Voyage en Indonésie (1994)




29 juillet

Revenant à peine d'Israël, je m'embarque pour un nouveau voyage : en Indonésie. Pour atteindre ce pays, je vais d'abord de Grenoble à l'aéroport de Satolas en vélo-solex. Après avoir enregistré mon engin sans trop de difficultés, je m'envole pour Djakarta via Francfort et Singapour. Au cours de ce vol, je fais connaissance avec une charmante Danoise qui part, elle aussi, en Indonésie. Je rencontre également un jeune couple de Français. Arrivé en soirée à Djakarta, je suis moins désorienté que lorsque j'avais atterri au Japon ou en Afrique du Sud. Après avoir dormi dehors, en face de l'aérogare, je pars en vélo-solex. Je dois pédaler, car je suis à la recherche d'un poste d'essence. Alors que j'empreinte l'autoroute, des ambulanciers, qui me disent m'avoir vu à mon arrivée à l'aéroport, m'emmènent dans leur ambulance jusqu'au bout de l'autoroute. C'est un premier signe de bon accueil de la part des Indonésiens. Par la suite, je finis par trouver un marchand d'essence. Il sert à partir d'un fût ouvert, recouvert par un simple couvercle. Après avoir fini mes courses, je m'embarque en direction de l'ouest. Je traverse alors l'interminable Djakarta avec ses usines et ses bidonvilles. Dans cette portion, l'Indonésie me rappelle à la fois le Japon et l'Inde. Le Japon par son urbanisation, l'Inde par ses rickshaw. À Djakarta, la pollution est telle, que certaines personnes couvrent la partie inférieure de leur visage avec un mouchoir. Je finis tout de même par quitter la ville. Cependant, tout du long, les bordures de la route restent bien habitées. Dans les campagnes, la forêt équatoriale, qui est constituée de bananiers et de cocotiers, alterne avec les rizières. Mais à cette époque de l'année, ces dernières sont rarement cultivées. En effet, à ma grande surprise, le temps est sec. Il y a beaucoup de soleil, mais celui-ci est supportable. À midi, je déjeune dans un petit restaurant. Servi par de charmantes femmes (il en sera de même le soir), je mange un plat à base de riz. Plus tard, je m'arrête à Serang pour m'acheter une paire de tennis ainsi qu'un short. Les très jeunes femmes qui m'aident à choisir mon short semblent bien amusées par la scène. Ce magasin est situé dans une zone commerciale interdite aux automobiles. J'ai vu ce même genre de zone dans une ville précédente. Comme dans d'autres pays d'outre-mer que j'ai visité en vélo-solex, ce véhicule me permet d'avoir du succès auprès de la population. En milieu d'après-midi, j'atteins la pointe nord-ouest de l'île de Java. Ici, je remarque une raffinerie de pétrole. C'est le premier signe de la première activité du pays. C'est à Merak que je m'embarque pour l'île de Sumatra. Sur le bateau, différents hommes viennent me parler. L'un d'entre eux est professeur d'arabe à Palembang. Il enseigne aussi la religion. Un autre, qui est marin en formation, me prend en photo avec sa famille. Un dernier, qui est cameraman à la télévision, me dit faire un reportage sur les coutumes. Arrivé à Sumatra, à l'heure du coucher du soleil, je ne peux encore rouler beaucoup. Dans cette île, le paysage est différent de celui de Java : il est montagneux. Après avoir dîné dans un petit restaurant sous les yeux amusés de la serveuse et de gamines, après y avoir un peu lu, je vais me coucher, un peu plus loin. Alors que je suis en train de chercher un lieu adéquat, deux femmes qui habitent ici me proposent de dormir sur leur long siège qui est abrité. L'une d'elles me propose même de la nourriture. Je peux dire sans hésitation que mon voyage est bien parti.

30 juillet

En me levant à l'aube, je peux voir les femmes qui partent chercher de l'eau. C'est en effet la saison sèche. Et ici, comme dans tout pays du Tiers-monde, cette tâche en incombe aux femmes. Après avoir serré la main à ma " logeuse ", je m'arrête plus loin une heure durant pour prendre le café dans un gros restaurant. Ici, une jeune fille de 19 ans a voulu que l'on échange les adresses. Je la prends en photo. Ensuite, je prends la route de Bendar Lampung. Après avoir traversé un pays vallonné, je tombe sur la côte. En suivant cette dernière, je perçois en face, l'autre rive de la baie de Lampung, ainsi que de hautes îles. Sur ce court passage côtier, se suivent différentes activités économiques : pêche, plages aménagées payantes, industries, activités portuaires du port de Panjang. C'est à Panjang que commence l'agglomération de Bendar Lumpung. Mais en Indonésie, les villes n'ont pas la même configuration qu'en Europe. Tous les quartiers périphériques ressemblent aux campagnes. Le centre se limite à de petits commerces. Aucune maison ou presque n'a plus d'un étage. Souvent elles n'en ont même aucun. C'est un cordonnier de trottoir de Bendar Lumpung qui me répare mes souliers. En prenant un café à la sortie de la ville, j'ai une nouvelle conversation avec un Indonésien. Selon lui, il n'y a aucun problème à Timor Oriental. Ensuite, je prends la longue route de Kotabumi. Je traverse alors des campagnes très densément peuplées. Rapidement, le manioc devient la principale culture à côté des arbres. Les autres activités économiques que je remarque sont la menuiserie et la confection de briques et tuiles. Ces deux objets sont produits par la même technique que celle que j'avais vue en Inde. Elle consiste à allumer des feux locaux au sein d'un amoncellent de briques ou de tuiles déjà modelées, afin qu'elles sèchent. Très nombreuses sont les maisons dont les murs sont en bois et les toits faits de briques. Dans ces campagnes, je vois régulièrement des écoles, des mosquées certes modestes, des postes de police, des casernes de militaires, et aussi parfois des centres de santé. Je rencontre également beaucoup d'ateliers de mécanique. En effet, nombreux sont les Indonésiens qui roulent à vélo ou en moto. Comme au Venezuela, nombreuses sont les maisons d'habitation qui possèdent un mini-commerce où l'on trouve notamment des boissons. J'ai croisé quelques cours d'eau, mais en général leur niveau était bien bas. Le midi, je me contente de manger des bananes achetées sur le bord de la route. Ici, des habitants de Djakarta me disent que Sumatra est une île dangereuse. Le soir je me paye un bon restaurant à Kotabumi. La cuisine épicée à base de riz me rappelle l'Inde. Je couche dans un hôtel de Kotabumi. Ici, le jeune Indonésien avec qui je parle n'a qu'un objectif : avoir des rapports sexuels avec moi. En plus du fait que l'hôtel me permet de laver mes affaires, il me sert aussi pour m'abriter, car la soirée est très pluvieuse.

31 juillet

Jusqu'à Martapura, je traverse la zone de collines qui borde la chaîne des Pegujugan Barisan, que j'aperçois au loin. Si hier, l'activité humaine semblait concentrée le long de la route, aujourd'hui les chemins qui partent de la route laissent supposer qu'elle s'étend au-delà de celle-ci. Cependant, plus je vais vers le nord, plus les maisons se raréfient. Je rencontre de nombreuses plantations de poivriers. En passant devant les maisons, ça sent le poivre, qui sèche par terre. Je vois également les premières forêts d'hévéas, plantés en rang. Ces arbres ont un collecteur de résine attaché à leur tronc. Dans les campagnes, on allume de nombreux feux : pour nettoyer les bas-côtés de la route envahis par les plantes équatoriales, pour brûler les déchets de plantes dont les cendres sont réparties ensuite sur les rizières, enfin pour défricher afin de gagner de nouvelles terres à la culture. Aujourd'hui, que nous soyons dimanche n'empêche pas beaucoup de gens, comme au Japon ou en Inde, de travailler. Cependant, on peut voir par-ci, par-là, des personnes jouer au volley-ball ou au badminton. À Bukit Kemuning, les policiers m'offrent le café. Dans leur bureau, je peux lire les noms des mois. Ce doit être des noms qui viennent du néerlandais. Mais dans cette ville, c'est surtout le marché que j'apprécie. Je constate que l'on vend du café en poudre au détail en unité de volume, ainsi que du tabac par tas. Si on vend des œufs, des volailles et du poisson, il n'y a ni laitage ni viande rouge. J'achète un bout de baguette qui n'a aucun goût. Pour la première fois je vois des livres en vente. Il s'agit, soit de manuels d'école primaire, soit de livres traitant de l'islam. Enfin, je remarque la vente de jouets. Ce qui est rare dans les pays sous-développés. Sur la route, il y a toujours autant de gens qui sont surpris par mon vélo-solex et qui me font un signe de sympathie. À Martapura, qui est une petite ville commerciale, je fais une longue pause. J'y déjeune et lis. C'est ici que je traverse le Komering. C'est un large fleuve mais qui en cette saison est peu profond. En quittant Martapura, je peux voir des hommes qui déchargent une barquette de gravier à l'aide de boîtes attachées sur leur dos. Durant la seconde partie de ma journée de vélo-solex, je suis ce cours d'eau en traversant sa plaine alluviale. Le paysage devient véritablement campagnard. Sur ma route, je rencontre un pont coupé sur le Komering. Pour traverser ce fleuve, je dois me faire transporter par une barque. Le long de ce cours d'eau, toutes les maisons sont surélevées. Je comprends pourquoi ! Le soir, alors que j'informe mes vis-à-vis du moment que je compte dormir au bord du fleuve, l'un d'entre eux m'emmène dormir chez lui. Je passe ainsi la soirée avec son père, ses amis et lui-même. Mais à cause de l'absence de langue commune nous n'avons pas pu beaucoup échanger. J'ai tout de même compris qu'ils voyaient en moi une " vache à lait ".

