Voyage en terre papoue ou le

tourisme-voyeur à son comble

Par Franck Michel



À la mémoire de Theys Eluay et de Leo Warisman,

respectivement tombés sous les balles de l'armée indonésienne en novembre 2001 et en mars 2004

Photo n°1 : Jeune Lani, de la région de Pugima, vallée de Baliem

 

Peut-on et doit-on voyager en pays papou ? La plupart des circuits touristiques à destination de la Nouvelle-Guinée - qu'ils soient à la carte ou non - ne peuvent plus aujourd'hui faire l'économie d'un voyeurisme aussi flagrant qu'inquiétant. Cet article présente quelques situations touristiques en Nouvelle-Guinée-Occidentale (partie indonésienne de la Nouvelle Guinée), discute les relations Papous-Etrangers et décrit le contexte politique et social dans lequel survivent les Papous (1). Nous évoquerons ces questions essentiellement dans le cas de deux régions : celle de Wamena (Dani et Lani, vallée de Baliem) et celle de Yaniruma (territoire Korowai, pays Asmat).

Cette contribution entend questionner le bien-fondé ou non de la présence de touristes dans cette zone du monde, géopolitiquement instable et en proie à une tension politique et socio-culturelle constante, une région également annexée militairement dans les années soixante par l'Indonésie et où se déroule depuis un conflit oublié par les investisseurs et les médias occidentaux. Le tourisme n'est ici certainement pas le pire ennemi d'un éphémère et difficile " développement durable " pour les populations papoues ; d'autres obstacles s'avèrent " encore " plus dommageables (militaires, missionnaires, trafiquants d'art, multinationales…). Pour autant, la présence des touristes est-elle réellement souhaitée par les Papous ? Et qu'ont ces derniers à gagner concrètement du seul fait de leur passage sur leurs terres ?

Papua, les Papous et le XXIe siècle

Les Dani et les Lani vivent dans la vallée de Baliem, dont la principale cité est Wamena ; les Korowai appartiennent au groupe Papou Asmat dont le territoire s'étend au sud de la Nouvelle-Guinée-Occidentale (2) [ou Irian Jaya (3) ou encore Papouasie Occidentale (4)]. La Nouvelle-Guinée-Occidentale a été rattachée officiellement à la République indonésienne en 1969, après un référendum plutôt frauduleux, survenant à une période transitoire où le destin des Papous fut déjà scellé en mai 1963 lorsque la communauté internationale a autorisé de facto le rattachement de la partie occidentale de la Nouvelle-Guinée à l'Indonésie. Le territoire de ce qui deviendra jusqu'à nos jours l'Irian Jaya couvre 414.800 km², à peine moins que la surface de la Papouasie-Nouvelle-Guinée voisine, indépendante depuis 1974.

Cet immense territoire regroupe seulement deux millions d'habitants, répartis entre autochtones et colons indonésiens provenant d'autres îles de l'archipel, ces derniers représentant dorénavant - via le programme de transmigration - plus de la moitié de la population de Papua. Donc " minoritaires " sur leur propre île, les Papous héritent cependant d'une riche mosaïque linguistique, unique au monde. Entre 1973 et 1984 (avec une réactualisation en 1991), des chercheurs issus d'une organisation protestante nord-américaine, du Summer Institute of Linguistics et de l'université Cenderawasih de Jayapura, ont tenté d'établir une carte linguistique complète des populations que composent la Nouvelle-Guinée-Occidentale : 251 groupes linguistiques ont été recensés, soit 40% des 600 langues répertoriées dans l'ensemble de l'archipel indonésien par le Summer Institute of Linguistics, la totalité de l'île de la Nouvelle-Guinée en compte près de 1000 (Cité in Leauthier, 1998 : 35).

On peut affirmer qu'acculturation et déculturation connaissent une ampleur sans précédent pour les peuples indigènes " irianais ". Indonésianisation forcée, tourisme voyeur-prédateur et exploitation éhontée des sols s'ajoutent aux déjà trop fameux trois " C " que sont le christianisme, le colonialisme et le capitalisme. La désintégration des sociétés papoues est souvent alarmante comme le constate Philippe Pataud-Célerier : " Il ne reste aux Papous que le tourisme, dernier espoir pour financer leur appétit de consommation. (…) boire l'alcool des lampes à pétrole est le nouveau divertissement du soir. Les Papous en baskets et jeans toisent ceux dont l'abdomen reste barré d'un étui pénien ". Wamena est devenu le nouvel El Dorado touristique (recevant parfois plus de huit avions par jour) et l'on peut apercevoir les Papous en tenue d'apparat guettant les touristes descendant de l'avion : " L'exotisme remplit les caisses. Et rien ne vaut le tourisme pour transformer de façon irréversible les structures sociales des peuples papous " poursuit l'auteur (Pataud-Célerier, 1996 : 24).

 

Photo n°2 : Jeune femme Dani, errant dans les environs de Wamena en quête d'eau

 

Certes, depuis 1998, les voyageurs se font plus rares, mais le tourisme international continue de représenter une aubaine pour les autorités et les militaires indonésiens pour mieux contrôler les Papous, et dissuader une bonne partie d'entre eux d'aller rejoindre les rangs de la guérilla… Une situation qui est à l'origine chez de nombreux Papous d'une hésitation entre ouverture et fermeture aux étrangers, entre les possibles recettes liées au tourisme et les inquiétudes quant aux menaces qui pèsent sur l'avenir de leur identité culturelle… et politique (voir photos 1 et 2). Hormis le tourisme, les Papous peuvent servir de main d'œuvre bon marché pour l'industrie minière : mais si PT Freeport Indonesia emploie pas moins de 17.000 ouvriers et employés, à peine 10% d'entre eux sont autochtones, en particulier Amungme et Komoro pour les emplois les moins qualifiés. Freeport est plus efficace pour déplacer des milliers de personnes que pour leur trouver du travail, malgré les 78.000 tonnes de minerai extraites par jour du sol papou ! Les Amungme de la région centre-sud de l'Irian Jaya sont, avec les Damal et les Nduga, les trois groupes de populations regroupant environ 25.000 personnes, les plus touchés par les exactions liées à l'exploitation minière : " La mine Grasberg, la plus grande mine de cuivre et d'or du monde, produit plus d'un million de dollars de bénéfices par jour " (Cité in Ethnies, 1999 : 27). Cette exploitation appartient aux deux géants américain Freeport Mc MoRan (80% des parts) et britannique Rio Tinto (12% des parts) ainsi qu'au clan Suharto ou de ce qu'il en reste. Les effets sur l'environnement sont accablants : sagoutiers et cours d'eau contaminés, résidus de cuivre, pollution, déchets… Depuis 1996, les populations locales sont exacerbées, les émeutes et les sabotages se sont intensifiés notamment à Tembagapura et à Timika. Devant l'ampleur des dégâts causés par les milliers de tonnes de déchets miniers déversés chaque jour dans les rivières et sur les terres où vivent les Amungme, les peuples indigènes se sont unis en 1996 pour former le conseil indigène amungme (LEMASA) afin de tenter de lutter contre l'exploitation éhontée de leurs sols et leurs forêts. " Plus de 6.000 soldats sont cantonnés en permanence autour de la mine, ce qui fait de cet endroit la région la plus militarisée d'Indonésie. Les relations entre les militaires et les communautés locales sont extrêmement tendues et on ne compte plus les plaintes concernant des violations des droits de l'homme. Les agents de sécurité des compagnies minières collaborent étroitement avec l'armée indonésienne. En 1997, par exemple, huit Papous moururent dans des circonstances suspectes ; les employés de Freeport furent accusés d'y être impliqués. La présence de l'OPM (5) dans la région a entraîné la détention et la torture de nombreux indigènes soupçonnés d'appartenir à ce mouvement " (Ethnies, 1999 : 28).

