Voyage en Iran (2004)


retour à l'accueil
Des récits et des hommes

 

12 juillet

Le vendredi 9 juillet, en fin d'après-midi, je vais directement en tramway, du siège de l'ONISEP, mon lieu de travail, à la gare de Grenoble pour prendre le train en direction de l'Iran. À Chambéry, je me dispute avec une employée de la SNCF qui défend coûte que coûte la politique pro-TGV de son entreprise. Dans le TGV qui me mène de Chambéry à Milan, je discute avec une Italienne, professeur de chimie à l'université de Turin. Ensemble, on essaie de comprendre pourquoi la ligne directe Lyon-Milan a été supprimée. En outre, dans la discussion il apparaît que la pensée écologique progresse moins rapidement en Italie qu'en France. On parle aussi de l'évolution des sexes de part et d'autre des Alpes. Selon elle, les femmes se masculinisent. Cependant, elle approuve le fait que les femmes travaillent. Lorsque je lui explique la raison de ma présence dans ce TGV, je suis amené à lui montrer le numéro de " Nouvelle Gauche " que j'ai emmené dans mes bagages. Elle veut recevoir le numéro où paraîtra mon compte-rendu sur l'Iran. Je passe une moitié de ma nuit dans la gare de Vérone et l'autre moitié dans les trains successifs qui me mènent à Mestre. J'apprends à me servir des machines qui nous servent des billets de chemin de fer. Je dois rester longtemps à Mestre, car les trains qui franchissent la frontière entre l'Italie et la Slovénie sont rares. En ce samedi matin, la gare de Mestre connaît une grande affluence. L'Italie de 2004 ne me semble pas avoir bien changé depuis mon dernier voyage dans ce pays. Ma seule surprise est le fait que le train me menant à Ljubljana évite Trieste. Si j'attrape un train direct Ljubljana-Athènes, je constate malgré tout que les liaisons ferroviaires entre les pays qui constituaient la Yougoslavie et leurs voisins sont aujourd'hui désarticulées. C'est ce phénomène qui me fait changer d'itinéraire et me fait passer par la Macédoine et la Grèce plutôt que par la Bulgarie. À Belgrade, je parviens à acheter un supplément de billet en euros pour poursuivre, par le même train, mon voyage jusqu'à Thessalonique. Dans ce train, où je reste pendant plus de 24 heures, je peux apprécier l'évolution des pays traversés. Les douanes aux nouvelles frontières nous font perdre beaucoup de temps. À voir toutes les maisons nouvelles j'en déduit que la reconstruction de ces pays est amorcée. En Macédoine, je remarque particulièrement les gorges du Vardar que le train emprunte et que je n'avais pas vu en vélo-solex lors de mon voyage de 1975. Une Macédonienne vivant à Belgrade me dit que les différences ethniques au sein de l'ex-Yougoslavie ne sont pas complètement aplanies. Un couple, composé d'une Grecque et d'un Américain de Cleveland, ayant vécu successivement aux Etats-Unis et à Thessalonique convient avec moi que les sociétés étasunienne et européenne sont bien différentes. À Thessalonique, après avoir tenté de dormir dans un jardin public situé à proximité de la gare, je déménage pour me coucher devant celle-ci, car les SDF cherchaient à me voler.

13 juillet

Au café où je prends, en guise de petit-déjeuner, de la burik (pâte feuilletée fourrée au fromage) je rencontre trois jeunes touristes français qui voyagent essentiellement en Grèce. Ils prennent, comme moi, le train qui va à Istambul. C'est eux qui m'informent du décalage horaire d'une heure existant entre la France et la Grèce. Ce qui m'évite de rater mon train. Jusqu'à Istambul, je traverse des contrées que j'ai déjà parcourues en vélo-solex en 1990. Depuis cette date, les trains grecs se sont modernisés. La ligne, après avoir traversé la Thrace, région comprise entre la mer Égée et la chaîne des Rhodopes, suit curieusement la frontière gréco-turque en remontant vers le nord. Dans cette région, toutes les maisons sont équipées de capteurs solaires. Arrivés à une certaine latitude, les voyageurs à destination d'Istambul descendent du train pour passer la douane grecque pour ensuite monter dans un autre train qui prend la direction de l'est. À ce poste de douane ainsi qu'à celui de la Turquie, les douaniers ramassent tous les passeports pour les regarder de près. Cela nous donne l'occasion de nous restaurer. Ainsi, je regoûte aux aïran (yaourt salé turc). Je bavarde de nouveau avec les jeunes Français. Avec l'un d'entre eux, nous échangeons nos points de vue sur l'Indonésie. Le train qui nous mène à Istambul s'arrête fréquemment dans des bleds. Si bien que nous n'arrivons à " Byzance " qu'à 22 heures. Le trajet Thessalonique-Istambul a duré 14h30. On ne me reprendra pas à prendre un train turc. Du côté turc, le train traverse des campagnes constituées de grandes cultures de tournesol. À proximité des rivières s'étendent des rizières. Curieusement, une foule de cigognes y stationne. Depuis mon dernier passage, en 1990, l'agriculture me paraît plus concentré et plus moderne. À Istambul, malgré l'heure à laquelle j'arrive, je parviens facilement à changer des euros contre des liras turcs. L'opération se déroule dans un hôtel. Ici, l'hôtelier m'explique très bien les transports en commun (tramway et métro) que je dois emprunter pour me rendre à la gare routière. Tout neufs, ces transports sont modernes mais chers pour les Turcs. À cette gare, qui est également neuve, je trouve un bus qui m'emmène de nuit à Ankara.

14 juillet

Je passe toute ma matinée et le début de mon après-midi dans la gare routière d'Ankara à attendre le départ de mon car pour Agri. Dans ce car, mon voisin est un jeune Turc qui a vécu en France mais qui a été victime de la double peine. Nous discutons beaucoup, nous commentons le paysage. Je constate que, depuis 1990, Ankara et les petites villes suivantes se sont beaucoup agrandies. Erden, mon voisin, m'explique que la guerre au Kurdistan a provoqué un important exode rural. Il me confirme que des villages kurdes entiers ont été détruits. Si les barrages routiers des militaires ont disparu, c'est, m'explique-t-il, parce que le gouvernement veut prouver que ce sont les civils et non les militaires qui sont maîtres du pays. Aujourd'hui, il n'est plus interdit de parler kurde à l'école. Erden connaît beaucoup de gens qui ont participé à la guérilla kurde. Il en connaissait aussi beaucoup d'autres qui ont été tués par l'armée turque. Dans la région de Diyarbakir, les organisations kurdes sont en relation avec celles d'Irak. La famille d'Erden vit à Kars. Son père est agriculteur. Contrairement à d'autres familles qui ont une bonne dizaine d'enfants, la sienne n'a que cinq enfants, et tous les cinq sont allés à l'école. En revanche, il connaît de nombreuses personnes de son âge qui n'y sont jamais allé. Dans son pays, la seule manière pour se faire soigner est de se rendre à l'hôpital qui est payant. Contrairement à 1990, la route qui au départ est une autoroute, est jalonnée par des stations d'essence jumelées avec des restaurants modernes. À celle où nous nous arrêtons, je paye à Erden et à moi-même de nombreuses glaces. Entre le marchand de glace et moi, un certain courant passe. Dans le car, le personnel nous distribue souvent des boissons (thé, eau, coca-cola) et nous propose des crèmes pour nos mains.

15 juillet

J'ai passé toute la nuit dans le car Ankara-Aggri en compagnie d'Erden. Le matin notre car suit la portion de route Erzurum-Agri que j'avais empruntée en vélo-solex en 1990. Je reconnais les montagnes. Le pays est resté toujours aussi pauvre. La modernité d'Istambul est très lointaine. Les paysans continuent de confectionner des produits énergétiques à partir des sels de leurs bestiaux. Les maisons sont petites et misérables : murs en torchis, toit de chaumes. Cependant, elles sont équipées d'antennes paraboliques. On fauche à la faux, les charrettes à chevaux sont toujours de service. À la gare routière d'Agri, nous sommes accueillis par des cireurs de chaussures. Ici, comme un peu plus loin, à Dogubayazit, j'ai la chance de trouver un car qui m'assure la correspondance sans attente. J'atteins ainsi la frontière irano-turc à Gürbulak. Toute cette région frontalière est dominée par le mont Ararat qui culmine à 5 165 mètres d'altitude et qui sert de frontière entre la Turquie et l'Arménie. Si, au niveau administratif, le passage de la frontière se fait sans problème, je dois faire la queue pendant une heure pour faire tamponner mon passeport. La cohue provoque des engueulades entre passagers. Je constate que la banque iranienne, où je change mes euros en rials, refuse les liras, que je change alors " au noir ". À défaut de moyens de transport, je descends du poste frontière au premier village, Bazargan, à pied en ayant vue sur le mont Ararat, situé de l'autre du col frontière. Dans ce village, les gens m'expliquent que le seul moyen de transport possible pour continuer mon chemin est le taxi. J'en emprunte un qui me mène à la gare routière de Maku. Ici, autoritairement le chauffeur de mon taxi voulait m'imposer une compagnie précise de bus. Une telle attitude fait réagir les gens de la gare qui le remettent à sa place. Je trouve un bus qui m'emmène à Tabriz. Grosso modo, la région est montagneuse. Elle comprend de larges plateaux habités. Au fil des kilomètres la montagne, par rapport au plateau, s'abaisse. De couleur rougeâtre, elle est plissée et craquelée. Elle est donc très belle. Dans le bus, je parle ardemment avec des étudiants. Je commence avec des hommes. L'un d'entre eux, qui est aussi professeur d'anglais dans le privé, me dit qu'il apprécie la position de la France à l'égard du problème irakien. Un autre m'explique que si les cours d'université sont mixtes, dans la salle les deux sexes sont bien séparés l'un de l'autre. Les disciplines techniques sont enseignées en langue anglaise. Ensuite, les deux jeunes filles se trouvant juste devant nous et portant le tchador se mettent à converser avec les jeunes Iraniens, puis avec moi. Mon contact avec Ati, l'une de ces deux étudiantes, est excellent. Comme elle me demande si je préfère les Iraniennes aux Françaises, j'ai l'occasion de lui dire que l'habit ne fait pas la femme. Avant de se quitter à l'arrivée à Tabriz, l'un des étudiants a voulu que nous échangions nos adresses e-mail. Les séparations sont chaleureuses et je peux alors leur dire un mot persan que j'ai appris dans le bus : " odalafaisse " (au revoir). Alors que les jeunes voulaient me mettre dans un taxi me menant à un hôtel, j'ai préféré suivre à pied le chemin du centre ville qu'ils m'ont indiqué. Après une heure de marche, je trouve un hôtel à ma convenance. En cours de route, je m'arrête dans une pâtisserie pour prendre un entremet constitué de glace à la crème et de filaments de noix de coco. Ce qui me donne l'occasion de parler avec deux hommes. Les Iraniens semblent avoir le contact facile.

16 juillet

Je consacre ma journée à l'achat d'une moto et à la visite de Tabriz. C'est en cherchant, dans le quartier de mon hôtel, un café, que je tombe sur un groupe de marchands de motos. Je choisis le plus petit modèle existant. C'est-à-dire une 75 cm3. Je la paye la bagatelle de 2 500 000 rials, soit l'équivalent de 237 euros. Pour procéder à cet achat, je dois changer mes Euros. Or, les banques ne changent pas. Au syndicat d'initiative, la personne qui m'accueille et qui, entre autres, parle le français, m'emmène dans un bureau de change difficile à trouver. Curieusement, ce bureau de change émet des travellers cheques. L'employé du syndicat d'initiative me donne des conseils pour l'achat de ma moto. Je me promène beaucoup dans les avenues de Tabriz. Je me rends au musée d'Azerbaïdjan pour acheter des cartes postales. La jeune femme qui fait fonction d'interprète me paraît tout aussi dégourdie que celles que j'ai rencontrées hier dans le car. Je remarque la présence de nombreuses librairies. De même, les kiosques de journaux vendent un grand nombre de titres. Malheureusement, tous ces écrits sont en caractères persans. Contrairement à ce que m'avait dit Myriem, la copine iranienne de Grenoble, je ne trouve pas de journaux en langue anglaise. Ne pouvoir lire les publications locales me frustre. Je me promène longuement au " bazar ". Il s'agit de galeries anciennes constituées de boutiques. On y vend notamment des substances sucrées qui, me dit-on, n'est pas du sucre. Aux rayons des fruits secs, on trouve des toutas, des engis et des Aloutsé, denrées que je découvre. Pour m'alimenter, je découvre les laits aux bananes confectionnés sur place à l'aide de mixeurs. J'en " fais une cure ". Je passe la fin de ma journée dans ma chambre en lisant mon livre sur l'histoire de l'Iran au XXe siècle et surtout à me préparer psychologiquement à mon véritable départ, celui en moto.

