Voyage au Nigeria (2003)

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7 juillet Alors que mes trois derniers voyages s'étaient déroulés en Amérique latine, durant mon été 2003 c'est un pays africain, le Nigeria, que je choisis de visiter. Au fil des années, le début commence à devenir habituel : bus de Grenoble à Lyon-St-Exupéry, avion depuis cet aéroport à Lagos via Milan. Entre Lyon et Milan, j'ai de belles vues sur les Alpes et sur la plaine du Pô. Je reconnais notamment les vallées de Tarentaise et de Maurienne. Entre Milan et Lagos, je voyage en compagnie d'un Ghanéen; mon avion allant ensuite à Accra. Cet homme me dit, entre autres, qu'au Nigeria il est nécessaire d'avoir une carte de crédit. Ce que je n'ai pas. À l'aéroport de Lagos, je change une grande quantité d'euros (1 000), en vue d'acheter un vélomoteur. Mais comme en monnaie locale, le Naira, il n'existe que des petites coupures, je me retrouve avec une tonne de billets qui m'est difficile de dissimuler. N'osant coucher à la belle étoile avec ce fardeau dans mes poches, je prends un taxi pour aller à l'hôtel. Alors que l'entremetteur m'avait donné un prix pour une course de 25 kilomètres, le taxi n'en fait même pas deux. Une fois arrivé, je refuse alors de payer le prix convenu. Ce qui me procure une grande dispute avec l'entremetteur. Après m'être bien reposé à l'hôtel, le lendemain dimanche, je passe ma journée à me promener dans les rues du grand Lagos. Je vais quasiment de l'aéroport au centre, c'est-à-dire dans l'île de Lagos. Je traverse notamment une zone contenant différentes industries. En cours de route, à la mi-journée, je rencontre un hôtel bon marché. J'y fais la sieste. Les Nigérians sont très aimables avec moi, même si nombre d'entre eux me prennent pour une " vache à lait ". Ils sont très nombreux à me faire signe. Un groupe de gamins qui jouent au football s'arrêtent de jouer pour venir tous me serrer la main. Les gens n'ont pas l'habitude de voir un Blanc marcher à pied. J'ai même effarouché une gamine. La ville est très sale. Les égouts sont à ciel ouvert. On trouve des tas d'ordures en plein milieu de la ville. Est-ce dû à la grève générale qui dure depuis une semaine? En effet, les deux centrales syndicales, NLC et TUC (1) ont lancé un mot d'ordre de grève suite à l'augmentation du prix du litre d'essence de 24 Nairas (soit 0,28 euro) à 40. Sur mon chemin, je remarque de nombreuses affiches. Certaines d'entre elles parlent du mouvement de grève actuel. D'autres annoncent des spectacles (théâtre). Enfin, certaines ont trait aux religions. Je rencontre de très nombreuses églises de différentes confessions. Il s'y tient des offices. Dans l'île de Lagos, les mosquées ont tendance à prendre le relais des églises. Suivre un des longs ponts menant à cette île est d'une grande beauté. Alors que le midi je déjeune avec des bananes achetées à une vendeuse ambulante, le soir je me paye un riz au poulet très bien épicé. 8 juillet Parvenir à se faire servir un café est très difficile. Dans mon quartier je ne trouve aucune boutique ou marchand de trottoir qui en sert. C'est finalement à mon hôtel que l'on m'en prépare un. Le garçon qui me l'apporte me dit qu'au Nigeria le café se prend à la maison et non à l'extérieur. Je commence à tisser des liens avec le personnel de l'hôtel. L'un des garçons parle le français, car il a travaillé 5 ans au Cameroun. Il me dit soutenir la grève générale, car l'augmentation du prix de l'essence est trop importante. Le gouvernement précise que l'augmentation en question doit servir à financer la réparation des raffineries de pétrole qui sont toutes en panne. Actuellement, le Nigeria importe son essence. En prenant mon petit-déjeuner sur la terrasse de l'hôtel, je domine la vie de la rue. Un des employés de l'hôtel me signale, qu'à cause de la grève, le trafic routier est bien moindre que d'habitude. Nombre de personnes marchent à pied vers le centre. Je passe ma matinée à chercher des marchands de motos. Un des garçons de l'hôtel me guide. Mais un certain nombre de boutiques sont fermées à cause de la grève. Ce qui limite mon choix. J'attends donc au moins demain pour acheter. Mon guide est originaire de la campagne. Ses quatre sœurs y sont restées. Il me fait passer par des quartiers où règne la verdure de la campagne. Après lui avoir offert à manger et à boire, je vais déjeuner seul dans un restaurant " de trottoir ". Menu : riz avec des bouts de viande en sauce, qui est très épicée. L'après-midi, je retourne à " Lagos island ". Sur le pont qui y mène, je croise une foule de gens. On me dit qu'ils reviennent d'une manifestation au sujet de la grève. Sur mon chemin, les gens prononcent les noms de " white man ", mais aussi de " gringo ". Je me promène dans le quartier des banques, qui sont nombreuses mais toutes fermées à cause de la grève. Dans ce quartier, on trouve aussi un certain nombre d'établissements hospitaliers qui semblent aussi en sommeil. Je rencontre une grande librairie, fermée toujours pour les mêmes raisons. On commence à brûler les tas d'ordures qui s'amoncellent. À Lagos, il n'y a pas de quartiers véritablement modernes comme celui du " Plateau " d'Abidjan. Durant ma promenade, je me paye des morceaux d'ananas qui sont " sucus ", ainsi qu'une bouillie sucrée à base de maïs, que les jeunes femmes de trottoir ont confectionnée. Me voir manger cet aliment amuse ces femmes. Dans un restaurant de la chaîne " tantalizer ", je me paye des yoghourts nigérians. Ils ont un goût poivré. Alors que je suis en train de manger un morceau d'ananas dans un quartier calme, je vois des gens partir en courant. C'était une voiture de policiers armés de mitraillettes qui s'approchait. Moi-même, j'ai eu peur. Mais finalement il ne s'est rien passé de grave. Rentrant à pied, j'arrive à mon hôtel à la tombée de la nuit. Ici, je lis des " Guardian ". J'apprends que la police aurait tué 4 manifestants. Le Secrétaire général du " Yoruba Council of Elders " condamne l'augmentation du prix de l'essence. Certaines activités économiques ne peuvent se poursuivre que sous la protection de la police. Un article parle en détail des 7 catastrophes survenues suite à des fuites provoquées par les vols de produits pétroliers dans les oléoducs. Depuis 1998, elles ont fait environ un millier de morts. La dernière est intervenue en juin 2003. Elle a fait 200 morts. Selon l'auteur de l'article, les autorités ont largement pris leur temps avant de s'attaquer au sinistre. 9 juillet En prenant mon café sur le balcon de l'hôtel, je vois devant moi des gens, et pas seulement des femmes, puiser l'eau du puits qui se trouve de l'autre côté de l'avenue. Je bavarde avec l'employé de l'hôtel qui parle le français. Il m'informe que les Présidents précédant l'actuel, Obasanjo, prenaient déjà prétexte de la réparation des raffineries pour prendre des mesures antisociales. Il y a eu, certes, des élections en mai 2003 gagnée par le Président sortant, mais elles ont été truquées. Seule l'armée peut changer le Président. Un des anciens Présidents, Abacha a été tué par l'armée par empoisonnement. Le matin, je repars à la recherche d'une moto. J'en trouve une bon marché, mais les négociations avec l'un des hommes du magasin n'ont pas été faciles. Comme j'ai des difficultés pour changer les vitesses de ma moto, autoritairement, ce commerçant a voulu me reconduire en moto à mon hôtel. En rentrant, on se fait arrêter par un policier en civil circulant en moto. Sous un prétexte dont je n'ai pas eu connaissance, il voulait nous faire payer une rançon à son profit. À l'hôtel, je fais connaissance de gens. Je rencontre ainsi un Nigérian qui vit à Paris et qui est actuellement en vacances. Je fais également connaissance d'un jeune du quartier qui m'emmène au " local government " (mairie) pour tenter de faire immatriculer ma moto. Mais on trouve les bureaux fermés pour cause de grève. Sur le chemin, mon " guide " me dit que le gouvernement ne paye pas ses employés. Lui, il a fait des études d'administration, mais ne travaille pas. Membre d'une secte chrétienne, il m'explique qu'à l'égard du Président Bush, qui vient ces jours-ci au Nigeria, l'opinion publique nigériane est partagée. Elle est, certes, anti-colonialiste, mais elle est aussi anti-terroriste. Mon interlocuteur pense, lui aussi, que l'argent de l'État est dilapidé par son chef et son entourage. L'après-midi, je retourne me promener dans le centre de Lagos. Je prends pour la première fois un minibus qui me dépose dans Lagos island. Ici, il y a toujours autant de vendeurs informels. Je remarque particulièrement la vente des poissons qui une fois frits prennent une forme cylindrique et celle des morceaux de viande constitués de peaux d'animaux. Après cette promenade, je change d'île. Je vais à " Victoria Island ". Pour ce faire, j'emprunte un pont d'où des hommes pêchent avec des filets. Il faut signaler que leur tâche est facilitée par le courant maritime qui, tout comme sous le pont reliant Lagos island au continent, entraîne l'eau d'est en ouest. Victoria Island est un monde à part. Bien que la capitale du Nigeria soit maintenant officiellement Abuja, on y trouve encore des sièges de ministère, des ambassades, ainsi qu'une caserne. Les logements sont barricadés. Sur mon chemin je rencontre un supermarché que je visite. La majorité de ses clients sont des Blancs. Je m'arrête un moment dans la rue à côté d'un homme pour boire une boisson de couleur blanche, qui est une mixture de lait avec d'autres ingrédients. Alors que nous sommes en saison des pluies, depuis mon arrivée il n'a encore jamais plu. Le soleil est souvent voilé. Et le courant d'air frais qui vient de l'Océan Atlantique rend le climat agréable. Le soir, je lis dans " PM News " que les émeutes liées à la grève ont fait 20 morts. 90 personnes ont été arrêtées. La dictature des militaires a cessé en 1999. Le Président Obasanjo a introduit la sharia dans 12 États du nord de la Fédération. 10 000 personnes ont été tuées dans les violences ethniques, religieuse ou politiques. À la télévision, j'entends le Secrétaire générale de la NLC, Adam Oshiomhole, appeler à la reprise du travail vu qu'il a obtenu la baisse du prix de l'essence de 40 à 34 nairas. Alors qu'en ville j'assiste souvent à des engueulades entre deux personnes auxquels se joignent d'autres gens, ce soir, depuis ma chambre, j'entends une dispute très bruyante entre des membres du personnel de l'hôtel. Des assiettes volent. 10 juillet En prenant mon petit-déjeuner du balcon, je remarque qu'avec la fin de la grève l'activité reprend. Les jeunes reprennent le chemin de l'école, la circulation automobile est bien plus intense qu'hier, les piétons ont presque disparu. Dans l'après-midi, je noterai des queues aux stations d'essence. L'employé de l'hôtel qui parle le français m'emmène au " local government " pour faire enregistrer ma moto. Comme tous les Nigérians, je dois payer au fonctionnaire à qui j'ai eu affaire une grosse commission. La présence de l'employé de l'hôtel a permis de limiter celle-ci. Ces dessous-de-table sont semi-officiels, car le fonctionnaire a accepté de me signer une déclaration au sujet de mon versement. Je dois repasser demain. En parlant avec l'employé de l'hôtel, j'apprends que celui-ci est témoin de Jéhovah. Avant de m'accompagner au " local government ", il a fait son devoir : lire une partie de la bible. Puis, je retourne à Lagos island en " bus " (ce sont des estafettes). Sur l'autoroute on aperçoit une colline où domine un bidonville. Aujourd'hui une partie de celui-ci est en feu. Est-ce parce qu'ils ont consumé les ordures? Je visite notamment la librairie centrale. J'y trouve différents livres de sciences sociales qui m'intéressent. Je les achèterai après mon périple en moto. Le rayon biblique est important. Ce qui confirme que les gens sont ici religieux. J'ai la confirmation que le Nigeria est, pour l'Afrique, un bon producteur de livres. Je me restaure dans un " fast food " de la chaîne " tantalizer " avec du poisson au riz " coconut " (noix de coco). C'est tout de même meilleur que la cuisine des restaurants de rue où l'on nous sert des bouts de viande très durs à mâcher. Compte tenu de l'intensité des passages dans les rues je préfère retourner tôt à mon hôtel de Yaba. En effet, la plupart du temps il n'y a pas de trottoir, et les marchands ambulants, comme à Caracas, prennent une place considérable. De ce fait, peu d'automobiles passent dans ces rues. En revanche, il y a un certain nombre de motos qui ne cessent de klaxonner. Pour trouver un " bus " qui me ramène, les gens sont de bonne composition : parfois, sans que je leur demande, ils me renseignent. À Yaba, comme je passe devant l'Alliance française, je rentre dans ce local qui est situé dans un immeuble. Je rencontre alors un enseignant d'origine togolaise. Sur son insistance, il m'emmène en taxi à la Maison de France, local central de l'Alliance française qui est située dans le quartier d'Ikoyi. Ici, il me fait rencontrer différents Africains d'origines diverses. Des conversations que j'ai avec ces gens, il ressort que je n'ai pas de souci à me faire pour ce qui concerne la sécurité. S'il faut éviter de rouler quand il fait nuit, je peux facilement dormir chez l'habitant. Le Togolais, qui se plaît bien à Lagos, me dit travailler aussi pour Radio France Internationale comme journaliste. Lui ayant expliqué mon itinéraire, il voudrait m'interviewer à mon retour. Seule fausse note à cette rencontre : il s'est fait tirer l'oreille pour payer la moitié du prix du taxi qu'il avait lui-même décidé de prendre pour que l'on aille ensemble d'un local à l'autre. Ikoyi se trouve à l'extrémité orientale de Lagos island. C'est un quartier en construction pour maisons de luxe. J'y rencontre le local de l'UNICEF. N'ayant pas trouvé de cartes postales à la librairie, j'achète des cartes de cette institution internationale. Pour retourner au centre de Lagos island en évitant les autoroutes, je dois parfois emprunter des chemins. Rentré à l'hôtel, je lis la presse en buvant des " guiness " et en parlant avec l'employé qui parle le français. Comme je lui présente " Nouvelle Gauche ", il me montre un document où sont répertoriés les nombres des témoins de Jéhovah dans chaque pays. À cette démonstration, je réponds d'une part que le nombre n'est pas un argument et d'autre part que l'Europe qui est beaucoup moins croyante que l'Afrique est beaucoup plus développée. Alors à quoi sert de croire en Dieu, lui demandais-je? Dans " The Guardian ", j'apprends que sur 173 pays le Nigeria est classé au 148e dans le classement mondial du développement humain réalisé par le PNUD (Plan des Nations Unies pour le Développement). La centrale syndicale NLC réclame le développement des chemins de fer et de l'Éducation, notamment pour ce qui concerne les qualifications professionnelles. Il demande la libération des manifestants récemment arrêtés ainsi que des enquêtes sur ceux qui se sont fait tuer par la police. En outre, les professeurs d'université, après la suspension d'un mois de leur grève qui avait duré 6 mois, menacent de la reprendre s'ils ne sont pas payés. 