Dans ce même numéro de la revue édité par Survival International, Tom Beanal, alors leader du LEMASA, revient sur cette situation dramatique, l'article se poursuivant par les témoignages d'exactions subies par les Amungme (Beanal, 1999 : 29-47). On retiendra notamment ces propos extraits du discours de Tom Beanal : " Nous voulons nous développer nous-mêmes, pas être développés "… (p. 32). Le 26 février 1999, une centaine de chefs traditionnels de Papouasie occidentale ont déclaré au président Habibie, lors d'une rencontre officielle à Jakarta, qu'ils voulaient l'indépendance : " Nous sommes très surpris que les Indonésiens qui haïssent le colonialisme, veuillent continuer à coloniser la Papouasie occidentale " a déclaré Tom Beanal ; le président Habibie a répondu que " de telles aspirations nécessitaient une très sérieuse réflexion " (cf. Le Monde, 1er mars 1999). Ensuite de Gus Dur à Megawati, les autorités indonésiennes ont tenté de calmer la situation en allouant de nouveaux droits aux autochtones, tout en ménageant la susceptibilité des forces armées (Michel, 2000 : 133-144). Difficiles et douloureux compromis, comme on a pu le voir par exemple pour l'appellation Papua : d'abord trop rapidement officielle, puis rejetée par le Parlement, puis officieuse, et finalement acceptée dans le cadre restreint du statut d'autonomie spéciale…

En novembre 2001, l'assassinat de Theys Eluay - leader papou parmi les plus respectés - par les militaires met le feu aux poudres. A Sentani par exemple, dont il fut originaire, les boutiques des colons sont brûlées, des manifestations dégénèrent à Wamena, à Jayapura, à Timika… En 2002, le gouvernement indonésien pousse l'hypocrisie jusqu'à " créer " un mémorial en l'honneur des Papous victimes d'abus, à l'emplacement même où se trouve la tombe du leader assassiné, une initiative qui révolte justement encore plus les Papous pro-indépendantistes (voir photo 6). Le 31 août 2002, deux instituteurs américains et un indonésien sont tués, 18 autres sont blessés, lors d'un affrontement avec des autochtones à Timika, sur le site de l'entreprise multinationale Freeport. Selon l'institut ELSHAM, l'implication des militaires indonésiens n'est pas à exclure…

Le 28 décembre 2002, Elsie Rumbiak Bonay, l'épouse de Johanis G. Bonay, directeur de ELSHAM, est assassinée, avec deux autres femmes, lors d'une embuscade près de la frontière avec la Papouasie Nouvelle-Guinée. La presse anglophone et officielle indonésienne a beau titrer un article " la police de Papua conduit une enquête de terrain au sujet de la fusillade le long de la frontière " (Jakarta Post, 30 décembre 2002), personne ne croit plus au discours officiel, et chacun y va de sa propre interprétation : provocation ou règlement de compte entre rebelles, intimidation ou assassinat à peine masqué par les forces de police ou l'armée indonésienne… Dans son discours de fin d'année, le ministre des Affaires politiques et de la Sécurité, Susilo Bambang Yudhoyono, a rappelé qu'en aucun cas il n'y aura pour les deux provinces " rebelles " - Aceh et Papua - de vote pour l'auto-détermination comme ce fut le cas pour le Timor (Jakarta Post, 31 décembre 2002). On ne peut être plus clair. L'Indonésie a fait de son mieux dit-on en haut lieu : en janvier 2002, un statut spécial a été alloué à ces deux provinces périphériques, accordant notamment 70% des revenus issus des ressources naturelles aux populations locales. Certes un grand pas en avant de la part des autorités, plus habituées à déposséder ces territoires sans scrupule, mais pas encore le bond en avant attendu par les Acehnais et les Papous…

Dans ce contexte, les Papous s'organisent peu à peu pour tenter de mieux résister et défendre leurs terres (Cf. Giay, 2000). Avec la crise financière et le chaos social qui s'ensuivit, la sacro-sainte unité indonésienne est fragilisée dans ses zones périphériques, et les Papous ont été particulièrement attentifs au règlement de la question timoraise (le débat sur indépendance ou autonomie restreinte ?) pour définir leur propre stratégie… Dans l'attente et l'incertitude, le mouvement en faveur de l'indépendance prend de l'ampleur malgré la féroce répression en cours, et les compromis permanents. Ainsi, l'exhibition de drapeaux aux couleurs de la Papouasie Occidentale libre s'est multipliée en maints endroits de la province depuis la chute de l'ancien dictateur, le président-général Suharto. A la fin du règne du dictateur, en 1996, Thomas Wanggai est mort dans une prison de Jakarta après avoir été condamné à la prison à vie à pour avoir " brandi le drapeau de la Papouasie Occidentale " à Jayapura ; sa femme a écopé de huit ans d'enfermement pour avoir confectionné le drapeau… Les risques encourus sont énormes en 1998 (Kilvert, 1998), et ne diminueront que progressivement dans les années qui suivent. Aujourd'hui, la situation est dans l'impasse : " L'assassinat de Theys Eluay a intensifié la peur et la suspicion auprès de l'élité papoue, y compris parmi les responsables de l'Eglise et des militants en faveur des droits de l'homme, quant aux intentions des forces de sécurité. Ils croient que ces groupes armés étaient responsables de l'assassinat et qu'ils ont pour objectif d'éliminer ou d'intimider d'autres membres de l'élite, même les plus modérés " (Chauvel, 2002 : 41). C'est effectivement ce qu'on a pu voir, sans doute, avec l'assassinat le 28 décembre 2002 d'Elsie Rumbiak Bonay…

Une grande interrogation reste toujours celle de l'unité politique du mouvement de libération de la Papouasie, longtemps décrédibilisé par les nombreux conflits internes qu'il suscitait. Le contexte actuel ne semble pas vraiment favorable à plus de clarté… Et Frédéric Durand, raisonnablement désillusionné, décrit les deux côtés de la Nouvelle-Guinée comme un bout du monde en perdition : " Côté ouest, un bordel de campagne, peuplé de policiers ivrognes et de filles à l'avenir fermé, maison de tolérance de régime militaire dans un pays conquis. Un système basé sur le prélèvement minier des ressources naturelles, la répression des populations locales muselées et l'affirmation de la grandeur nationale indonésienne. Coté oriental, un Etat déliquescent, représenté par un gentleman anglo-saxon vieillissant, relique impérial d'un rêve colonial européen, n'ayant plus illusion ni espoir en sa patrie d'adoption. Aucun des côtés n'a compris le monde papou, car la Mélanésie n'est ni asiatique ni occidentale. Mais tous deux accélèrent sa désagrégation, l'un par oppression et surexploitation, l'autre par incapacité à concilier le productivisme et la Papouasie " (Durand, 2001 : 242). Après un tel constat, n'est-il pas difficile, sinon malvenu, d'envisager un voyage à but touristique dans ces contrées " inhospitalières " ?

