque plus que les autres. La haine des autres passe d'abord par la haine de soi. Concernant certains adeptes du voyage organisé en quête d'émotions fortes, blasés par la misère du monde à domicile, on constate que la fortune amassée leur octroie la possibilité du Nil, l'éventualité de périples au bout du monde et à bout de souffle garantis : du " Favela Tour " à Rio au voyage-voyeurisme en territoire Papou ou Pygmée, du tourisme de catastrophe post-Katrina à la Nouvelle-Orléans au séjour sexuel tout compris à Bangkok ou à Manille, en passant par le géotourisme de guerre, le tourisme mortuaire voire les voyages au Cambodge pour se suicider, etc., la gamme des circuits est aussi vaste que la surface de la terre… Tandis que le tourisme a de beaux jours devant lui, la terre est dans de beaux draps !

Pour les autres, tous ceux qui préfèrent la liberté de mouvement à l'enfermement du terroir, ceux qui circulent aussi avec suffisamment d'humanité dans le cerveau, le monde à voir est une façon d'être et non d'avoir, un moyen de lutte contre l'imbécillité et le racisme. Qu'ils soient touristes, vacanciers, réfugiés, exilés, SDF ou VRP, sans papiers ou sans boulot, job trotteurs ou globe trotteurs, gens du voyage officiels ou professionnels, qu'importe de toute manière, tous savent parfaitement d'expérience que la rencontre avec les autres est le sel de la vie qui donne encore un sens au monde. Rien que pour cela, le voyage reste l'un des derniers espaces de liberté. A vivre pleinement et jamais à conquérir.

Franck Michel



Ce numéro 2 de L'Autre Voie est dédié à la mémoire de Véronique Dutriez, tragiquement disparue en novembre 2005, ainsi qu'à son compagnon de vie Georges Federmann, miraculeusement rescapé de ce drame. Le couple - amical compagnon de route de notre association - a toujours combattu toute forme de discrimination et lutté auprès des plus démunis, des sans papiers et de tous les autres migrants traqués ou matraqués par une société de plus en plus injuste et répressive. Véronique, toujours généreuse et disponible, souhaitait un autre monde, mais ici-bas ce sont souvent les plus humains qui partent les premiers pour le Grand Voyage...

 

L'émigré d'antan est un héros statufié tandis que l'émigré d'aujourd'hui est un suspect pourchassé...
Cabo Fisterra, Galice (photo FM, 2005)