17 juillet

Avant de partir en moto, je vomis la savarine que j'ai administrée, comme tous les matins, en prévention du paludisme. Pour quitter Tabriz, je rencontre des difficultés pour trouver mon chemin afin de prendre la direction du lac d'Orumiyeh. Sinon, je m'adapte bien à la conduite de ma moto. Au début, je suis la même route que j'ai empruntée avant-hier en car mais en sens inverse. Ensuite, à Sufiyan je bifurque pour prendre la direction de Salmas, c'est-à-dire celle de l'ouest. Globalement, le paysage est montagneux et désertique. Entre les montagnes et le lac d'Orumiyeh qui est sans sortie s'étend une zone à pente légère où s'étendent des oasis. Tous les oueds qui descendent de la montagne jusqu'au lac d'Orumiyeh sont, en cette saison, " à sec ". Seules les rigoles d'irrigation, très nombreuses, sont fournies en eau. Selon mon livre, elles sont alimentées par les nappes phréatiques. En dehors de ces oasis, le paysage est steppique et pâturé par des troupeaux de moutons. Les maisons et les murs sont, soit en torchis, soit en briques de couleur crème. Nombre de ces murs en terre séparant les parcelles de terres tombent en ruine. Le lac d'Orumiyeh n'étant pas à son top niveau, il laisse des terres émergées recouvertes de sel. Mes contacts de la journée ont été bons. À un barrage à la sortie de Tabriz, un policier m'arrête pour vérification de papiers. Son collègue parlant l'anglais me propose un repas ! À Sufiyan, un pâtissier m'offre un gâteau à base de noix de coco. Ce dernier étant de qualité, j'en achète un demi-kilo. À chaque fois que je m'arrête pour " boire un coup ", c'est l'occasion de discussions. Les hommes me posent beaucoup de questions, toujours les mêmes. Au bar de Salmas, la personne qui fait beaucoup d'efforts pour parler l'anglais me dit que sa langue maternelle n'est pas le persan mais l'azéri et que celle du barman est le kurde. Eh oui, depuis mon entrée en Iran, je suis en Azerbaïdjan. Cet Azéri me dit avec passion sa considération pour Chirac et Schroeder et sa répugnance envers Bush et Blair. La chaleur m'a obligé de m'arrêter entre 14 heures et 16 heures. J'ai fait mon arrêt-repas dans le parc de l'Université Islamique de Shabestar. Ici, en ce vendredi, jour de congé en Iran, les familles viennent se reposer : les femmes " papotent " entre elles pendant que les hommes font la sieste. En fin de journée, après avoir quitté Salmas, je roule jusqu'à la tombée de la nuit en prenant la direction d'Orumiyeh, c'est-à-dire vers le sud. Pour passer la nuit, je me couche dehors. La fin de la journée ainsi que la nuit sont fraîches.

18 juillet

Dans la matinée, je termine la route qui mène à Orumiyeh. Dans la bicoque de campagne où je prends un petit déjeuner (œuf sur le plat et thé) tout en écrivant mon journal, l'enfant qui me sert ne cesse de me poser des questions. À l'approche d'Orumiyeh, la campagne est bien peuplée. Au loin, apparaissent des montagnes tachetées de névés. À Orumiyeh, j'ai toutes les peines du monde à trouver le bureau de poste. Comme dans les villes nigérianes, il est situé à la périphérie de la cité. Je rencontre des difficultés pour me faire aider, car rares sont les personnes qui parlent l'anglais. Après avoir fait le plein de timbres, dans les locaux de la poste, je rencontre un professeur d'anglais qui parle le français. Il m'invite à venir chez lui en taxi. Je fais ainsi connaissance avec sa femme et ses deux filles. Nous prenons les repas tous ensemble. Ce n'est pas comme en Algérie où les femmes sont servies dans une pièce séparée après que les hommes aient fini de manger. Je discute beaucoup avec le père et la fille aînée qui est étudiante en chimie. Celle-ci veut faire une thèse pour devenir ingénieur dans l'industrie. La profession qu'elle vise suppose qu'elle ne se marie pas. Très croyante en Dieu, fervente musulmane, elle me parle du mouvement des intellectuels iraniens. Grosso modo, celui-ci revendique l'égalité, la fraternité et la liberté. Le père, Hooshmand m'explique qu'à cause des difficultés d'embauche que rencontrent les diplômés, une crise de motivation s'est instaurée dans les lycées. Les classes de ces établissements, qui ne sont pas mixtes, ont des effectifs d'environ 40 élèves. La retraite des enseignants est octroyée dès l'échéance de 30 ans d'exercice. Si Hooshmand, avec les cours supplémentaires qu'il donne dans un institut privé, arrive à faire vivre sa famille convenablement, ce n'est pas le cas de tous les enseignants. Pour remédier à leurs problèmes financiers, certains d'entre eux exercent deux ou trois métiers : par exemple, chauffeur de taxi. En outre, Hooshmand m'informe que la contraception est autorisée en Iran. À trois, nous discutons beaucoup de la question religieuse. Ensuite, nous allons à l'institut où Hooshmand enseigne. Pendant qu'il donne ses cours, je discute avec des professeurs hommes ainsi qu'avec des élèves femmes. Une de ces dernières m'apprend qu'au concours d'entrée aux études de dentiste la connaissance de la langue anglaise a de l'importante. Ces jeunes filles reconnaissent qu'à la campagne les femmes sont cloîtrées chez elles. Nous rentrons chez Hooshmand avec ma moto. Alors qu'il est friand de littérature française, Hooshmand ne veut pas que je lui envoie de compte rendu de voyage, car, me dit-il, le courrier est ouvert par la police. Il craint des représailles. En outre, il cherche à éviter que ses voisins sachent qu'il a reçu un étranger. À la maison, comme à l'institut, on ne cesse de me servir à boire et à manger. En guise de retour, je fais rire et questionne toutes ces personnes que j'ai ainsi rencontrées.

19 juillet

Après avoir passé la nuit dans la famille d'Hooshmand et pris le petit déjeuner avec lui, je reprends la route en direction du sud. Une fois de plus je rencontre des difficultés pour trouver la bonne route. En son début, celle-ci continue de longer de loin ou de près le lac d'Orumiyeh. À un moment je m'arrête pour aller me promener à pied au bord de celui-ci. Je m'enfonce alors dans la terre, qui est inondable. La mise en valeur du territoire change. L'ensemble des terres basses et moyennes sont cultivées. Sur les moyennes poussent du blé et les plus basses sont couvertes d'arbres fruitiers. L'irrigation prend de l'ampleur : les canaux se substituent aux rigoles. Les montagnes sont plus arrondies et moins plissées qu'avant. C'est dans ce paysage que se situe la petite ville de Mahabad, où je fais la pause du midi. Mahabad est une ville de petits commerces. J'y prends mon déjeuner. Au menu : œufs et tomates cuits avec oignon cru et galette, ainsi que du jus de melon en guise de dessert. Je laisse passer la chaleur en m'attardant au parc de Mahabad. D'autres hommes y font, eux aussi la sieste. Une fois la chaleur passée, je reprends la route sous un temps qui change. En effet, pour la première fois depuis mon entrée en Iran, des nuages apparaissent. La route que je suis est très vallonnée. Les champs, plus ou moins en pente, sont bien cultivés de blé. Comme c'est la saison de la moisson, de modernes moissonneuses-batteuses les parcourent. Sur les terres les plus basses, donc irriguées, on peut voir aussi des cultures de betteraves à sucre. En outre, de petits troupeaux de bovins paissent ici ou là. C'est dans cet environnement que j'arrive à Bucan, qui, à ma grande surprise, est une grande ville : plus de 200 000 habitants, me dira-t-on. Mon adoption par cette ville est progressive. Cela commence avec des non-anglophones qui m'invitent à boire un verre d'eau à leur table. Puis, vient en renfort un jeune sachant quelques mots d'anglais. Celui-ci me dit que tous les enfants de Bucan sont scolarisés. Il finit par me proposer de rencontrer un professeur d'anglais. D'accord avec sa proposition, je le suis en moto. Entre temps, un autre homme m'offre un jus de raisin. À l'arrivée, l'enseignant me propose d'intervenir dans son cours. Ainsi, je dialogue avec lui et ses élèves, qui sont tous des jeunes hommes. On me pose beaucoup de questions au sujet de mes voyages. À la sortie, beaucoup d'élèves me demandent un autographe. Prenant ensuite une glace dans une pâtisserie voisine de l'institut des langues, je retrouve le professeur. Nous discutons alors de la question kurde, car nous sommes en pays kurde. La langue kurde est interdite à l'école. Depuis quelques temps, il en est de même pour la publication de la littérature kurde. Tous mes interlocuteurs sont très sensibles vis-à-vis de ce problème. À cause de la répression, l'organisation locale d'un mouvement kurde, me disent-ils, est impossible. Les organisateurs de ce mouvement sont réfugiés à l'étranger. Il y a une dizaine d'années, l'un d'entre eux a été assassiné à Vienne, en Autriche. Il existe une coordination des mouvements kurdes présents dans les quatre pays concernés : Irak, Turquie, Syrie et Iran. En outre, le professeur d'anglais, qui enseigne à l'université de Bucan, me dit, qu'en dix ans, la condition féminine a beaucoup évolué. Enfin, s'il n'y a pas de coopération entre les différents pays de la région, c'est parce que le gouvernement iranien veut conserver son près carré. Ensuite, le professeur m'emmène passer la soirée à une cérémonie de mariage. Cette fête débute par un bref repas pris deux à deux sur un plateau posé au sol. Elle se poursuit par des danses collectives. Nous sommes alors plusieurs centaines de personnes réunies dans une grande cour. Contrairement à ce qui se produit dans d'autres pays musulmans pour une telle fête, les hommes et les femmes sont réunis en un même lieu. La plupart des femmes qui sont présentes et qui dansent ont la tête entièrement découverte. C'est la tradition kurde pour de telle fête. Ce qui, paraît-il, déplait fortement aux mollahs. Si la plupart des hommes sont en costume occidental, certains ont choisi la tenue kurde : pantalon à jambes très larges. Le père du nouvel époux a tenu à m'embarquer dans la danse collective qui consiste en une marche à petits pas de côté autour du cirque en tenant la main de ses deux voisins. En bavardant avec le professeur d'anglais, j'apprends que l'Iran possède des chaînes de montage d'automobiles et de motos. À la fin de cette très riche journée, le " prof " et ses acolytes me déposent avec ma moto dans un hôtel ; et ce à 0h30 !

20 juillet

Durant toute la journée, je suis un plateau bossé. Parfois, la route emprunte des vallées. Les rivières qui suivent celles-ci ont un faible débit. Les terres restent cultivées de céréales. Cependant, dans cette région, les parcelles sont plus petites et la moisson se fait à la faux et même à la faucille. L'habitat est groupé dans des villages. Durant la journée, je traverse deux villes, Saqqaz et Divan Darreh. En cours de route, je tombe en panne d'essence. Je cherche alors à être pris en taxi ou en car pour me rendre avec mon jerricane à la station d'essence la plus proche, mais personne ne s'arrête. Je vais donc jusqu'à Divan Darreh à pied ou en roue libre. Sur cette route qui me mène le soir à Sanandaj, je fais des arrêts dans un restaurant et dans des bars isolés où personne ne parle l'anglais. Cependant, au bout de quelques minutes d'observation, un certain courant passe entre les gens, tous de sexe " fort ", et moi. En outre, sur la route, certains très jeunes bergers me font signe. Sanandaj est une grande ville. Je reste dans son centre de 18h30 à 21h. Il y a un monde fou dans les rues. Ce qui me pose problème pour circuler à pied avec mon sac. À l'heure où je quitte ce centre, tous les commerces sont encore ouverts et les vendeurs de trottoir sont également nombreux. Je remarque, parmi les formels l'importance des pâtisseries-" cafés " et chez les informels le nombre de marchands de fruits, qui sont posés sur brouette. À Sanandaj, il n'y a aucun moyen de transport public. Les gens dépourvus de véhicule personnel prennent alors le taxi. Enfin, je remarque sur l'entrée de quelques commerces la mention en gros caractères du site internet du mouvement kurde. Comme je ne trouve pas de chambre d'hôtel à prix non prohibitif, je vais me coucher à la sortie de la ville.