Tourisme et ethnologie : mésentente ou compromis ?

Après le contexte politique, passons donc à la situation touristique. Dans ce domaine, les Papous " jouent " à être de bons et parfois de moins bons " sauvages ", tandis que les touristes s'emploient, bon gré mal gré, à démontrer à leurs hôtes, tout comme se prouver à eux-mêmes, leur indéniable supériorité, qu'il est " évident " de constater une fois sur place. A Papua, cela est particulièrement courant et évident… Ce jeu de rôle où se confondent clichés et domination devient désormais de plus en plus malsain et douteux. " Eux " et " Nous " sont chacun bien à leur place, le Papou doit répondre à son image de Papou, de même que le touriste doit faire son " travail " de touriste, à savoir s'émerveiller et photographier... Les chercheurs étrangers n'échappent pas non plus à l'entreprise de touristification ! Comme parfois ailleurs en Indonésie, par exemple en pays Toraja (Michel, 1997) ou en terre dayak à Kalimantan, les chercheurs, anthropologues ou autres, " sont étiquetés 'touristes des traditions' (turis adat), afin de les distinguer des autres visiteurs (Guerreiro, 2001 : 85). Voici quelques-unes des raisons de ce " dangereux malaise " qui dépasse amplement la seule et traditionnelle incompréhension culturelle.

L'esprit du voyage : Le sens et l'esprit du voyage sont très loin de ce qu'ils sont supposés offrir tant aux visités qu'aux visiteurs ; la vérification in situ des idées reçues semble avoir remplacé la saine curiosité.

Les méfaits du voyage : L'impact laissé sur place, notamment sur les plans économique et social, sans oublier l'apport financier considérable directement versé dans les caisses de l'Etat (ou dans les poches des fonctionnaires corrompus ou encore des missionnaires) qui se comporte en colonisateur brutal, est considérable et particulièrement destructeur dans domaine culturel, bouleversant par exemple la vision du monde des Papous avec tous les effets dramatiques que cela implique.

L'illusion du voyage : Les " dernières tribus à l'âge de pierre " se faisant rares, des touristes mal informés et en quête d'exotisme extrême se ruent dans les derniers recoins de la planète hypothéquant encore davantage les chances de survie de ces " rescapés " d'un autre monde ; la seule issue devenant alors la folklorisation, voire la muséification de tout un peuple.

Le déni d'histoire : L'occultation des conflits politiques - entre indépendantistes papous et militaires/colons indonésiens - exaspère aussi grandement les Papous, en quête de reconnaissance, qui voient défiler davantage d'équipes de télévision ou de touristes rousseauistes , venus filmer et photographier des " rites ancestraux " que celles évoquant les souffrances subies quotidiennement par les autochtones…

 

L'exemple des Korowai, en territoire Asmat

Yaniruma est au bord du fleuve Becking. En vingt ans, les missionnaires se sont installés ; on y trouve désormais un dispensaire, une école, une église et une plantation d'ananas… C'est Gerrit Van Enk, qui a pris le relais de Johannes Veldhuizen, il a notamment pris des notes sur la langue des Korowai. En aval, on trouve les Mandovo (ces derniers racontent des Korowai qu'ils portent une longue queue comme les crocodiles. Répartis entre les deux fleuves Becking et Eilanden, les Korowai sont restés à l'écart des " prédateurs " (prospecteurs de mines ou exploiteurs forestiers, et même les missionnaires). Ici pas d'or à chercher seulement des marais à sagoutiers infestés de moustiques… Un isolement qui a permis aux membres de leurs communautés de conserver leur culture de façon plus " authentique " que celles de leurs voisins (Cf. Van Enk, De Vries, 1997). Du moins jusqu'à l'arrivée des premiers groupes de touristes et des équipes de télévision… Comme le souligne l'ethnologue Rupert Stasch, comparé à d'autres peuples d'Irian Jaya, au milieu des années 1990, les Korowai vivent en relative autarcie vis-à-vis de l'Etat indonésien et des migrants provenant de tout l'archipel. L'environnement et la situation géographique leur ont permis d'éviter de devenir une main d'œuvre forcée ou bon marché au service d'une déforestation dramatique, tout comme de subir trop fortement la répression militaire, ce qui n'empêche pas les Korowai de connaître également, mais dans une moindre mesure, les arrestations et les emprisonnements arbitraires, ainsi que les bastonnades, tortures et autres humiliations (Stasch, 2001 : 36-37). Même frileux dans un milieu reculé et hostile, l'Etat indonésien s'immisce toutefois dans les affaires des Korowai, quitte à bouleverser des pans entiers d'une culture à la fois originale et unique.

Célèbres pour leurs maisons construisent dans les arbres, à plus de 30 m parfois de hauteur, les Korowai ne sortent pourtant pas de la préhistoire. On troque depuis longtemps beaucoup de choses à travers toute la Nouvelle-Guinée : femmes, porcs, sel, casoars, canne à sucre, sagou, coquillages, haches... Quant aux métaux et à la verroterie, ils arrivent plus rapidement d'Europe et de Chine que les étrangers eux-mêmes… Les haches ont souvent une valeur cérémonielle en même temps qu'une valeur monétaire, à la fois échange économique et symbolique (comme le sel végétal obtenu à partir des cendres de la canne à sel chez les Baruya). Cette intense et séculaire circulation des biens vise non seulement à maintenir et renforcer les liens, alliances, les diplomaties ethniques, mais aussi à faciliter la vie quotidienne sur le plan économique et relationnel. La monnaie traditionnelle, comme le silex ou le nacre, restent parfois toujours en usage (en Nouvelle-Bretagne, une banque de l'ethnie tolai verse à ses clients des intérêts sur les placements en coquillages). En langue korowai, " tee-shirt " se dit " peau des esprits " et si aujourd'hui les habitants sont " invités " à porter des vêtements, y compris sales et déchirés, lorsque les touristes arrivent, c'est l'inverse ! Les Papous, notamment en terre Asmat, sont ré-invités à se déshabiller afin de contenter la demande d'exotisme, voire d'érotisme, de la part des clients étrangers… Parfois, la scène se complique et certains figurants se montrent récalcitrants. Lors d'une danse d'hommes à l'occasion d'une fête de sagou en pays korowai, les jeunes gens ont quitté leurs shorts et certains leurs jeans pour enfiler leur costume traditionnel - quelques lianes de rotin et une feuille enroulée autour du prépuce - alors que d'autres n'ont pas voulu participer à cette mascarade, du coup ils n'ont pas été autorisés à participer à la danse avec leurs amis… Les touristes présents filment la danse, et le chef des guides ne veut pas voir de danseur habillé au milieu des autres, bref aucune fausse note n'est tolérée, les devises des touristes pèsent trop lourd dans la balance. Lors de cette même danse, certains hommes ne voulant pas retirer leurs dessous habituels ont porté la jupe réservée aux femmes… de quoi faire rire quelques jeunes filles korowai dans l'assemblée, mais les touristes n'ont guère prêté attention à ce " détail ". L'essentiel était sauvegardé, les hommes étaient peut-être déguisés en femmes mais en tout cas ils étaient traditionnels, et l'essentiel était là (voir photo 4). Après la " prestation ", certains villageois-danseurs ont été payés, le tout à l'abri des regards touristiques, bien sûr…