11 juillet Avant de quitter Lagos, je dois retourner au " local government " pour retirer la plaque d'immatriculation de ma moto. C'est le voisin de l'hôtel, " l'électricien " qui me la pose. Sur le chemin du " local government ", le témoin de Jéhovah qui m'accompagne me dit qu'il a des amis musulmans. L'an dernier, c'est l'élection de Miss monde qui avait déclenché les violences entre musulmans et chrétiens. Avant de partir, je dois aussi apprendre à changer les vitesses de ma moto sans caler. Pour ce faire, le personnel de l'hôtel m'aide. Puis c'est le départ. Mon premier jour de route sera dur. Avec les embouteillages je cale souvent et ai des difficultés pour remettre en marche mon moteur. Heureusement que les gens sont souvent là pour m'aider. Par ailleurs, la conduite des piétons me déboussole. J'ai failli rentrer dans l'un d'entre eux. Assoiffé par les régulières mises en marche de ma moto que je dois effectuer, je suis heureux de trouver dans une boutique des mirindas (2) fraîches à boire. Après la longue sortie trébuchante de Lagos, je parviens à rejoindre la voie express qui mène à Ibadan. Le pays est plat, vert et peu peuplé. Puis je tombe en panne. En faisant quelques kilomètres à pied, je trouve un centre religieux en construction. J'y suis accueilli très gentiment par les deux gardiens qui se décarcassent pour trouver des outils pour dévisser la bougie de ma moto. L'un des deux gardiens va à vélo faire des courses au " food station ". Il me ramène des fantas à boire. Je lui laisse une bonne commission. Pour la nuit, il me prête une natte afin de dormir sur le toit du rez-de-chaussée de l'édifice qui est en construction. Après que cet homme soit reparti, son collègue et moi, nous allons puiser de l'eau. Je suis surpris de constater que le puits est recouvert par un couvercle en plastique. 12 juillet Durant la nuit, quand il commence à pleuvoir, je déménage au rez-de-chaussée. En début de matinée, en attendant une solution à mon problème mécanique, je reste au centre religieux. Mes contacts avec les gardiens sont davantage gestuels que verbaux. Si l'un de ces hommes écoute les infos à la radio, ils sont peu curieux à mon égard. Quand je demande à l'un d'entre eux de quelle nationalité pense-t-il que je suis, il me répond " chinois "! On décide que j'aille en automobile au bourg le plus proche où se trouve un réparateur de motos. Mon engin est alors transporté dans le coffre de la voiture qui m'emmène. À l'arrivée, j'ai une nouvelle empoignade. Cette fois-ci, c'est avec le chauffeur du véhicule, qui veut me faire payer plus que le prix convenu. Arrivé à l'atelier de mécanique, ce sont de très jeunes garçons qui réparent ma moto avec minutie et art; et ce, avec très peu d'outils. Ils emploient des techniques appropriées à leur pays. Pendant qu'ils travaillent, je vais au " restaurant " qui jouxte l'atelier. Je bavarde avec la jeune et sympathique serveuse. Elle me demande de l'aider en mathématiques. Elle aussi, je la vois étudier des textes religieux de son Église, qui est l'Église apostolique. Je lui achète deux yoghourts. Après avoir payé très cher (pour le pays) ma réparation à cause du chauffeur qui, resté sur les lieux, a certainement pris une commission, je pars en ville acheter un tendeur. Plusieurs jeunes veulent alors m'emmener en moto pour me conduire dans un commerce approprié. Bien sûr, leur objectif est de se prendre une substantielle commission au passage. Reparti, je vais sans problème à Ibadan. Sur la route les contrôles réalisés par les forces de l'ordre sont très nombreux. Que d'épaves de camions accidentés, que de véhicules en panne! En outre, des femmes vendent du maïs grillé sur le bord de la route. À Ibadan, je me ravitaille en nourriture, journaux et essence. Ici, il faut toujours faire la queue si l'on veut acheter de l'essence, car la majorité des stations services restent fermées. Au restaurant, les deux personnes à qui je m'adresse sont étonnées que je n'aie prévenu l'ambassade de France de ma présence au Nigeria et que je ne sois pas en possession d'un téléphone portable. Au poste d'essence, une personne qui s'est présentée à moi comme juge en retraite m'avoue qu'avec les pressions politiques il n'était pas aisé de rendre la justice. Traverser Ibadan est pour moi très pénible à cause de la circulation. Je cale sans arrêts et ai des difficultés pour redémarrer. Je fais une chute à cause d'une queue de poisson que me fait un véhicule qui me double à droite et qui ne me laisse plus de place pour passer entre lui et un autre qui, tournant à gauche se trouve de ce côté. Curieusement, pour panser mon égratignure au coude, le chauffeur me propose d'imposer de l'essence dessus! Après ces déboires, je me " réfugie " dans une station d'essence vide où le personnel alors au chômage me réconforte et me donne des conseils pour démarrer ma moto et pour ralentir. Comme la pluie se met de la partie, je décide de passer la nuit à Ibadan. Je me paye une " guest house " de quatre sous. Mais, comme souvent au Nigeria la soirée est sans électricité. Les pannes succèdent aux pannes. Ce qui me prive de lecture et m'oblige à me coucher tôt. 13 juillet Le courant électrique étant revenu dans la nuit, je me lève bien avant le lever du jour pour rédiger mon journal. J'entends au loin des gens chanter des chants religieux et scander des slogans. L'ont-ils fait toute la nuit? Lorsque je quitte la " guest house ", j'entends les gens se chamailler au poste d'essence d'à côté. On se croirait dans un poulailler. Étant parti de bonne heure, j'atteins Ife au milieu de la matinée. Toute la journée la route est vallonnée. Je deviens de plus en plus à l'aise avec ma moto. Ife est une petite ville qui ressemble aux précédentes. J'achète à une femme deux " pies " (3) à l'oignon qu'elle fait frire dans la rue. Dans cette ville, comme ailleurs, les hommes m'accostent pour tenter de me tirer des sous. Sur la route, des militaires m'ont arrêté et m'ont demandé de l'argent de poche. Je leur ai alors parlé de corruption. Ce qui leur a " cloué le bec ". Ensuite, je continue ma route en direction de l'est. À partir d'Ikeja, j'emprunte des petites routes qui, certes, restent goudronnées mais qui comportent de gros trous. J'entre dans un petit massif montagneux. De petites montagnes, constituées, entre autres, de rocks craquelés, avoisinent la route. Depuis Lagos, dans chaque ville ou village, ne cessent de se suivre des églises, dont les confessions sont bien indiquées. Ces dernières sont nombreuses. Certaines de ces institutions ont également leurs écoles et leurs dispensaires : écoles méthodistes, anglicanes, catholiques, baptistes; ou encore, comme en Indonésie, un hôpital adventiste. Je vois aussi beaucoup de sièges de partis politiques. C'est dans ce paysage que j'arrive, en début d'après-midi, à Ado Ekiti. Je vais alors dans le " fast food " de la chaîne " Mr Big's ". J'y reste plusieurs heures; histoire d'être en compagnie sans être pour autant harcelé. J'aime le riz et le poulet épicés de ces restaurants. Je lis le " Saturday Tribune ". Font la " une " du journal, la crise politique dans l'État d'Anambra, les suites de la grève générale et la venue du Président Bush au Nigeria. J'écris une carte postale à Salima. Comme l'orage menace, je cherche une " guest house ". N'en trouvant pas à bon prix, je reprends la route vers l'est. À la " guest house " suivante que je rencontre, les aubergistes me demandent un prix " pour Blanc " pour une chambre minable. Comme ils refusent mon prix, je me remets en selle et finis par en trouver une à mon prix. Le soir, à la lumière de la bougie, je lis mon livre sur le Nigeria. Je regarde la partie parlant de la violence. Elle n'est pas faite pour me rassurer. 14 juillet Toute la journée, je continue ma route en direction de l'est. Tout du long j'ai en vue des montagnes qui sont dispersées. Elles ressemblent beaucoup à celles que j'avais vues dans le sud du Venezuela. Elles sont constituées de rochers noirs. L'eau de pluie y coule en surface. Dans la première partie de mon parcours (jusqu'à Kaba), la route est très vallonnée, sinueuse et étroite. La végétation l'attaque sur les côtés. Le pays est assez densément peuplé : les villages se succèdent les uns les autres. Je fais un premier arrêt à Ikare. En buvant une " mirinda ", je discute avec le vendeur qui est étudiant en " business ". Lui aussi, il reproche au gouvernement de garder tout l'argent pour lui. Partisan de Bush, il verrait d'un bon œil les Nord-Américains débarquer au Nigeria. Après ses études, il ne sait encore quelle affaire lancer. Je lui dis que je trouve que les Africains cherchent trop à vendre et pas assez à produire. J'achète de l'essence au marché noir. Celle-ci est vendue dans des jerricanes. En effet, toutes les stations d'essence sont vides. Je paye trois fois le prix officiel. Je grignote des cacahuètes que des gamines vendent en petits tas sur une table dans la rue. Quand je me promène à pied dans les bourgs, les gens ne comprennent pas que mon objectif est la simple visite du village. Ils croient que je suis à la recherche d'une chose précise. Mon second arrêt est provoqué par un mauvais fonctionnement de ma moto. Le réparateur tarde à venir, car il est parti à la messe. Revenu, c'est entouré par une multitude de gens et avec maîtrise qu'il met les choses au point. Mon arrêt suivant est à Kaba. En buvant une " guiness " (bière), je bavarde un bon moment avec le fils de la marchande. Il travaille dans une entreprise d'impression à Lagos. S'il est chez sa mère depuis une semaine, c'est parce qu'il n'a pu rentrer chez lui à cause de l'absence de bus due à la pénurie d'essence. Il m'explique qu'il y a au Nigeria trois sortes d'hôpitaux : ceux qui sont publics, les privés et les confessionnels. Les hôpitaux publics sont théoriquement gratuits, mais en payant des dessous-de-table on est mieux soigné. Les établissements confessionnels, par opposition à ceux du secteur privé, sont bon marchés. En traversant les campagnes, j'avais déjà remarqué que les hôpitaux et centres de santé étaient nombreux. Mon interlocuteur me dit qu'ils sont bien fournis en médicaments. Le pays est également bien pourvu d'établissements scolaires : écoles primaires, " grammar schools ", " high schools ", " comprehensive school ". Ce jeune homme me dit que tous les enfants sont scolarisés, même si quelques parents manquent de motivation à cause de leur situation économique. Lui, il a obtenu son diplôme à Lagos. Toujours à Kaba, comme je voulais contrôler ma bougie, je demande à un jeune motard cravaté de me prêter ses outils. Non seulement il accepte, mais en plus il tient à faire le travail à ma place et avec amitié. Ici aussi, d'autres jeunes hommes se mêlent à nous. Ils sont contents que je leur ouvre ma carte du Nigeria et leur montre mon itinéraire prévu. L'opération de la bougie n'ayant pas été concluante, l'endimanché m'emmène chez le marchand de bougies. Et après le changement de bougie, ma moto marche à merveille. Pour remercier ce jeune qui refuse les 50 nairas que je lui propose, je lui demande de m'écrire ses cordonnés sur mon cahier afin que je puisse lui envoyer une carte postale de Grenoble. Je constate alors qu'il a des difficultés pour écrire. La seconde partie de ma route est beaucoup plus rectiligne et beaucoup moins peuplée que la première. Dans les campagnes, les maisons sont le plus souvent construites en dur, mais certaines sont encore en terre. Dans cette partie, je vois beaucoup de toits de chaume alors que jusqu'à présent ils n'étaient qu'en tôle. J'arrive à Locoja à la tombée de la nuit. Je l'avais passée une première fois mais sans m'en rendre compte, car seule la bordure de la ville est traversée par la route nationale. Cette marge contient une multitude de petits restaurants et de " tabliers " (restaurants de rue) comme on disait au Burkina Faso. Dans un de ces derniers je mange une mixture sucrée contenant du lait. À Locoja, la montagne s'efface pour laisser passer le Niger. 