1er août

Durant toute la journée, je continue de suivre le Komering. Parfois je traverse des zones habitées contenant des bananeraies. Au sein de ces dernières, les bananiers sont mélangés avec des manguiers et de grands arbres comme ceux que j'avais vus en Afrique. Dans d'autres endroits, notamment en fin de parcours, s'imposent les rizières, qui, même en cette saison, sont très productives. En outre, la principale activité non agricole de la vallée est l'extraction du lit du Komering, de matériaux de construction. Ce fleuve a différents visages selon les endroits. Parfois, il est large, parfois il est étroit. Parfois il est assez fourni, parfois il est vide. Dans ce dernier cas, c'est probablement parce que l'eau est drainée pour l'irrigation. Alors que je m'arrête pour me baigner dans le Komering, je me trouve en compagnie de femmes qui font à la fois leur toilette et leur lessive. Me voir faire moi-même ma lessive les fait sourire. Mais quand en partant, je propose à l'une d'entre elles de monter sur mon porte-bagages elle commence à prendre peur. Dès le matin, je croise des nuées d'enfants en uniforme qui se rendent à l'école. Je suis frappé par la densité d'écoles. J'ai pu voir aussi des élèves défiler dans la rue en marche militaire. Il ne faut pas oublier que l'Indonésie vit sous un régime militaire depuis 29 ans. Je remarque aussi que les instituteurs, également habillé en uniforme étaient des femmes. Cela suppose que les salaires dans cette profession sont faibles. Cela montre aussi une certaine émancipation des femmes par rapport à d'autres pays musulmans que j'ai déjà visités. On peut rencontrer des femmes seules au restaurant. Les femmes indonésiennes ne craignent pas d'aborder les hommes. Tel est le cas de cette serveuse de restaurant qui me demande mon adresse afin que je devienne son correspondant. Cependant, certaines d'entre elles portent le foulard islamique. J'ai même vu dans un magasin un mannequin dans cette tenue. Le midi, je m'arrête à Kayuaguna, ville-marché où je déjeune. Dans le restaurant, des enfants viennent me proposer de me nettoyer mes souliers. Alors que durant toute la matinée, les routes étaient désertes, après Kayuaguna le trafic a repris son rythme. Avant d'arriver à Palembang, je traverse une zone énormément polluée. Les fumées, qui cachent en partie le soleil, proviennent de torchères d'exploitations pétrolières. En effet, Palembang est située au centre d'une région productrice de pétrole. Je pense que, s'ils existent, les écologistes d'ici ont peu de moyens pour se faire entendre. Avant d'arriver à Palembang, je franchis l'Ogan. Ce fleuve au Musi pour mouiller Palembang, et au Komering pour former un même delta. Sur le pont en construction qui enjambe le Musi, un certain nombre de jeunes jouent au cerf-volant. Ce jouet est assez utilisé en Indonésie. Palembang a une topographie particulière. Cette ville a une seule artère qui est en ligne droite et qu'empruntent les bus et les taxis collectifs. De cette artère partent perpendiculairement des rues piétonnes, où passent des rickshaw. Je constate que les égouts sont presque tous découverts. Le soir, alors que je fais une tournée dans ces ruelles, je suis suivi par une cohorte d'enfants qui grossit au fil des rues. Ces jeunes s'écriaient en anglais " Mr ", mais aussi " one hundred ". Je dors dans un hôtel crasseux, situé à côté de la gare.

2 août

Je passe le début de ma journée à l'hôtel familial où j'ai dormi. J'aime les deux fillettes qui sont ravies que je leur montre sur la carte où se trouve Djakarta. Pour nettoyer mes affaires, la famille gérant l'hôtel me prête un sceau pour que je puisse aller chercher de l'eau dans le fleuve, l'hôtel n'ayant pas d'eau courante. Dans le même ordre d'idées, la maison où j'ai dormi avant-hier soir n'avait pas d'électricité. Pour trouver un magasin où l'on peut sortir le film de mon appareil à photo, je dois aller dans le centre de Palembang. En fait, la ville que j'ai visitée hier soir ce n'était pas Palembang mais plutôt Kertapati. Le centre de Palembang possède des boutiques plus modernes que Kertapati. J'y vois même des librairies. Mais elles ne contiennent quasiment que des livres scolaires. Cependant, je remarque un vieux livre sur le problème palestinien et un autre des écrits d'El Ghazali. Dans la boutique où l'on me sort mon film, le photographe ne veut pas que je le paye ! Sur le marché, je remarque que l'on vend de la viande rouge ainsi que des fruits importés : pommes d'Australie, oranges. Visiblement les habitants de Palembang ont des moyens financiers. Ce qui me frappe le plus dans les rues de ce quartier, ce sont les artisans qui confectionnent des tampons avec comme seuls outils, des couteaux ! En outre, je remarque une personne recueillant de l'eau d'égouts avec un seau. Je quitte Palembang en prenant la direction du sud-ouest. Parce que je ne suis pas un fleuve, l'habitat est beaucoup plus disparate qu'avant. Les cultures sont variées. La vente le long de la route d'ananas et de pastèques prouve la culture de ces fruits dans les environs. Je roule beaucoup, et ce dans un paysage monotone. Juste avant Perabumulik, je fais une pause dans un restaurant. Dans un village, je vois un immense serpent qui vient d'être attrapé et tué par un piège. Pour atteindre Muaraenim, je dois rouler jusqu'à la tombé de la nuit. Alors que j'allais me coucher à la sortie de cette ville, deux Indonésiens parlant l'anglais veulent à tout prix m'inviter chez eux. Ils me disent être satisfaits de la politique de leur gouvernement. L'un des deux couples tient à m'offrir leur lit pour la nuit.

3 août

Sur l'insistance du père de la famille, je reste toute la journée à Muaraenim en compagnie de la famille. Le père est un patron de garage. Je ne le vois pas de la journée mettre la main à la pâte. Le matin, après avoir pris ensemble le petit déjeuner dans un restaurant du centre ville, nous cherchons à visiter une " high school ". Pour ce faire, nous devons obtenir une autorisation de l'Académie. C'est pour cette raison qu'un jeune homme de cette institution nous accompagne à l'école. L'environnement de cet établissement scolaire est constitué d'un parc. J'assiste à un cours de mathématiques dans une classe de 40 élèves de 14-17 ans. Ma présence dans la classe, visiblement, donne un certain " piment " au cours. Par ailleurs, je peux constater qu'il ne s'agit pas d'un cours dicté. À la fin de celui-ci, j'échange quelques mots avec la classe. Ensuite, je discute avec la professeur et le chef d'établissement. Je suis alors surpris de constater qu'en Indonésie les professeurs rencontrent des problèmes semblables aux nôtres. Mes interlocuteurs m'informent que des réunions entre professeurs et parents sont prévues, mais que ces derniers n'y viennent pas. Pourtant, ayant été eux-mêmes scolarisés, l'école ne leur est pas étrangère. La professeur me confirme la très grande proportion de femmes dans le milieu enseignant. Alors qu'en classe, elle ne devrait parler qu'en indonésien, elle reconnaît employer parfois la langue de Sumatra. En effet, il faut savoir que l'indonésien est une langue inventée à la veille de l'indépendance. Quant aux grèves ? Il n'y en a jamais ici. Ce n'est pas, me disent-ils, dans la tradition musulmane. Cependant, ils reconnaissent qu'il y en avait à l'université. Durant l'après-midi, nous commençons par aller nous baigner dans le fleuve, le Lamatan, qui est un affluent du Musi. On n'y perd jamais pied. La présence d'un tronc d'arbre planté dans l'eau montre que le lit du fleuve est récent. À proximité de nous, un pêcheur, debout dans l'eau, pêche avec un filet à la main. Ensuite, nous allons voir un match local de volley-ball qui oppose l'équipe de l'armée à celle d'un club. Malgré le soutien sonore qu'a apporté la troupe à son équipe, la force de l'équipe de l'armée n'est pas venue à bout de l'intelligence de jeu des civils, qui ont pratiqué un jeu beaucoup plus varié et subtil. J'apprécie les touches de main des joueurs au sein d'une même équipe à la fin de chaque jeu. Je passe ma soirée à la maison. Daisy, la fille de 12-13 ans apprécie beaucoup les cours de mathématiques que je lui donne. Le reste du temps, je bavarde avec les adultes. Ceux-ci m'expliquent qu'il y a parallèlement des écoles publiques et des écoles musulmanes qui sont subventionnées par l'État. Dans le primaire, les élèves sont divisés en deux groupes : ceux allant à l'école le matin et ceux y allant l'après-midi. Mes interlocuteurs ont gardé des Hollandais l'idée que c'était des ennemis. Ils ne voient plus aucune trace d'eux en Indonésie, excepté le Palais du gouvernement de Djakarta. Ils m'informent que les maires sont nommés par l'échelon supérieur. Comme tous les Indonésiens, le fait que je sois célibataire et mécréant les étonnent énormément. Mais ce qui les touche le plus est ma position au sujet de Timor-Oriental.

4 août

Aujourd'hui, c'est une journée de haute montagne. Après être passé à Lahat, je prends la direction de Pagaralam. Je continue de suivre le Lematan. Dans cette vallée étroite, il n'y a pas de place pour pratiquer l'agriculture. Et pourtant la population est dense. Toute l'activité est concentrée dans le fleuve : pêche, extraction de matériaux de construction. Je vois ces femmes travailler à casser, à l'aide de marteaux, les pierres les plus grosses. Les autres activités autour du fleuve sont faire sa toilette, laver le linge. Il y a aussi des activités de loisirs : certaines personnes se baignent, des enfants descendent le fleuve sur des chambres à air de camion. Ensuite, je quitte la vallée pour monter, mais difficilement, sur un plateau. J'ai alors le volcan Dempo en point de mire. Mais il est complètement pris par les nuages. Si bien que je renonce à l'escalader. Je fais une pause à Pagaralam. J'y mange, je fais réparer ma chaussure, je me promène. Je constate que dans les centres commerciaux les ateliers de couture et les marchands de vélo abondent. Il faut savoir que la pratique du vélo est le principal loisir des enfants. Je prends ensuite la route de Kepahiang. Durant toute la journée, je traverse cette sorte de plateau vallonné. Les contreforts du Dempo sont densément peuplés. En effet, comme sur les versants du Kilimandjaro en Tanzanie, cette région volcanique est propice aux caféiers, qui abondent. Durant toute l'après-midi, le long de la route alternent des plantations de caféiers, des rizières ainsi que des bananiers, qui, eux, sont présents un peu partout. Devant les maisons, sont étalés les grains de café, les noix de muscade et autres épices qui sèchent au soleil. Mais le plus étonnant est de voir certaines de ces épices étendues sur la route-même afin que les véhicules les battent lors de leur passage. Dans cette région montagneuse, les tuiles ont disparu au profit des tôles ondulées, qui sont toutes rouillées. En outre, on ne construit pas autant que dans le sud-est de Sumatra. Par ailleurs, l'attitude des gens à mon égard a changé. Les sourires sont remplacés par des rires forcés, moqueurs, qui masquent des complexes. Si j'ai le malheur de m'arrêter dans un village, immédiatement, une flopée d'enfants vient m'entourer. Alors que je suis installé à la sortie d'un village pour passer la nuit, une personne me découvre dans mon " lit ". Elle alerte le village. Un groupe d'hommes viennent alors me déloger et me demandent de les suivre. Ils m'emmènent chez le Gouverneur, qui, lui et sa femme, me font un bon accueil. Plus tard, cet homme reconnaît que les gens craignaient que je sois un voleur. Je dors chez lui.