Les contrastes entre autochtones et étrangers sont saisissants, comme le sont également les différences criantes entre Papous des montagnes (comme les Dani) et Papous des marais (comme les Korowai). Les touristes sont généralement déçus par la commercialisation, l'occidentalisation et l'indonésianisation, la misère et la tristesse des papous vivant à Wamena ou dans ses environs (voir photo 1 et 2), tout comme ils sont étonnés et fascinés par la beautés des corps des hommes Asmat et de l'apparente joie de vivre des adultes et des enfants Korowai (voir photo 3). Un constat qui aux yeux des visiteurs conforte parfois l'idée que le progrès n'est pas la panacée et que les Papous peuvent être heureux tant qu'on ne les dérange pas trop dans leur tranquillité et leur mode d'être et de penser… Paradoxe ! Mais c'est aussi ce qui pousse les voyageurs à toujours s'enfoncer plus en avant dans la forêt pour trouver des Papous encore plus authentiques, moins souillés en quelque sorte par la " Civilisation ". Pas étonnant que les voyagistes disent à leurs clients de se dépêcher d'y aller car après il sera trop tard… Devant le spectacle de la nudité et la fascination du retour au matin du monde, les touristes ne se privent pas de commentaires et de jugements, cherchant souvent à comparer des situations de facto incomparables. Pourtant, comme le rappelle à bon escient Gabriel Defert : " Le fait que les armes ou les outils agricoles des Papous aient probablement peu évolués depuis une époque qui correspond à l'âge néolithique européen, ne devrait pourtant pas suffire à porter un quelconque jugement de valeur sur leur société en tant que telle et a fortiori sur leur capacité à s'autodiriger " (Defert, 1996 : 52). Malheureusement, la fascination de l'étrange et la promiscuité inhabituelle d'une altérité radicale dépasse tout espoir de raison. En ce sens aussi, le voyage chez les Papous est en quelque sorte un apogée de l'expérience non-ordinaire chère au tourisme exotique. Bref, on retiendra ici que pour le tourisme international, un bon Papou est un Papou nu qui si possible habite dans les arbres, tandis que pour le gouvernement indonésien il est un Papou habillé qui est descendu des arbres, enfin pour les militaires un bon Papou est un Papou mort…

Dans un recueil de nouvelles sur les rapports entre Blancs et Noirs en Papouasie pendant les années 1900 et 1960, l'ethnologue Michel Panoff revient sur les conquérants successifs - allemands, Australiens et Japonais - qui ont apporté ces " échantillons de civilisation " que sont la Bible, les armes à feu, ou encore le travail salarié. Et l'auteur de citer un guide local transformé en serviteur docile entre les mains du visiteur : " 'On vous l'avait bien dit maître. Des sauvages, de vrais sauvages', lui annonce le guide en ouvrant le panier. Dedans, deux têtes humaines. Coupés de la veille. Pas encore boucanées. A peine sanguinolentes. C'est clair. Les réfugiés de la montagne font la chasse aux têtes. Comme au bon vieux temps. Il n'en croit pas ses yeux. Pour le coup il a tiré le gros lot. Son cœur bat un peu plus vite. Le guide lui tend son fusil qu'il a traîné jusqu'à la clairière. 'On va en avoir besoin peut-être' " (Panoff, 1999 : 37). C'était au temps " béni " de la colonisation, entre comédie volontaire et acculturation subie, mais cela a-t-il vraiment changé ? En territoire korowai, certains guides ou porteurs ont peur de " trop " parler, et de dire ce qu'il ne faut pas dire. Autrement dit sortir de leur rôle de figurant ou d'acteur qui connaît exactement sa place sur scène, ce qu'il doit dire et ce qu'il doit taire… Avec les touristes, moins les relations sont intimes plus le sentiment d'étrangeté est fort. Plus l'altérité est grande et moins sont grandes les chances de rencontre culturelle. Cette rencontre, tant souhaitée par certains voyageurs, n'est pas forcément voulue par les Papous qui savent aussi qu'en s'ouvrant aux visiteurs ils se dévoilent un peu plus, au risque parfois de laisser échapper un détail impardonnable (une boîte de coca sous la table, un tee shirt avec la Tour Eiffel offert par un touriste précédent, etc.). Je me souviens, par exemple, d'une petite horloge murale vite décrochée à mon arrivée, pour que les touristes pénètrent dans une maison " traditionnelle " vierge de tout signe de modernité indésirable. Les Papous, comme d'autres, l'ont bien compris, les touristes recherchent de l'authentique, il faut par conséquent tout faire pour leur offrir des traditions authentiques avec un zeste de sauvagerie, sans excès, sinon cela risque d'être trop voyant, et toute l'opération périclite parfois en raison d'une minuscule erreur de parcours…

 

Photo n°3 : Garçons Korowai de la région de Yaniruma, en pays Asmat

 

Premier contact et dernières tribus

Les Papous fascinent les Occidentaux par leur proximité, réelle ou supposée, avec la nature et les " premiers temps " de l'existence humaine. A cela s'ajoute l'attirance-répulsion pour l'extrême altérité, en particulier le cannibalisme et la chasse aux têtes, mais aussi la nudité ou l'étui pénien (qui " s'observe " et " se photographie " jusqu'à l'écœurement chez les Dani notamment…). Ces clichés ne sont pas moins présents chez chacun d'entre nous, y compris parmi les anthropologues mais bien plus encore chez les journalistes et les aventuriers et autres explorateurs des derniers recoins de la planète. Les prestigieux devanciers sont également convoqués comme Michael Rockfeller " mangé " par les Asmat il y a un demi siècle ou encore Margaret Mead dont l'itinéraire jadis empruntée par l'anthropologue américaine en Papouasie-Nouvelle-Guinée fait l'objet d'une récente vénération touristique. Comme le souligne la journaliste Ann Gibbons : " Depuis que j'ai lu les descriptions pittoresques de Margaret Mead sur la vie paisible dans une tribu cannibale dans la région de la rivière Sepik au cours des années trente, j'ai toujours voulu voyager là-bas pour rencontrer ces populations " (Gibbons, 1994 : 25).

Le fantasme du " premier contact " reste encore aujourd'hui très présent parmi les explorateurs occidentaux et même au sein des apprentis aventuriers en tout genre. Ce fantasme s'accompagne tout " naturellement " d'une hypothétique rencontre avec des hommes " nus, féroces et anthropophages " pour reprendre le titre du passionnant journal de voyage de Hans Staden en terre du Brésil à l'époque bénie des Conquistadors… Ces dernières années des aventuriers surmédiatisés et subventionnés " découvrent " régulièrement quelques " dernières tribus de l'âge de pierre " encore enfouies au fond de la forêt papoue : Wolla, Wollani, Daho, Vahudates, Aukedates, etc. Eclaireurs d'un tourisme ethnologique au goût quelquefois douteux, ces explorateurs des temps modernes mais à la recherche du temps perdu multiplient les prouesses pour atteindre les ultimes représentants d'un monde délaissé et souvent maltraité. Quant aux Korowai, après avoir été très peu étudiés au début du XXe siècle, ils tombent presque dans l'oubli pour renaître sous les feux des médias, et des documentaires filmés, à partir du milieux des années 1970. En 1995, une expédition emmenée par les magazines Géo et National Geographic évoquera l'année suivante la vie étrange des Korowai au grand public, et, en 1999, c'est au tour de Paris-Match, de parler des " terribles festins " des Korowai sur un ton particulièrement voyeur… Le mythe du " bon sauvage " conserve de beaux restes même si le cannibalisme hante effroyablement toujours les " esprits " occidentaux plutôt tourmentés ! La quête de " vrais primitifs " continue donc d'alimenter l'imaginaire occidental même si les chercheurs et les observateurs les plus avisés se montrent bien plus prudents sur la poursuite du cannibalisme et l'actualité de la chasse aux têtes au sein des populations papoues. Venu à l'ethnologie par la religion comme beaucoup de ses pairs, Alfons van Nunen, missionnaire hollandais catholique, installé depuis plus de cinquante ans en territoire papou et fin analyste dépassionné des sociétés dont il est l'hôte, note : " Les cannibales en 1998, je n'y crois pas, aucune information sérieuse ne le corrobore, cela fait des années que cette pratique s'est éteinte " (Cité in Leauthier, 1998 : 34).