15 juillet Je reste un bon moment à Locoja à boire un café à un " tablier ", à me promener sur l'avenue menant, je suppose, au centre-ville. Ensuite, par la route je suis le Niger en direction du nord. À Koton Karifi, je le traverse pour mieux le quitter. Ce fleuve ressemble au Parana dans le sens que son cours comprend plusieurs bras vivants et un bras mort. Mais sa largeur est bien moindre. Ensuite, jusqu'à Abuja, la route devient monotone : de grandes lignes droites avec beaucoup de circulation. Il faut conduire avec beaucoup de prudence parce que sur les routes nigérianes c'est la loi du plus fort. De petits troupeaux de bovins font leur apparition. Leurs bergers sont probablement des Peuls. Je n'avais pas vu des personnes de cette ethnie depuis mon voyage en Côte d'Ivoire en 1990. En outre, j'ai vu un centre administratif pour l'enseignement des nomades, donc des Peuls. Le long de la route, les paysannes vendent leurs productions qui sont constituées principalement d'ignames et secondairement d'oignons. Je déjeune à Abaji, dans un restaurant. Au menu : du riz en sauce avec un bout de viande immangeable tellement celui-ci est dur. Sur la route menant de l'aéroport à la capitale, Abuja, j'aperçois souvent des drapeaux des États-Unis. C'est certainement en lien avec la venue du Président Bush. Abuja me surprend. C'est une ville dont la construction n'en est qu'à ses débuts. Elle se construit selon des plans précis. Ce qui est inhabituel au Nigeria. Les artères et leurs trottoirs sont larges. Ils sont rectilignes, parallèles ou perpendiculaires entre eux. Comme les immeubles (ministères, sièges sociaux d'entreprise, édifices religieux) sont, soit en construction, soit en projet, les trottoirs sont vides et laissés au monde des lézards. Ceux-ci sont nombreux dans tout le pays, y compris à Lagos. La plupart d'entre eux sont de grande taille et ont la tête jaune. Comme la ville reste à construire il y a encore en son sein beaucoup d'espaces verts, y compris des cultures de maïs. Au niveau de l'intensité de la vie, Abuja est l'opposé de Lagos. Je dîne sur le trottoir en inaugurant les brochettes grillées et en savourant un délicieux morceau d'ananas. Ne trouvant de chambre d'hôtel à mon prix, je couche à la " pleine lune " à la sortie de la ville. 16 juillet Ma nuit a été plutôt mauvaise à cause des " bestioles ", notamment des fourmis. En quittant Abuja, je longe une immense cité dortoir en construction. Je prends la direction de l'ouest. Les villages n'ont plus le même aspect qu'auparavant. La mosquée " unique " a pris la place de la multitude d'églises. Je suis maintenant en pays hausa. Certaines écolières que je croise portent le châle mais leur visage apparaît entièrement. La femme à qui j'achète des " mirindas " à Izom n'a aucune crainte de me parler. Il en est de même des gamines (et des gamins) que je prends en photo à la sortie de cette ville, à l'entrée du pont franchissant un affluent du Niger. Dans la première partie de mon parcours, le paysage reste dominé par des montagnes isolées. L'une d'entre elles, la " zumontain " est remarquable. Elle a la forme d'un parallélépipède rectangle. Seul son sommet est légèrement arrondi. Elle a plusieurs centaines de mètres de haut. Sur la route, en plus des ignames, se vendent des morceaux de bois de chauffage. Les arbres ne semblent pas souffrir de cette exploitation forestière; le kérosène étant beaucoup utilisé dans les foyers. Comme en Indonésie et aux Philippines, les paysans font sécher leurs récoltes (des graines) sur le bord de la route. Le fait que rares soient les pistes partant de la route me laisse supposer qu'au-delà de celle-ci le pays est vide. Dans cette région, chaque village est pourvu d'un château d'eau. J'atteins au milieu de l'après-midi Minna, qui est une assez grande ville. Ici, nombreux sont les artisans et petits commerçants. Mais, contrairement à Lagos, dans cette ville ceux-ci s'installent peu sur les trottoirs. À côté de certaines maisons, on peut voir des bovins et des caprins. Je rencontre de plus en plus de difficultés pour m'alimenter en position assise : absence de cafés, restaurants très rares. Je suis donc obligé de manger debout des denrées que j'achète dans la rue ou au " supermarché ". C'est-à-dire des portions d'ananas et des yoghourts. Sale comme je me sens, menacé par l'orage, je me paye l'hôtel. Ici, l'atmosphère est très musulmane. Alors que je suis en train d'observer l'orage tomber, dans l'entrée de l'hôtel, les hommes font leur prière collective. Dans l'après-midi, en me promenant dans les ruelles de Minna, j'avais vu des enfants qui apprenaient en groupe le Coran. Je remarque que les Nigérians ne fument quasiment pas. Dans " This day ", je lis qua la FUTU (université de technologie) dénonce le harcèlement sexuel et le racket. 17 juillet Je prends mon petit-déjeuner à un " tablier " situé devant l'hôtel. Je prends du café au lait et des œufs cuits avec des condiments et beaucoup de pain. Tout ce que vend le " restaurateur " est confectionné à partir de produits probablement importés : nescafé, lait en poudre, pain, œufs. Après m'être promené à pied dans les ruelles situées à proximité de mon hôtel, je vais en moto au bureau de poste qui se trouve à la périphérie de la ville. En demandant mon chemin à une personne, celle-ci allant dans la même direction que moi monte de son propre chef sur ma moto. Poster mes premières cartes postales est un grand plaisir. Que ce bureau et les établissements scolaires de niveau moyen soient placés à la périphérie de la ville prouve que leur construction est récente. En ce qui concerne les télécommunications, je n'ai pas encore vu un lieu public de téléphone. À la sortie de Minna, je remarque des petites industries de parpaings et de plastique. Aujourd'hui, grosso modo, je prends la direction de l'ouest. Dans toutes ces régions de l'intérieur, les bananiers et les cocotiers ont disparu, sans doute à cause d'une pluviométrie moindre que sur le littoral. L'activité agricole est basée sur l'élevage bovin, la cueillette du bois et la culture de céréales (mil). Pour labourer, les agriculteurs n'ont pas de tracteurs, pas même des charrues, mais seulement des houes. Dans la première partie de mon parcours, les fermes, toutes construites en torchis, sont dispersées. En revanche, dans la deuxième partie, les gens sont regroupés en bourg. Le soir, ils sont nombreux à revenir des champs à vélo. En effet, ce mode de locomotion s'est substitué à la moto. Preuve d'une pauvreté plus grande. Le paysage est relativement plat. Je croise plusieurs affluents du Niger, qui bouillonnent de vitalité dans des lits quelque peu rocheux. Je croise une voie de chemin de fer où j'ai la chance de voir passer un autorail de la taille d'un minibus et allant à environ 50 km à l'heure. À la jonction située à proximité de Tegina, je me restaure. En effet, ici il y a de nombreux petits marchands. Je goûte aux produits du terroir : laitage, viande de bœuf grillée. J'ai ainsi l'occasion de parler à un homme qui me dit qu'il y a ici deux langues locales : le hausa et le shota. Cela dépend des villages. Les locuteurs du premier sont musulmans et ceux du second, chrétiens. Si l'enseignement se fait en anglais, on apprend aussi à l'école à écrire dans sa langue maternelle. Après cette jonction, je suis une route qui retourne à Lagos et où par conséquent de nombreux camions circulent. Je dois alors subir la dictature de ces derniers qui me procurent une grande insécurité et une forte pollution. Il est étonnant de voir que les camions pétroliers transportent au-dessus de leur citerne une certaine quantité de bois de chauffage. Alors que je suis dans un village, en train de prendre une photo, les villageois viennent en masse autour de moi. Je leur explique alors mon voyage à l'aide de ma carte. Mais lorsque je me mets en route, l'un d'entre eux me réclame de l'argent de façon agressive. J'arrive le soir à Makera. C'est un centre de ravitaillement pour routiers. J'y trouve un hôtel à ma convenance. L'hôtelier, qui est honnête, apprécie que je sois citoyen français. Il insiste pour me dire que lui, il est yoruba. Le matin, à l'hôtel, à un moment où je suis donc encore assez frais pour lire de l'anglais, j'apprends dans " The Guardian " que le gouverneur de l'État d'Anambra a été arrêté par la police. Ce que beaucoup d'observateurs estiment comme une lourde atteinte à la démocratie. 18 juillet Avant de partir je prends le temps de lire " The Punch ". J'apprends que les écoles islamiques se plaignent du fait que les sentences prononcées par des tribunaux de l'État de Bauchi qui appliquent la sharia ne sont pas appliquées. Il s'agit d'adultères : une femme condamnée à la lapidation, un homme condamné à l'amputation d'un de ses membres. J'apprends aussi que des jeunes organisent un rassemblement contre le chômage le 30 juillet. Le matin, en prenant la direction du sud-ouest, je me rends à Mokwa. J'emprunte une route qui est bourrée de gros trous. Ceux-ci sont provoqués par l'intense trafic de camions. Comme Makera, Mokwa, où je me ravitaille, est une ville qui sert de relais pour les routiers. Dès que je mets le pied à terre, nombre de personnes s'approchent de moi et m'implorent pour que je leur donne de l'argent. Je trouve des journaux en langue yoruba. Après Mokwa, je reprends la direction du nord-ouest. Dans toutes ces régions, la construction en torchis s'est généralisée. Alors qu'hier les maisons étaient rouges, aujourd'hui leur couleur est entre le jaune et le brun. Cette évolution s'explique par le changement de la nature du sol. Je remarque aussi les constructions réalisées par les termites, notamment au sein des parcs nationaux que je traverse durant l'après-midi : ceux de Zugarma et de Kanji. Entre ces deux parcs je croise le Niger au niveau du barrage de Kanji. Cette retenue hydraulique est une construction monumentale. À proximité du lac se trouve un collège et un centre de recherche tous les deux consacrés à l'étude du poisson frais. Les parcs nationaux sont vides d'habitants. C'est la forêt équatoriale à l'état pur. Peu après le barrage, je passe à New Bussa, qui est bien équipée en hôtels. Ce qui s'explique par la présence des parcs nationaux. Je prévoyais finir ma journée à Wawa, mais cette ville ne m'attire pas. Je prolonge donc ma course en traversant le second parc. J'arrive au bout de sa traversée au moment du coucher du soleil. Je décide alors de dormir à la " belle étoile " à côté d'une hutte qui est ouverte. Dans la journée, j'ai dû marcher en poussant ma moto sur un ou deux kilomètres à cause du manque d'huile. Les gens sur la route (cyclistes, piétons) continuent de me faire signe. Quant au temps, il est, depuis le début de mon voyage, agréable : nuages passagers, températures moyennes. Les pluies ne tombent qu'une fois la nuit tombée. 19 juillet Ma nuit a été perturbée. En effet, couché à proximité du parc naturel, je me suis demandé si celui-ci ne contenait pas de fauves. De plus, alors qu'au-dessus de moi brillaient les étoiles, j'apercevais au loin des éclairs. Dans ces conditions j'ai préféré déménager et de me mettre à l'intérieur de la hutte. Tard dans la nuit, il a plu un peu. Parti au lever du jour, je continue ma route vers le nord, que j'ai entreprise depuis Wawa. Les campagnes sont assez fournies en fermes isolées. Dans un " bled ", je trouve un " tablier " où je peux boire à ma guise des laits au chocolat. J'en prends trois. Ici, je bavarde avec un mécanicien. Il m'informe que dans la région, qui est peuplée d'Hausas, nombre d'enfants ne sont pas scolarisés. Ils préfèrent rester chez eux pour jouer. Au Nigeria, l'école n'est pas obligatoire. Tous ces jeunes qui me regardent attentivement écrire mon journal vont-ils acquérir l'envie d'apprendre à lire? Je constate que, dans cette région, très peu de gens parlent l'anglais. Depuis ce matin, la très grande majorité de la route qui mène au ferry est constituée de pistes. Convenables au début, celle-ci devient par la suite difficile : par endroits les cailloux succèdent aux cailloux, dans d'autres mes roues s'enfoncent dans le sable. Souvent les deux roues ont sur les côtés de la route leur propre voie qui est donc moins dégradée. J'arrive au ferry qui traverse le Niger en début d'après-midi. Alors que je veux rester un moment sur place pour admirer le fleuve, les passeurs me harcèlent pour que je monte dans leur barque afin de faire une affaire. De l'autre côté du Niger, la piste continue jusqu'à Beni Yauri. Arrivé à Yelwa, je trouve un restaurant. Dans celui-ci il n'y a que des hommes. De même, je ne vois jamais une femme conduire une moto ou même une bicyclette. Le Nigeria n'est pas l'Argentine! La fatigue additionnée à la menace d'orage me fait aller à l'hôtel dès 16 heures. Je me couche juste après mon installation dans cette bâtisse. Et c'est alors que l'orage éclate. 