21 juillet

Je voulais commencer ma journée par la visite du musée kurde, mais il est fermé. Je suis alors accueilli par trois employés du musée : une femme et deux hommes. À quatre, nous avons ainsi pendant une heure une sympathique et intéressante discussion. Naturellement, on nous a servi le thé avec des pâtisseries. Selon mes interlocuteurs, la condition de la femme a beaucoup changé ces dernières années. Les femmes d'aujourd'hui ne sont plus comme celles qui ont fait la Révolution islamique. En effet, après celle-ci, les femmes avaient l'obligation d'être beaucoup plus emmitouflées que maintenant dans leur tchador. Selon Shady, ma seule interlocutrice celles qui manifestaient voilées durant cette révolution suivaient des ordres des dirigeants religieux. Shady, qui a comme enfant deux filles, n'en veut pas plus, et ce au grand dame de ses beaux-parents qui voudraient qu'elle ait au moins un fils. Comme nous sommes en période de vacances, elle fait garder ses enfants par sa mère. En Iran, il existe des crèches depuis une trentaine d'années. Pour obtenir des contraceptifs, il suffit de consulter un médecin. Pour encourager à la limitation des naissances, le gouvernement a procédé à des campagnes télévisuelles. La polygamie est toujours vivante. Shady me dit que si son mari prenait une seconde femme elle " lui arracherait les yeux ". Si elle consacre du temps à cuisiner de bons repas pour son mari, me dit-elle, c'est parce qu'elle l'aime. Un de mes interlocuteurs dont la femme ne travaille pas exerce le soir un second boulot qui est dans le commerce. Le mari de Shady, qui est ingénieur, travaille dans deux entreprises. Je constate que les Iraniens travaillent beaucoup. Je les vois rarement jouer. Pas même les enfants qui, en période de vacances, aident leurs parents dans leur travail. On ne les voit pas jouer au football dans la rue. Il n'y a pas de café pour passer le temps. Dans les pâtisseries ou restaurants, on part aussitôt après avoir consommé. Mes vis-à-vis me disent que les syndicats sont interdits. Si les salaires féminins sont moindres que ceux des hommes c'est, m'explique Shady, parce que l'Iran est gouverné par les hommes. Pour elle, la France est un pays de rêve. Archéologue de formation elle me questionne sur le Louvre. Shady m'offre trois séries de cartes postales du musée kurde. Après les adieux, qui ne se sont pas faits sans avoir échangé nos adresses e-mails, j'enfourche de nouveau ma moto pour poursuivre ma route en direction du sud-est. Je vise Hamadan. Je commence par escalader un col qui donne sur un large plateau. Les cultures de ce dernier donnent lieu à des couleurs jaune du blé et verte du coton. Ici, on renoue avec les techniques modernes d'exploitation. L'irrigation du coton se fait par arrosage. Grâce à l'altitude, la chaleur est aujourd'hui supportable et me permet d'éviter de faire la sieste. A restaurant " routier " où je déjeune avec des brochettes de viande ou de tomates, j'ai l'occasion de discuter avec un travailleur de la santé. Il me dit que les seules assurances maladies existant en Iran sont privées. Il veut me payer mon repas, mais je refuse. Hamadan est une ville bâtie à partir d'une place circulaire, " Imam Khomeyni square " d'où rayonnent des artères bien achalandées en commerces. Entre ces artères, on trouve des ruelles, des ruines et des maisons-taudis. J'ai toujours autant de difficultés pour conduire en ville à cause des piétons qui traversent n'importe où. À l'hôtel, j'apprends dans l'" Iran Daily " qu'à Téhéran, 150 enseignants ont manifesté contre l'arrestation de deux membres de l'Association des Professeurs, récemment créée. Les manifestants réclamaient aussi une augmentation de leur niveau de vie.

22 juillet

Je continue la route en direction du sud-est en traversant les plateaux. Le paysage ne change guère. Si, pour le transport de matériaux agricoles, les tracteurs sont prépondérants, il reste des charrettes tractées par des ânes. Les quelques nomades que je vois emploient également cet animal dans leurs voyages. Ma journée est assez terne : je n'ai aucun contact avec les gens. Beaucoup de personnes m'ignorent. Est-ce par complexe ? par peur de l'étranger ? par défaut de langue commune avec moi ? Même, au " restaurant " de campagne où je déjeune, je n'ai aucun contact. Le soir, à Arak il en sera de même, sauf avec les deux barmans qui me servent une bière non alcoolisée. Dans le restaurant, je lis en détail l'"Iran Daily ". J'apprends que les députés iraniens proposent de mesurer le prix du pétrole en euros et non plus en dollars. Les régions iranienne du Khorason et autrichienne du Burgenland vont coopérer en matière de biotechnologie, d'éducation, d'agriculture, de chemin de fer et d'énergie éolienne. Un laboratoire du Khuzistan est en train d'évaluer la pollution que provoqueraient les six projets pétrochimiques de cette région. Enfin, lire l'article consacré à la vie de Gabriela Mistral me rappelle mon voyage au Chili de 1999. Quelques dizaines de kilomètres avant Arak, je passe devant un complexe pétrochimique. Une ville nouvelle a été construite quelques kilomètres en dé ça. De la zone industrielle démarre une voie ferrée. Parmi ces dernières que j'ai vues jusqu'à présent, c'est la première qui me paraît usitée. Arak est la plus grande ville que je visite depuis Tabriz. Elle possède de grosses industries, notamment d'aluminium. La ville contient des cités HLM ainsi que des " favelas " qui grimpent à flanc de coteaux des montagnes. À Arak, comme dans les villes vues précédemment, les automobiles n'ont pas le droit de stationner dans les rues. Elles doivent le faire dans des cours payantes. C'est un peu comme au Japon. Le soir, je fais une cure de boissons qui sont un mélange, confectionné au mixeur, de lait et de fruits secs locaux semblables aux noisettes. Ce soir encore, beaucoup de monde se promène dans la ville. Une exposition-vente de livres se déroule sous mini-chapiteau. Je vais passer la nuit à la sortie de la ville, en face d'un petit jardin public situé au centre d'une place circulaire et où des familles viennent passer leur soirée.

23 juillet

Aujourd'hui, je fais une grande étape : Arak-Esfahan : 300 kilomètres. Le paysage change une première fois dans la région de Golpayegan. Le plateau situé autour de cette petite ville est très cultivé et densément peuplé. Ensuite, après le passage d'un col, je tombe sur un immense plateau laissé à l'état de steppe, où la seule activité est, comme en Patagonie argentine, l'élevage ovin. Des montagnes, sous forme de chaîne, délimitent ce plateau. D'autres sont de simples sommets isolés au milieu de celui-ci. Des cyclones s'élèvent au-dessus du sol. Ce paysage se prolonge jusqu'à Esfahan, même si quelques oasis rompent la monotonie : Maymeh, Morcheh Khort. Dans cette région, comme dans d'autres, une des activités économiques notables est celle de l'exploitation des carrières. Combien de camions transportant d'énormes blocks rocheux ne crois-je pas ! En lisant toutes les indications routières chiffrées, j'apprends les chiffres persans. Dans la matinée, je trouve un petit restaurant de campagne où je prends un petit déjeuner : œufs sur le plat avec du thé. J'y rencontre trois personnes : une servante bien dégourdie, un serveur très bavard et un chauffeur-routier. Ces deux hommes n'aiment pas le nouveau " Guide " de la Révolution, Khamenei, car son régime impose trop d'interdits au sujet des femmes, de l'alcool, de la drogue… Ils se moquent de son turban. En revanche, ils apprécient le Président Khatami. Au restaurant du midi, j'ai aussi un bon contact avec le restaurateur. Comme à chaque déjeuner, j'ai droit à ma portion d'oignon cru dont le goût me reste à la bouche toute l'après-midi. L'arrivée sur Esfahan, qui est une grande ville de plus d'un million d'habitants, se fait par autoroute.. Ce qui m'oblige d'augmenter ma vitesse de 40 à 60 km/h. À Esfahan, je rencontre des difficultés pour loger à l'hôtel, car ceux-ci sont complets. Je finis par trouver un dortoir dans l'un d'entre eux.

24 juillet

Mon hôtel est rempli de touristes étrangers. J'échange mon point de vue sur l'Iran avec des touristes français, hongrois et allemand. C'est pour moi l'occasion de retrouver des semblables. Entre Français, nous tombons d'accord pour dire que l'information donnée en France sur les femmes iraniennes est inexacte. En me promenant dans Esfahan, j'apprécie le large mais très peu profond cours d'eau qui traverse la ville. Pour le traverser, à l'aller j'emprunte le vieux pont qui, réservé aux piétons, est de style typiquement iranien ancien. Au retour, comme de nombreux Iraniens, je la traverse à gaie. Ce cours d'eau finira sa course dans un lac sans sortie. À Esfahan, je remarque aussi l'immense parc qui est parallèle à la principale artère commerciale qui le jouxte. En ce vendredi, il y a beaucoup de monde qui s'y divertissent. Par exemple, des pères tirent des buts à leur fils. L'artère commerciale en question possède de nombreux petits magasins très propres. Pour la première fois, je rencontre un libre-service en Iran. En revanche, je ne vois ni grand magasin ni grande surface. Après une bonne demi-journée de repos de conduite, je m'engage dans la montagne. Ayant des difficultés pour trouver mon chemin, je m'adresse à un commerçant qui en contacte deux autres pour donner une réponse à mon problème. La sortie d'Esfahan est longue. Elle donne sur la montagne. Toute la partie comprise entre cette ville et la montagne est occupée par des rizières qui doivent leur existence aux eaux provenant de la chaîne. Cette région possède aussi des industries, notamment métallurgiques. Les plateaux et larges vallées compris entre les montagnes avoisinant les 2 000 mètres d'altitude sont très bien mis en valeur grâce à un efficient système d'irrigation. Ils sont très peuplés. On y trouve des petites villes telles Zarrin Shar et Farroch Shar. Cette dernière a même une université. Les cultures sont variées : notamment du blé et des arbres fruitiers dont beaucoup de vignes. De temps en temps, je passe des cols. Vers la fin de la journée, j'ai en panorama le Kalur, montagne massive qui culmine à 4 298 mètres et qui est par endroits couverte par quelques névés. Je pénètre ainsi la partie la plus élevée de la chaîne des Zagros. En m'égarant au sud de ce sommet, je tombe sur une zone steppique broutée par des moutons et dont les parties inférieures sont occupées par de petits lacs dépourvus de sortie. Alors que je m'apprête à me coucher à côté d'une usine complètement isolée, les gardiens de celle-ci me font rentrer dans leurs locaux afin de passer la soirée ensemble. Beaucoup d'autres travailleurs de cette usine viennent me rendre visite. Les contacts sont chaleureux. Il s'agit d'une usine autrichienne de levure. La matière première utilisée est la mélasse de canne à sucre qui provient du Khusistan voisin. L'usine fonctionne 24 heures sur 24 en deux équipes de 12 heures chacune. Les ingénieurs de cette usine me disent que dans les autres usines iraniennes fonctionnant en continue, les équipes sont au nombre de trois et non de deux. Je leur dis alors qu'il faudrait créer un syndicat. Ce qui les fait rire. Je couche à la sortie de l'usine sous la protection des gardiens.

25 juillet

Réveillé très tôt par un des gardiens qui me dit de me lever, je reprends dans le froid le chemin de la veille au soir mais en sens inverse. Je passe par un village, Hamzeh Ali qui n'est constitué quasiment que de tentes. Je m'arrête dans un petit restaurant du bourg de Bodalji pour prendre un copieux petit déjeuner, écrire mon journal et me réchauffer. Le restaurateur est très curieux à mon égard. Durant toute la journée, en me dirigeant vers le sud je traverse des régions montagneuses. Souvent, je paysage est dominé par de lointains hauts sommets tachetés de névés qui avoisinent les 4 000 mètres d'altitude. Alors que jusqu'ici la montagne était déserte, les arbres apparaissent. Par endroits, je suis des vallées qui sont souvent cultivées avec du riz. Comme aux Philippines, les rizières sont en terrasses. Au restaurant où je m'arrête manger des brochettes, l'adolescent qui me sert se lie de tendresse à moi. Au moment de payer il s'applique à me dire en anglais le montant de la note. Dans un autre lieu, un commerçant à qui j'achetais une " fanta " voulait me l'offrir, mais j'ai tenu à la payer. J'arrive le soir à Yasuj, ville moyenne où les seuls hôtels sont de luxe. Ce qui m'oblige à coucher à la belle étoile bien qu'un professeur d'anglais insistât, mais trop à mon goût, pour que je vienne loger chez lui. Dans un lieu de dégustation de jus de fruit de Yasuj, je vois pour la première fois un endroit spécial pour femmes qui est séparé du reste par un rideau. Yasuj est une ville de commerces. Tard dans la soirée, il y a encore beaucoup de monde dehors, tant dans les rues commerciales que dans les parcs. Certaines personnes plantent même leur tente dans ceux-ci pour y passer la nuit. J'entreprends dans ces parcs la lecture de mon livre " L'Iran au XXe siècle ". J'apprends notamment que le nomadisme a une place conséquente en Iran.

26 juillet

Je passe ma matinée à rouler sur Shiraz, toujours en direction du sud. Au début, j'emprunte une petite route où la circulation est rare. Ce qui est peu fréquent en Iran. Alors qu'au fil des kilomètres tant les vallées que les montagnes descendent, globalement les fonds de vallées sont le fait des agriculteurs et les champs plus élevés celui des nomades qui promènent leurs troupeaux de chèvres et de moutons. Durant la matinée, je m'arrête dans une gargote pour manger une omelette. Ici, les enfants m'entourent de près. Ils cherchent à me connaître. Comme précédemment à d'autres personnes, je leur montre ma carte et mon itinéraire. Le serveur, un grand adolescent aurait voulu que je lui laisse faire un tour avec ma moto. Je prends ces jeunes en photo, y compris la jeune fille. L'arrivée sur Shiraz se fait dans un cadre de montagnes grandioses qui me rappellent les " quebradas " (canyon) du désert de l'Atacama chilien. L'entrée dans cette ville est particulièrement longue. Quand je mets pied à terre, en début d'après-midi, presque tous les magasins sont fermés et les rues sont plus ou moins désertes. Ce ne sera qu'à partir de 16 h que les boutiques commencent à ouvrir et que la foule s'empare de la rue. Je remarque la place conséquente des magasins d'habits mais aussi ceux de tapis. Je note que les villes possèdent souvent des galeries marchandes. Au niveau culinaire, je remarque que, depuis quelques jours, le thé a disparu. En me promenant dans les artères de Shiraz, je tombe sur une forteresse qui date du XVIIIe siècle, à l'époque où cette ville était la capitale de l'Empire perse. Je remarque qu'une des quatre tours situées aux sommets du carré que forme cette citadelle est penchée comme celle de Pise ! Le soir, à l'hôtel, je lis dans " Iran News " que la justice ferme deux quotidiens pour " insultes officielles ". Dans l'année, plus d'une centaine de publications, dont la plupart défend une politique de gauche de la république islamique, ont été ainsi interdits.