Notre désir d'Asie est souvent " sauvage ". Malheureusement, ce désir ambigu se nourrit de " primitivisme " avec en toile de fond la vie authentique des peuples premiers… Un seul exemple pour illustrer ce regard occidental problématique sur l'altérité extrême : l'émission Ushuaïa-Nature de Nicolas Hulot, diffusée en prime time en décembre 2000, consacrée aux peuples papous d'Irian Jaya (ou Papua, partie " indonésienne " de la Nouvelle-Guinée). Le titre de l'émission annonce le ton général : " Les évadés du temps ". Telle une obsession toute occidentale, Hulot n'aura de cesse d'inscrire les ethnies papoues " visitées " par son équipe sur l'échelle de l'Histoire. Il s'interroge de savoir si ces hommes de " l'âge de pierre " (les Korowai devraient bientôt entrer dans l'âge de pierre !… via internet ?) vivent dans la préhistoire, le mésolithique ou le néolithique, puis tranche à la fin de l'émission lorsqu'il annonce que les Papous, ces " derniers hommes de la préhistoire ", seront bientôt " dilués dans le moule des sociétés modernes ". Une dilution qu'il contribue avec son équipe à accélérer un peu plus. Des scènes pénibles avec les Papous - comme celle du début quand les Asmats accueillent pacifiquement " en apparence " les visiteurs, cette autre scène lorsqu'une femme papoue l'aborde, ou encore celle où il affirme assister " en direct à la révolution du néolithique " - alternent avec des images et des commentaires plutôt brillants sur le milieu naturel de l'île. Les hommes finalement ne sont pas des bêtes…

Ce que l'on regrette dans ce documentaire, c'est surtout l'absence de commentaires sur la réalité quotidienne, économico-sociale et politique, des Papous d'aujourd'hui (ceux qui vivent à " l'âge de l'accès ", pour reprendre la formule de Jeremy Rifkin) ; leurs revendications en faveur de l'indépendance sont occultées ou noyées entre deux plans de caméra. On peut ainsi s'interroger, même s'il estime à juste titre que " nous ne devons plus être ignorants de leur existence pour pouvoir les protéger ", comment Nicolas Hulot entend " aider concrètement " ces populations " préhistoriques ", en leur refusant d'emblée l'accès à l'Histoire, du moins par une porte décente, c'est-à-dire celle impliquant le respect et la reconnaissance de leurs droits. On ajoutera ici que l'émission a été diffusée, hasard du calendrier sans doute, quelques jours après l'arrestation de Theys Eluay, président du Congrès Papou. Le cameraman de l'équipe d'Ushuaïa donne ailleurs quelques détails sur leur expédition. Il précise notamment " qu'il a passé un très mauvais moment dans une habitation Asmat lorsque ses habitants ont cru reconnaître dans son équipe des hommes venus de la bourgade voisine, où se trouve le poste de police indonésien. On n'a pas vu ces hommes, ni ces policiers. C'est dommage. Les images auraient été moins belles, sans doute " (Dhombres, 30/12/2000 ; Cf. par ailleurs Pomonti, 2000 ; Michel, 2000 ; Baccega, 2000 ; Dozier, 2001). Mais plus réelles également. Et pour raisonner voire juguler les débordements excessifs de notre imaginaire exotique, sortir de la préhistoire nécessite au préalable d'observer la réalité du terrain. Quarante ans plus tard, Ushuaïa possède bien des points communs avec le livre de Tony Saulnier, Les Papous coupeurs de tête, 167 jours dans la préhistoire, publié en 1960, contenant des jugements douteux, qui révèlent les fantasmes et les angoisses des Occidentaux : " Les Papous se percent le nez avec un bâton de six mètres ; trois cannibales effrayés par notre chair blanche ; deux Papous qui deviennent amis prennent chacun la femme de l'autre ; mouches, moustiques, fourmis, sangsues nous font oublier les Papous ", etc. (Cité in Defert, 1996 : 51). Mais comment se dégager de ce trop-plein d'exotisme ?

Alors voyager ou de ne pas voyager dans ces contrées reculées de notre monde ? Seule certitude, des touristes bien encadrés (et ce dernier point est essentiel), non seulement produiront nettement moins de " dégâts " que d'autres " visiteurs " bien plus indésirables, mais souvent deviendront à leur retour en Occident, des témoins des conditions de vie ou de survie des peuples papous voire parfois des porte-parole de la cause indépendantiste. Malheureusement, trop de tour-opérateurs, même bons marchés, se contentent aujourd'hui de déverser sans mise en condition ou préparation aucune, des touristes peu scrupuleux uniquement en quête d'un exotisme aussi rapide que radical (c'est ce qu'on peut observer à Wamena et de plus en plus dans la vallée de Baliem)…

Surtout, n'oublions pas qu'en dehors les touristes-voyageurs et quelques rares anthropologues, les autres personnes qui s'aventurent dans ces lieux ne se parent que très rarement de bonnes intentions : missionnaires chrétiens, militaires indonésiens, trafiquants d'art, chercheurs d'or et autres prospecteurs miniers… Ces marchands d'âmes, d'art ou d'affaires menacent bien plus que les touristes l'harmonie et le mode d'être et de penser des sociétés papoues.