5 août

En prenant le petit déjeuner le Gouverneur m'affirme qu'il n'y a pas de problème dans le village. Cependant, lorsqu'il me dit qu'hier il a dû se déplacer pour son boulot, il refuse de me préciser quel était le problème. Il reconnaît que certains parents préfèrent garder leur enfant à la maison afin qu'il l'aide au travail plutôt que de l'envoyer à l'école. Puis, je reprends la route de la montagne. Je m'arrête à Kepahiang, qui est une nouvelle ville commerciale. Je " fais le plein ". Dans cette région, je vois parfois des femmes qui, comme en Afrique, battent, à l'aide d'un pilon, le contenu d'un pot en bois. Ici, comme dans toutes les campagnes, des chèvres et des poules broutent dans les villages ainsi que le long des routes. Je dois aussi parler des différentes techniques qu'ont les Indonésiens pour porter les marchandises. Certains placent, par exemple des seaux, aux deux extrémités d'une tige de bambou qu'ils posent sur leur épaule. D'autres portent leur charge sur le dos, mais la maintiennent non pas par les épaules mais par le front à l'aide d'une bande imposée. Je vois souvent des femmes porter du bois de cette manière. La tâche du transport de cette denrée est, dans tous les pays du Tiers-monde l'apanage des femmes. La région du col que je franchis est trop élevée pour être habitée. Le temps est par ici brumeux. Après le passage du col, je descends sur Bengkulu. Cette ville est toute neuve. La présence d'une université lui donne de l'importance. Située au bord de l'océan Indien, elle possède un fort qui date de l'époque anglaise et domine l'océan. En visitant ce fort, je fais connaissance avec trois charmantes Indonésiennes qui me demandent de les prendre en photo. Les Indonésiennes sont très véridiques. Elles sont attachantes. À Bengkulu, je parviens à trouver un endroit où je peux décalaminer mon vélo-solex sans qu'il y ait trop de gens qui viennent m'entourer. Dans cette ville, je retrouve des journaux, qui faisaient défaut dans les zones montagneuses. Au restaurant, je fais connaissance avec un libraire. Je passe beaucoup de temps avec lui : au restaurant, dans sa librairie et chez lui. Chinois et catholique, cet homme m'informe que les Chinois forment un monde à part. Ils n'ont pas la même culture que les autres Indonésiens. Célibataire, il me dit qu'il n'épouserait pas une musulmane. Selon lui, il est dangereux de faire de la politique en Indonésie : voir la détention des étudiants protestataires, l'immense déploiement policier lors d'une manifestation à Djakarta, l'expulsion du territoire de son ami prêtre français. Alexandre, c'est son nom, est venu, il y a deux ans en France. Nous comparons les mœurs de nos deux pays. Il me dit que les Indonésiens ne lisent pas de livres intellectuels. Nous passons la soirée en compagnie d'un jeune prêtre qui me parle du problème de Timor-Oriental. Cet ecclésiastique me parle d'une guerre froide entre les responsables musulmans et catholiques. Il m'annonce que l'Église catholique indonésienne a pris position en faveur du droit à la pilule pour les femmes. Le soir, chez Alexandre, je peux voir à la télévision les informations françaises. J'apprends que la seconde guerre d'Algérie n'est pas terminée : cinq gardiens de l'ambassade de France à Alger ont, en effet, été abattus par le GIA. Je dors par terre dans l'appartement d'Alexandre.

6 août

Après avoir pris le petit déjeuner dans le luxueux appartement d'Alexandre, je " mets les voiles " en direction du nord-est. Je longe la côte en direction de Mukomuko. Je roule beaucoup. Si au début, le pays, qui est plat, ressemble par sa végétation, par son architecture, et par sa densité de population aux " llanos " du Venezuela, par la suite la route devient très sinueuse et très vallonnée. La côte devient alors élevée et donne lieu à des falaises et à des îles. Ces dernières sont curieusement constituées de deux étages, car formées de deux roches différentes. De son côté, l'océan Indien est agité par de grosses vagues. Ce pays vallonné est peu habité. On peut faire endroits des kilomètres sans voir une seule maison. Le paysage est constitué, soit de jungle, soit de plantations d'hévéas ou de coprah, soit de zones en cours de colonisation. Au sein de ces dernières, on peut voir des étendues de forêts brûlées, chacune dominée par une petite maison surélevée, placée au milieu du champ. Quant aux plantations, compte tenu des chemins forestiers qui partent de la route, je suppose qu'elles sont de grande dimension. Je croise des ouvriers agricoles à pied ou en camion qui reviennent de leur travail, qui consiste à tailler les hévéas. Sur mon chemin, je croise de nombreux estuaires de cours d'eau. Le midi, je m'arrête dans un restaurant de campagne. J'y suis accueilli comme un grand ami. Le soir, dans tous les villages que je traverse se déroule un match de volley-ball : nous sommes samedi soir. En revanche, il n'y a pas de musique. Contrairement aux Latino-américains, les Indonésiens ne semblent pas être mélomanes. Je m'arrête dans un restaurant. Alors qu'avant mon arrivée il n'y avait personne, aussitôt après, une flopée d'enfants viennent m'entourer. Je crains alors que l'on me vole de mes affaires. Alors que je quitte le restaurant en vue d'aller me coucher à la sortie du village, un professeur m'invite à venir dormir chez lui. À propos du confort, son domicile est l'opposé de celui du libraire. En effet, il s'agit d'une minuscule cabane construite en bois dans la cours de l'école. Cependant, il y a la télévision, et le sol est très propre. Ce qui permet de pouvoir manger par terre. Durant la soirée, je bavarde avec cet homme ainsi qu'avec deux autres enseignants venus nous rejoindre. Tous originaire de la ville, ils ne sont pas gênés d'habiter à la campagne et de ne pas disposer de journaux. Ils sont bien acceptés par les paysans, qui sont souvent analphabètes. L'un d'entre eux me dit gagner 200 000 rupiahs, soit la valeur de 400 cafés.

7 août

Avant de faire ma toilette, je dois aller puiser de l'eau dans le puits. Ensuite, en prenant le café, j'ai l'occasion de discuter avec deux autres professeurs. Celle qui enseigne l'indonésien me dit que dans son pays on n'étudie pas la littérature indonésienne, car celle-ci est écrite dans les différentes langues locales. Ensuite, je reprends la route côtière, qui, au début offre le même paysage que la veille. Je m'arrête dans un café d'un " bled " pour faire une pause-écriture. Je goûte aux fruits à poils rouges. Et comme d'habitude, on me sert un verre d'eau chaude. Nombreux sont ici aussi les enfants qui m'observent tout en essayant de me dire quelques mots en anglais.. C'est le cas notamment d'une gamine, qui, par ce biais, essaye de me séduire. Les enfants n'ont-ils que cette activité comme loisir ? Après être reparti, je finis par trouver un coin tranquille où je peux me baigner dans l'océan sans être visible. Je suis alors vraiment seul. Mais la force des vagues me dissuade de m'aventurer en un lieu où j'aurais perdu pied. Que de plages aussi désertes sur des centaines de kilomètres ! Vers Mukomuko, le paysage s'aplanit et s'élargit. Les rizières réapparaissent. Si c'est à Mukomuko que je quitte la côte, ce n'est qu'à Tupan que je commence à escalader la chaîne Barisan. N'ayant rencontré aucune pompe à essence depuis Benbkulu, je dois acheter du carburant en bouteille à des revendeurs. La montée dans la montagne est difficile, car la chaussée est étroite et il pleut. Alors que la nuit est en train de tomber et que la zone que je traverse est démunie tant d'activité économique que d'habitants, tomber sur une cabane d'ouvriers de travaux publics est une véritable aubaine. Je passe ainsi ma soirée en compagnie d'un conducteur d'engins qui loge dans cette baraque. Il me dit travailler sept jours sur sept. Il me raconte que dans la région vivent des tigres et des singes. Enfin, il m'apprend un certain nombre de mots d'indonésien. Avant de dormir en sa compagnie, je remarque, en allant pisser dehors, les nombreux éclairs non suivis de tonnerre.

8 août

Je commence ma journée par " escalader " la fin du col qui a une forme de sommet et dont j'ai entrepris la montée hier. Je situe le passage de ce col à 1 800 mètres d'altitude. Puis, je fais une pause dans un café de haute montagne Ensuite, je descends sur Sungaipenuh. De ce côté du col, les agriculteurs commencent à s'implanter. Ils plantent des bananiers. À Sungaipenuh, je m'aperçois que deux rayons d'une roue de mon vélo-solex sont pétés. Je finis par trouver un mécanicien capable de réparer ce mal. Sungaipenuh est le centre d'un bassin qui a une certaine dimension. À Sungaipenuh, je remarque particulièrement le nombre de charrettes à bœufs. Je traverse cette région couverte, sur de grandes étendues, de rizières. Au fil des kilomètres, le plateau se rétrécit et finit par donner une vallée étroite. La fraîcheur du temps me laisse supposer que nous sommes en altitude. En longeant cette vallée par une route qui est surélevée, je monte sur un plateau qui est couvert de plantations de thé et truffé de villages d'ouvriers agricoles. Dans la montée, un groupe de jeunes en moto, dont l'un parle l'anglais, viennent me trouver. Celui-ci me donne des renseignements concernant la montée du volcan Kerinci, que je dois " escalader " demain. En traversant les plantations, où des femmes récoltent le thé, j'ai le Kerinci en point de mire. Je m'arrête dans un village qui est situé au cœur de ces cultures et se nomme Kersik Tuo. Je passe une bonne partie de la fin de l'après-midi à admirer le volcan. Ainsi, je me prépare psychologiquement à l'épreuve de la montée qui m'attend demain matin.

