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Tây Ninh, fief du Caodaïsme au sud du Vietnam

Voyage au coeur d'une mystérieuse « religion » œcuménique venue d’Asie du Sud-Est…

 

 

par Franck Michel

 

 

Les fidèles caodaïstes croient à la réincarnation bouddhiste, pratiquent le spiritisme et la divination teintée de taoïsme, adoptent les valeurs confucianistes et adaptent les règles catholiques ! Les saints se mettent ici à l'heure du syncrétisme. Dans un pays qui accueille aujourd'hui près de 4 millions de touristes par an, les visiteurs sont de plus en plus nombreux à vouloir se rendre à Tây Ninh, siège de cette foi très moderne – à l'heure de la spiritualité à la carte – mais où la présence massive de touristes lors des offices religieux pertubent bien souvent l'ordre des choses sinon du monde...

 


 

Le Vietnam a connu un brassage de cultures et de croyances religieuses lié à son histoire et à sa géographie. Doctrines et spiritualités, qu’elles soient autochtones ou importées, n’ont cessé d’habiter le cœur de la société vietnamienne. Pêle-mêle, on y trouve le culte des ancêtres à côté de celui des héros, la vitalité de la foi catholique et le prosélytisme des églises évangéliques, la permanence du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme, la présence des génies et des esprits, et une multitude de sectes où méditation sacrée et médiation politique semblent s’entrecroiser plus ou moins harmonieusement selon les époques. Parmi ces dites sectes religieuses, la place occupée par le Caodaïsme apparaît aussi intéressante qu’étonnante, tant le syncrétisme véhiculé par cette « église » serait impossible et impensable en Occident.


Tây Ninh, terre d’élection de la foi caodaïste

Lors d’un séjour au Vietnam, le détour par Tây Ninh, « capitale » de la religion de la secte caodaïste, est une heureuse opportunité pour voir de plus près officiants et adeptes. En effet, à moins de cent kilomètres au nord-ouest de Hô Chi Minh Ville (anciennement Saigon), la ville de Tây Ninh, située dans une région sinistrée par les bombardements chimiques massifs de l’armée américaine, proche de la frontière cambodgienne, abrite le principal édifice religieux de la secte, communément appelé soit le « grand temple » soit la « cathédrale caodaïste ». Cette « nouvelle » religion a été créée en 1926 par Ngô Van Chiêu, grand amateur de spiritisme et fonctionnaire de l’administration coloniale française. Mais c'est dès 1919, qu'un esprit dénommé Cao Dai lui apparut notamment sous la forme d’un œil qui deviendra rapidement le signe distinctif de la secte. Ce grand œil, qui fait référence au bouddhisme, voire à la franc-maçonnerie et à l’hindouisme, est omniprésent dans la philosophie de la secte comme sur les murs ou au plafond de l’édifice de Tây Ninh. A l'automne 1926, l’investiture a été officiellement donnée aux dignitaires de la secte par les autorités coloniales. L'historien Gabriel Gobron (alias « frère Gago »), auteur en 1949 d'une étude sur l'histoire de ce mouvement spirituel – et bientôt social et politique –, précise à propos de l'acte de naissance officiel du Caodaïsme: « La nouvelle religion prit très rapidement de l'extension, tant elle fut reçue avec enthousiasme, surtout par le peuple. Soucieux d'agir au grand jour et de se tenir dans les limites de la plus stricte légalité, ses dirigeants firent une déclaration officielle signée de 28 personnes, qu'ils adressèrent à la date du 7 octobre 1926 à M. le Gouverneur de la Cochinchine. A cette déclaration fut jointe aussi une liste d'adeptes comportant les signatures des 247 adeptes présents à la cérémonie ayant consacré l'existence officielle du Caodaïsme ». Rapidement, « les dirigeants de la 'Grande Voie' organisèrent des missions de propagande dans l'intérieur ».

Nul étonnement donc lorsqu'on constate que les deux premiers « papes », Lê Van Trung puis Pham Công Tac, respectivement secrétaire du gouvernement et secrétaire des douanes, véritables « produits » de la colonisation, furent consacrés avec l’entière approbation de la France, et instaurèrent un attachement qui sera au fil du siècle lourd de conséquences. Au cours de la Guerre d’Indochine, la religion caodaïste atteint son apogée, constituant un véritable Etat dans l’Etat, avec ses ordres et son armée. Sa puissance militaire, qui s’est affirmée à partir de 1943 lors de la lutte contre les envahisseurs japonais, sera détruite dès 1954 par le futur homme fort du Sud-Vietnam et pantin des Américains, mais aussi catholique fanatique, Ngô Dinh Diêm. L’armée caodaïste, ralliée au Japonais de 1941 à 1943, puis au Vietminh jusqu’en 1947, et soutenant finalement les Français jusqu’à la débâcle de 1954, illustre un parcours de combattant plus mercenaire que nationaliste, ce qui incite constamment les communistes vietnamiens à se méfier d’elle. Dès les années 1960, le pouvoir politique de la secte s’érode rapidement, et ne subsiste aujourd’hui que les croyances et les pratiques religieuses. Une importance non négligeable puisque, sur une population totale de 75 millions d’habitants au Vietnam, près de deux millions d’adeptes se revendiquent de la secte. Depuis la réunification du pays en 1975, les dirigeants communistes veillent à ne pas changer l’actuel statu quo et ne veulent surtout pas que la secte redevienne une réelle force politique ou sociale, capable de susciter des revendications voire des émeutes au sein de la population. Jusqu’à récemment, terres et temples caodaïstes ont été confisqués et certains dignitaires religieux exécutés ou emprisonnés. Aujourd’hui, le pouvoir entend maintenir son cap, et les adeptes caodaïstes, tout comme les églises protestantes ou celle du bouddhisme unifiée, ou encore les autres sectes telle celle des Hoa Hao du delta du Mékong, sont drastiquement contrôlés par le Parti communiste vietnamien.