20 juillet Avant de quitter Yelwa, je monte à pied sur le versant d'une colline. De là-haut, je domine le lit du Niger. Je constate qu'ici aussi ce fleuve se divise parfois en plusieurs bras. Aujourd'hui, je traverse la plaine de Sokoto. Par rapport aux jours précédents, le paysage change. Les arbres deviennent de plus en plus petits et de moins en moins nombreux. L'herbe aussi diminue de densité. On s'achemine vers la savane. De temps à autre, je croise des cours d'eau, qui, bien naturellement, vont rejoindre le Niger. Certains d'entre eux sont de débit appréciable. Et cet ensemble est ponctué de marigots et de termitières. Mais ces dernières sont minables par rapport à celles que j'avais pu voir en Éthiopie. C'est une minorité de terres qui sont cultivées; et ce avec du mil. Je vois aussi des rizières, notamment sur les rives de la rivière que je traverse à l'entrée de Jega. L'élevage perdure. L'âne est de plus en plus utilisé comme moyen de locomotion. Je vois aussi souvent des chameaux. Sont-ils des moyens de transport pour les nomades peuls? Dans cette région, pour labourer la terre, la charrue tirée par des bœufs remplace parfois la houe. Souvent, dans les villages, je remarque des locaux de services de fourniture agricole. Ces services fournissent-ils uniquement des engrais? Toute la journée, le temps sera couvert. Dès le matin, la pluie m'oblige à m'arrêter. Involontairement je le fais à côté d'une mosquée qui n'en a pas l'aspect. Ici, le groupe d'hommes se trouvant à l'intérieur m'invite à entrer, mais à condition que je me déchausse. Le contact entre ce groupe et moi est très sympa. Peu d'entre eux parlent l'anglais, car rares sont ceux qui ont pu aller à l'école. L'un d'eux me dit que s'il n'est pas allé à l'école secondaire c'est parce que celle-ci est payante. Ils sont tous agriculteurs. La plupart d'entre eux sont curieux. J'ai comme l'impression que la mosquée sert beaucoup de lieu de rencontre, comme les cafés en France. Avant que je parte ils me demandent que je leur laisse une photo. Je leur donne ma photo d'identité. Quand je m'arrête à un " tablier " de Jega pour notamment écrire une carte postale, une petite foule vient me voir faire, comme si écrire était pour elle un acte qui leur était étranger. Dans toute cette région, je ne vois aucun journal en vente. Le soir, j'arrête ma course à Tambawel. Avant d'aller me coucher, je reste un long moment dans un poste d'essence vide situé à la sortie de la ville afin de pouvoir lire en paix mon livre sur le Nigeria. J'apprends que, dans les campagnes, les chefs de village continuent de jouer un rôle, notamment dans l'attribution des terres. Je vais me coucher dans une autre station service vide, située à l'autre extrémité du village. Je demande au gardien si je peux dormir dans la toute petite maison en construction située dans la station. Non seulement il m'en donne l'autorisation mais en plus il m'apporte un oreiller. 21 juillet En attendant dans mon duvet que le jour se lève, j'entends fortement les croassements des grenouilles. Je termine la route qui mène à Sokoto en faisant une centaine de kilomètres. Le paysage est ouvert et bien cultivé. Nombre de pistes partent de la route pour aller vers des villages plus isolés. Les baobabs ont fait leur apparition. Sokoto est une ville moderne traversée par de grandes artères. Elle possède de nombreux services éducatifs et hospitaliers. Qu'un de ces établissements s'appelle " hôpital spécialisé du Sahel " me signale que je suis au Sahel. À Sokoto, j'ai l'occasion de manger dans un bon restaurant. Au menu : riz avec crudités. Ensuite, je prends la route de Gusau, en direction de l'est. Le problème du ravitaillement d'essence perdure. Sur la route, les contrôles militaro-policiers réapparaissent. Leur but n'est pas de surveiller la conduite des conducteurs mais de lutter contre le banditisme qui sévit sur les routes. Le paysage comprend trois types qui se côtoient : les grandes étendues de culture de céréales, les maquis et les sols délavés, dénués de plantes. Alors que ce matin j'ai croisé le lit d'un cours d'eau vide, cette après-midi, suite à un orage, j'en traverse un qui n'est pas loin de déborder. Les menaces orageuses m'obligent plusieurs fois de m'arrêter. Mon premier arrêt a lieu à côté d'une ferme qui vend du bois. De celle-ci, une personne âgée me propose un service médical. Dans le village où je m'arrête la seconde fois, je bavarde avec des policiers. J'arrive le soir à Talata Mafara, sans m'être finalement fait trop arroser. Pour me rendre à la " guest house ", je dois entrer dans le " complexe ". Celui-ci ressemble à un camp retranché. À l'intérieur, en me renseignant sur l'emplacement exact de la " guest house " je fais connaissance de jeunes avec qui je passe ma soirée. Ce sont des COPA. Ils font un service civil. Chaque jeune, à la fin de ses études, doit en effet accomplir un tel service dans une région autre que la sienne. Ces jeunes m'expliquent que le " complexe " où nous nous trouvons a été construit avant l'indépendance. L'objectif était de peupler le Nigeria de population blanche dans un système d'apartheid. Le complexe est entièrement clos. Mes interlocuteurs viennent du sud et sont chrétiens. Ils trouvent que les gens du nord sont incultes. Dans cette région septentrionale, les femmes sont astreintes à rester à la maison. Les jeunes femmes à qui je parle veulent toutes avoir un travail. Pour l'une d'entre-elles, ce sont les gens du Nord qui gouvernent le pays. Cet échange qui se déroule successivement dans la chambre de deux d'entre eux, et dans la " guest house " est très chaleureux. J'apprends que les " local governments " sont élus. Les chefs de famille élargie (le doyen) et de communauté restent des réalités. Quand un agriculteur veut élargir son domaine de culture, c'est au gouvernement qu'il doit s'adresser. Les " supply service for agriculture " fournissent en plus des engrais, des semences, mais aucun outil. Si les agriculteurs n'utilisent pas la charrue c'est faute de moyens financiers pour en acheter. L'école secondaire est payante du fait qu'il faut que les parents achètent l'uniforme, les cahiers et les livres pour leurs enfants. Ces jeunes m'expliquent que les Nigérians prennent une douche matin et soir. Ils me confirment que les chameaux servent au transport des Peuls qui voyagent sur de grandes distances. Les gens qui lors de mon passage en moto me montrent leur poing le font par respect envers moi. 22 juillet Avant de partir, je revois le groupe de jeunes de la veille. Nous prenons le café ensemble. Je prends une photo de famille, nous échangeons les adresses. Ils sont nombreux à vouloir recevoir mon compte rendu de voyage. Puis, c'est le départ. Toute la journée, je prends la direction du sud-est. Dans l'ensemble, je traverse des plaines, mais à plusieurs reprises des montagnes sont plantées en leur milieu. Certaines de ces dernières donnent lieu à des amas de blocs qui tiennent en équilibre les uns sur les autres. Le pays est bien mis en valeur : champs de céréales ponctués d'arbres, notamment de baobabs. En fin de parcours, après Gusau, on a affaire avec de grandes exploitations. Les fermes isolées sont alors absentes. Ce qui laisse supposer que la mise en culture de ces terres est récente. Vers la fin de la journée les plants de coton font leur apparition. Les troupeaux appartenant aux Peuls restent nombreux. Ils sont souvent gardés par des enfants, qui ne vont donc pas à l'école. Les hommes qui retournent la terre à la houe font aussi partie du paysage. Le midi, je m'arrête à Gusau, qui est une petite ville sans grand intérêt si ce n'est celui de se ravitailler. Au restaurant, je goûte une semovita. Il s'agit d'une pâte faite de céréales et accompagnée d'une sauce épicée. Plus j'avance, plus j'ai le sentiment que l'islam se renforce. Les femmes, souvent habillées en noir, ne nous offrent que leur visage. Elles me détournent les yeux. Par ailleurs, j'ai vu des inscriptions sur des panneaux qui appelaient au versement de la sakhet pour financer la santé publique. Sur certaines pancartes, les inscriptions sont en caractère arabe. Dans l'après-midi, une nouvelle fois le temps est menaçant, mais il tiendra. Le soir, je loge dans un motel situé au bord d'un lac. Alors que je dois être le seul client, dans le bar je prends le temps de lire " The Punch ". J'apprends que des oppositions s'élèvent contre le plan qui prévoit l'arrivée de troupes US dans le delta du Niger pour assurer la sécurité des oléoducs. Il apparaît que le mouvement de détournement de pétrole a un caractère politique; le delta voulant sa part de gâteau. À Enugu, la NEPA (l'EDF nigériane) annonce que les réparations des installations électriques, détruites par des vandales, seront aux frais des consommateurs concernés. Il est clair qu'au Nigeria, des gens se servent sur les installations publiques : voir l'absence de barrières de protection sur le grand pont menant à Lagos. À Kaduna, une organisation de Droits de l'Homme traîne devant les tribunaux le Président de l'État pour corruption. Une association écologiste dénonce l'augmentation du prix de l'essence qui va accroître la désertification à cause du déboisement qu'elle entraînera. Actuellement, le désert gagne, chaque année, 3 500 km2 sur les terres arables. À Ado Ekiti, le personnel de la " water corporation " proteste contre le non-paiement des salaires. 23 juillet Je petit-déjeune à un " tablier " de Funtuna. Les personnes âgées que j'y côtoie semblent contentes de ma présence. Mais on ne se dit pas grand mot. Dans cette région, la communication avec les gens passe davantage par des regards. Ensuite, je m'engage dans la très longue route de Kano. Je double de nombreux jeunes cyclistes qui partent au lycée. Je traverse un pays de plaines bien cultivées, surtout sous forme de grandes exploitations. Par rapport à hier, le riz s'ajoute aux autres céréales et au coton. Les cours d'eau manquent à l'appel. Il n'y a en effet que des marigots ainsi que deux lacs artificiels de taille moyenne. La route passe sur la cime des barrages de retenue de ces lacs consacrés à l'irrigation. Je m'arrête au marché aux céréales qui se trouve à proximité de Bakari. Les gens amènent les sacs de céréales (maïs, mil, riz) à dos d'âne, en brouette et même en tracteur! Une fois vendues, ces denrées sont ensuite rechargées dans des camions. Une personne me montre des grains que je pense être du mil. Jusqu'à Kano, l'influence de l'islam continue de s'accroître. Je vois un hôpital musulman, un magasin de cassettes musulmanes, des écoles islamiques. Il faut savoir qu'à Kano, où j'arrive en début d'après-midi, l'influence occidentale est récente. En effet, en visitant le musée, qui est situé dans l'ancienne résidence de l'émir, j'apprends que ce n'est qu'en 1903 que les Anglais ont pris cette ville. Kano était alors tenue par l'émir. L'armée de celui-ci était uniquement équipée d'arc et de flèches. Quant à l'armée britannique, elle était composée de soldats hausas. Une fois maîtres de la ville, les autorités britanniques ont aboli l'esclavage et ouvert les remparts qui enfermait celle-ci. Kano possède de jolis monuments historiques. Le marché est immense. Les produits alimentaires y sont, par leur variété, d'une grande richesse. Il vient des produits agricoles de toutes les directions, notamment des dattes du nord. Nombreux de ces produits, en particulier, les différentes herbes aromatiques sont pour moi inconnues. Kano est une grande ville que je suis heureux d'avoir atteint. Je me souviens, en effet, d'avoir vu à Tamanrasset, en 1972, une pancarte indiquant sa direction avec sa distance kilométrique! À Kano, les gens parlent tellement peu l'anglais, que certaines inscriptions sont écrites en hausa. Les motos éjectent tellement de fumée que, sur les grandes artères la foule de celles-ci produisent un brouillard qui empêche de voir au loin. C'est semblable à ce que j'avais vu au Pakistan. Légèrement malade, je me couche dans ma chambre d'hôtel dès 19 heures. 24 juillet En prenant mon petit-déjeuner à un " tablier ", situé en face de mon hôtel, je vois un groupe d'enfants de rue qui attendent qu'on leur donne à manger. Ce que fera le gérant du " tablier ". Cela me rappelle Djibouti! Il me faut faire beaucoup de kilomètres en moto en ville avant de trouver un marchand de journaux à qui j'achète " The Punch ". À Kano, on lit peu de journaux. Est-ce parce qu'ils sont en langue anglaise? De même, et ce d'une manière générale, la télévision est extrêmement peu répandue. En revanche, la radio est assez familière. En attendant que les vendeurs de journaux arrivent, je me suis promené dans les quartiers. J'y vois des ruelles dont les chaussées sont en terre et au milieu desquelles coule l'eau des égouts. Au milieu du même quartier, s'étale une décharge d'ordures où des chèvres trouvent leur compte. Enfin, je peux voir des hommes faire la lessive. À Kano, presque toutes les pompes d'essence sont à sec. Aussi voit-on à tous les coins de rue des marchands d'essence qui est vendue au noir dans des jerricanes. Depuis quelques semaines, ce travail est devenu un nouveau métier. Celui-ci s'ajoute à celui de transporteur d'eau. Dans toutes les villes, on peut voir ces transporteurs pousser leur remorque remplie de jerricanes. En quittant Kano je prends la direction du sud-ouest. La sortie de la ville est assez longue. Un peu plus loin, je croise la rivière Kano, qui est si peu profonde que des camions descendent dans son lit. Des ouvriers chargent ces véhicules du sable du fond du lit. Durant toute la journée, le paysage sera uniforme et peu différent de celui de la veille si ce n'est par la disparition des grandes exploitations agricoles et de celle de la culture du coton. Toute la journée, je longe une voie de chemin de fer. Ce qui est rare au Nigeria. En voyant les produits agricoles exposés au bord de la route et mises en vente, je comprends que la région est productrice de tomates et de pommes de terre. Je m'arrête à Zaria où je trouve un restaurant pour prendre mon repas de la journée. Je lis alors dans " The Punch " que, suite à un incident à un poste d'essence, la police a tiré et a fait plusieurs morts. Il faut signaler qu'à chaque contrôle routier, les militaires sont équipés d'armes à feu. À Locoja, j'avais vu des policiers placés dans un camion donner des coups de feu en l'air. La poursuite de ma route après Zaria, en direction de Kaduna est très sombre. Le ciel est très bas, il fait même froid. Je me suis couvert de tous mes habits. Et je serai arrosé. J'arrête ma journée à une quinzaine de kilomètres en amont de Kaduna, à un croisement routier. Alors que la nuit est tombée et que je cherche un toit pour dormir, je m'aperçois que tous les abris possibles (postes d'essence fermés, maisons en construction) sont gardés durant la nuit. Je me couche alors à la sortie du village, à côté d'un poste d'essence où se trouve une mini-mosquée. Après m'être installé, des policiers très sympa viennent me voir et me proposent de m'emmener à la " guest house " dont j'ignorai l'existence.