9 août

Je me lève dès cinq heures pour tenter de gravir le Kerinci. Mais je suis rapidement bloqué par la jungle. En effet, tous les chemins que je tente d'emprunter aboutissent, soit à un chemin, soit à un gros arbre abattu pour son bois. Je ne parviendrai donc pas à trouver le bon chemin. Ainsi, je dois rebrousser chemin sans avoir pu monter au sommet du volcan. J'ai pu, cependant, au sein de cette jungle, me rendre compte de l'intensité de la végétation. Dans la descente, je croise les agriculteurs qui montent à leur jardin en charrette tracté par des bovins. Depuis Tepan, ville où j'ai entamé la remontée dans la montagne, les bovins sont plus nombreux. Il s'agit, soit de zébus, utilisés pour la traction, soit de buffles. Après être retourné à l'hôtel, je reprends la route avec mon vélo-solex en direction de Padang. La route demeure montagneuse, surtout au début. Compte tenu des virages, des côtes à fortes pentes, des chaussées très déformées, il me faut beaucoup de temps pour faire un kilomètre à vol d'oiseau. Dans cette région, les gens laissent sécher su le bord de la route leurs écorces de quinquina. Par la suite, la route s'améliore. Je suis essentiellement des vallées. Les premières pentes sont couvertes de rizières. Le riz qui n'est pas encore décortiqué sèche au bord de la route et même sur la chaussée. Je passe ainsi à Mueralabuh et à Surian. Dans une descente, je fauche un jeune. Si finalement il y a pour ce jeune plus de peur que de mal, de mon côté ma chute m'a fait mal aux côtes et à l'avant-bras gauche. Le soir, je tombe sur le lac Diatas, que la route contourne en gardant à son égard une certaine hauteur. Je dîne dans un restaurant d'Alahampan-Jang, qui est située au-dessus du lac. Comme d'habitude, on me sert divers petits plats que je peux choisir. Naturellement, ces derniers, comme en Inde, sont épicés. Alors que je suis en train de lire dans ce restaurant, une jeune femme, couverte du foulard islamique, vient me parler. Elle veut que je lui donne mon adresse. Ce qui est surprenant d'une femme ainsi couverte. Alors qu'en Indonésie il n'y a pas l'équivalent de nos cafés, je ne vois jamais dans les restaurants indonésiens de gens jouer aux dominos, aux cartes ou à un autre jeu. Où sont les lieux de rencontre ? Faute de possibilité d'achat, je ne vois jamais non plus dans ces établissements quelqu'un en lire un journal. D'ailleurs, je me demande si, faute de pratique les gens n'oublient pas leurs acquis en lecture et écriture. À la sortie du restaurant, c'est dans une atmosphère fraîche que je vais me coucher dehors. En étant allongé, mes côtes me font mal.

10 août

La route qui mène à Padang est essentiellement constituée de descentes. Le temps est très frais. Je suis couvert au maximum. En roulant en vélo-solex sur cette route, je souffre des côtes, notamment en passant sur des bosses et dans des creux. Si bien qu'à Padang je me demande si je dois aller me faire soigner à l'hôpital. Padang est une ville commerciale et surtout administrative. Le long de l'avenue qui mène à Bukitttingi, se succèdent une série de jeunes bâtiments, tous de style " toit en coins ". Padang possède aussi une activité portuaire importante. Les navires y font la queue pour être chargés ou déchargés. C'est sur le port que j'apprends les dates des départs des paquebots qui font la liaison Medan-Djakarta. Il y en a un qui part le 15 août. Ce qui me convient. En comparaison avec les autres villes indonésiennes que j'ai, jusqu'à présent, visitées, Padang a une certaine personnalité. Les rickshaw sont absents. Grâce à la présence du port, de nombreux magasins vendent des produits importés. J'en profite pour acheter du lait chocolaté, qui me soulage. Padang possède aussi des théâtres. En me voyant manger nombre de tranches d'ananas achetées sur place, une jeune femme semble bien amusée par mon style de vie. Nous échangeons quelques propos. Quand je redémarre, c'est pour suivre la route de Bukittinggi. Après avoir traversé une plaine côtière, je grimpe de nouveau dans les montagnes en suivant une vallée très encaissée. C'est dans cette région que j'aperçois les premiers singes de mon voyage. À un poste d'essence, j'ai l'occasion de montrer ma carte routière à une vendeuse de babioles, qui a un certain âge. Elle apprécie. À Padang-Panjang, je rejoins l'axe routier Djakarta-Médan. Je poursuis ma course du jour jusqu'à Bukittinggi, où je " file " droit à l'hôtel. J'y passe ma soirée en compagnie de deux représentants de commerce de médicaments de sociétés américaines. Ils m'informent qu'en début de carrière les médecins doivent exercer à la campagne. Ils circulent localement en vespa. Cela confirme mon idée que la voiture particulière est peu répandue en Indonésie. Comme en Inde, je constate que jamais les gens ne se serrent la main. Ils ne s'embrassent encore moins.

11 août

Je passe le début de ma matinée à visiter Bukittinggi. Parce que sur les cartes, Bukittinggi est mentionnée comme une jolie ville, beaucoup de touristes s'y rendent. J'ai ainsi l'occasion de parler avec un couple d'Allemands, venu d'Allemagne essentiellement à vélo et secondairement en avion. Bukittinggi possède beaucoup de commerces et de services orientés vers les touristes. J'achète un journal indonésien en langue anglaise. Après avoir quitté Bukittinggi, je roule beaucoup, en direction de Médan, et ce toujours au milieu des montagnes mais à des altitudes modérées. J'ai affaires, soit à des vallées encaissées qui tracent des méandres, soit à de grands bassins bien peuplés et couverts de rizières, tels celui de Panti. À Bonjol, je franchis l'équateur. Me voilà ainsi revenu dans l'hémisphère nord. À Lubuksikaping, je fais une nouvelle fois changer des rayons de ma roue arrière. Le soir, j'atteins Kotanopan, où je trouve enfin une station d'essence qui possède de cette denrée. Les deux précédentes n'en disposaient pas. Et comme ces stations sont rares… Je passe ma soirée dans un restaurant " routier ", situé à la sortie de la ville. J'y rencontre un étudiant en médecine qui me dit, qu'en Indonésie, il n'y a pas de facteurs, qu'il faut donc aller chercher son courrier à la poste. Cela ressemble au Japon. En Indonésie, l'écrit à une faible place. En lisant le journal, j'apprends que les cours de chinois, récemment introduits dans la région, sont de nouveau interdits.

12 août

Je continue la route menant à Medan. Jusqu'à Padangsidempuan, je suis une large vallée bien peuplée et couverte de rizières. On est dans une période de récolte de riz. Les gens transportent sur leur vélo leurs sacs de riz qu'ils amènent à la coopérative. Je m'arrête à Panyabungan, petite ville où je trouve enfin un mécanicien possédant des rayons de la taille de ma roue arrière. Pendant que cet artisan répare ma roue, je change mes pneus de roue, et ce en étant entouré par une vingtaine de personnes. Je me demande si ces gens travaillent. À Padangsidempuan, les rickshaw-vespa sont très nombreux. Dans cette région, pour transporter les marchandises on a beaucoup recours au vélo-side-car. Je déjeune dans un restaurant de cette ville, où je sympathise avec la serveuse. Après cette ville, la route remonte dans la montagne, qui, elle, dans le nord-ouest de l'île de Sumatra s'abaisse. Dans cette région, comme dans beaucoup d'autres endroits, je remarque la présence de mini-barrages destinés à l'irrigation. Certains d'entre eux sont construits en ciment, d'autres sont simplement en terre. À Sipirok, je fais une pause-boisson. Puis, je descends dans une large vallée, parcourue par un fleuve qui est bien fourni. Les rizières y sont naturellement à l'honneur. Dans toute cette région, qui n'est pourtant pas plus riche que les autres, je remarque la présence de nombreuses antennes paraboliques. Ensuite, à ma grande surprise, je dois remonter dans les montagnes vides, et ce à côté d'un orage menaçant, qui, de plus, fait tomber la nuit plus tôt que d'habitude. Dans la traversée de ce désert, je suis heureux de trouver un restaurant " routier ". Le patron de cet établissement désire fortement parler avec moi. Dans le passé, il était marin et habitait Singapour. Il me dit être opposé aux Américains, " qui veulent dominer le monde ". Il me raconte que pendant la guerre du Golfe, l'opinion publique indonésienne était favorable à l'Irak. Au sujet des Japonais, il me dit d'une part que leur occupation durant la Seconde Guerre mondiale a laissé de mauvais souvenirs et d'autre part aujourd'hui leur action économique ne profite guère aux Indonésiens. Il m'informe que toutes les rizières appartiennent à de petits paysans, et enfin que, dans la région on parle plus la langue locale que l'indonésien. Je passe ma nuit dans ce restaurant, dans la partie prévue à cet effet.

13 août

Plus ça va, moins Sumatra m'apporte. Il est temps que je retourne à Java. Par conséquent, je roule beaucoup. La nouveauté de la région que je traverse est le remplacement des mosquées par des églises, qui, d'ailleurs, ont souvent une cour commune avec une école. Pour atteindre Tarutung, je dois monter et descendre. Cette petite ville, avec son fleuve et ses deux immenses immeubles en bois en forme de ferme, a une certaine personnalité. Je dois, encore une fois, y changer des rayons. À Balige, j'atteins le lac Toba. En sortant du restaurant de cette bourgade, je rencontre un couple de Hollandais âgés, qui traversent à vélo l'Indonésie dans le sens de la longueur, depuis Medan jusqu'à Bali. La route que j'emprunte et qui longe le lac est très décevante. La nouveauté est de voir une réunion de femmes dans le village. La ville de Prapat, qui est située sur une presqu'île à l'intérieur du lac, est très touristique. En quittant le lac, je traverse une nouvelle zone de montagnes, qui, par endroits, sont pelées. Ensuite, je descends sur Pematangsiantar. Cette ville me surprend par sa dimension. C'est une ville moderne, qui possède même des industries. Il me faut beaucoup de temps pour sortir de Pematangsiantar. Je tombe alors dans une grande forêt d'hévéas. Le soir, c'est au milieu de celle-ci que je m'arrête. À l'endroit choisi se trouve un poste de police et des petits restaurants. Après avoir parlé avec des policiers dans l'un de ces restaurants, je vais me coucher dans la forêt. Alors que je suis déjà couché depuis un bon moment, trois hommes viennent voir mon vélo-solex et le touchent. Je dois pousser une gueulante pour les faire déguerpir.

14 août

Après avoir vécu hier une journée fraîche et couverte, aujourd'hui le temps est chaud et ensoleillé. La route qui me mène à Medan est une alternance entre les plantations d'hévéas et les zones urbanisées. Il n'y a plus de place pour les petites exploitations. Dans ces plantations, j'ai vu la sève couler goutte à goutte de l'arbre dans les pots ainsi que des ouvriers agricoles récolter le contenu. Dans une école, j'ai pu voir des élèves désherber la cour d'une école… C'est comme à Cuba ! Je traverse la ville de Tebingtinggi, qui, elle aussi, a une dimension convenable. Le long de la route, je remarque des femmes, qui, avec leur missel, attendent un taxi pour se rendre à la messe. Alors que je suis encore éloigné du centre de Medan, j'entre dans sa banlieue. Je traverse alors une zone où se succèdent les sièges sociaux et les entrepôts des différentes multinationales. Parce que nous sommes dimanche, la majorité des magasins du centre ville sont fermés. Pour changer d'habitude, je m'offre au restaurant des crevettes. Après le repas, je passe beaucoup de temps à chercher un hôtel. En soirée, je me promène dans un grand magasin. En y faisant réparer ma montre, je fais connaissance avec deux charmantes jeunes vendeuses. Du fait qu'il est ouvert le dimanche et qu'il est " clean ", ce grand magasin me fait penser au Japon. Je passe ma soirée à l'hôtel à parler avec le personnel. Ces personnes m'expliquent qu'en Indonésie ce ne sont pas les parents qui choisissent les conjoints de leurs enfants. Pour eux, la chose la plus importante dans leur vie est le travail. Aucun d'entre eux n'est allé jusqu'à présent à Djakarta.