Un sacré bricolage autour du syncrétisme religieux

Forme originale de bouddhisme rénové, le Caodaïsme propose un culte syncrétique original et scrupuleusement organisé dont le « Saint-Siège » est établi à Tây Ninh, lieu central où se dresse le « grand temple » (voir les photos de l'article). Les fidèles caodaïstes se réfèrent à Cao Dai l’Immortel Mahabodhisattva Mahasattva. Le plus souvent, les Caodaïstes utilisent seulement l’appellation « Grande Voie » (Dai Dao) sans prononcer l’ensemble de l’expression: « Troisième Salut Universel de la Grande Voie ». Il faut savoir qu'à travers cette dernière expression, les adeptes font référence à la vision caodaïste de l'histoire religieuse de l'humanité qui distingue trois ères, avec leurs trois « messies » respectifs: Moïse et Jésus, messagers de Dieu pour les 1ère et 2ème périodes, et Cao Dai qui, ayant été accepté comme nom d'emprunt de Dieu, est en quelque sorte le dernier-né venu pour la 3ème et dernière période de l'humanité. Un clergé composite aux nombreux dignitaires confère une idée, par le biais de la couleur, de la palette de spiritualités représentées : les officiants à la tunique jaune appartiennent à la branche bouddhiste, ceux à la bleue à la branche taoïste, et enfin ceux à la tunique rouge à la branche confucianiste. Si les trois philosophies religieuses les plus importantes au sein de la secte sont effectivement le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme, la structure et surtout la hiérarchie de l’église empruntent beaucoup au catholicisme : pape, saint-siège, prêtres, messe… Trois cardinaux secondent le pape et au bas de l’échelle on ne compte pas moins de 3000 prêtres. Par jour, quatre offices ont lieu, annoncés par le son du gong. Le 9 janvier est la fête de Cao Dai, une journée qui s’ajoute aux autres grands rendez-vous rituels, issus des différentes confessions.

Le Caodaïsme pousse le syncrétisme religieux à son paroxysme, intégrant par exemple l’animisme et le spiritisme, et proposant un panthéon aussi chargé qu’hétéroclite. Il vénère ainsi Bouddha, Jésus-Christ, Mahomet, Lao-Tseu, Confucius, Moïse, Victor Hugo, Jeanne d’Arc, l’astronome Camille Flammarion, le poète chinois Li T’ai-Po, le lettré vietnamien Nguyên Binh Khiêm, le républicain chinois Sun Yat-Sen, Périclès, Saint-Vincent de Paul, Descartes, Napoléon, Chateaubriand, Churchill, et même Lénine… Mais ce dernier – seulement lui – est tombé en disgrâce ces dernières années, disparaissant du panthéon officiel, sans doute à la faveur de la « fin » du communisme soviétique, mais il n’empêche que cette décision a pu apparaître à certains apparatchiks locaux comme un pied de nez provocateur ; au demeurant, fort malvenue, pour une secte religieuse en quête de reconnaissance officielle… En fait, les représentants de toutes les philosophies et spiritualités occidentales et orientales, qui ont influencé les Vietnamiens colonisés par la Chine puis par la France, aspirent légitimement à la sainteté d’un point de vue caodaïste. Laissons le dernier mot à Graham Greene, l’écrivain anglais – et non pas un Américain bien tranquille – à deux doigts de se convertir au Caodaïsme, qui décrit ainsi le temple rococo de Tây Ninh, au milieu des années cinquante : « Le Christ et Bouddha contemplent du plafond de la cathédrale une Fantasia orientale à la Walt Disney, dragons et serpent en Technicolor ». Un demi siècle plus tard, la secte ne fait plus peur et poursuit son bonhomme de chemin, protégée par son cortège de grands sinon saints hommes ! Avec la bénédiction des touristes...

 

Gallerie photos : diverses "visions" de la "cathédrale" et des fidèles caodaïstes, à Tây Ninh...