27 juillet

Je fais durer le temps précédant mon départ. Shiraz se lève lentement. Dans un petit restaurant, de nombreuses personnes prennent une soupe. Je m'offre des spécialités que je n'avais pas encore vues en Iran : figues, grosses crevettes. J'achète une chemise pour remplacer la mienne qui est trouée. Le gardien du garage où j'ai entreposé durant la nuit mon véhicule ne veut pas que je le paye. J'ai l'occasion de voir un atelier de " nem ", galette qui est la base alimentaire des Iraniens. Puis, c'est le départ en direction de Bandar-e-Busher. Pour ce faire, je demande beaucoup de fois mon chemin et mets donc beaucoup de temps pour quitter Shiraz. J'espérais passer par Persépolis mais personne ne connaît ce lieu à Shiraz. Le paysage de la journée est varié. Jusqu'à Chenar Shahijan où je change de direction pour passer de celle de l'ouest à celle du sud, le pays est sec. Cette partie sèche donne lieu à trois paysages différents successifs. Le premier qui consiste en des montagnes arrondies de faible hauteur est le domaine des nomades. Comme moyen de locomotion, ceux-ci, en plus des ânes, ont parfois une moto ou une automobile. Le deuxième est constitué de hautes montagnes rocheuses et craquelées. Cette partie est inhabitée. Le troisième donne lieu à un plateau de bien moindre altitude. Des nomades installés sur le bord de la route y vendent des prunelles cueillies sur les nombreux arbres des environs. C'est dans cette portion que la canicule s'impose. À partir de Chenar Shahijan, en suivant une vallée je traverse une immense oasis constituée d'arbres fruitiers et de rizières. Plus loin, dans un paysage moins vert, nombre d'agriculteurs vendent leurs melons au bord de la route. Enfin, pour parvenir le soir à Konar Takhteh, je traverse une nouvelle région de montagnes dont les formes sont d'un grand intérêt. Pour la première fois depuis mon arrivée en Iran je souffre de la chaleur. Même au moment où le soleil se couche la canicule reste présente. Je m'arrête très souvent pour boire. Heureusement, la panoplie des boissons est large : sodas, jus de fruit, bières non alcoolisées, lait fermenté… À l'un de ces arrêts-boissons, un pharmacien qui vient me parler me dit que les gens n'ont pas de problème pour se payer des médicaments. À mon arrêt du début d'après-midi, à proximité d'une station d'essence de Dasht-e-Arzam, je lis dans " Iran News " que l'Iran occupe la 105e place dans le classement mondial du Développement humain et que ce pays connaît depuis plusieurs années des sécheresses. C'est à Dasht-e-Arzam que je vois les premiers palmiers iraniens.

28 juillet

La nuit s'est mal déroulée. En plus de la chaleur, les voisins de la petite palmeraie où je me suis installé sont aller chercher les policiers pour me déloger. J'ai alors dormi dans la cour du commissariat. Le matin, la police n'a pas voulu que je quitte Dasht-e-Arzam avant que le chef vienne donner son feu vert. Mon trajet du jour consiste d'abord en une descente sur la plaine côtière, puis dans la traversée de celle-ci, qui, au début, est occupée par une grande palmeraie de palmiers-dattiers. De nombreux stands de dattes jalonnent la route. Il y a plusieurs variétés dont celle qui est jaune et dure. La seconde partie de cette plaine est steppique. L'arrivée sur Bandar-e-Busher est difficile, tellement la chaleur me pèse. C'est alors que j'ai le souvenir que c'est dans cette seule région du monde qu'il faisait plus chaud qu'à Grenoble durant l'été caniculaire de 2003. Aussitôt arrivé à Bandar-e-Busher, je bois puis vais me coucher sous les arbres. Je reste ainsi trois heures à dormir. Ensuite je vais me restaurer dans un " fast food " iranien à air conditionné. J'y goûte de la saucisse iranienne à base de mouton. Je discute longtemps avec les deux très jeunes restaurateurs. Ayant peu de clients, ces deux personnes passent beaucoup de temps à téléphoner à des copines. Je leur chante une chanson et nous rions beaucoup. En cherchant un hôtel, je revois le golfe Persique que je n'avais pas vu depuis mon voyage aux Émirats Arabes Unis de Noël 2001. Je m'y baigne. Ce bain me rafraîchit et me revigore. L'eau est chaude et très salée. Une fois l'hôtel trouvé, à 18h, je me couche aussitôt après avoir pris une douche et ne me relèverai que pour aller dîner avec des laits aux bananes. Ensuite, je dors jusqu'à 5h30 du matin.

29 juillet

Au moment où je pars, le jour commence à peine de se lever. Je suis la côte en direction du sud-est. La route que j'emprunte était indiquée sur ma carte comme étant seulement une piste. Je remarque que l'infrastructure routière iranienne évolue très rapidement. Je rencontre en effet des chantiers partout. Ce qui explique l'importance des carrières. Ma route suit une plaine côtière. La chaîne de montagne qui la longe donne une nouvelle fois lieu à des reliefs arides et accidentés. C'est comme s'il restait quelques portions de plans, inclinés vers le golf Persique. La plaine côtière étant également aride, seuls quelques palmiers y poussent. Elle est broutée par des moutons, mais aussi par des chameaux. Quelques dunes apparaissent au bord du golfe Persique. Je note la présence de nombreuses maisons en ruine. La seule activité économique importante est la pêche. Au fil de la matinée, la canicule s'installe. Plus on roule vite, plus on ressent la chaleur car l'échange thermique entre l'air et son corps est d'autant plus intense. C'est pour cette raison que certains motards couvrent leur visage d'un tissu, ne laissant apparaître que les yeux. J'arrive au bout de mon étape, Dayyer, à midi. Après m'être baigné dans le golfe, je me couche dans un jardin public. Ici, un premier voisin me demande si j'ai besoin de quelque chose. Il m'apporte plusieurs litres d'eau d'une fraîcheur exquise pour boire. Peu de temps après un autre voisin m'invite chez lui. Je passe toute l'après-midi dans sa maison avec lui et ses amis dont un professeur d'histoire qui " tient la route " en anglais. Comme ce logement est à air conditionné, je reste toute la seconde partie de ma journée au frais. Tout en regardant d'un œil à la télévision le match de football Japon-Iran, nous échangeons beaucoup. Mazdak, le professeur d'histoire me parle de l'invasion de la Perse par les Arabes au VIe siècle. Il lit le " Monde Diplomatique " en persan que l'on peut, dit-il, trouver dans les kiosques. En revanche, les télévisions paraboliques sont interdites. Mes interlocuteurs fument abondamment devant moi de la drogue. Tous les interdits dictés par l'islam, dont celui de fumer de la drogue, les énervent. Alors que la personne chez qui nous sommes, Ali, est professeur d'arabe, mes compagnons du jour me précisent que les langues perse et arabe ont des similitudes. Mazdak me rapporte que l'effectif de ses classes tourne autour de 30 élèves, qu'il doit enseigner 24 heures par semaine et que son salaire est de 2 000 000 rials (soit 200 euros). Ali me présente sa femme, sa mère et ses deux sœurs. Il leur fait laver mes habits. Le soir, Ali et Ehsan m'emmènent en moto visiter les environs. Ils me font voir le grand port de pêche où sont garés de nombreux chalutiers. Les pêcheurs, lorsqu'ils partent en mer, ne reviennent pas à quai avant trois jours. Ensuite, j'ai droit à la visite d'une tour et d'une mosquée qui auraient chacune quelques six siècles d'âge. De retour chez Ali, j'ai droit au rassemblement avec toute sa famille dans la grande pièce. Je prends l'ensemble de la famille en photo. Ensuite, Ehsan m'emmène chez lui pour y passer la nuit. Avant que nous nous couchions, il confectionne lui-même une omelette pour le dîner, ses parents étant partis en vacances. Je sens chez Ehsan une envie de venir en France. Je remarque que l'intérieur de ces maisons persanes est assez confortable : air conditionné, sols recouverts de grands et jolis tapis. Ehsan dispose même d'un ordinateur. Comme pour beaucoup d'habitants de Dayyer, le moyen de locomotion de mes nouvelles connaissances est la moto.

30 juillet

Je continue la route qui longe plus ou moins la côte, en direction de Bandar-e-Abbas. Le paysage reste sensiblement le même que celui d'hier avec en plus l'apparition de larges puits circulaires, couverts de toits coniques. À Asaluye, je suis surpris de rencontrer une immense zone industrielle qui est en grands travaux d'agrandissement. Si les raffineries de pétrole dominent, d'autres industries s'installent : par exemple, le constructeur automobile Hyundaï. De 11h45 à 17h45, je m'arête dans un restaurant à air conditionné de Gavbandi. Un des jeunes serveurs m'explique qu'il apprend l'anglais, car il veut partir travailler à Dubaï. Dans ce restaurant, je lis longuement mon livre sur l'Iran du XXe siècle. À ma grande surprise j'apprends que, si réforme agraire il y eut, ce n'est pas suite à la Révolution islamique mais sous Mohamed Reza Shah. Après cette très longue pause, en reprenant la conduite, j'emprunte une petite route côtière très peu fréquentée. Par chance, la présence de nuages limite la canicule. Ma moto me pose pour la première fois problème : le garde-boue avant en s'accrochant au moteur bloque la direction de la roue. Pour remédier à ce défaut, je tords le garde-boue. J'arrive le sois à Bandar-e-Moqam. Je me rends au commissariat et demande aux policiers si je peux dormir à côté de celui-là. Après une longue attente, ceux-ci me trouvent un hébergement chez un autochtone : ici, douche et air conditionné sont les bienvenus. Mon logeur, qui travaille à la compagnie des eaux, refuse que je le paye. Avec le jeune policier qui m'a amené dans cette maison, nous passons la soirée à trois. Sous les yeux de celui-là, l'habitant de ce logement m'offre et bois du Michro, qui est une boisson alcoolisée à base de raisin, alors que la consommation d'alcool est prohibée en Iran. Plus on descend vers le sud, plus les gens ont le teint basané.

31 juillet

Je continue toujours la même route. Sur les zones planes, la nature du sol change. Celui-ci devient sableux. Je traverse une zone où la montagne a disparu. On a alors affaire à un désert plat. Les plantes sont très rares. Ce paysage me rappelle le Sahara. Jusqu'à Bandar-e-Langeh, l'activité économique est extrêmement restreinte : quelques chameaux, chèvres et vaches vaquent ici ou là. En rapport avec le nombre de maisons, celui des mosquées est important. Je parcours l'essentiel de mon étape du jour le matin et fais une longue pause à Bandar-e-Langeh. Je m'y baigne, m'y repose dans un jardin, y déjeune dans un restaurant à air conditionné, où je poursuis la lecture de mon livre. Au menu : brochette de poisson avec du riz. Bandar-e-Langeh possède en effet un port de pêche aussi important que celui de Dayyer ainsi qu'un port de passagers. Les destinations sont Dubaï, Abu Dhabi, Qatar, Bahrein. En prolongement du port, cette importante ville dispose d'un aéroport. Cependant, on n'y vend pas de journaux. C'est à Bandar-e-Langeh que j'atteins le point le plus méridional de mon voyage. En fin d'après-midi, j'ai le plaisir d'emprunter une petite route qui suit de près la côte rocheuse. Plus j'avance vers le sud, plus les hommes d'un certain âge portent le turban. De même, de plus en plus de conducteurs me font signe. Le désert y est pour quelque chose. Le soir, sous une température agréable, je stoppe ma course du jour dans un village. Après avoir acheté des boîtes de jus de pomme dans une épicerie, je demande au commerçant si je peux me coucher sur le tas de sable ici présent. C'est alors que le garagiste travaillant à côté me présente sa chambre où je pourrai passer la nuit. Je passe ma soirée à contempler la vie qui règne autour de l'épicerie et du garage. Et ce, dans une ambiance chaleureuse bien que personne ne parle l'anglais. Comme lors d'autres rencontres, montrer la carte d'Iran et mes cartes non encore postées comble mon auditoire.