15 août

Je débute ma journée en me promenant à pied dans le centre de Medan. Celui-ci me déçoit. En effet, il est impossible de trouver une papeterie. En dehors des restaurants, il n'y a que des magasins de vélos, de métaux et d'équipements. Ensuite, je prends la route qui mène au port de Belawan, qui est voisine de Medan. Au bureau de la compagnie nationale des transports maritimes, la Pelni, les employés hésitent avant d'accepter de transporter mon vélo-solex. En attendant l'embarquement, je fais connaissance avec une nouvelle charmante Indonésienne. Étudiante en droit, elle m'explique pourquoi les Indonésiens ne lisent pas beaucoup. Ils sont, me dit-elle, pris par leur travail, mais aussi par leurs problèmes " d'estomac ". Ils n'ont pas d'argent pour se payer de la lecture. Ensemble, nous constatons qu'il n'y a pas de bibliothèques en Indonésie, pas même dans les écoles. Cette jeune fille me donne son adresse afin que je lui écrive, me dit-elle, dès Djakarta. Le fait qu'il y ait, comme au Japon, peu de salle de cinéma confirme la faible place consacrée à la culture en Indonésie. En montant dans le bateau, je fais connaissance avec une Néo-Zélandaise routarde. Cela fait six mois qu'elle voyage en Malaisie et Indonésie. Nous échangeons nos points de vue sur l'Indonésie ainsi que sur les réactions des Indonésiens face aux célibataires. J'aime l'ambiance qui règne sur ce bateau, où n'importe qui parle à n'importe qui. J'ai des conversations avec un certain nombre d'Indonésiens. Par exemple, le capitaine du bateau me dit, en voyant mon vélo-solex que, vers 1955, il se rendait à l'école avec un tel véhicule. J'apprends de la bouche d'un professeur d'histoire d'université qu'à l'université, les groupes politiques étaient fondés non pas sur des bases idéologiques mais ethniques. Un autre professeur d'université qui enseigne l'électronique m'explique que ses étudiants sont mauvais, car les meilleurs partent étudier à l'étranger.

16 août

Alors que je suis en train de dormir sur le pont, des gens faisant leur gymnastique me réveillent. En discutant, en jouant aux échecs, en écrivant, je passe sur ce bateau une sympathique journée. De la discussion politique que j'ai avec deux Indonésiens, je retiens que la pauvreté régresse en Indonésie et que si les Indonésiens n'ont pas le temps de se cultiver ni de s'amuser, c'est parce qu'ils sont trop occupés par leur travail. Cependant, sur le bateau, les gens jouent à différents jeux. Mais il faut savoir que sur ce paquebot, les basses classes sont absentes. Par ailleurs, certains voyageurs vont tous les soirs faire leur prière dans le lieu prévu à cet effet.. Il n'y a qu'une seule pièce pour les deux sexes, mais hommes et femmes ont des coins différents.

17 août

En bavardant avec deux étudiants, j'apprends qu'en Indonésie, au-delà du deuxième enfant, les familles sont taxées. Ces jeunes sont chinois. L'un des deux a vu son arrière-grand-père arriver de Chine au début du siècle. L'un comme l'autre a la ferme intention de beaucoup s'impliquer dans leur future profession commerciale. Enfin, ils estiment que d'avoir peu d'enfant est, en Indonésie, source de difficulté lors de sa vieillesse. L'arrivée en bateau sur Teluk Djakarta est très jolie. Combien de navires attendent au large pour être chargé ou déchargé ? Peut-être quarante. Arrivé à quai, je débarque mon vélo-solex, qui vient de passer deux jours dans les dortoirs. Puis, je prends la route de Bogor. Pour ce faire, je traverse toute la ville de Djakarta. Le centre de cette capitale, qui, grâce à ses grandes artères est bien aéré, contraste avec celui des autres villes que j'ai vues jusqu'à présent. Tous les quartiers de cette agglomération que je vois me semblent beaucoup plus développés que les régions que j'ai vues ces derniers jours. Comme c'est aujourd'hui la fête nationale, des festivités ont lieu un peu partout dans la ville. Pour atteindre Bogor, je suis une petite route qui est bien habitée, mais on n'y rencontre de l'agriculture qu'épisodiquement. Bogor me donne la même impression que Djakarta. Les restaurants ont un aspect propre, leur cuisine est beaucoup plus variées qu'ailleurs. Cependant, on trouve aussi à Bogor beaucoup de petits marchands-restaurants installés sur le trottoir. Je passe une partie de ma soirée à bavarder avec des policiers, qui me disent qu'à Bogor les cambriolages sont nombreux. Ils insistent sur le fait qu'ils gagnent peu. Chacun des trois a deux enfants. Le soir, je sors de la ville pour chercher un lieu pour dormir. Mais à minuit, je suis réveillé par un voleur, qui réussit à s'enfuir. Il m'a volé un certain nombre de mes affaires, notamment des habits, mais rien d'irremplaçable. Avant de me recoucher, je prends soin de changer de quartier.

18 août

Je passe la première partie de ma matinée à chercher à acheter des objets susceptibles de remplacer ceux que l'on m'a volés. Ensuite, je visite le très intéressant jardin botanique de Bogor. Il n'est constitué que d'arbres de la zone équatoriale. Les racines de l'un d'entre eux sortent de terre pour donner de véritables murets. Le tronc d'un autre est divisé en plusieurs branches. Ils sont tous de très grande taille. Puis, je prends la route de Bandung. Sauf au passage du col, la route est continuellement habitée. Derrière les maisons, on peut voir une florissante agriculture composée de rizières, mais aussi des inévitables bananiers plantés ici ou là. Après avoir monté le premier échelon du col, je fais une pause-déjeuner à Puncak. La montée du col est très jolie. Elle se fait dans un environnement dominé par les cultures de thé mais tout en ayant en arrière plan une vue sur le volcan Gede. Puis, en redescendant, je tombe sur Cipanas et le plateau qui mène à Bandung. Dans cette région, les cours d'eau s'enfoncent profondément dans ce plateau. Ici, on est déjà loin de Djakarta et de sa modernité. Dans la ville qui accueillit en 1955 le sommet d'où devait naître le mouvement des pays non-alignés, les marchands ambulants sont légion.

19 août

En cherchant à changer de l'argent, j'ai l'occasion de me promener dans le spacieux quartier des banques. Ces dernières sont nombreuses. Après avoir visité la foire, qui n'a pas beaucoup d'intérêt, je prends la route de l'est. Il me faut beaucoup de temps pour quitter l'agglomération de Bandung, qui s'étend en fait jusqu'à Cileunyi. En effet, je rencontre de nombreux embouteillages provoqués par les arrêts incessants de taxis et par une quantité de rickshaw. C'est au moment où j'atteins la campagne que je rencontre une succession d'industries, notamment textiles. Dans les campagnes, la culture du riz domine territorialement et la population est dense, sauf dans les cols. J'arrive ainsi à Garut, gros bourg où les maisons ne dépassent jamais l'étage. J'y fais deux pauses successives : l'une pour boire du lait chocolaté, l'autre pour manger des bananes. Après avoir quitté Garut, je tombe dans une vallée assez encaissée, où les flancs de coteaux sont couverts de rizières en terrasse. Quel travail minutieux n'a-t-il pas fallu produire pour construire et maintenir les terrasses ! Par ailleurs, toute la journée, je peux voir en fond de tableau les volcans qui, dans cette région, foisonnent. Le paysage de fin de parcours, qui me mène à Tasikmalaya s'élargit. À la foire de Tasikmalaya, je rencontre deux Indonésiens qui, en définitive, ne me disent pas grand chose. Je goûte à de sortes de gaufres aux légumes qui me plaisent. Après avoir tenté d'acheter un pantalon, je vais me coucher à l'entrée de la ville avec une certaine crainte.

20 août

Le matin, je roule beaucoup en direction de l'est, dans des paysages que je commence à connaître. Je passe ainsi à Ciamis et à Banjar. Je m'arrête dans un restaurant moderne. Pour une meilleure cuisine qu'à l'ordinaire, je ne paye pas plus cher que d'habitude. Les prix étant affichés à l'entrée, on sait à quoi s'en tenir. Ensuite, je prends la route qui mène sur la côte sud afin d'atteindre Cilacap, qui est une ville jeune. Le plus beau de cette ville est son rivage où abondent les petits pêcheurs. D'ici, on peut voir aussi un terminal pétrolier, où les pétroliers font la queue pour faire le plein. Sur la plage, je rencontre de jeunes employés de banque. Ils me disent que, si leur horaire de travail s'arrête officiellement à seize heures, ils doivent souvent travailler jusqu'à dix-neuf heures. Par ailleurs, ils grimpent souvent sur les volcans. Puis, je prends la route côtière. En son début, le long de la côte sèchent des contenus de pêche, qui sont constitués surtout d'une matière rose duquel des femmes extraient des petits poissons et des crevettes. Ensuite, tout en continuant à longer la côte, la route s'enfonce légèrement vers l'intérieur. Je traverse alors une forêt équatoriale, qui est continuellement habitée de part et d'autre de la route. En fin de parcours, je tombe sur un estuaire dont le pont qui doit l'enjamber est en construction. Je traverse donc cette zone aquatique sur une péniche. Le conducteur pousse cette barque à l'aide d'un bambou qu'il appuie sur le fond. De l'estuaire. J'arrive ainsi à Ayah, qui est situé au pied d'un massif montagneux, et où, en ce samedi férié, un grand nombre de bus ont amené des Indonésiens en excursion. En effet, aujourd'hui, les festivités continuent. Je me souviendrai notamment de l'exercice qui consiste à aller chercher un objet perché en haut d'un palmier. Je couche dehors.