25 juillet C'est jusqu'à deux heures du matin que les gens de la " guest house " ont bavardé dans la cour. Aussitôt levé, je file à Kaduna. Cette ville est aérée. Très nombreuses sont les boutiques spécialisées dans le matériel d'équipement qui est étalé sur de larges trottoirs. En quittant Kaduna, je verrai que cette ville a également un rôle industriel : raffinerie de pétrole et industries du bâtiment. Durant mon arrêt d'environ deux heures à Kaduna, j'assiste à deux accrochages de circulation. Ce qui n'est pas étonnant du fait qu'aucun code de conduite n'est respecté. Juste avant de me remettre en selle, une foule de gens vient me voir. Elle est avide de savoir qui suis-je. Ensuite, je prends la route qui mène aux montagnes du centre, c'est-à-dire en direction du sud-est. Quelques petites montagnes, comme celles que j'avais vues les jours précédents, apparaissent. La région est peu peuplée. Je passe dans un village " de retour à la terre ". Ce qui me rappelle le Zimbabwe. En début d'après-midi, pour éviter de me faire arroser je me réfugie dans l'entrée d'une église isolée dont la construction est à peine terminée. Le constructeur vient me parler. Les portes de cet édifice religieux de confession catholique étant ouvertes en permanence, de temps à temps, des gens s'y arrêtent pour prier. Alors que je me trouve à quelques kilomètres de Kafanchan, je pensais avoir trouvé une " guest house " qui fait restaurant. Malheureusement, il n'y a pas de place. Comme il pleut, la jeune patronne me dit de rester attendre dans le restaurant. Par bonheur, je trouve un service identique quelques kilomètres plus loin, à Zonkwa. Dans le restaurant, je discute longuement avec le gérant d'un centre de santé. Il me dit que les soins y sont gratuits mais que les médicaments sont payants. Il y a une permanence de médecin deux jours par semaine. Pour les gens qui vivent éloignés des centres il y a des cliniques. Bien que musulman, cet homme boit allègrement de la bière. Ce qu'il ne pourrait pas faire en public à Kano d'où ses parents sont originaires. Si 90% des habitants du village sont chrétiens, la langue maternelle de tous les villageois est le hausa. Plus tard dans la soirée, alors que je suis en train de lire " The Punch ", un policier vient m'interroger dans un anglais que j'ai du mal à comprendre. Heureusement, le patron de l'établissement lui explique la situation et le " flic " s'en va. Dans ce quotidien j'apprends que, dans l'État d'Anambra, lors des manifestations estudiantines contre l'augmentation des droits d'inscription aux universités, la police a tiré dans la foule et a fait des morts. En outre, je lis que 90% des cas de poliomyélite d'Afrique ont lieu au Nigeria, particulièrement dans le nord du pays. Très souvent je vois des gens se déplacer sur des planches roulantes ou à quatre pattes. J'apprends enfin que le roi de l'Epie (dans le delta du Niger) s'est prononcé contre la venue de troupes étasuniennes dans la région. 26 juillet Avant de monter sur le plateau, je m'aperçois qu'hier je me suis trompé de route. Je perds ainsi du temps pour retrouver mon chemin en le demandant aux gens. Un homme qui voulait que je l'emmène sur ma moto me reproche de ne pas parler le hausa. Pour la seconde journée consécutive, je croise des écoliers du primaire qui partent à l'école en emportant des outils agricoles. Des jardins seraient-ils incorporés aux écoles? Je traverse une plantation de teck où les ouvriers sont en train de couper des arbres. Je prends le temps de prendre en photo un groupe de femmes qui retourne la terre à la houe. Les photographier les rend joyeuses. Ma présence provoque de nombreux commentaires de leur part. Puis, j'aborde la montée sur le haut plateau. Des montagnes qui restent craquelées dominent celui-ci. Ce plateau est bien mis en valeur. Des rizières s'y étalent. Je passe devant de très nombreux points de vente de pommes de terre, installés sur le bord de la route. Dans cette région, les clôtures sont constituées d'arbres-cactus. Le fait que ces plantes ne poussent que sur ce plateau me laisse supposer qu'il leur faut la fraîcheur de l'altitude. C'est dans ce paysage que se déroule l'incident de ma journée. Alors que je suis arrêté en marge de la route nationale pour photographier des blocs superposés, les gens du coin ne veulent pas me laisser partir sans que je les paye. Comme je refuse ce chantage, à mon départ ils font tomber ma moto. Mais je ne céderai pas. Cette histoire encombrera mon esprit tout le reste de la journée. Pour atteindre Jos, je descends d'un plateau à un autre. Jos est une ville moderne dont l'activité est en partie liée au tourisme. Je vois un certain nombre de Blancs. Au restaurant, je parle avec trois Nord-Américaines blanches qui sont membres d'une secte. L'une d'entre elles, qui est canadienne, vit sur place. Alors qu'hier je n'ai rien mangé pour des raisons de santé, aujourd'hui je me paye un bon restaurant. Je m'efforce d'acheter la presse, car on ne la trouve que dans les grandes villes. Comme en Indonésie, dans les campagnes il n'y a aucune lecture s'adressant au public. Il n'y a pas non plus de facteur pour apporter de quoi lire. Le Nigeria doit avoir de grands problèmes d'illettrisme. Avant que les orages n'éclatent, je reprends la route : direction est (Bauchi). Le pays que je traverse est plat, mais, tout du long, je perçois, au loin, des sommets plus ou moins effilés. Le sol est parsemé de blocs rocheux. Pris par l'orage, je me réfugie dans une case qui est vide. Je suis rejoint par le propriétaire de cette hutte. Cet homme parlant peu l'anglais, nos échanges sont limités. Visiblement, ce paysan ne voulait pas que je reste dormir sur son exploitation. Comme l'orage s'arrête momentanément nous sortons. Il m'offre un des légumes qu'il cueille devant moi dans son champ. Il s'agit d'une sorte de tomate ovale de couleur verte. Il a peu de goût. Aussitôt reparti, la pluie redouble d'ardeur. Après avoir fait un ou deux kilomètres, je décide de retourner à la hutte pour y passer la nuit. 27 juillet Réveillé de bonne heure, je pars avant le lever du soleil. Au bout d'une quinzaine de kilomètres, une petite foule de gens me dit de m'arrêter : en effet, en avant sur la route, il y a moins d'une heure, un homme a été, m'explique-t-on, blessé à la jambe par une balle tirée par un voleur. Ce qui me fait regretter d'avoir couché en raz campagne. Jusqu'à Bauchi, et même un peu après, la route reste légèrement montagneuse. Arrivé tôt dans la matinée à Bauchi, j'y reste jusqu'en début d'après-midi. Bauchi est une petite ville agréable. Capitale de l'État du même nom, Bauchi est un centre administratif, commercial et de service. Je me promène longtemps dans ses longues artères. Deux catégories d'hommes se présentent à moi. Il y a ceux qui sont sincèrement content de ma présence et qui veulent m'encourager et m'aider sans contrepartie; et ceux qui cherchent à me rendre un service lucratif. Au café, je prends tout mon temps pour lire " The Punch ". Selon l'UNICEF, 8 millions d'enfants travaillent et 3,2 millions ne sont pas scolarisés. Des milliers d'enfants sont envoyés illégalement à l'étranger pour travailler sexuellement. L'épidémie du SIDA prend des dimensions inquiétantes. Dans l'État de Kano, le choléra a fait 74 victimes parmi les 489 personnes affectées. Par ailleurs, la police estime qu'en situation de crise, elle a le droit de tirer. Quand je repars, c'est pour prendre la route de Maidiguri (direction nord-est). Le paysage est une composition de ceux que j'ai pu voir depuis mon arrivée au Nigeria. À un des nombreux " check points ", un militaire me demande de lui donner ma montre. Je refuse catégoriquement, mais cette scène n'est pas faite pour me rassurer. Aux endroits où les trous de la route ont été remblayés, des jeunes demandent aux voyageurs de l'argent pour le travail qu'ils ont sans doute effectué. Ces gens ne m'inspirent pas non plus confiance. Durant la fin de la journée, du fait de l'absence d'orage, je peux " abattre " de nombreux kilomètres; et ce, jusqu'au coucher du soleil. Pour trouver une " guest house ", je dois légèrement m'écarter de ma route. Je couche ainsi à Misau, où les yaourts, que je finis par trouver à acheter, sont les bienvenus. Comme d'habitude, il n'y a pas de lumière à l'hôtel. C'est dû à la défaillance du réseau de la compagnie électrique NEPA. En effet, la distribution électrique est défectueuse, alors que le Nigeria possède d'énormes ressources énergétiques. 28 juillet Je continue ma route en direction de Maidiguri. Les portions de terrain laissées à l'état naturel donnent lieu à de la savane, où des oiseaux semblables à des cigognes abondent. Les marigots sont toujours aussi nombreux. Certains d'entre eux sont vides. Ces étendues d'eau ont plusieurs usages : fourniture d'eau, piscine. Les seules rivières qui existaient ont vu leur eau confisquée à des fins d'irrigation. Je vois souvent des pancartes qui indiquent des projets gouvernementaux en vue de la fourniture d'eau potable. En revanche, les ONG sont absentes. Dans l'ensemble, le pays reste assez bien cultivé. Les céréales dominent. La charrue, dans cette région, est bien répandue. L'habitat est groupé. Si bien que pour se rendre sur leur lieux de travail, les paysans se déplacent beaucoup, mais seulement à vélo. Le long de la route, de nombreuses pancartes reprennent les préceptes musulmans. Je trouve qu'au Nigeria les relations entre chrétiens et musulmans ne sont pas les meilleures du monde. Par exemple, en Tanzanie, la coexistence était plus naturelle. Je m'arrête à Potitskum pour déjeuner. L'économie de cette petite ville est très orientée vers les transports. On peut y voir de multiples ateliers de réparation et points de vente d'essence en jerricane. J'achète à des fillettes qui sont vendeuses ambulantes, un sac de dix petits œufs durs qui ont été pondus par une autre espèce d'oiseau que celle des poules. Potitskum a aussi un grand marché aux bestiaux où l'on vend des moutons et des chèvres. Le soir, j'arrête ma journée à Damaturu, qui est un assez grand centre. Le motel où je loge est entouré de murs où sont surmontés des fils de fer barbelés. Afin d'équilibrer mon régime alimentaire, j'achète des oranges. Quand j'en propose une au gamin dépourvu de chaussures qui, depuis quelques minutes me suit en me demandant 20 Nairas, il la refuse. Preuve que cet enfant ne meurt pas de faim. Fatigué, je lis peu et me couche vers 17 heures. 