1er août

Le thé pris au lever du lit avec Jafar (le garagiste), la dégustation de l'omelette avec celui-ci et l'enfant Youssef et la prise de photo de ces deux personnes avec l'épicier se font dans une ambiance très cordiale. Ensuite, c'est le départ pour parcourir la dernière portion de route qui mène à Bandar-e-Abbas. Je croise de vastes lits de cours d'eau, quasiment ou complètement vides, mais la présence d'un pont qui a été emporté montre qu'ils peuvent devenir furieux. L'entrée dans Bandar-e-Abbas est précédée d'une grosse cimenterie, elle-même accompagnée d'une cité dortoir construite dans ses environs. De même, les docks précèdent largement la ville. À Bandar-e-Abbas, je suis heureux de renouer avec la ville, que je n'avais plus vue depuis quatre jours. Dans les agglomérations, les femmes sont nettement plus visibles qu'à la campagne, même si dans cette région une infime minorité d'entre elles portent une sorte de masque. Le port donne un caractère à la ville. À Bandar-e-Abbas, je trouve des produits introuvables ailleurs, par exemple du nescafé. Comme dans d'autres villes, Moulinex a son magasin. C'est avec les mixeurs de cette firme que les commerçants font d'excellents jus de fruits. La présence d'un temple hindou laisse supposer la présence d'une communauté indienne. Malgré sa taille, Bandar-e-Abbas n'a pratiquement pas de transports en commun. J'y vois les premiers embouteillages de mon voyage. En début d'après-midi, je me heurte aux hôteliers qui tous me disent n'avoir aucune place à m'offrir ; mon œil ! Au dernier hôtel que je visite, compte tenu de la chaleur qui règne à l'extérieur, je décide de camper dans l'entrée jusqu'à ce qu'on me propose une chambre. Ce que l'hôtelier concerné finira par faire, mais en me demandant un prix double de celui affiché, écrit en chiffre persan ! En fin de soirée, j'irai donc me coucher à la sortie de la ville dans le sable du désert. Auparavant, je me promène à pied, notamment le long du golfe Persique, où je reste plus d'une heure à contempler cette mer tout en humant l'air maritime. Bandar-e-Abbas se trouve au niveau du détroit d'Hormuz. Alors qu'en Australie j'entrais dans les galeries marchandes pour me réchauffer, à Bandar-e-Abbas je vais dans les centres commerciaux pour me refroidir, car ils sont climatisés. Dans le centre où je m'assois, j'observe les gens passer.

2 août

Je quitte Bandar-e-Abbas tôt dans la matinée, sous un temps légèrement menaçant. Remontant globalement vers le nord, j'ai le sentiment d'être sur le chemin du retour. En me dirigeant au début vers l'est, je croise un certain nombre de grands lits de cours d'eau vides. Ensuite, je suis des vallées, franchis des cols et tombes sur un immense plateau. Je retrouve des images de l'aller. Ce plateau est ponctué de nombreuses oasis où poussent arbres fruitiers et palmiers, et ce, grâce au travail des pompes dont je ne cesse d'entendre le bruit et qui versent abondamment l'eau des puits dans les rigoles. À voir la construction de maisons en dur à côté d'habitats faits de végétaux laisse supposer que des nomades se sédentarisent dans cette région d'oasis. Le midi, je m'arrête dans un restaurant " routier " de Kanoj. Ici aussi, tant les passagers que le personnel sont intrigués par mon voyage. Après le repas, le patron me propose de faire la sieste avec lui dans sa " chambre froide ". Je saisis cette occasion. Après avoir bu le thé offert par ce restaurateur, je reprends la route à 17h30 pour rouler jusqu'à la tombée de la nuit. Le soir, je m'arrête dans une station d'essence qui fait aussi boutique. Alors que je suis en train de boire des jus de fruit dans celle-ci, le commerçant s'éprend de sympathie pour moi et fait le nécessaire pour assurer ma nuit. Le personnel de la station me fournit ainsi une sorte de tapis qui fait tampon entre le sol caillouteux et mon duvet. Je continue la lecture de mon livre en lisant la partie consacrée au pétrole. J'apprends qu'avant la seconde guerre mondiale la compagnie pétrolière anglo-persique était tout puissante.

3 août

Je prends le " petit déjeuner " sur le trottoir de Jiroft, ville à l'orée de laquelle j'ai passé la nuit. Au menu : jus de mangue et yaourt salé. Jiroft a une certaine importance. Pour me rendre à Bam, je franchis un col dont l'altitude approche celle des plus hauts sommets des alentours. Ensuite, je retombe sur un plateau. C'est sur celui-ci que se trouve Bam. Je reste des heures dans cette ville, qui possède une riche palmeraie. Bam a été sinistrée par le tremblement de terre qui l'a frappé en décembre dernier. Du coup, très nombreux sont les gens qui vivent sous tente. Ces abris sont en partie installés dans la rue. Certains commerces (épiceries, services de photocopies) sont également sous tente. Alors qu'hier, même les maisons rurales les plus modestes étaient climatisées, à Bam certaines tentes sont équipées de puissants ventilateurs. Certaines maisons à étage n'ont vu que leur rez-de-chaussée résister au séisme. Pour d'autres, l'ossature métallique a, certes, tenu le choc, mais les briques meublant l'espace entre ces barres de fer sont tombées. Dans certains bureaux ainsi que dans la rue, je vois des hommes enregistrer les (mé)faits auprès des habitants. Pour laisser passer la chaleur du début d'après-midi, je reste longtemps dans un " café " à prendre des glaces. J'essaie de parler avec le " glacier ". Bien qu'étant étudiant, il ne connaît que quelques mots d'anglais. Tous ces derniers jours, je souffre de ne pouvoir discuter avec les gens. Après que mon vis-à-vis m'ait demandé si j'étais musulman, je lui pose la question " pourquoi Dieu a-t-il provoqué une telle catastrophe à Bam ? " Je n'aurai pas de réponse. En fin d'après-midi, je traverse toujours le même plateau qui monte substantiellement. Ce qui contribue à faire baisser énormément la température. Depuis mon départ de Tabriz, je n'avais jamais vu une région aussi désertique que celle d'aujourd'hui : aucune chèvre, aucun nomade, aucune carrière ! C'est à une concentration de commerce que je m'arrête pour passer la nuit. Ici, avec l'arrêt de nombreux véhicules, la vie est intense. Nombre de voyageurs passent, comme moi, la nuit sur place. En lisant mon livre, j'ai la confirmation qu'en 1900 l'Iran était un des pays les plus arriérés. Il n'avait alors même pas connu la révolution industrielle.

4 août

Malgré l'altitude supérieure à 2 000 m d'altitude, la nuit n'a pas été trop fraîche. Aujourd'hui, je roule peu : moins de 80 km. Le plateau désertique qui maintenant descend progressivement me mène à Kerman, qui est encore à 1 700 m d'altitude. La route Bam-Kerman est jalonnée de tours standards à deux étages qui sont aujourd'hui abandonnées. Servaient-elles autrefois à la défense du pays ? L'environnement de Kerman est montagneux : des collines rocheuses bordent la ville. Kerman a une structure différente des autres villes que j'ai jusqu'à présent visitées : la vie est démultipliée en différents lieux qui rayonnent à partir d'une place circulaire. Les commerces avec une habituelle bonne représentation des banques se trouvent, soit sur ces places, soit au début de chaque avenue issue de celles-ci. C'est en cherchant un hôtel que je visite la ville. Un hôtelier dont je trouve les chambres beaucoup trop cher m'indique, à mon agréable surprise, de façon précise un hôtel bon marché. Kerman est une ville rapide à visiter, et comme je ne rencontre personne je m'y ennuie. En outre, être analphabète est très frustrant. C'est seulement le soir en regardant à l'hôtel le match télévisé de football Iran-Chine que j'ai l'occasion de parler. Le jeune avec qui je converse a arrêté ses études et cherche actuellement du travail. Il y a, me dit-il, beaucoup de chômeurs en Iran. Alors qu'il pratique le théâtre dans une troupe d'amateur, il rêve d'aller aux Etats-Unis.

5 août

En quittant Kerman pour trouver la route de Mashhad, je m'adresse à un policier qui me tape sur l'épaule ! La majeure partie de ma route consiste à traverser les derniers contreforts de la chaîne des Zagros. Au début, les piémonts donnent lieu à des oasis. Ensuite, le paysage devient lunaire, la végétation se réduit à quelques touffes d'herbes poussant seulement sur les lits d'éventuels cours d'eau. Cela me rappelle le désert d'Atacama chilien. Les Zagros s'affaissant progressivement au fil des kilomètres, la route tombe dans le désert du Lut. Ici, il n'y a plus guère de trace de vie humaine. Les seules bâtisses sont des mosquées ou des postes de police. Je ne rencontre pas davantage d'animaux sauvages que dans le reste du pays. C'est-à-dire, que je ne vois que des oiseaux. Ceux du désert du Lut ressemblent à des merles. Durant la nuit, que je passerai à la belle étoile dans mon duvet, je ne serai gêné par quelconque fourmi ou moustique… J'aurai droit à un magnifique ciel étoilé. Le midi, je m'arrête déjeuner à Ravar, grande oasis d'arbres fruitiers, située à l'entrée du désert. En restant plusieurs heures à lire mon livre dans le restaurant je fais connaissance avec le personnel, qui est étonné par la lenteur de mon voyage. Parmi ces personnes aucune ne parlant l'anglais les échanges entre nous sont limités. Le soir, en m'arrêtant à une mosquée je rencontre des chauffeurs-routiers. Les uns m'offrent un verre d'eau bien frais, que, compte tenu de la chaleur, j'apprécie énormément. Les autres partagent entre tous les présents leur pastèque. Ces actes me comblent. Alors que je voulais passer la nuit en cet emplacement, pour des raisons de sécurité, les chauffeurs m'ont conseillé d'aller dormir ailleurs. J'irai alors passer ma nuit en pleine nature, quelques kilomètres plus loin.

6 août

Encore une journée de désert en direction de Mashhad, mais aujourd'hui je rencontre de la vie. En effet, la route longe sur une longue distance une chaîne de montagne suffisamment haute pour arrêter en hiver les nuages et donner ainsi des précipitations qui alimentent les nappes phréatiques. Ce qui explique la présence de villages au pied de cette chaîne. Dans la campagne jouxtant l'un de ces villages, je remarque un troupeau de chameaux qui broute. Arab Abad et Deyhuk, où je fais ma pause du midi, sont des villages conséquents. Au niveau de l'habitât, je remarque aussi, dans la soirée, des tentes ainsi que des maisons de style local plus ou moins abandonnées. La chaleur du désert donne lieu à des mirages : les pieds des montagnes au loin paraissent en hauteur. Gérer la chaleur, c'est à la fois considérer l'intensité du soleil, la température ambiante, le sens du vent et sa force. Mon long arrêt à Deyhuk fait partie de la gestion de la chaleur. Pour faire face à cette dernière, je trouve à acheter des cafés au lait glacés, qui en plus me remémorent le goût du café qui me faisait tant défaut. Mes seuls aliments de la journée sont des boissons et un melon du pays que je paye l'équivalent de 10 centimes d'euro. À Deyhuk, j'observe la vie qui s'y mène. Celle-ci est très liée à la circulation : commerces, restaurants, garages automobiles, mais aussi banques ! Les gens, notamment un couple, sont intrigués par ma traversée du désert en moto. C'est à la tombée de la nuit que j'arrive à Ferdows, qui est une véritable ville. Comme nous sommes jeudi soir, la ville est très animée, notamment autour de la grande mosquée. Je passe ma soirée et ma nuit à côté de la petite mosquée, destinée aux voyageurs et située à l'entrée de la ville. Celle-là fait également fonction d'épicerie et de dortoir.

7 août

Beaucoup de gens ont dormi sur la place située en face de la mosquée : par exemple, les passagers de deux cars ont passé la nuit sur place. Une tente a même été montée. Ferdows marque la fin du désert du Lut. Je retombe sur des paysages que j'ai déjà vus en descendant vers le sud : steppe tachetée d'oasis. Les troupeaux de moutons font leur réapparition. Plus loin, ce sont les cultures de blé et de coton qui reviennent. Je visite une de ces " maisons " du désert. En fait, il s'agit d'escaliers couverts qui descendent sous terre et en bas duquel se trouve un robinet d'eau. En remontant, à la fois en latitude et en altitude la température s'abaisse énormément, et ce d'autant plus qu'un fort vent souffle du nord. Je passe par Bajestan, qui est un bourg en expansion. Le midi, je fais ma longue pause à Fayez Abad. Je suis tellement fatigué qu'après le déjeuner, je reste un long moment à dormir sur la pelouse de la place circulaire. Avant de repartir, je déguste un excellent raisin. Durant la fin de l'après-midi, je poursuis ma route jusqu'à Torbat-e-Heydariyeh qui est une véritable ville. La dernière partie de mon parcours est marquée par la culture du melon. On vend beaucoup de ce fruit le long de la route. Je me couche à la belle lune à Torbat-e-Heydariyeh. Auparavant, j'ai bricolé ma moto afin de rendre la poignée de débrayage efficiente. Pour la première fois de mon voyage en Iran j'ai vu la construction d'une voie de chemin de fer.

8 août

Levé en même temps que le jour, je passe ma matinée à rouler en direction de Mashhad que j'atteins à midi. Traversant le prolongement du massif de l'Alborz, ma route est montagneuse. Avec un fort vent du nord-est, la température est fraîche. Si je retrouve les mêmes cultures que lors de ma descente vers le sud, à latitude égale, les exploitations sont ici nettement plus petites. Mashhad est une ville qui m'enthousiasme. J'y trouve plusieurs journaux en langue anglaise. Dans certains magasins, les inscriptions sont écrites en caractères cyrilliques. Il est vrai que nous approchons du Turkménistan. Dans l'un des jardins publics, qui bien naturellement possède des attractions pour enfants, je remarque pour la première fois de mon voyage des statues d'hommes célèbres dont celle d'un poète. Pour la première fois également je vois une rue piétonne commerciale. Nombre de motos y sont garées. À Mashhad, les commerces sont, certes, variés, mais les bijouteries tiennent une grande place. En revanche, les marchands sur trottoir sont en nombre restreint. Le commerçant à qui j'achète des boites en carton de lait chocolaté me demande si je viens d'Arabie Saoudite ! Est-ce à cause de ma barbe ? Après de longues recherches, je finis par trouver un hôtel à ma convenance. Comme je suis toujours fatigué, je me couche vers 20 heures.