21 août

Je commence mon voyage de la journée par " l'escalade " du petit massif qui borde Ayah. D'en haut, j'aperçois l'estuaire que j'avais traversé la veille et qui fait un méandre avant de se jeter dans l'océan qui, lui, fait des grosses vagues. Redescendu à Ayah, j'emprunte la route qui contourne ce massif. Celui-ci ma frappe par son nombre de petits sommets qui ont à peu près tous la même altitude. Jusqu'à Purworejo, je suis la plaine côtière, qui est toujours aussi peuplée. Un bon réseau d'irrigation permet une intense culture de riz. Je passe ainsi à Kabumen, qui possède un grand nombre de briqueteries. Si ces fabriques emploient la même technique qu'à Sumatra, leurs dimensions sont supérieures. Ensuite, pour me rendre à Borobudur, je dois monter dans la montagne. Ici, c'est le domaine des rizières en terrasse. Si j'ôte enfin mon anorak, je dois dire qu'en Indonésie, et notamment à Java, je ne rencontre pas de grandes chaleurs telles que j'avais pu en connaître, par exemple, à Managua. La température est plutôt semblable à celle d'Abidjan. À Borobudur, j'ai le loisir de visiter un temple bouddhiste restauré. Son architecture n'a rien de comparable avec celle des temples en bois que j'avais vus au Japon. Les visiteurs asiatiques, que je suppose être indonésiens sont nombreux. Au musée qui jouxte le temple, je peux voir des photos de ce monument, prises au XIXe siècle, avant sa restauration. Le bouddhisme ayant quitté la région depuis longtemps, ce lieu de culte avait été laissé à l'abandon pendant des siècles. Au musée, j'achète un livre écrit en anglais, qui porte sur les villes moyennes de Java. Il va combler mon manque de lecture. Après cette visite, je prends la route de Yogyakarta. Depuis Muntilan, située à une trentaine de kilomètres de cette ville jusqu'à celle-ci, la route est urbanisée, même si, en dehors des agglomérations, les plantes poussent derrière les maisons. Je couche dans un hôtel de Yogyakarta, qui est assez impersonnel.

22 août

Je commence ma journée par visiter Yogyakarta. En visitant sa modique gare, je remarque qu'il y a des trains " bisnes ". À Yogyakarta, il n'y a pas comme, par exemple à Bandung, une flopée de taxis collectifs. En effet, les gens circulent principalement en moto ou en vespa et secondairement en rickshaw, en bus, à vélo et un peu en voiture. Précisons qu'à côté des grandes artères, la multitude de petites rues se prêtent mieux à des moyens de transports légers. À Yogyakarta, pas plus que dans les autres villes, il n'y a pas d'immeubles HLM. Est-ce à cause des tremblements de terre ? Puis, je prends la route de Surakarta. Cette route reste très urbanisée. Elle a de plus la particularité d'être, tout du long, accompagnée par une piste cyclable. Serait-ce l'influence hollandaise ? Cependant, conduire en Indonésie, y compris sur cette piste cyclable, n'est pas de tout repos, vu que les conducteurs ne respectent aucune règle de conduite. En outre, l'influence hollandaise se fait aussi sentir à travers la physionomie d'un certain nombre d'Indonésiens. Si, au sein de cultures, le riz domine toujours, la canne à sucre a fait son apparition.. Tout du long de ma route, j'ai en point de mire le volcan Merapi, qui fume et qui est complètement isolé. Surakarta ressemble beaucoup à Yogyakarta. Au " plaza " (centre commercial), je fais une pause boisson. J'ai alors l'occasion de discuter avec trois jeunes qui parlent encore l'anglais. Ensuite, je reprends la route de l'est, et ce au milieu de champs très plats, remplis de rizières, bref une petite Beauce. Je passe ainsi à Sragen. Dans cette petite ville a lieu une fête costumée organisée par les écoles musulmanes, dont les élèves défilent sur la route pour aller se rassembler au stade. Vers la fin de la journée, avant Ngawi, le paysage devient vallonné, forestier et inhabité. Je m'arrête dans un restaurant, situé à quelques kilomètres avant Ngawi. Ici, je bavarde un certain moment avec la patronne, qui, par ailleurs, me propose de passer la nuit sur un lit de fortune, situé juste devant le restaurant. Dans ce dernier, je bavarde aussi avec un touriste belge ainsi qu'avec un étudiant indonésien. Ces deux hommes vont à Bali. En lisant l'" Indonesian Post ", j'apprends que des étudiants qui ont été condamnés à une peine de prison pour " injure au Président lors de manifestation " viennent d'être libérés, et que le sommet des pays non-alignés qui se réunit à Djakarta réclame une diminution des deux tiers de la dette extérieure des pays les plus pauvres.

23 août

La première partie de ma route est marquée par la culture de la canne à sucre, qui, maintenant, fait jeu égal avec le riz. C'est la saison de récolte de cette culture. Pour faciliter celle-ci, la région, comme certaines à Cuba, est équipée d'un réseau de voies ferrées sur lesquelles circulent des mini-trains, dont certains sont tractés par de minuscules machines à vapeur. Ce réseau, qui mène aux différentes raffineries, couvre l'ensemble des champs. Cependant, une grande partie de la canne est aujourd'hui transportée par camions. Par ailleurs, certaines personnes en transportent sur leur vélo. Il faut voir ce que les Indonésiens sont capables de transporter sur leur bicyclette ! Ils peuvent, par exemple, transporter sur leur porte bagage un tas de sacs de riz qui a un bon mètre de large, un mètre et demi de hauteur et un demi-mètre de long. En outre, le maïs a fait son apparition. De nombreuses routes secondaires se raccordent à la route. En effet, les habitations ne se trouvent pas que le long de cette artère. Depuis la grande plaine que je traverse, je peux voir continuellement en toile de fond des montagnes isolées. J'arrive ainsi à Madium, qui est une ville sans grand intérêt. J'en fais rapidement le tour. Puis, en passant par Caruban et Nganjuk, j'atteins Kediri pour le déjeuner. Depuis que je suis revenu à Java, je constate que les nombreux petits restaurants et nombreuses boutiques qui abondaient le long des routes de Sumatra ont disparu. En effet, à Java, l'agriculture donne suffisamment de travail pour ne pas avoir besoin de s'en créer d'autre dans d'autres secteurs économiques. Pour entrer dans Kediri, je dois emprunter un pont qui enjambe un large cours d'eau et qui est embouteillé par les deux roues. Ce fleuve qui vient de l'extrême sud du pays, traverse ensuite l'île sur toute la largeur pour enfin se jeter dans la mer sur la côte nord. Comme les villes précédentes, Kediri est une ville de commerçants. Dans ces commerces, certaines cohabitations m'étonnent. Par exemple, les machines à coudre et les motos sont vendues dans les mêmes magasins, il en est de même pour les instruments de musique et les articles de sport, on vend des boissons dans les pharmacies. Après avoir déjeuné, je me dirige vers la sortie de la ville pour décalaminer mon vélo-solex dans une station d'essence. En accomplissant cette tâche, je fais connaissance avec une famille qui habite dans les parages. Une fois le travail terminé, ces personnes m'invitent chez elles. J'y passe toute la soirée. Nous mangeons, chantons, dansons, jouons aux échecs. Nous sommes allés aussi nous promener en ville. La mère, Fatma, qui a mon âge, est originaire de Timor-Ouest. Elle est d'une famille arabe originaire du Yémen. Elle me dit que la situation économique de la femme est aujourd'hui bien meilleure que lorsqu'elle était jeune fille à Timor. La fille, Endang, a quitté l'école pour aider sa famille à survivre économiquement. Ainsi, elle travaille à distribuer les journaux chez les particuliers. Intelligente, il est regrettable qu'elle n'ait pu poursuivre ses études. Le fils, partisan du " pouvoir musulman ", s'adonne beaucoup aux loisirs : guitare, karaté chinois, lecture, échec. Dans cette maison, j'ai également droit à la visite d'autres personnes, dont une très jeune et charmante comptable qui parle l'anglais. Elle me dit travailler six jours par semaine, huit heures par jour, mais elle aime son travail. Je dors dans la maison de cette famille, et ce après avoir bu du bon café italien, mangé des crevettes ainsi qu'un plat javanais, composé de boulettes de viande et d'un bouillon de légumes. Dans cette maison, comme dans les autres, on peut voir les lézards circuler en toute tranquillité sur les murs.

24 août

Le matin, je vais à l'hôpital baptiste pour me faire faire une radiographie de l'épaule. Je suis bien pris en charge, notamment par une sympathique et jeune doctoresse. Après examen, ce médecin m'informe que je n'ai pas de fracture, mais elle désire parler aussi d'autres sujets. Elle est de confession baptiste. Elle m'explique que les deux principaux problèmes médicaux en Indonésie concernent les enfants âgés de moins de cinq ans sont les maladies respiratoires et celles liées à la nutrition. Les premières sont dues aux pollutions. Au sujet de l'alimentation, les mères ne donnent pas assez de protéines à manger à leurs progénitures. En effet, elles font la cuisine en fonction de leur mari, qui demande de l'énergie, et non en fonction de leurs enfants. Cependant, j'ai constaté que les mères donnent leur sein à leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ou quatre ans. Retourné à la maison familiale, je dois quitter Kediri en début d'après-midi, et ce en direction de Malang. Au début, je continue de traverser une plaine. Dans cette région, les maisons en bois ont disparu. Elles sont maintenant toutes construites en matériaux durs. À Pare, je passe beaucoup de temps à chercher des rayons à acheter. Une fois ceux-ci trouvés, je répare et répare. Après mon redémarrage, je tombe assez rapidement sur des montagnes que je dois escalader. Je m'arrête sur les hauteurs d'un plateau pour dîner et pour dormir.