Notre rapport à l'autre est souvent nourri de compassion et de générosité marchande sans que nous parvenions à évaluer les conséquences directes auprès des populations locales de nos actes et de nos pensées. Cannibal Tours, un film documentaire de Dennis O'Rourke sur les relations entre les touristes (Allemands et Nord-Américains) et les autochtones (Papous Asmat de Nouvelle-Guinée), le tout virant rapidement au tragi-comique dans le sens où les situations, souvent cocasses, deviennent déplorables sur le plan de l'éthique du voyage. Les cannibales ne sont pas toujours ceux que l'on pense ! Le documentaire révèle surtout la terrible mésentente et l'incompréhension poussée ici au paroxysme entre ces deux types opposés de populations. Ce film anthropologique est un véritable voyage métaphysique dans lequel Dennis O'Rourke, non seulement inverse l'ordre ethnographique des choses en filmant les touristes plutôt que les Papous, mais voit " une tentative de définition de la place de l'autre dans l'imaginaire populaire, une interrogation sur les vraies raisons, pour la plupart négligées ou incomprises, qui font que les "civilisés" désirent rencontrer les "primitifs" " (Cité in Le Monde, 24/2/1993). Car le cœur du problème de la rencontre biaisée réside dans l'impossibilité de s'ouvrir à autrui et de s'écouter mutuellement. Changer notre regard face à un autre regard qui nous fixe est nécessaire s'il l'on espère aboutir à une rencontre authentique. Il s'agit d'œuvrer assidûment à ce que cesse la réduction de l'autre à soi. Trop souvent encore, et cela se constate aisément - en tendant l'oreille - à l'intérieur des groupes de voyageurs ou dans Cannibal Tours par exemple : " l'Autre est l'ennemi, ouvert ou caché ; ou bien il n'est rien, il n'est pas. Certes, nous savons à chaque moment son existence, mais à chaque moment nos intentions l'occultent, l'oublient ou le refusent. Ces intentions ne sont pas la réalité, bien sûr, mais elles en constituent une ligne de force, un sens " (Jaulin, 1973 : 20). Dans Un Barbare en Asie, Henri Michaux reprenait déjà cette idée à sa manière : " L'homme blanc possède une qualité qui lui a fait faire du chemin : l'irrespect ", et montre plus loin que la vision occidentale intrinsèque de l'ailleurs que se construit le voyageur ne fait pas l'économie d'un certain aveuglement : " Si un Européen est interrogé à son retour des Indes, il n'hésite pas, il répond : "j'ai vu Madras, j'ai vu ceci, j'ai vu cela". Mais non, il a été vu beaucoup plus qu'il n'a vu " (Michaux, 1967 : 25 et 121). Le regard des uns ne correspond jamais au regard des autres. Comme les intérêts des uns ne coïncident que rarement avec ceux des autres. Il suffit d'observer les regards qui se croisent entre voyageurs et autochtones, en forêt équatoriale africaine par exemple, lorsque les touristes sont à l'affût d'un gorille - et n'ont que cette vision en tête quitte à ne plus rien apercevoir autour d'eux - pendant que les porteurs pygmées s'attardent perplexes ou souriants sur les " bananes " étranges et les jambes rougies de leurs " compagnons " d'expédition !

 

Photo n°4 : Au cours d'une fête de sagou

 

Dean Maccannell considère que dans les sociétés traditionnelles les hommes ne peuvent survivre sans orienter leurs comportements à partir d'un schéma fonctionnel mais simpliste fondé sur l'assertion suivante : " Nous sommes bien - ils sont mal " (Maccannell, 1976 : 40). Cette vision autant réductrice que dualiste est tout aussi valable dans nos sociétés dites modernes mais restées rigoureusement traditionnelles dès lors que l'on se trouve en face du Bien et du Mal ! Dans le contexte du voyage, c'est le mythe de la liberté qui se révèle le plus influent, un mythe sur lequel se fonde - et se vend - tout un imaginaire du voyage au rabais. Il n'y a qu'à pencher la tête pour décrypter les slogans publicitaires des grands tours-opérateurs s'affichant à longueur d'année sur les écrans de télévision ou sur les murs des cités… Dans un autre ouvrage, Maccannell décèle dans la fièvre consumériste qui anime le touriste un processus symbolique rappelant le cannibalisme ! Les touristes ne se limitent effectivement plus à consommer des biens matériels et autres ressources mais cherchent en quelque sorte à " s'empiffrer " de l'essence même des cultures qu'ils visitent, s'appropriant ainsi la force et l'esprit des sociétés et des hommes rencontrés. Cela nous apparaît particulièrement manifeste quant aux considérations spirituelles et écologiques dans les régions pauvres. Maccannel estime pour sa part que le " touriste-cannibale " se construit la possibilité de pénétrer un monde extérieur tout en le neutralisant presque aussitôt : " Le cannibalisme, dans le registre politico-économique, est la production de totalités sociales par l'entremise d'une véritable incorporation de l'altérité " (Maccannel, 1992 : 66). Les touristes feraient bien d'oublier les articles et photos à sensation qui prolifèrent sur les Papous, et de s'inspirer, par exemple, du récit de voyage de Nikolaï Mikloukho-Maklaï il y a 130 ans… Ce denier débarque le 27 septembre 1871 sur une plage de Nouvelle-Guinée, et s'efforça sa vie durant de comprendre les Papous avant de les juger. Mikloukho-Maklaï reconnaîtra que " petit à petit, je deviens Papou ", et lorsque des Papous surgissent armés de lances et de flèches à son encontre, il s'obstine à les accueillir pacifiquement. D'ailleurs, il relève : " Depuis ma première rencontre avec les Papous, j'ai toujours en poche un carnet où je consigne à chaque occasion les termes indigènes " (Mikloukho-Maklaï, 1994 : 50). Il n'est ainsi pas étonnant de noter qu'à la veille de sa mort en 1888, c'est-à-dire avec un siècle d'avance, l'anthropologue-explorateur visionnaire avait réclamé un statut d'autonomie sous protectorat international, afin de tenter de préserver au mieux ces sociétés traditionnelles. Les Papous du XXIe siècle restent en quête de cette préservation, et ne semblent guère plus à l'abri des prédateurs en tout genre qu'un ou deux siècles plus tôt.

Imaginaire colonial et fantasme autour de " la " Civilisation

Dans l'introduction de 21 ans chez les Papous de Dupeyrat, paru en 1952, Paul Claudel évoque en ces termes les Papous et leur monde : " Des gens qui ne savent pas compter jusqu'à quatre, qui n'ont aucune idée de leur âge et du temps. L'anthropophagie sévit partout. La mère tue son enfant premier né pour allaiter un porcelet. Une saleté immonde et parfois souillée ronge les corps nus. La vendetta et la guerre ne cessent de village à village ". Mais " grâce " à la persuasion et à l'acharnement des missionnaires, " sans transition, ces 'demis-bêtes' sont devenus nos frères " (in Dupeyrat, 1952)… Avec tant d'autres, ces propos pèsent encore de tout leur poids sur la manière dont se forge le regard occidental sur ces " rescapés " de la préhistoire. Pourtant personne n'échappe à l'Histoire, à ses lois et à ses rythmes, pas même les Papous… Hélas, les Papous n'échappent pas non plus aux missionnaires qui, souvent, arrivent plus rapidement sur les ultimes recoins où se terre le péché, que les militaires, les fonctionnaires, les anthropologues ou même les explorateurs… Ainsi, en mai 1993, dans la province d'Oksapmin en Papouasie-Nouvelle-Guinée, une tribu de 79 personnes, n'ayant jamais vu d'outils en métal, sort d'un isolement total. Et le quotidien Libération de préciser : " Une mission de l'Eglise baptiste s'est déjà rendue dans la province pour construire une église " (Libération, 26-27 juin 1993). Papua est par ailleurs sans doute le dernier endroit du monde où l'on peut rencontrer des pasteurs ou des prêtres vêtus " à l'ancienne ", tels nos curés de campagne sur les cartes postales jaunies du début du XXe siècle… A Yaniruma, par exemple, j'ai (partiellement) assisté à l'office dominical qui dura près de trois heures au total… Il est vrai que l'église est un lieu social et d'activités et que les distractions sont rares dans ce bout de jungle du bout du monde. A Wamena, j'ai assisté à l'inauguration d'une église baptiste où des centaines de Papous furent invités à partager un immense repas, avec de la viande de porc à profusion, pendant plusieurs jours, le tout payé par les fidèles et le clergé local (voir photo 5). Le christianisme occupe fièrement ce terrain, sans négliger les services de base en matière de santé et d'éducation. une place vide désertée par les services de l'Etat, et une situation dont s'accommode finalement fort bien le gouvernement indonésien qui, grâce aux missionnaires et autres gestionnaires du sacré, économise quelques deniers tout en laissant le champ libre aux religieux et donc au prosélytisme chrétien…