9 août

Parce que Mashhad me plait, je m'y promène de bonne heure. Puisque les magasins mettent beaucoup de temps à ouvrir, je fais durer le plaisir. Je lis les journaux. J'apprends ainsi dans l'" Iran Daily " qu'avec le soutien de l'UNESCO va se dérouler à Téhéran le festival Nowruz, qui est une culture orale. Celle-ci touche en plus de l'Iran, l'Azerbaïdjan, l'Afghanistan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, la Turquie, le Pakistan et le Kirghizistan. Je quitte Mashhad pour prendre la direction de la mer Caspienne, c'est-à-dire vers l'ouest. À la sortie de la ville, la route est bordée, sur une bonne dizaine de kilomètres, d'usines. Sur près de 200 kilomètres, je suis un très large couloir compris entre deux chaînes du massif de l'Alborz. L'altitude de ce corridor est supérieure à 1 000 mètres. Ce qui explique en partie le fait que, pour la première fois depuis longtemps je n'ai pas été obligé de m'arrêter à cause de la chaleur. Cette région est très agricole. Les cultures sont le blé, et les légumes, ainsi que pour la première fois le maïs. On a affaire à de grandes exploitations où alternent les couleurs jaune et verte. Comme d'habitude, les villages sont plutôt situés au pied des chaînes de montagnes. Les troupeaux de chèvres et de moutons, ainsi que les nomades, refont surface. L'Alborz n'est pas accidenté comme le sont les Zagros. L'Alborz donne même souvent lieu à des formes arrondies. Ghuchan et Shirvan sont de grands centres que je traverse sans m'arrêter. Le premier possède une université. À Ghuchan, je quitte la route menant au Turkménistan qui ne se trouve qu'à une cinquantaine de kilomètres de cette ville. Le soir, le couloir se referme, les deux chaînes se rejoignant. Ma route suit alors une vallée étroite qui est cependant cultivée et peuplée de villages. J'aboutis ainsi à un col. De l'autre côté de celui-ci, je tombe sur un jardin public destiné aux touristes. Beaucoup de monde y passe la nuit, soit sous tente, soit à la " belle étoile " à l'abri des arbres. Dans ce " terrain de camping ", les gens restent bien compartimentés selon leur famille. Curieusement, on y vend des livres.

10 août

Je poursuis ma route en direction de la mer Caspienne. Au début, je suis des plateaux qui sont cultivés seulement si de l'eau vient les alimenter. Je prends le petit-déjeuner à Bojnurd en mangeant une omelette à la tomate. Ensuite, le paysage devient très vert grâce à la forêt. Je me croirais dans les Alpes. La vallée que je suis est étroite et le cours d'eau que je longe est bien alimenté. J'apprendrai plus tard que la région constitue un parc naturel. Je peux en effet constater qu'il n'y a pas d'habitations. En ce jour de congé, nombreux sont les touristes qui se reposent au bord de la rivière. Certains s'y baignent. La route a un tracé accidenté par de nombreuses déviations. En effet, des inondations survenues en 2001 ont emporté nombre de ponts. Cette catastrophe naturelle avait alors fait 10 000 morts. À la sortie du parc, à Tang Rah, je m'arrête dans un garage pour que l'on me refixe la plaque d'immatriculation de ma moto qui est sur le point de tomber. Le garagiste, au lieu de me faire payer m'offre le thé ! Il apprécie que je lui montre mes cartes postales de Tabriz et du Kurdistan. Durant cette dégustation j'apprécie les efforts faits par un jeune pour parler l'anglais alors que modestement il dit ne pas connaître cette langue. Un autre homme qui est aussi de la partie m'annonce que son frère est professeur d'anglais et que celui-ci aimerait me rencontrer. Nous allons donc chez cet enseignant. Dans la maison de ce dernier, je rencontre également un jeune couple d'Hollandais qui voyagent en vélo depuis un an. Ces touristes reviennent d'Indonésie. Nous passons toute la fin de l'après-midi et la soirée ensemble. Nous nous promenons dans la forêt. Le professeur d'anglais, Samad nous dit que, musulmans, les gens ne peuvent qu'être d'accord avec le gouvernement islamique qui veut " le bien de son peuple ". Si les Iraniens sont très croyants, nombre d'entre eux ont déjà bu de l'alcool. Samad nous explique que les boîtes aux lettres bleues que l'on peut voir partout dans les rues ont pour objet de faire des dons aux œuvres charitables musulmanes qui ensuite distribuent l'argent collecté aux plus démunis. Personne n'oserait faire les troncs, dit-il, car croyante elle aurait peur qu'un tel acte ne soit sanctionné par Dieu en une mise en condition d'indigence. Les femmes qui, en portant le tchador, ont participé à la Révolution islamique faisaient partie, selon Samad, d'un groupe minoritaire. Samad me confirme qu'à l'époque post-révolution islamique on n'aurait jamais vu comme maintenant de jeune homme se promener dans la rue en compagnie d'une jeune fille. L'Éducation a beaucoup progressé depuis la Révolution islamique, notamment à Tang Rah, où il y a même un lycée. Le chômage a une certaine ampleur chez les jeunes. Par exemple, parmi les quatre frères de Samad, deux sont enseignants, mais deux autres sont au chômage. Depuis la Révolution islamique, les inégalités ont beaucoup augmenté. Samad enseigne aussi à des classes de filles. Peu d'élèves sont motivés par l'anglais, qui est la seule langue étrangère enseignée. L'arabe est appris en même temps que la religion musulmane. La langue perse a des liens avec le latin. Si l'Iran possède de grands auteurs classiques, qui sont surtout des poètes, les publications d'écrivains contemporains sont rares. Si variété de journaux il y a, aucun n'informe en profondeur à cause de la censure. Selon Samad, le régime islamique est obligé d'évoluer à cause de l'évolution de la société civile. Par exemple, les films vidéo qui étaient autrefois interdits sont aujourd'hui autorisés. Samad me demande souvent mon opinion sur l'Iran. Mes réponses le font souvent rire. Avec les Hollandais, nous échangeons nos souvenirs de voyage, notamment d'Indonésie. Nous finissons la soirée par le dîner pris aussi avec la femme de Samad et leurs trois jeunes enfants. Au menu : riz avec viande en sauce, frittes et maïs.

11 août

M'étant aperçu la veille au soir que j'avais laissé mon passeport à l'hôtel à Mashhad, je dois retourner dans cette ville, qui se trouve à plus de 400 kilomètres. Pour ce faire, j'apprends à faire de la vitesse en moto. Je roule à 70-80km/h. Arrivé à 15 heures à mon hôtel, je récupère mon bien et prends le temps de déjeuner au restaurant et de lire sur un banc du parc qui se trouve à côté de l'hôtel. Au restaurant, je mange notamment beaucoup de cornichons, le patron tient à me préciser que son établissement a 150 ans d'âge. C'est son grand-père qui l'a fondé. Je lis les journaux que je viens d'acheter. Dans " Iran News ", j'apprends que nombre de journalistes ont ces dernières années perdu leur travail pour cause de non-conformisme, que 200 femmes ont été arrêtées pour mauvaise couverture de leur corps et que l'association des étudiants de Yazd a été interdite pour 4 mois. Après 1h30 de pause, je " rebrousse chemin ". Je m'arrête la nuit tombée à Sirven. Je m'installe pour dormir, avec d'autres campeurs, sur l'herbe de la place circulaire, située à l'entrée de la ville.

12 août

Je me lève en même temps que le jour et pars le soleil levant. Je fonce sur Tang Rah, où je retourne chez Samad. Malheureusement, cet Iranien est parti la journée entière pour cause de " business ". Je me retrouve donc avec sa femme Massomeh et ses enfants. Comme elle parle un peu l'anglais je peux malgré tout assez bien échanger avec Massomeh. Elle ne voulait, me confie-t-elle, n'avoir que deux enfants, mais Dieu lui en a donné un troisième. Le confort de sa maison est semblable à celui que l'on pourrait trouver dans un appartement européen : machine à laver dans la cuisine, deux grands tapis " d'Orient " dans le salon. Massomeh n'est jamais allée à Téhéran de sa vie. Elle m'offre un bon repas avec notamment des frittes. Elle est assez à l'aise avec moi pour qu'elle accepte que je la prenne avec ses enfants en photo. Mon départ est émouvant. Je reprends la route, mais en renouant avec ma vitesse de croisière. Après Tang Rah, la vallée s'élargit pour donner, à l'approche de la mer Caspienne, une véritable plaine. Le pays devient intensément cultivé avec des cultures vertes : riz, maïs, coton, tournesol et soja. La chaîne de l'Alborz qui borde la plaine est également très verte. Les parties inférieures des versants, moins raides que les autres, sont aussi cultivées. Les portions supérieures sont recouvertes de forêts. Alors que le paysage est vert, les cours d'eau sont " à sec ". La région est très peuplée. Son plus grand centre est Gorgan, qui est une ville conséquente. Tout du long de la route, des marchands vendent des produits, qui parfois sont des productions locales (melons, poissons) mais d'autres fois ne le sont pas (habits). Alors que la nuit tombe, je cherche à voir la mer Caspienne, mais en vain. Je me couche alors à la sortie d'un hameau, sur un sol couvert d'herbe. D'ici, pour la première fois de mon voyage je vois un train de voyageurs circuler. Il s'agit de la ligne Gorgan-Téhéran. Au début de la nuit, les gens du coin me font décamper, craignant probablement que je dégrade leurs plantations. Je vais alors dormir au bourg le plus proche.

13 août

Jusqu'à Sari, la route que je suis longe la chaîne de l'Alborz à son pied. Il y a toujours autant de cultures, dont celle des orangers et toujours autant d'habitants. Les villes les plus importantes sont Beshar, Neka et surtout Sari, où je prends le temps de me promener à pied. Dans toute cette région, on ne voit plus de maisons construites en terre. Durant toute la matinée, pour la première fois de mon voyage, le temps est couvert. Après Sari, je prends la direction du nord pour atteindre la côte de la mer Caspienne. Basse, cette côte est aujourd'hui essentiellement occupée par des villages de tourisme et des hôtels qui nous barrent l'accès aux plages. La pêche, notamment à Babol Sar, reste une activité économique notable. À voir les bâtiments et les magasins, on comprend que la région s'adresse à une population aisée. De Babol Sar à Nwo Shar où je m'arrête le soir, la côte est entièrement urbanisée. La mer Caspienne, dont le fond descend en pente très douce, n'est agitée que par de petites vagues. Sur ma route, je croise régulièrement des mini-estuaires ou des petits cours d'eau où coule un simple filet d'eau. À mesure que j'avance vers l'ouest, l'Alborz se rapproche de la côte. À Nwo Shar, je trouve une pizzeria où l'on me sert une pizza locale qui contient notamment des morceaux de saucisse de mouton. La dimension et la présentation de cette pizza me rappellent celles d'Argentine. Je me couche dans les hautes herbes poussant à la sortie de Nwo Shar.