29 juillet Durant ma matinée, je termine la route qui mène à Maidiguri. J'ai affaire au même paysage que celui de la veille au soir, avec en plus les tracteurs qui se rajoutent aux charrues. Dans cette région, les bovins, au lieu d'être blancs, sont maintenant bruns; mais ils ont toujours de très longues cornes. Maidiguri est une ville un peu étouffante. Le marché est immense. On a beaucoup de difficultés pour y frayer son chemin. Dans de nombreuses rues, on est en train de nettoyer à la pelle les égouts qui sont toujours à ciel ouvert. Les personnes qui font ce travail descendent au fond des égouts en nus pieds. Je trouve que, dans cette région, les gens sont beaucoup plus réservés à mon égard qu'ailleurs. Un jeune a tenté de me voler mon portefeuille. Sur la route qui me mène à Dikwa, à deux reprises, des jeunes me font peur. Le premier m'arrête alors que la police est sur les lieux. Après que celle-ci ait quitté les lieux, de manière autoritaire, il me demande de lui donner de l'argent. Plus loin, deux autres jeunes hommes, munis chacun d'une tige de plante, veulent que je m'arrête. Mais je n'obtempère. Aussi, je ne me sens pas en sécurité. Après Maidiguri, le paysage change. On s'achemine vers le désert, mais de notables herbages perdurent. Je comptais dormir à Dikwa, mais le rapport prix/confort de la " guest house " que l'on me présente me paraît excessif. Je décide alors de poursuivre ma journée de moto jusqu'à Marte où, me dit-on, il y a une " guest house " avec eau. Je me rapproche donc énormément du lac Tchad. Des périmètres semblent irrigués avec de l'eau de ce lac. Le sol est constitué de sable. Mais je passe Marte sans m'en rendre compte. La route est déserte. Elle est en très mauvais état. Les véhicules préfèrent rouler dans le sable, en dehors donc de la chaussée. À la tombée de la nuit, j'aboutis à un poste de police. Pour des raisons de sécurité, je voulais rester y dormir. Mais le policier préfère que j'aille au poste du village. Un motocycliste passant par ici m'y emmène alors qu'il fait nuit. Les policiers de ce commissariat qui est situé sur la commune de Monguno me font un très bon accueil. Pour boire, je vais à l'" hôtel ". À ce bar, situé dans le jardin du gérant, je bois de la bière. Celui-ci est originaire du sud du Nigeria. Chrétien, il a eu des difficultés pour faire admettre ici, en terre musulmane, la distribution d'alcools. Il me dit que les enfants ne vont à l'école que le matin, mais qu'ils n'ont qu'un mois de vacances, celui de septembre. Revenu au commissariat de police, les policiers craignent que sans moustiquaire je me fasse dévorer par les moustiques. Mais je les rassure. 30 juillet Je passe une bonne partie de la matinée à Manguno en compagnie des jeunes policiers qui sont en tenue civile. Ils m'emmènent voir la langue du lac Tchad qui vient jusqu'à Manguno. Ce lac, qui est en fait une mer intérieure, a une surface variable. Ces dernières années, il a beaucoup reculé. Les " gardiens de la paix " me montrent la pompe industrielle théoriquement prévue pour livrer l'eau du lac dans un canal susceptible d'irriguer l'ensemble de la région. Mais, aujourd'hui cette pompe n'est plus en état de marche, et le Nigeria ne dispose pas de personnel qualifié dans la maintenance pour réparer la panne. Les raffineries de pétrole connaissent le même problème. C'est la culture du riz qui subit les conséquences de cette désorganisation. Le village où je me trouve est régulièrement soumis à des attaques de bandes armées provenant du Cameroun ou du Tchad par voie lacustre. La dernière ne date que de deux semaines. Les assaillants, armés d'arcs et de flèches avaient alors fait une victime. Avec la présence d'un sol sableux règne une odeur de Sahara. D'ailleurs il pleut peu. Beaucoup de gens vivant à Manguno sont originaires du Tchad ou du Cameroun. Parmi ceux provenant de ce dernier, on compte des Dongos qui, dans leur pays, ne connaissent pas l'école. Ces conditions font que le policier originaire du Plateau (État de Jos) trouve les gens d'ici différents de lui. L'autre policier écoute avec intérêt les comparaisons que je peux faire entre les différents pays africains que je connais. Il se plaint, lui aussi, du fait que les dirigeants Nigérians s'approprient de toutes les richesses du pays. Il trouve que les gens ne savent pas gérer leur budget. Ils se payent, par exemple, une automobile et n'ont ensuite plus de sous pour s'acheter à manger. Ce policier ne voulait pas que je m'en aille. On se quitte amicalement. Alors que je suis sur le chemin de Dikwa, après dix kilomètres de route, je dois rebrousser chemin, car j'ai laissé mon antivol à Manguno. À Dikwa, je retrouve les jeunes qui m'avaient vendu la veille de l'essence en jerricane. Par ailleurs, je me fais interroger par la patrouille des frontières. Puis je mets le cap sur le sud. Durant toute l'après-midi, je passe mon temps à sillonner des pistes plus ou moins affreuses. Les campagnes sont constituées, soit de terres qui attendent l'eau du lac Tchad, soit de sols désertiques. Dans cette région, les termitières sont nettement plus imposantes que celles que j'avais vues jusqu'à présent. Quelques kilomètres avant Golumka, je crève. Je vais alors au village à pied en laissant ma moto sur place. Le mécanicien du village m'emmène avec sa moto jusqu'à ma " machine " pour la réparer. Dans le village, alors que j'ai très soif, je ne trouve qu'une " fanta " chaude à acheter pour me désaltérer. Ensuite, je me lance dans l'interminable, minuscule et difficile piste qui mène à Bama. J'ai constamment peur de perdre la piste, car son tracé est flou. Je dépasse plusieurs villages. L'agriculture est dominée par le mil. Alors que la nuit est déjà tombée et que je n'ai toujours pas atteint Bama, je m'arrête à l'un de ces " bleds ". Alors que je suis déjà installé à l'extérieur du village pour dormir, des habitants viennent sympathiquement m'inviter à passer la nuit dans la maison du chef du village. L'un de ces villageois parle couramment le français. Il a en effet longtemps vécu au Cameroun. On m'offre de l'eau à boire. Malgré les doutes que j'ai sur la qualité de ce liquide, j'en bois une très grande quantité, tellement j'avais la bouche sèche. On me dit qu'ici, les seuls produits importés au village sont le pain et le thé. Pour passer la nuit, on me prête une moustiquaire. 31 juillet Passer la nuit tout nu à l'air libre a été pour moi une grande satisfaction. J'ai ainsi récupéré. Le matin, j'ai de nouveau de bons échanges avec les villageois. Quand je donne ma contribution financière au chef du village pour remercier les gens de la bonne prestation qu'ils m'ont offerte, je demande à ce leader quels sont les premiers besoins du village. Il me répond : une charrue et un équipement pour se fournir en eau potable en saison sèche. En saison des pluies, seule la récupération de ces dernières permet de s'en procurer. La personne qui parle le français m'informe qu'il n'y a pas d'école au village. Pour apprendre à lire, les enfants doivent aller à Bama, et il n'y a pas de ramassage scolaire. Par ailleurs, je constate que le village n'est pas connecté au réseau électrique. Après ce très bon échange, je reprends la maudite piste de Bama. À un moment, involontairement, je me retrouve devant l'entrée d'un camp militaire. Je me fais alors interroger par des soldats. Peu après cet arrêt forcé, j'arrive enfin à Bama, qui est une petite ville où l'on peut se ravitailler correctement. Puis je prends la route du sud. Entre Bama et la chaîne de montagne qui sert de frontière naturelle entre le Cameroun et le Nigeria, je traverse une petite plaine désertique, couverte d'herbe. Je longe parfois de très près la ligne de séparation avec le Cameroun. Presque toute la journée, je longe la chaîne Mandara. Ce massif a des montagnes qui ressemblent à ceux du Massif Central français. Cependant, certains versants sont recouverts de conglomérats de blocks rocheux qui forment des chaos. Au loin j'aperçois, en territoire camerounais, des pics effilés, dont l'un d'entre eux a une forme d'aiguille. Après Madagali, je change d'État. Je passe de celui de Borno à celui d'Adamawa. La sharia disparaît alors. En revanche, les écoles confessionnelles réapparaissent; les visages des femmes se découvrent et, pour la première fois de mon voyage, je vois des élevages de porcs. Je roule en m'arrêtant peu, car je me sens très fatigué. J'ai hâte d'arriver à Mubi pour me reposer à l'hôtel. J'y arrive à 15 heures. Je lave alors mon corps et mes habits, je me vide, car j'ai la diarrhée, et je me couche! 1er août Ma dysenterie m'oblige à rester très longtemps au lit. J'hésite à manger. Je tente des beignets confectionnés avec de la pâte maison à base végétale et frite sur le trottoir. Tard dans la matinée, je m'embarque sur la route du sud. En suivant la direction opposée à celle de la France, les gens me demandent si je viens de ce pays en moto. Les très nombreux trous qui perforent la route me ralentissent beaucoup. La montagne continue de m'accompagner. Je franchis même un petit col. Petit à petit, les caractères du sud réapparaissent. Par exemple, les marigots disparaissent au profit des cours d'eau qui vont grossir la Benue. Je traverse ce principal affluent du Niger à l'entrée de Yola qui est la capitale de l'État d'Adamawa. La Benue ressemble au Niger par sa manière de s'étaler : son lit contient de nombreuses îles dont certaines sont minuscules. Le temps est, toute la journée, couvert. Parce qu'il se met à tomber une petite pluie, je m'arrête à une " clinique ". Je suis bien reçu par le soignant qui se dit médecin. Il me dit qu'en moyenne 4 ou 5 personnes par jour viennent le consulter. Le domaine géographique d'intervention de ce dispensaire est un village d'un millier d'habitants. En cette période, les patients sont surtout affectés par la dysenterie et la malaria. À titre préventif, le soignant conseille aux personnes affectées par la première de ces maladies de faire bouillir leur eau, et à celles qui ont la seconde de bien nettoyer leur maison; une habitation propre n'attirant pas les moustiques. En ce qui concerne l'alimentation, cet infirmier reconnaît que ses patients manquent de légumes et de protéines. Pour parer au déficit de ces dernières, il leur conseille de manger des haricots blancs. Ses patients sont essentiellement d'âge moyen. Il me confirme que les médicaments sont payants. Avant de le quitter, il me fait remplir le cahier des visiteurs. Arrivé le soir à Yola, je dîne avec une grosse tranche de viande grillée sur le trottoir et bien assaisonnée avec de l'oignon et du poivre. Avant de me coucher, je me paye une bière que je déguste sur la terrasse du bar de mon " motel ". 2 août En prenant mon petit-déjeuner à un " tablier ", j'entends la radio du cafetier donner les informations en langue française. J'apprends qu'en Irak prévaut toujours une situation de guerre larvée. Je passe un bon moment à chercher un vendeur de journaux, car je n'en ai plus vu depuis Maidiguri. Durant mes promenades, je remarque qu'une boutique de vêtements féminins propose le style " sénégalais ". Un marchand de motos monte ses " machines " importées de Chine en pièces plus ou moins détachées. Je reprends la route en direction du sud-ouest. Toute la journée je suis à distance la vallée de la Benue. À ma gauche comme à ma droite, la montagne continue de m'accompagner. Il m'arrive de les pénétrer. Le paysage ne m'apporte rien de très nouveau. Je m'arrête dans un village où se tient le marché aux bovins. On me demande si je veux en acheter. Je fais une pause-déjeuner à Jalingo. Le soir, je m'arrête à la " lodge " de Mutum Biyu. Ici, je lis longuement " The Punch ". J'apprends que dans un village de l'État de Kaduna, 5 personnes ont été exécutées par leurs proches, car accusés de sorcellerie. Les travailleurs de la santé manifestent à Abuja contre le non-paiement de leur salaire. Trois syndicalistes du syndicat des travailleurs routiers ont été tués au cours d'une querelle entre syndicalistes. Dans le bar de ma " lodge ", des musiciens jouent du tambourin et d'un instrument de musique à cordes. Durant ma soirée, je prends aussi le temps d'aller faire un tour dans la rue, au milieu de la multitude de petits marchands d'alimentation. Je me fais servir, par une charmante nigériane, des morceaux d'ignames, frits, ainsi que des beignets " acaras ". 3 août Durant toute la journée, je continue ma route en direction du sud-ouest. Je suis de longues lignes droites dans un paysage redevenu forestier. À trois reprises, je croise des affluents de la Benue. Leur amplitude les enjolive. Une nouvelle fois, la pluie m'oblige à me réfugier dans une clinique. À l'intérieur de celle-ci, une femme, affaiblie par la malaria, est sous perfusion. En revenant dans les régions du sud, les femmes redeviennent abordables. Ainsi, le midi, à un poste d'essence, les gamines à qui j'achète des œufs durs, des oranges et de l'eau, apprécient que je m'assoie à côté d'elles pour manger. Elles m'offrent de leur repas, elles sont ravis que je les prenne en photo et que je leur explique mon voyage à l'aide de ma carte routière. Je passe par Wakari et Zaki Biam, et le soir j'atterris involontairement à Katsina Ala. Dans cette petite ville-carrefour, je fais tous les commerces, y compris ceux du marché pour me procurer une nourriture à ma convenance. En effet, tout l'État de la Benue ainsi que d'autres sont depuis plusieurs jours sans électricité. Si bien qu'il est impossible de se procurer un " fanta " frais ou un yoghourt. Sur le marché, je m'offre des portions de poisson grillé. Je remarque que des roches sont en vente au milieu des stands alimentaires. Comme au Burkina Faso, les gens doivent en manger. 