Souvent, la difficile condition des femmes papoues choque les touristes de passage qui tentent des comparaisons plutôt impossibles entre des univers de vie fortement distincts. Par ailleurs, le machisme papou n'a parfois rien à envier à celui de chez nous. En 1954, André Dupeyrat, encore lui, publie son récit de voyage Jours de fête chez les Papous où il n'hésite pas à écrire : " Mais la tradition est la tradition. Il est entendu, chez les papous comme ailleurs, que, dans les affaires importantes, les femmes ne sont bonnes à rien " (Dupeyrat, 1954 : 17). Difficile dans certains cas de se placer en donneur de leçons, mais la modestie n'a jamais été une vertu française, hier comme aujourd'hui. En 2002, un touriste français en terre Asmat, exaspéré par le manque d'hygiène selon lui, laisse échapper : " je suis capitaliste et colonial, il n'y a pas de mal à affirmer cela ici, car ils sont vraiment trop sauvages "… Le " trop " était vraisemblablement ce qui n'était plus gérable. On veut bien voir des sauvages, c'est même pour cela que beaucoup viennent de si loin, mais il y a des limites…

De nos jours, l'imaginaire colonial non seulement continue de hanter nos souvenirs et nos rêves de grandeur, mais il perpétue ses effets négatifs auprès de nos contemporains, avec pour exemple notable le racisme avéré à l'embauche ou encore la banalité des blagues xénophobes, sans oublier le fait qu'on se " lâche " plus facilement lorsqu'on se frotte à l'Ailleurs extrême... Evidemment, les personnes refusant d'employer " nos " étrangers ou professant sur un mode comique douteux les clichés sur les " autres " lors de soirées arrosées, refusent l'amalgame avec " les " racistes : soit ils n'ont pas le choix soit c'est seulement pour rire… Le mal comme le racisme viendraient donc toujours des autres ! Mais comme le souligne Albert Memmi, " l'homme est une usine de rêves et un avide consommateur de fictions. Il ne cesse de broder, délirer autour et à partir de ses besoins fondamentaux. (…) On connaît les discussions actuelles sur l'identité culturelle : elles gagneraient certainement à tenir compte de la dépendance. L'affirmation de soi est légitime, mais doit-on tenir si fort à ses traditions et à ses habitudes collectives ? L'appartenance est source de réconfort, on est bien entre nous. L'hétérophobie, la haine et la peur, ne sont pas loin " (Memmi, 1979 : 91 et 189). Ainsi, la distinction entre " assimilation " et " association " durant la période coloniale - qui n'est pas sans lien avec la césure actuelle intégration-assimilation - apparaît comme étant un pur produit de l'imaginaire occidental : ces deux modèles de politique coloniale conduisent d'ailleurs toujours au même, les partisans de l'association ne parvenant jamais à dissimuler des intentions assimilationnistes.

Dans un ouvrage étonnant, Sven Lindqvist repense les origines du génocide en empruntant cette réplique de Kurz dans Au cœur des ténébres de Conrad, " Exterminez toutes ces brutes " : l'auteur montre en particulier que l'Holocauste n'est pas une erreur singulière dans l'Histoire, il est né du rapprochement d'un antisémitisme séculier et d'un racisme plus général, institutionnalisé, qui n'a cessé d'accompagner les politiques coloniales des puissances européennes. La colonisation n'est pas une parenthèse de l'histoire ni même un " détail " de l'expansion de la civilisation occidentale dans le (tiers) monde. Et dans ce domaine, les colonisateurs indonésiens ont poursuivi l'œuvre " civilisatrice " commencée par les Européens. Dans leur majorité - la transmigrasi est là pour le prouver - les Indonésiens n'ont effectivement rien à envier aux colonisateurs hollandais qui les ont précédés dans ce Far East de l'Insulinde. Frédéric Durand traduit le ressentiment généralement observé en Indonésie à l'encontre des Papous : " Entre les généraux qui proposent d'aider les Irianais à 'descendre des arbres' et un vice-gouverneur javanais les classant dans la catégorie des 'humains arriérés qui n'ont pas encore été touchés par une culture normale et harmonieuse', les représentations de l'appareil administratif ne sont pas des plus flatteuses envers les autochtones " (Cf. Durand, 2001, et aussi Defert, 1996). Paraphrasant Michaux, on pourrait dire que l'Européen n'a pas le monopole de l'irrespect, l'Indonésien moderne veut également prouver sa capacité à dominer…

 

 

La nature et les hommes

Quant au discours des voyageurs sur la nature, il est fortement variable, en fonction des motivations et des savoirs des uns et des autres. Deux visions opposées sur les Papous illustrent des pratiques touristiques antipodiques : 1) lors d'une récente expédition pédestre, un voyageur passionné d'ethnobotanique a recueilli, dans une région peu connue de l'Irian Jaya, partie occidentale de la Nouvelle-Guinée occupée par l'Indonésie, une masse d'informations considérables, au point d'en faire bénéficier un musée parisien et présenter une série de conférences ; 2) un voyageur moins averti et plus stressé, interviewé dans le film-documentaire Cannibal Tours, juge les Papous en estimant que " leur apathie et leur indolence tiennent au fait qu'ils vivent si proches de la nature. Il ne faut pas oublier que ce sont des hommes "…

Deux regards, deux mondes, deux tourismes. La différence, nette entre les deux manières de voyager, reste cependant plus minime que la perception par les autochtones de la présence des touristes. Mais, pour terminer ici avec les Papous, il n'est pas sûr que ces derniers soient gagnants dans la bataille touristique. Le tourisme d'aujourd'hui balise partiellement les sentiers des exploiteurs de demain avides de profits et de plaisirs ; les jeunes papous tournent le dos aux anciens s'enivrent d'une occidentalisation aux conséquences imprévisibles. On ajoutera que les autorités indonésiennes profitent de la manne du tourisme en provenance des pays riches pour encore mieux contrôler les autochtones ! Et les soumettre. L'Irian Jaya, ce qui signifie " Ouest victorieux ", ne mérite pas son nom, d'ailleurs imposé par les " colonisateurs " de Jakarta, mais c'est encore l'Ouest - l'Occident - qui ressort victorieux de cette confrontation, car n'est-ce pas son modèle de civilisation qui tend, ici et là, à l'emporter ? Mais une interrogation demeure : les autochtones seront-ils jamais consultés pour débattre de leur propre avenir ? Depuis le 1er janvier 2000, la nouvelle appellation " Papua " de leur territoire (finalement plus officieuse qu'officielle !), stratégie politique en vue de calmer les esprits indépendantistes, suffira-t-elle à apaiser la colère des autochtones ?