14 août

Ma nuit est doublement perturbée. Elle l'est d'abord par les policiers, qui sont surpris de me trouver ici et de me voir dormir tout nu. Ensuite, elle l'est par la pluie qui, vers 4 heures se met à tomber. Je dois alors me lever et me réfugier sous un abri précaire, où, en attendant que la pluie cesse, je lis les journaux iraniens de langue anglaise. Ces quotidiens parlent peu de la société iranienne. Durant mon attente, j'ai la visite d'un éboueur qui, avec sa carriole, vide les poubelles du quartier. Dans les grandes villes, le système de ramassage des ordures, qui sont abondamment alimentées par la quantité de boissons servies en bouteilles plastiques, gobelets et autres récipients jetables, est semblable à celui que l'on peut trouver en France. Jour levé, pluie arrêtée, je désirais partir, mais je n'arrive pas à mettre ma moto en marche. Alors que je m'adresse à un très jeune garagiste-automobile incompétent, un homme présent sur place tente de réparer mon véhicule. Il n'y parvient pas et, aujourd'hui vendredi il est difficile de trouver un réparateur de moto ouvert. Alors avec sa camionnette, cet homme m'emmène avec ma moto à la recherche d'un réparateur. Son copain qui nous accompagne est ingénieur du bâtiment et parle l'anglais. Comme beaucoup d'autres Iraniens, celui-ci me dit : " Khomeini good, Khatami good, Khamenei no good, Radjansani no good ". Il se plaint beaucoup de l'Iran et de son manque de démocratie. Il est contre le port du tchador. C'est à Chalus que nous finissons par trouver un réparateur qui demande un prix fort pour réparer un simple problème de contact électrique, problème probablement provoqué par la pluie. Pour remercier mes serviteurs, nous allons ensemble au restaurant savourer les pizzas que je leur offre. Je pars en début d'après-midi sous un temps couvert en direction de Téhéran. Ainsi je traverse le massif de l'Alborz. Dans la très longue montée du col que je dois franchir, je suis une vallée qui donne lieu à des gorges étroites. La forte pente des versants des montagnes me rappelle que l'Alborz n'est que le prolongement de l'Himalaya. Sur la route étroite que je suis, toute la fin de la montée se fait dans les nuages. De l'autre côté du col, sous lequel on passe par un tunnel dont l'altitude avoisine les 3 000 mètres, le paysage est complètement différent. Il n'y a plus un seul nuage, car les sommets les arrêtent. La montagne prend une couleur jaune-brune qui est celle à la fois des herbes et de la roche. Les arbres ont disparu des montagnes pour se réfugier au fond de la vallée. Cette dernière, tout comme celle de la montée, a son torrent bien alimenté. Dans la descente, je remarque à un endroit précis une série de vieilles et grandes bâtisses abandonnées, à architecture originale. Une partie de la vallée est occupée par un lac artificiel dont le barrage de retenue a une hauteur d'environ 100 mètres. En ce vendredi, très très nombreux sont les weekenards qui se reposent sur l'ensemble des deux vallées. La circulation est très intense. Tellement intense dans la direction de Téhéran que la police a mis la route en sens unique dans cette direction À la sortie de l'Alborz, j'aboutis à Karaj, situé sur le plateau de Téhéran. Cependant, certains quartiers de Karaj recouvrent les pentes des collines. Et c'est la dernière ligne droite avant l'arrivée à Téhéran, que j'aperçois de très loin. La ville est dominée par le mont Damavand enneigé. C'est dans la nuit que je cherche un hôtel. Mais il me faut une heure et demie pour en trouver un à prix convenable.

15 août

Je passe beaucoup de temps à me promener dans les rues de Téhéran. Les petits commerces sont très très nombreux et groupés par spécialité. Je remarque la présence de la rue " Nofl Shato " (Neuphe le Château, commune de la région parisienne où Khomeyni avait trouvé refuge en 1978). J'apprécie la Vall-ye-Asr street avec sa grande gargouille coulant d'un côté de la chaussée. Je note la présence d'une église orthodoxe grecque. En rentrant à l'hôtel en métro, je remarque que dans ce moyen de transport se pratique l'apartheid selon les sexes : les femmes sont dans les voitures de tête et les hommes dans celles de queue. Cependant, les femmes accompagnées d'hommes montent avec ceux-ci. En fin d'après-midi, je pars en moto à la recherche d'un éventuel acheteur de ce véhicule. Mon problème est que je n'ai, concernant mon engin, que des papiers provisoires. Ce qui fait que les éventuels acheteurs me demandent un prix très bas. Je reviendrai les voir un autre jour ! Le soir, je tente de joindre par téléphone Nasser, un Iranien de Grenoble qui séjourne en ce moment à Téhéran. Mais en vain, car le numéro qu'il m'a donné ne correspond pas. Dans la presse, j'apprends que des heurts ont opposé devant l'ambassade du Royaume Uni les forces de l'ordre aux manifestants qui protestaient contre la présence de l'armée de cet État en Irak. Par ailleurs, l'IIPF (Islamic Iran Participation Front) condamne la fermeture du quotidien " Persian Daily Nasim e Saba ".

16 août

Aujourd'hui, c'est ma première journée de contacts politiques. Le matin, je me rends au local de la jeunesse en Iran, qui est situé dans les quartiers nord. Ces derniers sont assez pentus. Pour m'y rendre, je prends successivement le métro et un taxi. À la sortie de la bouche de métro, les chauffeurs de taxi clament leur destination comme le faisaient les hommes des mini-bus de Lagos. Au local susdit, je suis reçu par deux hommes. J'obtiens de leur part un entretien pour mercredi prochain. Pour retourner au centre-ville à pied, les quartiers que je traverse sont plus modernes que ceux du centre : les boutiques sont plus grandes. Certaines d'entre elles sont en libre-service. Je rencontre toujours, ici ou là, des jardins publics. Je passe devant un hôpital dénommé Pasteur. L'après-midi, je me rends au local des Moudjahidines. Depuis la station de métro où deux jeunes et sympathiques vendeuses de tickets m'ont dit de descendre, trouver ce siège n'est pas aisé. C'est comme dans un labyrinthe. Pour y parvenir, je dois demander mon chemin une dizaine de fois. En chemin, je passe devant l'université, dont le quartier est rempli de librairies. Je remarque la présence de nombreux livres en anglais et un sur Che Guevara. Chez les Moudjahidines, je suis bien accueilli, mais nous rencontrons des problèmes de langue. Mes interlocuteurs me donnent des adresses d'autres organisations. L'un des militants moudjahidine connaît Kacem Kardevani avec qui j'étais étudiant à Grenoble en 1967 et qui est aujourd'hui réfugié politique à Berlin. Comme tous les jours, la presse parle abondamment de la situation en Irak, ainsi que de l'augmentation du prix du pétrole. J'apprends dans " Iran Day " que la consommation iranienne d'essence augmente quatre fois plus vite que la moyenne mondiale, et que 20% de celle-là est importée. L'essence importée est vendue à perte par l'État, car son coût réel est trois fois le prix de vente. Ce carburant est vendu à un prix dérisoire : l'équivalent de 8 cents d'euro le litre. En outre, j'apprends que 3 000 km de " main roads " sont en construction, que 62% des étudiants sont des femmes. J'avais remarqué par moi-même que les jeunes femmes parlent plus souvent l'anglais que les jeunes hommes. Dans " Iran News ", je lis que la consommation d'électricité per capita est en Iran trois fois celle de la moyenne mondiale.

17 août

Je me rends de nouveau au siège d'un mouvement politique, celui du Moshakerat, qui est, à ma surprise, un parti gouvernemental. Pour m'accorder une entrevue, mon interlocuteur me demande une autorisation du Ministère de la Culture… Je n'ai pas l'intention de faire une telle demande. En y repassant, je constate que le quartier de l'université, au niveau culturel, en plus de ses nombreuses librairies contient différentes salles de cinéma. Il faut rappeler que le cinéma iranien a une renommée mondiale. Avant d'aller au Moshakerat, j'ai téléphoné à une militante féministe qui envisage de me rencontrer mercredi. En fin d'après-midi, je me rends dans un commissariat de police pour tenter de régler mon problème de papiers de moto. Les policiers que je vois me disent alors de m'adresser à ceux de Tabriz… Au restaurant, je goûte à un nouveau plat, le " zarout douziat " qui est à base de pois chiches et de pommes de terre en sauce. Il est servi avec des herbes qui ressemblent à de la menthe. L'après-midi, je retourne dans le quartier des marchands de moto. L'acheteur éventuel se désistant, j'en trouve un autre. Les démarches administratives ne semblent pas effrayer celui-ci. À mon avis, il fait une bonne affaire. Ainsi prend fin la conduite en moto en Iran. Celle-ci n'a pas été aisée, surtout en ville à cause des piétons qui traversent la chaussée n'importe où et n'importe quand. De plus, les priorités ne sont jamais respectées. En rentrant à mon hôtel en partie à pied, je traverse une portion des quartiers sud. Là aussi, on voit beaucoup de petits magasins, mais leur clientèle est très réduite. Je remarque une boutique de chaussures d'occasion. En revanche, depuis que je suis en Iran, je n'ai jamais vu de magasins de jouets. Cela confirme l'idée que les Iraniens ne prennent pas le temps de s'amuser. Le soir, en lisant à l'hôtel " Iran Day ", j'apprends que la production automobile iranienne est passée de 40 000 en 1992 à 290 000 véhicules pour les neufs premiers mois de 2001 ! Cette industrie procure 235 000 emplois.

18 août

Comme tous les matins depuis que je suis à Téhéran, je prends en guise de petit déjeuner, du chocolat au lait glacé, bu dans le café de la station de métro. En me rendant à celle-ci, je remarque dans le parc situé sur mon chemin, des clochards qui finissent leur nuit sur des bancs. Ensuite, je me rends à l'ambassade de France pour me procurer les adresses de l'UNICEF et du PNUD. Si j'obtiens satisfaction, l'accueil dans cette mission diplomatique est très administratif. Puis, à pied et en métro, je retourne au local des moudjahidines. Je remarque que même des femmes seules montent dans les wagons du métro réservés aux hommes ; Et ce, sans que personne ne réagisse. Je passe une bonne partie de ma matinée au local des moudjahidines en compagnie du permanent, Eftekhali. Celui-ci est gêné, car, contrairement à ses promesses, il ne m'a pas téléphoné pour fixer un rendez-vous. Même si son anglais est balbutiant, nous parvenons à discuter. Il me parle des militants de son propre parti jusqu'à ce jour incarcérés, de l'interdiction de parution de la presse de son parti. Il est d'accord avec moi sur la volonté du gouvernement de limiter au maximum l'influence étrangère. Si Eftekhali refuse de m'accorder une interview, il me met en relation téléphonique avec un militant qui a fait de la prison et qui parle le français. Ce militant me fixe un rendez-vous pour samedi. Quant à Eftekhali, il m'offre le déjeuner. Ensuite, je me rends à l'adresse du siège du PNUD que l'ambassade de France m'a communiquée. Mais, une fois arrivé sur place, je ne peux que constater que ce local est définitivement fermé. Dans les rues, comme dans les couloirs du métro, il est appréciable de trouver des robinets d'eau fraîche. Dans " Iran News ", j'apprends que les enseignants ont de nouveau manifesté devant le Parlement pour demander leurs droits et dénoncer les salaires impayés. En outre, le Parlement a voté contre la privatisation des banques et l'ouverture de banques étrangères. Enfin, j'apprends qu'au Venezuela Chavez a gagné le référendum qui cherchait à le destituer.

19 août

C'est aujourd'hui ma journée de rencontres politiques. Le matin, je rencontre deux responsables de l'organisation nationale de la jeunesse d'Iran. Selon l'un des deux, Salfaty, tous les parents iraniens sont conscients de l'importance de l'école pour le devenir de leurs enfants. S'il n'existe pas de bourses d'État, les œuvres charitables musulmanes aident financièrement les scolaires et étudiants des familles les plus démunis. L'université d'État est gratuite. Au niveau des mœurs, il y a un décalage entre le gouvernement et la population, dont 80%, dit-il, sont favorables à la sécularisation du régime. Durant les années qui ont suivi la Révolution islamique, tous les hommes devaient porter des chemises à manches longues. L'État possède deux chambres parlementaires : le Majlis (Assemblée nationale) et le Conseil des Gardiens. Ce dernier est composé de 12 membres dont la moitié est élue par le Majlis et l'autre moitié désignée par les autorités musulmanes. Mes interlocuteurs me posent beaucoup de questions sur mon voyage. L'entrevue est tellement riche et sympathique qu'ils ne veulent pas me laisser partir. Ils m'offrent une brochure comprenant des statistiques. J'ai droit aussi à un service de thé, et même à celui d'un café au lait. Le soir, je rencontre Claheh, une militante des femmes du Mosharekat. Elle me dit que les problèmes que la femme iranienne rencontre sont d'ordre culturel et historique et non pas religieux. Si l'occidentalisation pronée par le Shah fut rejetée, y compris par les femmes, Khomeyni proposait que celles-ci sortent de leur rôle de simple gérante de la maison familiale et s'organisent entre elles à l'extérieur dans des œuvres sociales. Ce qui ne se fait pas aisément compte tenu des résistances aussi bien de la part des hommes que des femmes marqués par la tradition. Les Iraniens, m'explique Claheh, se sont toujours méfiés de ce qui provient de l'étranger. Cependant, elle admet qu'avec Internet les jeunes d'aujourd'hui s'ouvrent davantage sur le monde extérieur. Le travail des femmes pose problème, car lui aussi, il marque une rupture avec la tradition. Cependant, quand la femme est compétente, elle est aidée dans sa démarche de demande d'emploi. Selon Claheh, la Constitution iranienne prévoit l'égalité des sexes, même si les deux genres n'ont ni le même rôle ni les mêmes tâches. Mais, dans la pratique, l'égalité n'est pas réalité. Même du côté des femmes, nombre d'entre elles continuent de se considérer inférieures aux hommes. Selon Claheh, les femmes doivent continuer de jouer un rôle fondamental dans la famille. Les attaques à la culture et aux traditions iraniennes perpétrées par son mouvement ne sont pas en opposition avec une certaine conception de l'islam, celle préconisée par Khomeyni, celle de Mahomet. Malheureusement, l'entrevue avec cette femme d'âge moyen est trop brève. En rentrant dans la nuit à mon hôtel, je ne retrouve pas l'animation que j'avais connue à la même heure dans d'autres villes telles que Sanandaj ou Hamadan. Dans " Iran News ", j'apprends que l'Iran est un des pays au monde qui héberge le plus de réfugiés. Parmi ces derniers, on compte 1,5 million d'Afghans qui devraient voter pour les élections afghanes. On dénombre aussi beaucoup d'Irakiens, notamment des Kurdes, dont le retour au pays est contrarié par le manque de logements.