4 août En quittant Katsina Ala, je croise un nouvel affluent de la Benue, le Katsina Ala qui est aussi beau que les précédents. Je suis la route de Makurdi. Au début, nombreux sont les agriculteurs qui, placés au bord de la route avec des seaux remplis de tomates, attendent que des transporteurs s'arrêtent pour acheter ces fruits. La route est également jalonnée par des vendeuses d'oranges à qui j'achète des fruits " sucus ". En ce dimanche, nombreux sont les piétons qui marchent le long de la route. Ils vont à la messe ou en reviennent. Dans cette région, l'Église catholique semble largement prépondérante. Des gens, y compris des femmes, me font signe lorsque je passe à leur niveau. Certaines vont jusqu'à me faire des courbettes. Hier, comme aujourd'hui, je remarque des pancartes qui informent sur des projets concrets à objectif écologique, contre l'érosion et les inondations. Avant d'arriver à Makurdi, je suis la Benue et je passe devant une cimenterie. Les industries étant rares, il faut les signaler. À Makurdi, je trouve un " fast food " " Mr Big's " pour déjeuner. je peux aussi acheter des journaux. La ville est aérée et possède des espaces verts. Capitale de l'État de la Benue, Makurdi est un centre administratif. Du pont qui enjambe la Benue, on a une très belle vue sur le fleuve et sur la ville. La rive droite est plus populaire que la rive gauche qui est dominée par le Parlement de l'État de la Benue. Je repars en début d'après-midi : direction Enugu. Ces jours-ci, le long de la route, je vois un certain nombre de panneaux publicitaires qui conseillent de prendre des précautions face au SIDA. D'autres appellent à se faire vacciner. Le soir, je m'arrête à Oturkpo. À l'hôtel que je trouve, pour la première fois depuis longtemps, grâce à la présence d'un générateur, j'ai suffisamment de lumière électrique pour pouvoir lire. Dans " The Punch ", j'apprends que dans la région de Benin city, les animosités ethniques ont fait des dégâts : 200 jeunes Ogoris ont brûlé 73 maisons d'Edos. Les vols organisés de pétrole depuis les oléoducs représentent 5% des exportations. Les voleurs bénéficient de la complicité de la police. Deux groupes de voleurs d'ethnies rivales (Ijaw Itsekiri) se sont affrontés près de Warri. Les heurts ont provoqué la mort de deux douzaines de personnes. En outre, j'apprends que le Nigeria est le 5e exportateur mondial de pétrole brut. 5 août Pour m'aider à trouver ma route pour quitter Oturkpo, un motard m'accompagne un moment; et ce sans me demander pour autant de contrepartie. Le paysage que je traverse pour aller à Enugu est monotone. C'est continuellement de la forêt, même si vers la fin, la montée sur des hauteurs donne lieu à des ouvertures sur des sommets recouverts d'herbe. Tout du long de mon trajet, un fort vent frais en provenance du sud, donc de l'Atlantique, s'oppose à moi. Enugu est une ville éclatée qui s'est construite sur une terre montagneuse. Après Lagos et Bauchi, à Enugu, c'est la troisième fois que je rencontre un siège de l'UNICEF au Nigeria. La coopération entre cette institution internationale et l'État nigérian semble importante. Je déjeune dans un petit restaurant en mangeant, entre autres, un " miu miu " et en buvant des jus naturels de " soco ". Ici, des étudiants viennent se réconforter. Mais je n'échange aucun mot avec eux. Retourné à ma moto, je rencontre un Guinéen, installé depuis 15 ans au Nigeria. Couturier de profession, le mauvais emplacement de son atelier fait qu'il a peu de commandes. Après avoir déjà travaillé en Sierra Leone, il envisage de s'installer au Gabon. Il me dit que l'actuelle panne d'électricité dure depuis un mois. Marié avec une Ibo, il a dû apprendre la langue ibo. Il parle aussi le peul, mais celui parlé en Guinée qui est différent de celui parlé par les Peuls du Nigeria. Il a deviné que j'étais français. Fatigué de moto, je passe mon après-midi à lire " The Punch ". J'apprends qu'une association de femmes d'Enugu demande à l'Assemblée Nationale de ratifier la Charte Africaine des Droits de la Femme. À Nsukka, ville universitaire proche d'Enugu, les étudiants empêchent les stations services de vendre l'essence plus chère que le prix légal. En me promenant à pied dans l'avenue du centre, je trouve un " Mr Big's " où je goûte les glaces. Tant au restaurant du midi que chez " Mr Big's ", les deux sexes sont présents et se mélangent. L'atmosphère du sud est de retour. Le soir, je m'engueule avec mon hôtelier, car il m'avait annoncé que l'hôtel avait un générateur d'électricité, mais dans les faits il n'y aura pas de courant de la soirée. 6 août J'ai aujourd'hui quelques difficultés pour trouver à boire un café au lait à boire. Mais, comme d'habitude, lorsque je demande à un commerçant un produit qu'il n'a pas, il me répond en m'indiquant un lieu où je peux l'acheter. Je prends la route du sud. Théoriquement, je suis une autoroute, mais les véhicules allant en sens inverse empruntent aussi bien l'une que l'autre voie. Et après on s'étonne qu'il y ait des accidents! Les toits des kiosques situés aux péages, bien que tout neuf, se sont envolés. Est-ce le résultat du travail de la tempête qui a sévi cette nuit? Le pays est vallonné. Les cocotiers s'imposent. Sous ces arbres poussent, soit du manioc, soit des bananiers. J'arrive ainsi à Umuahis. Je déjeune dans un petit restaurant traditionnel de bord d'autoroute avec comme menu du riz et quelques morceaux de viande immangeable. Curieusement, la jeune patronne me demande de lui citer des nombres pour les jouer à la loterie. Umuahis est une capitale, celle de l'État d'Abia. À cet effet, elle possède une université, avec notamment une faculté agronomique et un centre de recherche du même domaine. Puis, je prends la route d'Ikot Ekaene. Avec les pluies qui se sont abattues, je rencontre un passage difficile à franchir. À cet endroit les voitures et les camions s'embourbent. Des jeunes travaillent à pousser ces véhicules embourbés. C'est encore en moto que l'on passe le plus facilement. Pour poursuivre mon objectif, qui est la ville de Calabar, à Ikot Ekaene je change de direction. Je prends celle de l'est. Le soir, je m'arrête dans une " guest house " d'Itu. Ici, le gérant a fait 4 années d'études aux États-Unis. Dans son bar-hôtel, il passe des chansons de langue locale. Il me dit que le thème de celles-ci est religieux. 7 août Je " file " rapidement à Calabar sous un temps maussade. Dans la région que je parcours, les cases rondes ont disparu du paysage. Sur mon chemin, je traverse le majestueux River Cross. Calabar est une ville très agréable. Une fois la ville atteinte, je passe deux heures dans le " Mr Big's " à me restaurer, à lire et écrire. Située sur la rive gauche du River Cross, Calabar a subi une influence britannique nettement plus prononcée que les autres villes que j'ai visitées jusqu'à présent. Je rencontre un certain nombre de personnes mulâtres. La ville possède un centre culturel que je visite. Une pièce de théâtre est à l'affiche. Puisque je parle de culture, je précise que je n'ai encore jamais vu de salle de cinéma au Nigeria. Je passe mon après-midi au musée. J'apprends qu'à l'époque coloniale, Calabar était un grand port d'exportation d'huile de palme et que les noyaux de ce fruit étaient donc traités sur place. Sorti du bâtiment, je vais au bar du musée où je " digère " mes dernières informations reçues. Ici, des hommes jouent aux dames ou au Scrabble. Les autres jeux pratiqués au Nigeria par les adultes sont le billard et le ping pong. En ce qui concerne les enfants, cela fait longtemps que je n'ai plus vu de jeunes jouer au football. Les plus petits jouent souvent au cerceau avec des pneus usés. Le soir, au marché, j'achète des crevettes immangeables. Dans " The Punch ", j'apprends qu'à Lagos, 22 personnes ont été arrêtées pour vente dans la rue. À Calabar, j'atteins l'extrémité sud-est du Nigeria. La frontière camerounaise est donc, ici aussi, toute proche. Mais je commence à désirer rentrer en France. Mes contacts avec les gens sont en effet trop succincts pour les apprécier. 8 août À Calabar, il est impossible de se faire servir un café au lait. De même, les yoghourts et les beignets sont introuvables. Les mœurs culinaires des Ibos sont différentes de celles des autres peuples du Nigeria. Je quitte Calabar en bateau. Le ferry qui me fait traverser l'estuaire du River Cross en deux heures est bondé. Il me mène à Oron. Durant la traversée, personne ne se dit mot. Le paysage est grandiose. En effet, cet estuaire se divise en divers bras. Des barques actionnées à la fois par rames et voile transportent du sable en sens inverse du notre. Comme sur la route, aux abords du port de Calabar, les épaves sont nombreuses. Cette fois-ci, il s'agit d'anciens bateaux coulés. Ce qui n'est pas fait pour me rassurer. Sur les rives, des palmiers impriment le paysage. Comme la marée est haute, nombre de ces arbres ont les pieds dans l'eau. Ce qui donne lieu à la présence de mangrove. Tant pour le prix de la traversée que pour ceux du chargement et déchargement de ma moto, j'ai dû rudement marchander les montants. Arrivé à Oron, je prends la direction d'Ikot Ekaene. Mais, aussitôt le pied mis à terre en tout début d'après-midi, les pluies équatoriales éclatent. Elles ne cesseront que pour de courts intermèdes. Si bien que sur l'ensemble de la journée je ne fais qu'une quarantaine de kilomètres de route. Je passe donc beaucoup de temps à attendre que la pluie cesse. J'attends notamment sous le hall d'entrée d'une église de confession " new apostolic church ". Sympathiquement, un voisin de cet édifice m'apporte une chaise. En position assise, je lis " The Punch ". J'apprends que les pharmaciens s'inquiètent de la place que tiennent les dealers de médecine traditionnelle. À Enugu, une centaine de taximen-motos ont manifesté à propos du décès d'un des leurs, survenu lors d'un accident avec un véhicule de la police. Dans la région de Port Harcourt, on a assisté à de nouvelles violences entre deux villages voisins. Du côté de Warri, des manifestants ont encerclé la station d'exploitation pétrolière Shell, car cette multinationale exploite les richesses du pays sans se soucier du développement de celui-ci. Ces jeunes manifestants voudraient que l'on goudronne les routes, que l'on réhabilite les écoles, que l'on construise un réseau d'eau, que l'on installe un générateur pour suppléer aux défaillances de la NEPA. Enfin, ils réclament la présence de mini-entreprises et de centres de formation. Le pays que je traverse est densément peuplé. Il me faut notamment faire un certain nombre de kilomètres avant de sortir d'Oron. Le soir, j'attends plus d'une heure dans une brasserie d'Uyo à regarder la pluie tomber. Pluie arrêtée et nuit tombée, je repars chercher un lieu pour dormir. Je demande à un groupe de personnes s'ils connaissent une " guest house ". C'est alors qu'à trois sur une moto, ils me conduisent à une telle maison en me faisant passer par des rues grandement inondées. 9 août Je pars dès 7 heures afin de compenser le retard pris hier, et je roule beaucoup en matinée pour atteindre Port Harcourt. Je fais un seul arrêt : dans un restaurant " Mr Big's " d'Alba pour prendre un petit-déjeuner avec des chaussons aux fruits. Traverser Uyo et Alba demande beaucoup de temps à cause de la taille de ces villes qui sont des capitales d'État, à cause de la circulation et enfin à cause des passages rendus difficiles à la fois par la détérioration de la chaussée et par les pluies diluviennes de la veille. Toute la journée, je traverse des plaines couvertes de palmiers ou de cocotiers. Port Harcourt est une grande ville où la circulation est difficile. À l'entrée de la ville, je remarque un certain nombre d'usines. Pour changer de l'argent, un employé d'une banque se décarcasse pour me trouver un lieu de transaction qui sera le " Presidential hotel ". C'est un hôtel hyper luxueux où l'on peut voir un certain nombre de têtes blanches. Cela me rappel-le que Port Harcourt est le centre d'une région productrice de pétrole, donc un centre d'affaires. Alors que je suis en train de chercher ma route pour quitter Port Harcourt, une averse s'abat sur moi. Je m'arrête donc. Un jeune commerçant m'invite alors à m'asseoir à son banc. Il possède une boutique de médicaments. Il m'explique que ce genre de magasin se distingue d'une pharmacie par le fait que celui-là ne fournit pas tous les médicaments, faute de réserves financières suffisantes. Cette personne, qui a fait des études de pharmacie, est curieuse. Parti en direction du nord-ouest, je suis rattrapé par la pluie. Je dois donc m'arrêter à un abri qui est déjà rempli de motards. Mais sympathiquement ceux-ci me font une place. Le soir, j'atteins Ahoada. À mon hôtel, alors que le personnel m'avait promis l'électricité, je dois me battre pour l'obtenir réellement. Le courant revenu, je peux alors lire " The Punch ". 10 août Comme le temps s'y prête, je roule aujourd'hui beaucoup. Je fais une étape de 300 km. Je traverse la région du delta du Niger qui est peu peuplée. Je croise successivement grands et petits bras de ce fleuve. Je ne fais que deux arrêts : à Igheli et à Benin city. Curieusement, sur la route se déploient des stands où se vendent des sacs de farine de froment. De quelle céréale s'agit-il? Si au début de ma route, la circulation me pose problème, par la suite la double-voie me libère de mes soucis. Benin city est une grosse agglomération. Après le passage de cette ville, la route devient vallonnée. Ma journée se termine par une très grosse averse que je reçois sur une route où il n'y a aucun abri possible. Après plusieurs tentatives, je finis par trouver une " guest house " dans un " bled " dénommé Ofosu. 