25 août

Ma journée de conduite est constituée d'une alternance de montagnes et de plaines. Je commence par la poursuite du plateau. En début de matinée, les femmes amènent à pied à la coopérative le lait qu'elles ont trait de leurs vaches. La présence de ces bêtes, de la forêt de pins et l'aspect des montagnes donnent une atmosphère alpine. Dans cette région, je remarque que toutes les cultures de légumes, notamment de choux, se pratiquent sur de mini-terrasses. Après le passage d'un col, je tombe de manière brutale sur un " gouffre " qui donne sur une plaine. La descente qui y mène offre une vue sur le volcan Arjuna. Au pied de celle-là " j'atterris " à Batu, où les hôtels abondent. Peu après ce bourg débute l'agglomération de Malang, qui, elle, est une grande ville. Je remarque toute une série de maisons bourgeoises. Le centre ville est bien équipé en grands magasins. Dans l'un d'entre eux, j'achète une chemise, car celle que je porte a besoin d'être remplacée. Aussitôt essayé, je garde sur moi le nouvel habit. Ce qui fait sourire la vendeuse. La présence d'universités donne à Malang un caractère intellectuel. On voit un certain nombre de gens lire des journaux. Dans le parc central, je fais connaissance avec un ingénieur du pétrole, qui est en congé pour trois jours à Malang. Il me signale que le gouvernement indonésien subit de multiples pressions visant sa politique pétrolière. Anti-américain, cet Indonésien n'est par pour autant ami des Chinois. Voisin d'un Français, il connaît quelques mots de cette langue. Il me donne ses coordonnés à Djakarta afin que je le recontacte lors de ma venue dans cette ville. En quittant Malang en direction de Jember je mets beaucoup de temps pour quitter la zone semi-urbaine qui s'étale dans la plaine, cette partie contenant des usines. Après Dampit, je monte en montagne. Je suis une route vallonnée et très sinueuse qui longe à flanc de coteaux le volcan Mahameru. Malheureusement celui-ci est pris dans les nuages. Sous un ciel si bas, la route me paraît monotone. Seule la descente sur la plaine, à Pasirian avec de curieux lits de cours d'eau me redonne un intérêt pour cette route. En effet, à cette époque de l'année on a affaire à un torrent qui occupe seulement le fond du lit. Mais la présence de deux étages parallèles au sein du lit laisse supposer que ce cours d'eau à un aspect de fleuve en saison des pluies. Je termine donc ma journée en traversant une nouvelle plaine. Au restaurant, j'ai un accrochage avec la patronne, car elle a changé le prix de mon menu au cours de mon repas. L'intervention d'hommes âgés en sa faveur m'affecte toute la nuit. Je couche à la " belle étoile ".

26 août

En prenant le petit déjeuner-écriture de journal, une très jeune élève d'école, couverte du voile islamique, entre dans le restaurant où je me trouve pour me parler. Parlant un peu l'anglais, elle me demande à la fin de la conversation mon adresse. Ce genre de contact me touche beaucoup. Pour me rendre à Jember, je continue de suivre cette plaine côtière. Le fleuve qui la traverse est transformé en canal afin d'alimenter un réseau d'irrigation dense. Autour de Jember, la culture dominante est celle du tabac. C'est la saison de la récolte : les feuilles sont déposées parterre pour sécher. La population est importante, Jember est une ville sans grand intérêt. Comme dans toute la partie orientale de l'île de Java, je remarque la taille de la mosquée, qui est de construction récente. Ces mosquées sont-elles construites si grandes pour en imposer à Bali, île hindoue, située dans le prolongement de Java ? Dans cette région proche de Bali et des touristes que celle-ci attire, il faut se méfier des commerçants, qui sont de vrais " requins ". Pour atteindre Banyuwangi, je dois contourner le volcan Raung. Ce qui me fait monter en altitude avant de redescendre en plaine. À Banyuwangi, je rencontre de nouveau un marché de bestiaux : bovins, ovins. Pour leur acheminement, les moutons sont transportés sur des motos. Attaché, le mouton est placé sur un plateau, qui est posé sur le porte-bagages. Je me promène sur la plage d'où l'on a un beau panorama sur Bali. Cette île semble très montagneuse. Je termine ma course du jour en allant à Ketapang, qui est le port d'embarquement à destination de Bali. Nombre de camions formant une très longue queue attendent de traverser. Je passe le début de ma soirée à contempler Bali tout en suivant l'embarquement des camions. J'observe les jeunes qui plongent du haut des bateaux dans la mer ou qui, dans l'eau, se laissent pousser par les navires en mouvement C'est au bord de cette mer que j'atteins la partie la plus orientale de mon voyage. Il ne me reste plus qu'à rentrer à Djakarta. Je couche dehors.

27 août

Je prends le petit déjeuner dans le restaurant où j'ai déjà passé la soirée d'hier. Comme je leur avais promis la veille, je prends les serveuses en photo. L'une d'entre en a eu la larme à l'œil. Reparti, je longe la côte orientale en ayant un grand panorama sur le volcan Raung. Cette côte est peu peuplée. Pour atteindre la côte nord, je passe un petit col, situé entre deux autres volcans. Cette région est forestière. En longeant ensuite la côte nord, j'ai toujours en vue les trois volcans précédemment cités, et ce sur une longue distance. Des marais salants s'étalent le long de la mer. Pour obtenir plus rapidement l'évaporation de l'eau, des appareils éjectent celle-ci dans l'air. Au sujet des productions agricoles, le tabac et la canne à sucre dominent le riz. Dans cette région, ces deux premières cultures sont également irriguées. Des rigoles quadrillent les champs. Les trains de canne à sucre sont toujours présents, et le tabac est séché en étant étendu sur des files. Après Situbondo, la montagne rejoint la mer. L'agriculture disparaît donc. Se succèdent une zone touristique puis une zone de pêche. À Palton, je remarque une centrale thermique d'une dimension encore jamais vue par mes propres yeux. C'est ici que la plaine reprend place. À Besuki je rencontre au restaurant un couple. L'homme est professeur d'islam à l'université. Je le fais beaucoup rire. Pour me dire " au revoir ", il me fait le signe que font les Indiens à cet effet : c'est-à-dire un V à l'envers avec ses mains. Je traverse Probolinggo sans m'arrêter. Il s'agit d'une grande ville. Ensuite, je prends la route de l'intérieur en direction du volcan Bromo. Celle-ci monte très fortement. La montagne possède des bourrelets, orientés dans le sens de la descente. Sont-ce les traces d'anciennes coulées de lave ? Je m'arrête à Sukopura pour prendre un bon dîner et pour dormir.

28 août

Je tente de monter jusqu'à Ngadisari, mais la route monte trop fortement. Si bien que je prends le chemin de la côte sans avoir atteint mon but. Je suis ensuite la plaine côtière jusqu'à Surabaya. Je passe ainsi à Pasuruan et à Bangil. Sur la côte nord, on peut dire que l'on traverse de véritables campagnes, c'est-à-dire des zones de cultures sans habitations. Sur cette côte, il fait plus chaud que sur la côte sud. L'agglomération de Surabaya commence loin de son centre. Dans la banlieue, les industries sont nombreuses. Comme nous sommes dimanche, dans le centre ville la vie est concentrée dans les différents " plaza " (centre commercial). Il y a tellement d'affluence qu'il y a la queue même à l'entrée du parking d'un " plaza " réservé aux motos ! Au " plaza " où je prends le café, des jeunes mangent des frites avec un grand plaisir. Quant au cinéma, situé un peu plus loin, il est déserté. Le centre de Surabaya comporte également différents bâtiments d'institutions d'État, de grands hôtels ainsi que des banques, dont certains de leurs locaux sont des mini gratte-ciel. Surabaya est traversé par le même cours d'eau que Kediri, mais le débit de celui-ci n'a pas beaucoup augmenté depuis cette ville du sud. Comme les autres villes indonésiennes, Surabaya comprend très peu de rues munies de trottoirs. Il faut signaler que les Indonésiens marchent très peu en ville. Ils circulent en rickshaw, en taxis collectifs, à moto ou, à Surabaya, en bus. En me promenant à pied ou en mangeant des quartiers d'ananas, achetés aux marchands ambulants, je remarque ces derniers ainsi que des conducteurs de rickshaw jouer aux échecs. Je rencontre un vendeur de posters installé sur le trottoir. L'un de ces posters représentait Soekarno, un autre, Bob Marley. Un troisième était à la gloire de la Révolution iranienne. Le soir, après avoir trouvé un hôtel, où je vois en un coup d'éclair deux Français et où je lave mon corps et mes habits qui en avaient bien besoin, je visite Surabaya " by night ". Au " plaza " du quartier, j'ai la surprise de voir une librairie. En la visitant je suis frappé par l'importance des rayons consacrés à l'islam et à l'informatique. En revanche, il n'y a pas de livre d'histoire. En passant à la gare au moment de l'arrivée d'un train, j'assiste à une certaine scène : les chauffeurs de rickshaw se pressent les uns contre les autres à la sortie de la gare pour tenter de récupérer des voyageurs.

29 août

Je commence ma journée par me promener longuement en vélo-solex et à pied. Dans Surabaya. Je visite le port avec ses industries lourdes. Dans la ville, je constate qu'il n'y a pas de poubelles, mais seulement des dépôts d'ordures qui sont situés en différents points de la ville et sont déblayés par les éboueurs. Ici aussi, l'hygiène publique aurait des progrès à faire ! Par ailleurs, je remarque que, même les quartiers périphériques ont leurs propres marchants ambulants, notamment des commerçants de plats cuisinés. Je quitte Surabaya pour prendre la direction de Semarang. J'ai beaucoup de difficultés pour trouver mon chemin sans emprunter l'autoroute. Et je finis par me perdre. Ainsi, je me retrouve sur une petite route, parallèle à la route désirée. En passant par Muntup et Ngimbang, je traverse l'Indonésie profonde. Visiblement, à cette époque de l'année, cette région souffre de la sécheresse. Puis, pour rejoindre la route prévue, à Babat, je dois traverser un petit massif forestier. Ici, comme dans la montée sur le volcan Bromo, je peux voir des carrières où les ouvriers taillent directement des briques dans la roche. Aujourd'hui, la montagne est déjà très attaquée par cette activité, qui doit donc être ancienne. À partir de Babat, je suis le fleuve Bengawan, qui est bien endigué. Dans cette région, on peut voir de grands champs de tabac. Je passe à Bojonegoro et roule jusqu'à la tombée de la nuit, c'est-à-dire jusqu'à Cepu, où je dîne avec des brochettes et où je couche à côté d'un cimetière. Le succès de mon vélo-solex a son revers de la médaille. En effet, à chaque fois que je suis arrêté, je dois demander aux Indonésiens de ne pas toucher mon vélomoteur. En effet, ils ont la manie de toucher à tout. En outre, sur les routes, combien de motards, au lieu de me doubler, restent derrière moi pour observer mon engin.

30 août

Aujourd'hui, je me sens dans la " dernière ligne droite " menant à Djakarta. La campagne que je traverse est très jaune : les rizières et les canaux d'irrigation sont secs. La montagne, qui sert habituellement de réservoir d'eau, est trop éloignée pour utiliser son eau. Après avoir procédé à une réparation de rayon de roue à Demak, j'arrive à Semarang en début d'après-midi. Avec toutes ses usines, notamment situées sur la route de Djakarta, avec la modestie de ses magasins et malgré la présence, comme dans d'autres villes, de nombreux sièges de banque, Semarang me donne l'impression d'être une ville ouvrière. Le centre ville est en rénovation, les " plazas " sont en construction. À côté des bâtisses modernes, Semarang conserve des monuments coloniaux. Je passe beaucoup de temps à chercher à acheter du lait chocolaté, boisson qu'il me faut pour équilibrer mon alimentation. Je sors de Semarang seulement lorsque la nuit tombe, car la sortie de la ville est très longue. L'agglomération inclut, en effet, des communes comme Kaliwungu et Kendal. Je me couche aussitôt sorti de celle-ci.