Qui n'a pas envie aujourd'hui d'aller voir les pyramides aztèques ou les temples hindous, les derniers Jivaros et les derniers Papous. Ce sont toujours les " derniers " et ce sont toujours des " coupeurs de têtes ", la publicité touristique manque rarement l'occasion de nous le rappeler ! Pourtant, les Papous - qui pour certains revendiquent aujourd'hui leur indépendance - ne sont pas consultés pour leurs opinions ou leurs intentions politiques mais sont recherchés pour leurs coutumes " mystérieuses " et leur mode de vie " préhistorique "… Le déni d'histoire est pourtant à la source même de leurs revendications politiques actuelles ! Et le risque de folklorisation rôde aux abords des voyages trop historisés. Mais le folklore peut-il seulement aspirer à devenir autre chose que la survivance d'une tradition en voie de muséification ? Pas sûr… Toujours est-il qu'à la quête indispensable des " primitifs " - " nos compagnons " comme l'avance joliment F. Pognon (1989) - s'ajoute celle non moins essentielle de l'authentique, de l'authenticité, à laquelle on voue aujourd'hui un étrange culte difficilement compréhensible pour les autochtones.

L'ethnotourisme, ou plutôt ce que nous appelons le tourisme de rencontre partagée (Cf. Michel, 2002a et 2002b), avec son naturel corollaire que représente l'écotourisme, ne seront réellement positifs pour les Papous que sous deux conditions indispensables qui à notre avis structurent toute forme de tourisme qui se veut durable : les autochtones doivent être les instigateurs, les décideurs et les bénéficiaires des formes de tourisme qu'ils entendent développer ; les autochtones doivent utiliser les outils technologiques modernes, contrôler l'évolution et les impacts, en se fixant des objectifs précis et à long terme. Deux conditions qui pour l'instant ne sont pas remplies à Papua, faute de moyens, d'éducation et de libertés…

Il s'agit, en reconsidérant la politique, le tourisme et l'éducation sous un regard nouveau, de repenser le développement en terre papoue pour des peuples plus autonomes. Au sujet de la dépendance si souvent observée dans cette partie du monde mais aussi de l'espoir d'un développement participatif ou encore d'une valorisation des savoirs indigènes, Paul Sillitoe perçoit avant tout l'anthropologue comme un acteur engagé non pas au service du " développement ", mais plutôt au service des populations locales menacées par un " développement " qui en grande partie leur échapperait. L'auteur s'attaque ainsi au concept même de " modernisation " en prouvant, par exemple, que certaines économies de subsistance suffisent et surtout conviennent parfaitement à certaines communautés. Selon lui, trois facteurs essentiels président, en Mélanésie mais en Nouvelle-Guinée notamment, en faveur d'un autre développement que celui prôné par l'économie marchande : le système foncier traditionnel, le rapport entre réussite commerciale et entreprise individuelle, la fonction symbolique ou non des guerres tribales (Sillitoe, 2000). Des pistes, parmi d'autres comme le tourisme même si ce dernier reste pour l'heure bien modeste, à méditer. Pour F. K. Errington et D. B. Gewertz, le pluralisme culturel partout à l'œuvre en Nouvelle-Guinée permet de limiter le pouvoir des Etats, et du fait de la persistance de certaines structures pré-coloniales, la Papouasie-Nouvelle-Guinée - mais cela est aussi vrai pour la partie encore indonésienne - " ne peut connaître le même destin que le Nigeria ou la Bosnie " (Errington, Gewertz, 1995 : 168). Cela est peut-être encourageant mais en même temps son devenir risque d'être ni bon ni mauvais, en fait banal, et consiste simplement à voir les populations continuer à vivoter, entre corruption et inefficacité, dans un univers sans vrai perspectives d'avenir. Mais préparer le futur n'est-ce pas là, à nouveau, le propre d'une pensée d'abord occidentale ?

 

Photo n°6 : Hypocrisie gouvernementale : un parc en mémoire des abus contre les libertés et les droits de l'homme des Papous...

 

Références

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Notes

1. La présente contribution est également publiée en 2004 dans la revue Le Détour (Strasbourg).

2. Ce terme nous paraît le plus approprié pour désigner l'actuelle partie " indonésienne " de la Nouvelle-Guinée. Même si nous utiliserons ici indistinctement les trois termes énoncés (pour éviter les répétitions), nous reprenons à notre compte le choix terminologique opéré par Gabriel Defert dans son excellent ouvrage L'Indonésie et la Nouvelle-Guinée-Occidentale. Celui-ci juge à juste titre que l'appellation Nouvelle-Guinée-Occidentale représente " le double avantage de la notoriété et d'une faible connotation politique " (Defert, 1996 : 7).

3. Le terme officiel Irian Jaya ou Irian Barat (en 1969, la Nouvelle-Guinée-Néerlandaise est rebaptisée Irian Occidental ou Irian Barat en indonésien ; en 1971 le nom est devenu Irian Jaya ou le " Grand " Irian) contribue à asseoir la souveraineté indonésienne et reste pour nombre de Papous le symbole de l'occupation " étrangère ". Selon l'anthropologue indonésien Koentjaraningrat (1963), l'étymologie du terme Irian n'est pas fixée : le toponyme est peut-être originaire de Biak où Irian signifie " terre chaude " (Iri = terre, an = chaude) ou de Merauke où il signifie " terre d'origine " (Iri = origine, an = territoire). Les Indonésiens l'ont en tout cas officiellement adopté dès 1946.

4. L'appellation Papua Barat ou Papouasie occidentale est trop orientée politiquement pour être entièrement crédible : le terme, connoté idéologiquement par le nationalisme papou qu'il véhicule, est utilisé officiellement par l'Organisation pour l'Indépendance de la Papouasie (OPM). Quand à l'expression " papou ", elle est éventuellement originaire des Moluques où elle signifierait " sans père ".

5. Créée en 1965, l'Organisasi Papua Merdeka (OPM), Organisation pour l'Indépendance de la Papouasie (ou Mouvement de Libération de la Papouasie), s'est surtout imposée comme un vaste mouvement autochtone anti-indonésien…

 

Légendes photos (6) - ©Franck Michel, 2002.

1. Jeune Lani, de la région de Pugima, vallée de Baliem, tentant de vendre des flèches aux rares touristes de passage. Sur son tee-shirt : " Vous devriez savoir ce que nous aimons "…

2. Jeune femme Dani, errant dans les environs de Wamena en quête d'eau potable ; on peut lire sur son tee-shirt : " Bienvenue à Wamena, Irian Jaya "…

3. Garçons Korowai de la région de Yaniruma, en pays Asmat. Ils posent ici pour un groupe de touristes tandis que leurs pères ou grands frères sont en train de construire une maison " traditionnelle " dans les arbres.

4. Au cours d'une fête de sagou, spécialement organisée à l'occasion d'un passage d'un groupe de touristes, des Korowai dansent avec arcs et flèches. Certains, tels des figurants rebelles, ont conservé leurs dessous sous des jupettes en principe réservées aux filles et aux femmes…

5. Inauguration d'une nouvelle église baptiste à la périphérie de Wamena. Les habitants, Lani et Dani, ont été invités à ripailler, les notables et les dirigeants de l'église sont sur des chaises, au premier plan un vieux Lani est assis à terre. Le christianisme est omniprésent à Papua…

6. Summum de l'hypocrisie du gouvernement indonésien : à Sentani, non loin de la capitale provinciale Jayapura, se trouve la tombe du leader papou Theys Eluay, tué par les militaires indonésiens en novembre 2001 ; officiellement embarrassé par cet événement, les autorités politiques indonésiennes tentent de récupérer une partie de leur crédibilité après avoir orchestré ou laissé commettre le crime, en créant en 2002 un " parc en mémoire des abus contre les libertés et les droits de l'homme des Papous "… Les principaux concernés sont évidemment sceptiques…

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