11 août Dernier jour de route : il s'agit d'une très longue ligne droite en autoroute. Le paysage reste forestier. De temps à autre, une piste part en direction d'un village que l'on ne voit pas depuis la route. Assez régulièrement, on passe par des agglomérations de services (stations d'essence, ateliers de mécanique auto, échoppes alimentaires). Le midi, pour déjeuner, je m'arrête dans une station service où j'achète des " pies " et un yoghourt. Sur la fin de mon parcours, je retombe sur l'autoroute Lagos-Ibadan que j'avais déjà empruntée le mois dernier en sens inverse. Je prends donc la direction sud. L'importance de la circulation m'oblige à accélérer afin d'atteindre une vitesse voisine de celle des autres véhicules. J'entre ainsi dans l'agglomération de Lagos par l'autoroute construite au-dessus de l'océan Atlantique. Je la quitte par la sortie " Ebute Metta ". Je retrouve sans problème l'hôtel où j'avais logé lors de mon premier séjour dans la capitale économique du Nigeria. Mais je n'y reste pas, car son personnel me demande un prix 25% supérieur à celui qu'ils m'avaient fait un mois plus tôt. Pour ce prix demandé, je trouve une chambre bien plus confortable dans une " guest house ". Durant ma soirée, je consomme des aliments dont mon organisme avait besoin (salade, lait chocolaté), tout en essayant de réaliser que mon périple en moto est terminé. De tous mes voyages en vélomoteur, celui-ci est certainement celui où je me suis le moins senti en sécurité. 12 août Je me rends d'abord au local de l'Alliance française, situé à proximité de mon hôtel; et ce, afin de revoir Didier, le Français d'origine togolaise que j'avais vu le mois dernier. En l'attendant, la télévision me donne des nouvelles de France. Il fait 40° à Grenoble. Le rassemblement du Larzac avec José Bové a été un succès. Quand Didier arrive, on fixe un rendez-vous pour demain. Ensuite, je tisse les premiers jalons pour vendre ma moto; et ce, avec des revendeurs. Puis je me rends à Lagos Island en moto en empruntant l'autoroute. Mais une fois arrivé dans le centre de cette île, je circule à pied. Je vais notamment dans une librairie où j'achète quatre livres : un sur le début du mouvement indépendantiste dans les années 1945-50, un autre sur le massacre des Ibos en 1966, un troisième sur les termites de l'Afrique de l'ouest et enfin un de témoignage d'une enseignante. Pour acheter ces livres, j'ai dû changer à l'extérieur de l'argent au marché noir avec un Ghanéen. Puis je me rends dans un " fast food " " Tantalizer " pour y manger un filet de poisson au riz. J'y lis " The Punch ". J'apprends que le taux de mortalité infantile reste de 75‰ et celui de mortalité maternelle de 10‰. Le Conseil de la sharia se prononce contre l'abolition de la peine de mort. Le NAPS (National Association of Polytechnic Students) de Port Harcourt dénonce la part de budget du " local government " consacré à la corruption et aux détournements de fonds publics. Les 33 femmes d'Enugu qui ont vu leur commerce détruit par la police ont manifesté. Trois étudiants ont été tués à Kaduna dans la nuit qui a suivi les élections étudiantes. 70% des Nigérians ont moins d'un dollar par jour pour vivre, contre 60% à l'ensemble des Africains. L'après-midi, je me rends en moto au local de l'UNICEF à Icoye. Pour trouver mon chemin, je dois souvent consulter le plan de Lagos que je viens d'acheter. Alors que je demande à l'UNICEF son rapport annuel, on me répond en me demandant une carte. Il me faudra revenir demain. Rentré à l'hôtel, je discute beaucoup avec l'employé de l'hôtel et avec un résident qui vient de finir son COPA. Le résident me dit que l'école publique est payante à tous les niveaux. Et si les parents ne payent pas, l'enfant n'est pas scolarisé. Le salarié de l'hôtel a une folle envie de venir à Paris. 13 août Le matin, au " tantalizer " situé à proximité de mon hôtel, avant d'être servi, mon attente fut très longue mais très fructueuse : je bois un café à la française comme je n'en avais plus bu depuis plus d'un mois. Durant cette attente, j'écris une de mes dernières cartes postales. Ensuite, je retourne à Lagos Island et à Icoye en moto. Dans " The Punch " que j'achète à Lagos Island, j'apprends que la NEPA a perdu 11 milliards de Naira (1 euro = 150 Nairas) à cause du vandalisme. Selon la NANS (National Association of Nigeria Students), 60% des étudiants de Lagos ont été exclus des universités suite à une augmentation des droits d'inscription de 800%. Dans un certain nombre d'États, le nombre d'élèves d'école primaire publique a considérablement augmenté. Ainsi, dans l'État d'Edo, de 1997-98 à 2001-2002, les effectifs se sont accrus de 78%, grâce à l'augmentation des subventions. Dans celui de Bayelsa, de 1999-2000 à 2002-2003, ils ont augmenté de 23% grâce à la suppression des droits d'inscription. En revanche, à Lagos, entre 1996-97 et 2002-2003, ils ont baissé de 15%. À Icoyi, je me rends successivement dans deux sièges de l'UNICEF. Pour aller au second, qui est situé au bord de l'eau, en face de Victoria Island, je passe devant l'ambassade de France. Dans ce second siège, j'obtiens un rapport sur le Nigeria que je lis dans un jardin, situé sur le rivage. Ensuite, je vais à la Maison de France pour rencontrer Didier qui ne viendra pas au rendez-vous. Je passe donc une partie de mon après-midi au restaurant de cette Maison à lire mon livre sur la biographie d'une enseignante. Rentré à l'hôtel, je revois le résident que j'ai connu hier soir, Godson qui m'invite à boire une bière dans un restaurant situé de l'autre côté de la voie ferrée, donc dans un environnement vert. En buvant, Godson me fait connaître une tierce personne qui est imprimeur. Godson m'informe que pour gérer ses chemins de fer, le Nigeria a fait appel à des experts chinois et indiens. 14 août Comme je me couche tôt, je continue de me lever de bonne heure (4 heures). Je passe une bonne partie de mon temps à lire. Dans " The Punch ", j'apprends que 350 gamines nigérianes ont été expulsées d'Italie. La frontière avec le Bénin est actuellement fermée. Les résidents de certains quartiers de Lagos demandent aux autorités locales de réhabiliter les rues qui tombent aujourd'hui en ruine. Afin de stimuler l'agriculture, l'État d'Ekiti va rendre la science agricole obligatoire dans les écoles primaires et secondaires. La mortalité maternelle augmente dans tous les États de la Fédération. Le personnel de l'hôpital universitaire de Port Harcourt a suspendu sa grève qui durait depuis cinq jours. Dans l'État du Delta, on assiste à de nouvelles violences entre deux communautés voisines. Afin de protéger le personnel de la Shell, la police britannique a débarqué à Warri. La population de Lagos approche des 15 millions d'habitants. Par ailleurs, je continue la lecture de mon livre qui est une biographie d'une enseignante. Cette édition me décrit bien les conditions de vie des années 50. Je vais me promener à pied jusqu'à la gare. À l'heure où j'y arrive, celle-ci est vide de monde. Par le panneau d'affichage des départs, j'apprends, qu'en plus des quelques trains de banlieue, des lignes mènent jusqu'à Minna et Kano. Je supporte de moins en moins cette foule anarchique qui nous fait sans cesse manquer de tomber dans les égouts. Je retourne voir les marchands de motos d'occasion. On arrive à un accord; je dois leur vendre ma " machine " demain. Je vais aussi au local de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) qui me donne un feuillet où se trouvent des données comparées sur les conditions sanitaires des différents pays d'Afrique. Je discute beaucoup avec Godson, soit dans ma chambre, soit au restaurant. Il me dit qu'autrefois l'école avait également lieu l'après-midi. Dans la classe de sa mère, qui était institutrice, l'effectif d'élèves était compris entre 40 et 50. Dans le nord du pays, certains musulmans répugnent à envoyer leurs enfants dans une classe dont l'enseignant est une femme chrétienne. Avant les examens, chaque étudiant offre un cadeau à son futur correcteur. À Lagos, l'hôpital public est payant. Autrefois, tous les soins étaient gratuits. Depuis quelques années, le gouvernement fait de la publicité radio-télévi-sée sur la planification des naissances. On peut acheter des contraceptifs dans les centres de soins. Mais en milieu rural, cette campagne a très peu d'impact; les gens pensant que leur enfant est de la seule décision de Dieu. La " Redeem Christian Church ", qui est tant implantée dans le sud, a été créée par un Nigérian. À Lagos, la cohabitation entre chrétiens et musulmans ne pose aucun de problème. 15 août Aujourd'hui, je reste à Ebute Metta. En prenant mon café au " fast food ", je lis dans " The punch " que 10 policiers ont été arrêtés pour extorsion d'argent à des motocyclistes. L'Argentine a annulé les lois d'amnistie concernant les crimes commis par les militaires lors de leur dictature. Je vais vendre ma moto. Toutes les parties en présence sont satisfaites du marché conclu. Alors que Godson n'est pas venu au rendez-vous qu'il m'avait fixé pour aller rencontrer des institutrices, je converse avec une autre personne de la " guest house " qui me demande de lui envoyer depuis la France une lettre d'invitation; et ce en vue d'y travailler. Je commence à lire mon livre sur les termites en Afrique de l'Ouest. J'apprends notamment que ces insectes sont très nuisibles pour les récoltes. Dans la soirée, je retourne à mon ancien hôtel. Je revois notamment une sympathique jeune fille ainsi que Jérôme, l'employé qui parle le français. Je leur fais part de mes impressions de voyage. 16 août Je commence à m'ennuyer. Ma vie à Ebute Metta commence à être monotone. Cependant, dans le quartier il se passe des petites choses : des ouvriers commencent à boucher les gros trous des rues de façon durable en posant des pavés. Les différents commerçants se sont mis à vendre des climatiseurs d'occasion qui sont exposés sur les trottoirs et qui, paraît-il, viennent d'Espagne. Les égouts sont toujours aussi malsains. Je retrouve des portions d'ananas épluchés mis en vente sur le trottoir. En prenant mon petit-déjeuner, je trouve dans " The Punch " un certain nombre d'articles intéressants. Les 175 milliards de Nairas prévus pour payer 5 mois de salaire des employés des 774 " local government " manquent à l'appel. Policiers et militaires se sont affrontés à Abuja. Les enseignants en retraite de Lagos revendiquent le paiement de leur pension. Ils affirment que la plupart d'entre eux sont morts faute d'argent et de soins médicaux. À Akure, 5 fonctionnaires sont arrêtés pour détournement de fonds. À Osogbo, les étudiants se plaignent de la détérioration des infrastructures universitaires. À la conférence sur les partis politiques qui se tient à Port Harcourt, il est dénoncé le fait que ces groupes politiques considèrent leur boutique comme une entreprise à but lucratif. Entre 1994 et 1996, le taux de filles recrutées parmi l'ensemble des élèves de l'enseignement secondaire a baissé de 48,6% à 39,2%. Le taux de femmes alphabétisées n'est que de 40%. À midi, Godson m'emmène voir des enseignants. Nous avons pu discuter avec un professeur d'une école secondaire fille. Il nous dit que l'effectif des classes est de 80 élèves, mais que chaque jour il y a 25% de filles absentes, car elles restent chez elles pour aider leurs parents. Nombre de parents incultes sont malgré tout motivés par la scolarisation de leurs enfants. Preuve en est le fait que certains d'entre eux viennent retaper les locaux de l'école. Si l'enseignement est donné en anglais, les élèves apprennent le français comme langue étrangère. Si les parents n'ont pas à payer de droits d'inscription, l'achat des cahiers, des livres et de l'uniforme sont à leur charge. Le montant des salaires des enseignants est compris entre 11 500 et 60 000 Nairas. Ce personnel n'a pas trop d'arriérés de salaires à toucher puisque seul le versement de juillet ne leur a pas encore été payé. L'adhésion au syndicat des enseignants est obligatoire. L'ensemble du personnel de l'école a participé à la grève générale de l'essence de juillet, mais comme il y avait durant ce temps-là des examens, deux enseignants sont tout de même venus à l'école à cette occasion. Les 2/3 du personnel enseignant est féminin. Afin de suppléer à leur faible salaire, les enseignants travaillent en dehors de l'école en donnant des leçons particulières. Le contact avec cet enseignant a été rapide, simple mais efficace. 17 août C'est le jour du départ. Dans le quartier, suite à une averse, les égouts débordent et certaines personnes s'attellent à les nettoyer. Après avoir demandé avec ironie à l'employé de l'hôtel " give me money ", je quitte la " guest house " à midi pour passer l'après-midi à l'aéroport. Je prends un taxi dont le chauffeur me demande un prix raisonnable. Ce véhicule emprunte l'autoroute qui donne vue sur l'océan Atlantique et que j'avais empruntée en moto à la fin de mon périple. À l'aéroport, j'éprouve toutes les peines du monde pour changer en euros mes Nairas qui sont le fruit de la vente de ma moto. En effet, les banques ne changent pas l'argent dans ce sens. Je change alors au marché noir; et ce, sous la surveillance des forces de l'ordre. Les panneaux d'affichage prévus pour informer sur les horaires des vols sont hors de service. Une fois de plus, la maintenance est défaillante au Nigeria. Je franchis le poste frontière avec satisfaction. Le vol Lagos-Milan via Accra se fait sans problème durant la nuit. Dans l'aéroport de la capitale lombarde je me fais le plaisir de me payer un café " expresso "; et ce sans à avoir à changer de l'argent. Ici, il ne me reste plus qu'à prendre un second avion pour Lyon, puis le car pour Grenoble. J'avais espéré trouver dans le Nigeria un pays d'Afrique Noire parmi les moins sous-développés. J'y ai trouvé la misère, tant matérielle qu'intellectuelle. Jean-François Le Dizès Notes (1) Nigeria Labour Congress et Trade Union Congress. |