31 août

Plus j'avance, plus les choses que je vois me laissent indifférent. Tout ou presque me paraît connu. Les quatre grandes villes que je traverse Pekalongan, Pemalang, Tegal et Brebes sont toutes du pareil au même. Ce sont essentiellement des artères de petits commerces. À noter cependant que l'épicerie de Tegal où j'achète du lait chocolaté possède une machine à coudre pour rendre des services. En ce qui concerne le paysage, la semi-urbanisation domine. Après Kendal je franchis un petit massif. Sur les hauteurs de celui-ci, en étant installé sur le parking d'un " Rumah Makan " (" maison de manger ", un restaurant), je bricole mon vélo-solex. Je travaille à introduire une fibre d'herbe dans le gicleur afin de réduire le débit d'essence pour améliorer la carburation. Ici, un chauffeur routier tient à m'offrir un café. Il parle l'anglais, car sa mère était originaire de Singapour. La route que j'emprunte durant l'après-midi suit, de près ou de loin, la mer. Les terres séparant la mer de la route sont en friche, la végétation est pauvre. Chaque estuaire sert de rade aux marins pêcheurs. En me baignant sur ces très longues plages je n'aperçois personne d'autre se baigner. Je passe ma soirée dans un " Rumah Makan ". Ici, un jeune chômeur vient me parler. Diplômé de fin de " high school ", il me dit avoir travaillé huit mois à l'usine Mercedes de Djakarta à faire du nettoyage. Il travaillait alors soixante heures par semaine. Aujourd'hui, il cherche un autre travail, mais seulement un travail intéressant. Il m'explique qu'il y a en Indonésie beaucoup de chômeurs.. Pour l'instant, il se dit en vacances ici même pour cinq jours. Alors que je me suis couché à côté d'une maison, située non-loin du rivage, les habitants de celle-ci, des ouvriers qui me disent travailler pour la " crown " (l'armée) m'invitent, pour des raisons de sécurité, à dormir à l'intérieur du périmètre dépendant de cette maison. Je me recouche dans une cabane à plancher nettement surélevé. Cette invitation est très sympathique.

1er septembre

En me levant, les ouvriers du centre m'offrent le café. Ne parlant pas l'anglais, ils ne peuvent me dire grand chose avec des mots. Cependant, un certain courant est passé. Ensuite, je reprends la route qui mène à Djakarta. Cirebon, que je traverse, n'a pas plus d'intérêt que les villes précédentes. Je remarque que toutes ces cités de la côte nord ne sont pas situées exactement sur le littoral. Est-ce pour des raisons de sécurité ? Crainte de raz-de-marée ? Sont-ce les terres qui, avec les années, gagnent du terrain sur la mer ? Exception faite du petit volcan que j'aperçois depuis mon point de départ de la journée, le paysage est entièrement plat. Il est de couleur, soit jaune (rizières sèches, broutées par des moutons), soit verte (rizières en activité). En outre, je croise de nombreux petits estuaires. Dans ces campagnes, où les habitations ne sont pas toutes situées le long de la route principale, nombreux sont les rickshaw qui, au départ des voies secondaires, attendent les clients qui débarquent des taxis collectifs. Depuis Semarang, il n'y a plus d'ateliers artisanaux, mais des usines, qui, elles, jalonnent la route. Tel est le cas de cette nouvelle et grande raffinerie située à proximité d'Indramayu. Cette petite ville est la seule qui ait retenu mon attention de la journée. Son jeune centre est constitué d'un jardin bordé par la mosquée et des bâtiments administratifs. Je dis aussi parler de mes difficultés de conduite. En effet, les autocars ne respectent absolument pas les deux-roues. Lorsqu'ils viennent d'en face et doublent un autre véhicule, ils foncent sur leur voie de gauche, si bien que la seule possibilité de survie est de sortir de la chaussée goudronnée. En Indonésie, personne ne respecte le code de la route. Conséquence : la route est jalonnée d'épaves de camions et de bus. Quelle différence avec le Japon ! Après Karawang, je trouve un restaurant de campagne où je passe ma soirée. En sortant, je voulais me coucher à l'entrée d'un bâtiment administratif. Mais un jeune vient me trouver pour m'inviter à dormir chez lui. Il s'agit d'une maison construite en osier, où une vieille femme héberge des jeunes. Je me sens déjà à Djakarta.

2 septembre

J'ai dormi par terre, comme tous les jeunes présents, dans la pièce unique de la maison. Le matin, je prends tout ce monde en photo. Quelle joie pour ces jeunes d'être pris en photo par " l'Australien ". Puis, je " file " sur Djakarta. Je m'arrête à Bekasi pour prendre le petit déjeuner tout en écrivant mon journal. En roulant de bonne heure, je constate que beaucoup de monde attend au bord de la route un taxi collectif ou un bus pour aller au boulot. Que d'usines dans cette très longue entrée dans Djakarta ! C'est dans cette ville que se finit mon périple en vélo-solex. Il a été instructif, mais moins que le précédent, au Venezuela, à cause de langue mais aussi en raison d'un paysage moins varié. À Djakarta, les inégalités sont criantes. Par exemple, une nuit à l'hôtel coûte au minimum l'équivalent de 350 bananes frites achetées à un marchand ambulant.

3 septembre

En fin de matinée, je visite le très intéressant musée national. Je constate alors qu'avant d'être musulmane, l'Indonésie fut hindoue et bouddhiste ; qu'à une certaine époque, on enterrait deux fois les morts : une première fois le corps entier, une seconde fois les seuls os, emmagasinés dans une boîte. J'apprécie la diversité des maisons exposées. Enfin, sur la carte en relief de Java, je peux retrouver mon itinéraire accompli. Durant l'après-midi, je vais voir l'Indonésien que j'ai rencontré à Malang. Que de kilomètres ne faut-il pas parcourir pour passer d'un quartier à l'autre de la capitale ! Chez cet homme, je parle beaucoup, tant avec lui qu'avec sa femme, qui est médecin dans une clinique privée. Ils rêvent l'un et l'autre, d'aller passer des vacances en France avec leur famille. Lui, il me dit qu'il y a davantage de liberté de la presse aujourd'hui qu'à l'époque de Soekarno... Je dîne chez eux, mais seulement avec lui. Comme d'habitude, la femme et les enfants mangent après. Les hôtels étant trop chers pour moi, je couche dehors dans ce quartier. Paisible.

4 septembre

Je passe une bonne partie de ma journée à lire les différents " Indonesian Observers " que j'ai acheté depuis mon retour à Djakarta. Je me reconnecte ainsi au monde. J'apprends qu'une délégation parlementaire japonaise, en visite à Timor-Est est mécontente de la faible liberté de manœuvre que les autorités indonésiennes lui a laissée. J'apprends aussi que les étudiants sont en grève pour obtenir la liberté vestimentaire, y compris le droit pour les femmes de porter le voile islamique. Je passe mon après-midi, ma soirée et ma nuit au TMI-Indah, qui est un parc où sont exposées les différentes sortes de maisons traditionnelles des différentes régions indonésiennes. Comme nous sommes dimanche, de nombreuses familles y passent leur journée. Mais, quelle chaleur accablante ne fait-il pas ! Le soir, alors que je suis en train de changer un rayon de roue de mon vélo-solex, deux fillettes veulent m'aider. Mais leur bonne volonté n'a pas compensé leur maladresse. En effet, en remontant la roue, elles crèvent la chambre à air ! Mais au bout du compte, le vélo-solex sera en état de marche. Ces jeunes filles n'ayant pas d'argent pour rentrer à leur domicile, situé à l'autre extrémité de Djakarta, je leur offre le transport du retour.

5 septembre

Je rencontre aujourd'hui un responsable de l'Association de Défense des Droits de l'Homme, LBH. Il me parle des intimidations que subissent tous les opposants au régime, du racisme anti-chinois, du non-respect du droit de manifestation, ainsi que de la terreur imposée au peuple de Timor Oriental. En l'attendant dans le hall d'entrée, j'ai discuté auparavant avec deux jeunes (un homme et une femme) qui venaient au local de la LBH parce que la maison de leurs parents avait été détruite à coup de bulldozer.

6 septembre

J'ai passé ma seconde nuit consécutive au TMI-Indah. Dans la matinée, je rencontre un militant écologiste très politisé, au local de son organisation. Il me parle de la pollution de l'eau par les pesticides versés dans les rizières. Membre, par ailleurs de l'United Democratic People, il m'informe que certains de ses camarades sont incarcérés sur le simple motif d'adhésion à ce mouvement. C'est pour cette raison que les militants de l'United Democratic People cachent leur appartenance politique derrière des syndicats ouvriers ou agricoles, des organisations écologiques ou féministes. Sauf pour les questions concernant les femmes, ce parti fait alliance avec les mouvements islamistes. J'apprends par la presse que Nelson Mandela se trouve en Indonésie en même temps que moi. Le temps est loin où, à une fête des femmes de l'ANC de Johannesburg, son nom était scandé, alors qu'il était incarcéré dans l'île de Robben Island!

7 septembre

C'est l'avant-dernier jour de mon séjour en Indonésie. Je lis beaucoup. Dans la presse, j'apprends que trois périodiques ont été interdits au printemps dernier et que des ouvriers indonésiens se sont tués en voulant entrer clandestinement en Malaysia. Je retourne à la bibliothèque de la LBH. Du livre que je parcours, je retiens que l'armée avait, dès 1957, assuré la gestion des biens néerlandais, nationalisés à cette date. J'ai envie de rentrer en France. D'ailleurs, en fin d'après-midi, je " mets les voiles " en direction de l'aéroport. Ne pouvant emprunter l'autoroute, je prends des rues et des routes étroites. Vers la fin du chemin, je retrouve les rizières. Pour finir ce trajet, j'emprunte une piste cyclable qui contourne la piste d'atterrissage. Je couche dans l'aéroport.

Jean-François Le Dizès


Remarque
Retrouvez deux autres carnets de voyage de Jean-François Le Dizès (sur l'Iran et Cuba) dans La voix des autres, ainsi que 6 autres textes rassemblés dans un ouvrage, intitulé Globe-trotteur, paru au printemps 2007 aux éditions L'Harmattan.