20 août

Je passe toute ma matinée à chercher le local de l'UNICEF. Pour ce faire, je prends le métro, le bus, puis marche sur beaucoup de kilomètres dans les quartiers nord. Je demande mon chemin à une quantité de personnes. Des jeunes vont jusqu'à décrocher leur téléphone pour se renseigner sur ma demande. Mais en définitive je n'arrive pas à mes fins. Au terminal des bus, une nouvelle fois j'assiste à un début de bagarre. En fin d'après-midi, je me rends au musée de la poste qui, lui, est fermé. Cette addition d'échecs me donne l'envie de rentrer en France. Dans " Iran News ", j'apprends que le Majlis avait ratifié la Convention pour l'élimination des discriminations envers les femmes mais que le Conseil des Gardiens l'a rejetée. Dans " Iran Daily ", j'apprends que la chaîne des Zagros contiennent des écureuils, des léopards et des ours bruns, que la mer Caspienne est menacée par la pollution provoquée d'une part par les rejets des égouts dans la Volga qui se jette dans cette mer et d'autre part par l'industrie pétrochimique de Bakou.

21 août

Je me casse le nez devant deux nouveaux musées : ceux de l'histoire et de la monnaie. Le premier étant situé à la limite nord de la ville, je décide à partir de cette extrémité de descendre tout Téhéran à pied. Pour ce faire, je suis sur des kilomètres l'avenue Vall-ye-Asr. Cette artère est bordée de gargouilles où sont plantés des platanes qui nous abritent efficacement du soleil. Au cours de cette descente, j'ai l'occasion de visiter un grand parc qui est situé dans un fossé et où vivent des animaux en cage : oiseaux, écureuils. En rentrant à mon hôtel par un chemin inhabituel, je passe devant le grand parc E-Shar, la municipalité de Téhéran et un centre de planning familial. Les femmes qui prennent le bus doivent d'abord donner par la porte de devant leur billet au chauffeur pour ensuite monter par la porte du milieu et s'asseoir enfin dans la partie arrière du bus qui leur est réservée. Rentré en début d'après-midi à l'hôtel, je passe le reste de ma journée à lire mon livre " L'Iran au XXe siècle " qui me fait revivre mon voyage tout en l'approfondissant.

22 août

Ma journée est marquée par ma rencontre avec Reza Yousefian du Parti de la Participation. Médecin parlant le français, Reza Yousefian a été pendant six ans prisonnier de guerre en Irak. Son parti était dans la majorité parlementaire jusqu'aux élections du printemps dernier. Il soutient le Président Khatami. De nombreuses lois, comme celle sur la ratification de la Convention internationale contre la torture, m'explique Reza, ont été votées par le Majlis mais rejetées par le Conseil des gardiens. S'il y a de nombreuses fermetures de journaux, souvent ceux-ci reparaissent sous un autre titre et avec les mêmes journalistes. Au sujet des livres, les romans, dont certains sont des traductions, dominent. Depuis la Révolution islamique, les campagnes sont bien équipées en centres de santé. Tout médecin et tout infirmier a l'obligation d'exercer en milieu rural durant ses deux premières années de carrière. En ce qui concerne la pollution automobile, ce n'est un secret pour personne qu'elle attaque les bronches. Récemment, vu le taux de pollution qu'il sévissait en ville, il a été déconseillé aux personnes âgées de sortir dans les rues de Téhéran. Selon Reza, il y a bien eu une réforme agraire sous le Shah, mais ce fut une réforme ratée car les agriculteurs qui en bénéficièrent furent incapables de cultiver de leur propre chef les terres qui leur furent confiées. De plus, ils manquaient d'outils de production. La réforme agraire fut une des causes majeures de la Révolution islamique. Ancien député, Reza, comme 2 000 autres candidats aux dernières élections législatives fut disqualifié par le Conseil des Gardiens avant même le déroulement du scrutin. On lui a reproché de ne pas être assez musulman. Ces disqualifications ont fait que dans certaines circonscriptions il n'y eut que des candidats conservateurs. À ces élections, il n'y eut que 50% de participation. Reza me parle du professeur Haradjali qui fut condamné à mort pour propos jugés insultants à l'égard de l'islam. Mais la mobilisation a permis au moins à cet enseignant de rester vivant dans sa cellule. Avec l'arrivée massive des jeunes sur le marché du travail, l'Iran compte chaque année 400 000 chômeurs supplémentaires. Le nombre d'étudiants est de 1,5 million. Le divorce est légal et les mariages arrangés des enfants, s'ils existent peut-être encore, sont en nombre très limité. Avant ma rencontre avec Reza, j'ai fait un dernier tour à pied dans le centre de Téhéran afin de prendre des photos et de changer des rials. Depuis le bureau où j'ai eu ma rencontre avec Reza, je prends un taxi qui m'emmène à l'aéroport. Ici, je me paye mon dernier kebab au restaurant. Pour la première fois depuis mon arrivée en Iran l'on me donne un couteau pour manger. Je passe ma soirée et ma nuit à l'aéroport.

23 août

Alors qu'au petit matin j'allais m'envoler vers l'Europe, les douaniers m'en empêchent parce que mon visa est expiré. Alors que je suis prêt à payer sur-le-champ un nouveau visa, rien n'y fait. Les douaniers me disent que je dois aller au Ministère des Affaires étrangères. Ce que je fais sans coup férir. Pour ce faire, je prends un taxi. Pour constituer un dossier de demande de visa, je dois me rendre à la banque. J'y rencontre un demandeur de visa de nationalité afghane. En remettant mon dossier, l'employée du ministère m'annonce que je n'aurai mon visa que dans 8 jours. Effaré par ce délai, je " file " à l'ambassade de France afin d'obtenir un soutien diplomatique. Ici, je suis très bien accueilli. Je prends rendez-vous avec un employé de cette mission diplomatique pour aller demain avec lui au Ministère des Affaires étrangères. Le midi, dans un restaurant pourtant éloigné de l'ambassade, je retrouve un Français d'origine iranienne que j'avais vu dans ce bâtiment ce matin-même. Il m'explique que c'est la première fois qu'il revient en Iran depuis 21 ans. Si depuis le temps les commerces de Téhéran, dit-il, n'ont pas changé, en revanche, la circulation automobile a énormément augmenté. Ce touriste se plaint de la conduite des Iraniens qui cherchent toujours à passer avant les autres personnes. Rentré à mon hôtel, l'" Haghighat hotel ", je passe mon après-midi à dormir tout en réfléchissant aux prochains jours. Le groupe de jeunes travaillant à l'hôtel, sentant probablement ma tristesse, m'invite à venir parmi eux. Bien que ces jeunes ne parlent l'anglais, je comprends malgré tout qu'ils sont, linguistiquement parlant, turcophones et non persans. Dans " Iran News ", j'apprends que trois Iraniens, coupables de trafic de drogue, ont été pendus en public à Kerman. L'apostasie est, elle aussi, passible de la peine de mort. Dans " Iran Daily ", je lis que 2 500 personnes ont souffert de la malaria en Iran l'an passé ; l'essentiel des cas se situant dans la province du Balutchistan.

24 août

Le matin, je vais, comme convenu, au Ministère des Affaires étrangères avec un représentant de l'ambassade de France, Houchyar, qui parle aussi le Persan. Ici, la même femme que j'avais vue hier, change aujourd'hui le ton avec la présence d'un représentant de l'ambassade. Elle nous dit que si elle a parlé hier d'un délai de 8 jours c'est parce qu'elle supposait qu'il s'agissait d'une affaire politique. Avec Houchyar, je vais en taxi au tribunal pour payer l'amande de 1 000 rials (1 euro !) que les autorités m'ont infligée pour séjour illégal en Iran. Vu que les papiers que l'on me demande de signer sont écrits en Persan, la présence de Houchyar au tribunal est précieuse. Retourné au Ministère des Affaires étrangères, la toujours même employée m'annonce que j'aurai en définitive mon visa dans 48 heures ! En attendant dans les différents bureaux, j'ai pu bavarder avec Houchayer. De nationalité française, Houchayer est de père iranien. Il me dit notamment qu'avant la Révolution islamique, les Iraniens faisaient beaucoup de fêtes. Je téléphone à Grenoble, à Yves, mon collègue de travail afin qu'il prévienne notamment mon notaire pour lui signaler que je ne pourrai procéder à la signature de l'acte d'achat de mon appartement prévue pour aujourd'hui. L'après-midi, je me rends en métro puis à pied à l'aéroport afin de me procurer une place dans un avion. Au cours de cette promenade, je passe par la place circulaire qui est montée d'un imposant monument et qui marque l'entrée de Téhéran. C'est par cette " porte " que j'étais entré dans cette ville en moto dix jours plus tôt. Dans les bureaux d'Iran Air de l'aéroport, j'ai la chance que l'on m'offre une place pour Cologne le 26 août. Rentré en bus puis en métro à mon hôtel, je passe ma soirée à lire. Dans " Iran News ", j'apprends que depuis 1979, l'Iran a accueilli 2 650 000 réfugiés, dont 2,3 millions d'Afghans et 203 000 Irakiens. Une nouvelle agence de presse basée sur le réseau des mosquées vient de se créer. Les handicapés chômeurs reçoivent une indemnité de l'État. Depuis 2000, chaque année, 500 km de chemins de fer sont construits en Iran. En outre, une nouvelle exécution publique a été perpétrée. Il s'agit d'un Iranien d'Orumiyeh coupable de viol. Dans " Iran News ", j'apprends qu'il existe en Iran 145 jardins d'enfants pour les progénitures de femmes qui travaillent. Une loi oblige les entreprises à prendre en charge les enfants de leurs propres employées. Comme tous les jours, la presse se fait l'écho du problème que pose la construction de la centrale nucléaire de Boshehr en ce qui concerne la prolifération des armes nucléaires.

25 août

J'ai hâte de rentrer à Grenoble afin de pouvoir parler avec des femmes, boire du café… Me promener dans les rues de Téhéran n'a plus pour moi beaucoup d'intérêt. Cependant, je goûte aux gâteaux mielleux qui ressemblent à ceux de Turquie. Je passe une bonne partie de mon temps à lire et à compter les heures qui me restent à passer en Iran. Dans " Iran News ", j'apprends que trois sites internet appartenant à des partis politiques ont été fermés. Récemment deux journaux ont également dû fermer boutique et un troisième a cessé de paraître le 23 août dernier après que l'éditeur ait reçu des menaces. Ces dernières années nombre de journalistes ont été arrêtés. En outre, 4,6% des sièges du Majlis sont occupés par des femmes. L'an passé, des femmes ont fait campagne pour promouvoir une loi qui aurait donné le même droit aux deux sexes en matière d'héritage. Mais le Parlement a rejeté cette proposition, car contraire à la loi de l'islam qui stipule que la part des femmes doit être à ce sujet la moitié de celle des hommes. En ville, 9,5% des travailleurs sont des femmes et à la campagne elles sont 8,8%. Le nombre de femmes entrant à l'université a augmenté de 60% depuis 1997. Mais la seule Iranienne participant aux Jeux Olympiques est un tireur au pistolet. Pour les autres sports, la tenue vestimentaire les empêche de concourir. En 2003, l'Iran a été pour la première fois autosuffisant en blé.

26 août

En me rendant au Ministère des Affaires étrangères pour prendre possession de mon visa, je remarque que la police arrête des motards et embarque la moto de ceux dont le véhicule n'est sans doute pas en règle. Après avoir récupéré mon passeport avec un tampon salvateur, je téléphone à l'ambassade de France pour informer le personnel de la nouvelle ainsi que pour le remercier de ses loyaux services. Ensuite, je m'achemine en métro puis en taxi à l'aéroport où j'attends durant toute la soirée ainsi qu'une bonne partie de la nuit mon départ pour Cologne.

27 août

Je passe une nuit blanche dans une aérogare bondée. Dans les queues, c'est à qui passera avant l'autre, comme dans le métro où les hommes se précipitent sur les sièges libres. M'envoler est pour moi un soulagement après une attente de quatre jours. Au cours du vol, je remarque particulièrement le lac de Van au bord duquel j'avais passé la nuit lors de mon voyage en Turquie en 1990. Mais à l'époque, je n'avais pas pu voir un autre petit lac situé à proximité du premier, dans un ancien cratère de volcan. Nous survolons également la mer Noire. Aussitôt sorti de l'avion de la compagnie d'Iran Air à Cologne, toutes les femmes retirent leur foulard de leur tête. De l'aéroport de cette ville je rentre à Grenoble en train. Emprunter, comme à l'aller, ce moyen de transport me sert de transition. Je constate qu'en Allemagne, il y a beaucoup plus de vélo que de moto et beaucoup de trains. L'Allemagne est-elle pour autant un pays sous-développé ? Au cours du voyage en train, je remarque tout particulièrement la vallée du Rhin lorsqu'elle traverse le massif Schisteux Rhénan : vallée encaissée, champs de vigne et châteaux sur les flancs de coteaux. En outre, le fleuve est parcouru par de très nombreuses péniches. Ainsi se termine ce voyage. La chaleur l'a rendu difficile, le handicap de la langue l'a appauvri et les tracasseries du retour l'ont assombri. Cependant, il m'a permis de voir de très beaux paysages et a été ponctué par d'excellentes rencontres.

Jean-François Le Dizès

haut de page